‹ Mémoires de chirurgie (volume 4)Chapitre 44 sur 192 · Extrait de la Gazette hebdomadaire, 27 août 1880, p · texte numérisé non relu

Extrait de la Gazette hebdomadaire, 27 août 1880, p

vomissements, délire, raideur dans la nuque et le dos, spasmes des mâchoires, avec grimaces, puis contracture ; douleur à l'estomac.

Le 23, même symptômes, avec opisthotonos. Temp. 39°. Pouls rapide, surtout dans les paroxysmes, qui surviennent toutes les dix ou quinze minutes; raideur qui fait saillir les muscles sur les côtés du cou, dyspnée et dysphagie très grandes pour les liquides; voix forte; rien au cœur ni aux poumons.

Traitement : calomel, lait, une cuillerée à bouche de whiskey toutes les heures, et 5 centigrammes de quinine toutes les quatre heures. Le lendemain, les symptômes s'étant aggravés, on donna en outre une potion contenant du chloral, du bromure, et de l'élixir parégorique. — L'après-midi il y eut de telles palpitations du cœur, que la paroi thoracique en était violemment soulevée; Temp. 39°, -4. Une ou deux cuillerées de whiskey après chaque accès, et le calme finit par se produire; le jeune malade en prit ainsi une pinte et demie en trente-six heures. Contracture des membres supérieurs. Le 24, rash semblable à la scarlatine, qui ne dure quelques heures.

Le 25, on remarque que le pouce et le petit doigt de la main gauche sont atteints de contracture constante; douleur vive aux tempes et au sommet de la tète, deux sangsues en avant des oreilles; ces douleurs durent plusieurs jours. Respiration Cheyne-Stokes. Le 26 et le 27, signes de bronchite; le 27, œdème des jambes et des pieds pendant quatre heures ; jusqu'au 28, la température reste aux environs de 39°, et redevient ensuite normale. Le 6 mars, il restait encore une grande raideur et une vive sensibilité dans le cou et le dos, mais elle diminua rapidement.

Pendant la convalescence, le malade était comme épuisé, et obligé de rester constamment couché; il était encore plus nerveux que jamais un an après.

L'auteur se demande s'il s'agit bien là d'une seconde attaque de tétanos; et s'il n'a pas eu affaire à une méningite. Mais après avoir discuté longuement le diagnostic, il se prononce pour le tétanos. Quant à l'étiologie, il se contente de dire : « Il pourrait être intéressant de rechercher si la première attaque de tétanos fut la cause prédisposante de la seconde, et, s'il en est ainsi, combien de temps après une attaque de tétanos il serait permis de vacciner le malade. Pour des raisons évidentes, de telles conditions ne se rencontrent pas souvent. »

Je me suis beaucoup occupé du tétanos et de son traitement, mais j'ai toujours déploré l'ignorance où nous sommes en ce qui touche l'étiologie de cette redoutable maladie ; aussi ai-je fort insisté pour que la question fût traitée au prochain Congrès français de chirurgie. Or, quels que soient les résultats du débat, il sera juste de tenir compte de l'importante communication que le docteur Larger a faite à la Société de chirurgie dans la séance du 28 octobre

Peu partisan jadis de la théorie infectieuse du tétanos, bien qu'elle fût patronnée par de grands chirurgiens comme Lister, Billroth, Rose, etc., je tends déplus en plus à m'y rallier, surtout en présence des arguments et des faits semblables à ceux qui viennent d'être produits.

Il y a plus, et la lecture du travail de M. Larger a fait germer dans mon cerveau une hypothèse que je n'ai vue formulée nulle part encore, que je vais soumettre à mon honorable confrère et qui ne conduirait à rien moins qu'à admettre l'origine équine du tétanos de V homme.

Qu'on ne se récrie pas avant d'avoir écouté la plaidoirie. L'idée est puisée dans la première observation où M. Larger nous apprend que le tétanos humain n'avait jamais été, de mémoire d'homme, observé dans la petite commune d'Achères, mais que le tétanos équin n'y était pas très rare, car on en avait compté quatre cas dans ces dernières années; — quede ces quatre cas deuxs'étaient développés chez M. P.... dont l'écurie n'était séparée de la maison d'habitation que par une cour; — que dans cette cour même, MmeP... étant tombée sur le coude nu, et s'y étant fait une plaie, avait été quelque temps après prise d'un tétanos bien caractérisé qui avait néanmoins guéri en cinq semaines.

