Bull, de la Soc. de chir., séance du 8 mai 1867, p
aux petites lèvres, à la fourchette, au pénis, au pli péno-scrotal. Jusqu'ici point de contradiction, car tout le monde a observé des ulcérations à base molle suivies d'accidents secondaires, et plusieurs auteurs, M. Diday entre autres, ont déjà décrit soigneusement les aspects si variés de l'accident qui marque le début de la syphilis.
Il est un point toutefois sur lequel je demanderai quelques éclaircissements : M. Dolbeau nous dit avoir rencontré ces ulcérations infectantes molles sur les côtés du nez, au pavillon de l'oreille, à la lèvre inférieure. Or, ces faits méritaient' mieux qu'une mention sommaire, car ils seraient de nature à infirmer cette règle, que Y accident infectant céphalique est toujours induré.
J'invite donc notre collègue à nous donner plus de détails : à nous dire par exemple si ces chancres céphaliques exceptionnels étaient accompagnés de l'induration spécifique des ganglions, s'ils furent et quand ils furent suivis d'accidents secondaires, etc. Pour ma part, je n'ai rien observé de semblable et je me demande s'il n'y a pas eu quelque méprise, consistant par exemple à prendre pour l'accident primitif un accident secondaire précoce; erreur que j'ai vu commettre, entre autres cas, à la lèvre inférieure et à la vulve.
Mais passons sur ce point, et abordons la deuxième partie du rapport, relative au traitement de la syphilis.
M. Dolbeau s'y montre tantôt indécis, car il nous pose des questions, tantôt singulièrement affirmatif, car il tranche résolument des difficultés pendantes depuis des siècles.
Il importe avant tout de bien poser les questions.
Supposons tranchées les difficultés du diagnostic; l'accident primitif est reconnu infectant, l'apparition des manifestations secondaires est imminente et assurée, en un mot, le malade est dûment atteint et convaincu d'avoir la vérole. Que faut-il faire présentement et dans la suite?
Faut-il commencer le traitement hic et nunc;
Le différer jusqu'à l'éruption des accidents secondaires;
Laisser passer ces accidents et attendre les manifestations tertiaires;
Ne rien faire du tout ni jamais, et confier à la nature seule l'élimination du poison ;
En d'autres termes, faut-il adopter l'action immédiate, l'expectation modérée, l'expectation à outrance ou l'inaction absolue, véritable abdication de l'art?
Puis, question collatérale, si l'on opte pour l'action, quel agent choisir? Prescrira-l-on le mercure, 1 iodure de potassium, ou le
bichromate de potasse, ou tout autre produit pharmaceutique plus ou moins empiriquement recommandé?
Le débat s'engage d'abord entre les partisans de l'action immédiate qui veulent, aussitôt le diagnostic posé, commencer le traitement spécifique, et les partisans de l'expectation initiale, qui diffèrent ce traitement en se fondant sur les motifs suivants :
Il y a, disent-ils, des véroles faibles, des véroles moyennes et des véroles fortes. Les faibles guérissent seules ; quelques manifestations secondaires apparaissent, fugaces et bénignes, elles disparaissent spontanément pour ne plus revenir, et tout finit ainsi. A coup sûr, le traitement spécifique semble ici tout à fait superflu.
Mais il y a aussi des véroles fortes; pour celles-là, l'expectation pourrait paraître intempestive; cependant on la préconise encore pour les raisons suivantes : En présence d'un accident primitif, on ignore absolument si la vérole sera faible, moyenne ou forte ; l'aspect extérieur du chancre, en effet, n'indique pas l'évolution ultérieure de la maladie; une ulcération, fort bénigne en apparence, peut être l'origine d'une vérole très intense, très tenace, très rebelle à la thérapeutique et réciproquement; l'incertitude est si grande qu'un même accident initial, l'érosion chancreuse, est considérée par les uns comme l'indice d'une syphilis faible, par les autres, comme l'annonce d'une syphilis assez intense. Il y a incontestablement intérêt à connaître le pronostic; mais comme on ne peut le poser d'avance, le mieux est de ne point contrarier l'évolution naturelle du mal et de se contenter d'en observer la marche; donc, il faut attendre. Si la vérole reste faible, on n'aura rien à faire; si elle devient grave, on interviendra. Voilà ce que j'appelle l'expectation modérée, telle que la pratiquent plusieurs syphilographes éminents, Cullerier, Bazin, Diday et d'autres; je reconnais qu'elle est soutenable et ne heurte pas le bon sens. L'action immédiate et l'expectation raisonnable comptent des défenseurs convaincus et distingués; à qui donc donner raison?