Voilà le fait brut; est-il permis d'en inférer que Mme P... a pris le tétanos de ses chevaux?

1. Extrait de la Gazette hebdomadaire, 10 septembre 1886, p. 597. verneuil. v. —24

Les arguments négatifs ne manquent pas. Le dernier cheval est atteint de tétanos en 1881, et c'est en 1884 seulement que Mme P... se blesse au coude. La blessure a lieu le 5 octobre 1884; elle se cicatrise assez vite et c'est le 15 février seulement que le tétanos se déclare, ce qui fait croire d'abord à un cas de tétanos spontané. Donc, pour accepter l'origine équine dans ce cas, il faut admettre d'abord que le virus tétanique du dernier cheval s'est répandu dans la cour voisine de l'écurie, et qu'il y a gardé sa puissance pendant quatre années, au bout desquelles, inoculé dans la plaie du coude, il y est resté latent pendant quatre mois et demi malgré la cicatrisation. Je conviens que voilà bien des improbabilités. Mais voici ce qu'on peut répondre.

Il n'est pas surprenant que le virus ait gardé son activité de 1881 à 1885, puisqu'il l'avait conservée une première fois de 1871, époque à laquelle le premier cheval de M. P... avait succombé, jusqu'en 1881, où le second cheval était tombé malade à son tour. Si l'écurie a été infectée pendant dix ans, le sol de la cour a bien pu garderies germes pendant quatre années. Le fait d'ailleurs paraît moins extraordinaire si on le rapproche de ce que Pasteur nous a appris sur l'imprégnation du sol par le virus charbonneux et des si curieuses expériences de Nicolaïer1 sur la propriété tétanogène de la terre des rues et des champs.

Quant à la longue incubation du tétanos et à la latence prolongée du virus dans la plaie du coude, elles ne sont pas plus singulières que ces incubations illimitées du virus rabique, qui lui non plus n'empêche pas la cicatrisation des plaies où il a été déposé. Pour être en droit de faire de l'éclosion tardive du mal un argument négatif sérieux, il faudrait être fixé sur la durée normale de la latence prémorbide et sur ses variations, soit dans la forme dite chronique, soit dans la forme réputée spontanée; et à propos de cette dernière, qui sait si elle ne résulte pas de l'insertion d'un virus atténué ?

Si les uns ne voyaient dans le tétanos de Mme P... et de ses chevaux qu'un simple effet du hasard, d'autres pourraient s'étonner que le seul cas de tétanos humain qu'on eût observé dans un petit village, se soit montré justement après les tétanos équins, et précisément dans une maison où la maladie semblait en quelque sorte endémique.

Mais, si l'on veut, abandonnons ce fait initiateur, mais discutable,

1. A. Nicolaïer, Ueber infectiôser Tétanos (Deutsche med. Wochensch. 25 décembre 1884, p. 842).

et cherchons d'autres arguments. Il y a hien peu de temps que j'ai commencé mon enquête et cependant j'ai déjà recueilli des documents favorables à mon hypothèse.

Causant ces jours derniers avec un jeune médecin distingué de la province, le docteur Piaguet (de Châtellerault), j'appris de lui que le tétanos est rare dans sa contrée, qu'on en voit à peine un ou deux cas par an, qu'ilse montre dans les mois de juillet et d'août, et qu'il est toujours traumatique. Notre confrère a connaissance de 5 cas : 1° après un coup de bâton sur le nez; 2° après un écrasement du gros orteil ; 3° après une plaie d'arme à feu ; les deux derniers faits surtout sont fort intéressants; 4° l'un est survenu chez un équarrisseur de quaranle-cinq à cinquante ans qui, en dépouillant un cheval, s'était fait sous l'ongle de l'index gauche une petite piqûre à laquelle il n'apporta aucune attention. Dix jours après il y avait un peu de pus sous l'ongle; c'est alors qu'apparut une raideur douloureuse dans la nuque, puis dans les mâchoires. Six jours après, mort par asphyxie ; 5° le second cas a été observé en août 1884, chez un charretier âgé de vingt-deux ans, mordu par son cheval au pouce de la main droite; l'ongle fut enlevé et les parties molles fortement contusionnées. La plaie était en voie de guérison, lorsque le neuvième jour survint le resserrement des mâchoires. Le lendemain, opisthotonoset contracture générale des membres. Mort à la fin du troisième jour.

On remarquera que, sur les cinq cas, en voici deux où les rapports entre l'homme blessé et le cheval ont été immédiats; pour les autres, nous ne savons rien, mais la question n'a pas été posée et des rapports médiats comme ceux qui ont existé entre Mme P... et ses chevaux ont pu passer inaperçus.

Un autre médecin de province, observateur instruit et sagace, le docteur Ricochon (de Champdeniers, Deux-Sèvres) m'a promis de faire une enquête dans sa localité. En attendant il m'a fait connaître que les séries de tétanos à la suite de la castration du cheval sont admises par les vétérinaires du pays. Pour lui, il a observé en douze ans quatre cas de tétanos chez l'homme, dont un à la suite d'un écrasement du doigt chez un maréchal ferrant.

On se rappellera enfin que, dans la petite épidémie de Carrièressous-Poissy, un des blessés était charretier.

Mais je n'entends pas dire que tout tétanique tiendra nécessairement son mal du cheval par transmission directe ou par inoculation du virus déposé sur le sol ; il pourra certainement être contagionné par son semblable, comme le prouvent les petites épidémies déjà

connues, entre autres celle dont l'hôpital de Poissy a été le siège et dont M. Larger s'est fait l'historien. Mais cela ne prouve rien contre l'origine équine de la maladie, car personne ne contestera l'origine animale de la vaccine sous prétexte qu'elle se transmet de l'homme à l'homme.

Ce qu'il importera de chercher à l'avenir, c'est la genèse du tétanos dans les cassporadiques et dans ceux qui marqueront le début des épidémies. C'est principalement en province, où le tétanos est d'ailleurs infiniment plus commun que dans les grandes villes, et qu'à Paris spécialement, que ces recherches peuvent être instituées avec le plus de chances de succès.

C'est pourquoi je fais un appel pressant à tous les médecins et chirurgiens de la province et de la campagne, dans l'espoir qu'ils pourront et voudront bien publier leurs observations. Une fois déjà je me suis adressé à eux pour être renseigné sur Térysipèle en province; ils m'ont fourni des documents fort intéressants; pourquoi seraient-ils moins heureux pour le tétanos?

Qu'on me permette d'invoquer encore, à l'appui de ma supposition, un autre ordre d'arguments, tiré de statistiques faites sans la moindre préoccupation de la question présente. A ma demande, un chirurgien d'armée, toujours disposé à servir la science, mon ami le docteur Régnier, a bien voulu consulter les statistiques de l'armée de terre pendant une période de neuf ans, 1873-1881.

Or, conformément à mes prévisions, les chiffres ont répondu de la manière suivante :

La mortalité par le tétanos dans l'infanterie a atteint par an et par effectif de

100 000 hommes 0,85

Dans la cavalerie .: 2,15

Dans l'artillerie 1 ,05

Ce qui prouve que le tétanos est presque trois fois plus commun dans la cavalerie que dans l'infanterie, et qu'il est 1/5 environ plus commun chez les artilleurs que chez les fantassins.

D'autre part, deux chirurgiens de marine que j'ai interrogés ne se rappellent pas avoir vu un seul cas de tétanos développé à bord.

J'ajoute que les curieuses expériences de Nicolaïer sur la virulence du sol parlent en ma faveur. Ayant essayé comparativement la terre des jardins et des forêts d'une part, et de l'autre la terre des rues et des champs, il trouva que la seconde seule donnait aux animaux une sorte de tétanos. Or, il est évident que la surface des

ORIGINE ÉQUINE DD TÉTANOS. 37o

champs et des rues est continuellement imprégnée des déjections de chevaux, directement ou par le fait de la fumure, tandis que les jardins et surtout les forêts ne reçoivent qu'exceptionnellement les mêmes déjections.