Les uns, agissant toujours comme s'ils avaient affaire à un cas grave, instituent le traitement dès que la maladie est reconnue, dans l'espoir de la guérir vite si elle est faible et d'atténuer ses dégâts si elle est forte. On dira qu'ils combattent un ennemi caché, peut-être même un ennemi absent, c'est possible, mais au moins ils combattent, et c'est quelque chose.
Les autres se comportent autrement : plus curieux qu'actifs, plus naturalistes que médecins, ils tiennent absolument à savoir quel degré d'intensité possède le poison, quels ravages il est capable de
faire, quels efforts curatifs pourra lui opposer la nature livrée à ses propres forces. Ils attendent donc avec patience, observent et méditent pendant que le virus s'installe dans l'économie et détériore à son aise nos tissus. Si les dégâts sont minimes et passagers, ils s'applaudissent et célèbrent les bienfaits de l'expectation. Si les désordres sont plus étendus et plus profonds, ils s'applaudissent encore, car ils savent au moins à quelle forme ils ont affaire, quelles difficultés ils auront à vaincre et combien la nature est impuissante. Je ne reprocherais pas à M. Dolbeau d'avoir adopté ces errements, s'il ne les avait singulièrement exagérés; en effet, les auteurs que j'ai cités plus haut n'attendent pas indéfiniment; si la vérole est forte, ils s'empressent d'agir, et tâchent de rattraper le temps perdu; ainsi fait entre autres M. Diday, l'un des soutiens convaincus de l'expectation raisonnable. M. Dolbeau, au contraire, ne paraît pas s'émouvoir encore, et ne croit pas venu le moment d'instituer le traitement général; sans doute il observe toujours. Non seulement il garde le silence sur les moyens internes propres à combattre les véroles moyennes et fortes, mais il les rejette implicitement, comme l'attestent les paroles suivantes : Pourquoi ne pas se contenter des topiques contre les manifestations primitives et secondaires? Notre collègue est donc partisan de l'expectation outrée.
Dans quelques cas, à la vérité, il a essayé le bichromate de potasse. Quels motifs l'y ont engagé? Je l'ignore. Peut-être est-ce dans le but de satisfaire la juste impatience des malades, plus soucieux d'être traités et soulagés, que d'apprendre à leurs dépens quelle forme de vérole le hasard leur a distribuée.
Pour ma part, je ne saurais comprendre, approuver, ni adopter cette abdication. Eh quoi ! vous aurez sous les yeux un chancre sans tendance à la réparation après plusieurs semaines, une périostite précoce, une paralysie du facial hâtive, comme j'en ai observé deux cas, des plaques muqueuses confluentes et stationnaires, une angine chronique à exacerbations fréquentes, une fissure anale incommode, un iritis, un onyxis, des douleurs arthralgiques intenses, une céphalée persistante, une alopécie caractéristique dont tout le monde soupçonne la source, des syphilides profondes écrivant sur le visage le diagnostic de la vérole, et vous ne ferez rien encore, et vous vous contenterez de prescrire les simples topiques, et vous prierez le patient de supporter tout cela pendant un temps indéterminé, jusqu'à ce que cette exhibition s'évanouisse ou fasse place à ces heureux symptômes tertiaires, dignes enfin d'être traités par l'iodure de potassium !
Et pourquoi cette insouciance ? Ce n'est plus dans l'intérêt du diagnostic, la vérole forte étant évidente. Ce n'est pas davantage par simple curiosité. Vous ne pouvez être guidé que par la conviction profonde de votre impuissance thérapeutique ou par une répugnance exagérée à l'endroit d'un traitement qui pourtant a fait ses preuves, et que nous examinerons dans un instant.
Pour moi, qui ne sais jamais d'avance si une vérole sera faible, moyenne ou forte, passagère ou tenace, je commence le traitement général le plus tôt possible, et je m'efforce de prévenir la syphilis tertiaire qui vous laisse dans une si grande quiétude. Je ne suis pas sûr d'atteindre ce dernier but, car les accidents tertiaires sont heureusement assez rares, et l'on ne peut savoir s'ils se montreront ou feront défaut; mais, sans en avoir la preuve péremptoire, je crois à l'efficacité préventive du traitement mercuriel dans ce cas.
M. Dolbeau n'est pas du même avis, car, nous dit-il, les individus traités par le mercure ne guérissent pas absolument de la vérole, ils ont des récidives fréquentes, et arrivent comme les autres à la période des gommes et des exostoses.
Entendons-nous bien : que certains malades, traités antérieurement par le mercure, puissent présenter plus tard des gommes et des exostoses, c'est chose incontestable, mais qu'ils en soient atteints comme les autres, c'est-à-dire aussi souvent que les autres, c'est ce que je ne crois pas.