Je-m'arrête. Mais je dois cependant ajouter que, théoriquement, mon hypothèse n'a rien de contraire aux notions générales que nous possédons sur les maladies infectieuses et parasitaires. Nous savons déjà qu'un grand nombre de celles qui frappent l'homme lui viennent des animaux, telles la rage, la morve, le charbon, la Vaccine, vraisemblablement la diphthérie et peut-être la scarlatine. Une unité de plus ne déparerait pas le tableau.

Nous savons encore que lorsqu'une maladie virulente atteint deux ou plusieurs espèces animales, elle affecte une prédilection marquée pour l'une d'elles, qui fournit presque exclusivement aux autres les germes infectieux. Si, par exemple, des animaux autres que le chien et le bœuf sont susceptibles de contracter la rage et le charbon, c'est cependant, dans la grande majorité des cas, du chien et du bœuf qu'ils reçoivent médiatement ou immédiatement le virus. Si donc l'homme et le cheval sont également sujets au tétanos, rien n'empêche d'admettre que le premier le tient du second, car rien du moins n'autorise à penser que la contagion s'effectue en sens inverse.

On entrevoit aisément les recherches à faire pour éclairer la question, et on comprend de quelle importance théorique et pratique en serait la solution. Mais il convient de dire que la méthode expérimentale (qui d'ailleurs n'a pas appris grand'chose sur les causes et la pathogénie du tétanos en général) n'ayant pas à décider si ce tétanos équin est oui ou non transmissible à l'homme, c'est à l'observation clinique qu'incombe la tâche — peine et honneur — de résoudre le problème.

Les médecins et les vétérinaires devront une fois de plus, et comme ils l'ont déjà fait utilement pour la morve, la rage, le vaccin, se prêter un mutuel appui.

APPENDICE

A la suite de la publication de cette note, j'ai reçu la communication de nouveaux faits que je reproduis ici, en adressant tous mes remerciements à leurs auteurs1.

« En 1882, j'eus l'occasion de donner des soins à un cultivateur d'Ardes-sur-Couze (Puy-de-Dôme), qui, à la suite d'un accident de voiture et d'une plaie insignifiante du genou déterminée par la chute sur une route départementale très fréquentée par les chevaux, fut bientôt atteint de tétanos suivi de mort, malgré les soins les plus scientifiques. Je noterai, en passant, que la petite plaie était, au moment où je la vis, souillée de 'poussière et de petits graviers, mais fut soigneusement lavée et désinfectée, quelques heures toutefois après l'accident, et que le tétanos fit sa terrible apparition alors que la cicatrisation était à peu près complète.

» Or un vétérinaire de Saint-Germain-Lembron (à 12 kilomètres d'Ardes), bon observateur, mort depuis, M. Lamy, avec lequel je causais \u\ jour de ce fait, m'affirma que souvent, dans le ressort de sa clientèle, des chevaux mouraient du tétanos, qu'à l'époque précisément où s'était produit mon cas humain, des cas chevalins étaient fréquents, et que ce n'était pas la première fois, du reste, qu'il lui était donné de constater cette coïncidence morbide qui l'avait souvent frappé2.

» Dr Gabriel Roux (de Lyon). »

M. le docteur Legras (de Dompaire, Vosges) m'écrit ce qui suit : « Le tétanos équin, que les vétérinaires vosgiens appellent mal de cerf, n'est point rare dans la contrée où j'exerce. Il se termine quelquefois par guérison. Resterait à établir la relation entre le tétanos équin et les victimes humaines que pourrait faire la contagion s'il y a lieu. »

Quoique les observations de notre honorable confrère ne soient point probantes à cet égard, il n'est point sans intérêt de les publier, ne fût-ce que pour appeler sur ce fait étiologique l'attention des chirurgiens3.

1. L'enquête, à ses débuts au moment où on imprimait ces pages, s'est continuée et dure encore. On en trouvera les résultats à la fin du présent volume.

2. Extrait de la Revue scientifique, 25 septembre 1886, p. 415.

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