Depuis plusieurs années, j'ai interrogé très minutieusement les sujets atteints de syphilis tertiaire, et dans la grande majorité des cas j'ai constaté que la maladie à son début avait été dissimulée ou méconnue, qu'elle n'avait point été traitée par le mercure ou que le traitement hydrargyrique avait été insuffisant, interrompu, trop court, mal fait pour tout dire.
La pratique de la ville, que M. Dolbeau a tort de mettre en suspicion, car les praticiens instruits et consciencieux observent aussi bien sur ce terrain qu'à l'hôpital ; la pratique de la ville, dis-je, fournit sur ce point des renseignements fort instructifs et non point seulement « des histoires plus ou moins problématiques » ; elle démontre que chez les malades attentifs et soumis, ayant suivi un traitement secondaire suffisamment prolongé et bien conduit, les accidents tertiaires sont extrêmement rares.
Si je ne puis fournir ici les éléments d'une statistique d'ailleurs presque impossible à dresser, je n'en conserve pas moins cette conviction profonde que le traitement mercuriel complet est le meilleur préventif de la syphilis tertiaire.
Quel but se propose M. Dolbeau en laissant le champ libre à la syphilis secondaire? Voici ce que j'ai pu comprendre : la vérole est due à un poison que l'économie tend toujours à éliminer; l'élimination a lieu tantôt de bonne heure et tantôt tardivement; si elle ne se fait pas pendant la période secondaire, les accidents tertiaires surviennent. Or, autant on était impuissant contre les premiers, autant on est armé contre les derniers, car on possède contre eux un agent merveilleux, héroïque, l'iodure de potassium. Il ne faut donc point s'épuiser en tentatives vaines ni disséminer ses efforts; si l'ennemi ne décampe pas de lui-même, on attend qu'il soit concentré, alors on l'attaque et on l'anéantit. Cette occasion favorable, on pourra l'attendre, il est vrai, 3, 6, 10 années même, mais en tout il faut considérer la fin, et tout vient à point à qui sait attendre ; et voilà pourquoi il faut se contenter de traiter par les seuls topiques les manifestations primitives et secondaires. Comparaison n'est pas raison, mais que diriez-vous d'un chirurgien qui laisserait marcher un panaris sous prétexte qu'on en a vu guérir spontanément et qu'on a toujours le temps d'y remédier par l'amputation du bras?
La singulière doctrine que je combats conduit, en fin de compte, sinon à désirer, au moins à ne pas redouter l'apparition des accidents tertiaires, puisque d'après elle on serait alors sûr de la guérison. Or, je crois qu'il y a là une erreur capitale contre laquelle on ne saurait trop protester. Je crois que les accidents tertiaires sont souvent très graves, qu'ils annoncent une intoxication profonde et invétérée; que l'iodure de potassium les modifie très souvent, il est vrai, mais non toujours ; qu'il est parfois tout à fait impuissant et inapte à prévenir les récidives; qu'alors même qu'il agit, il ne fait pas toujours disparaître les ravages de la vérole.
Permettez-moi d'entrer ici dans quelques développements. Certains accidents tertiaires, j'en conviens, sont bénins et cèdent vite à l'action de l'iodure de potassium; telles sont les gommes souscutanées et les exostoses superficielles; mais en peut-on dire autant de la syphilis viscérale hépatique et pulmonaire, des périostoses, ostéites, exostoses, nécroses de la base du crâne ou du canal rachidien, des perforations de la voûte palatine et des os du nez, des tumeurs blanches, des lésions de la trachée, du voile du palais, du rectum, de l'œil, de l'oreille, du testicule vénérien lui-même.
Contre ces lésions de la syphilis tertiaire on donne l'iodure de potassium, et on arrête les progrès du mal, je l'accorde. Mais que guérit-on ? l'ulcération, le néoplasme spécifique, la gomme, et voilà tout. Si on intervient alors que le processus est déjà ancien ou qu'il
marche 1res rapidement, ce qui n'est pas rare, fait-on disparaître les ravages qu'il a causés ? Certes non. On voit persister les rétrécissements, les perforations, les atrophies, les paralysies, les amauroses, les surdités, les ankyloses, les cicatrices vicieuses, toutes lésions désormais accomplies, définitives, incurables ou nécessitant des opérations anaplastiques à succès incertain, et l'on vient dire que Vexpectation ne porte aucun préjudice aux malades !
M. Dolbeau a dans l'efficacité de l'iodure de potassium une confiance infinie, comme l'attestent les passages suivants de son rapport :
Je veux parler de ces accidents tertiaires que nous guérissons si facilement avec Viodure de potassium. Plus loin : Beaucoup de sujets se montrent avec des accidents tertiaires, et Viodure de potassium les guérit toujours, et parfois même avec une rapidité merveilleuse. Plus loin encore : On gagnerait ainsi la période ultime qui cède si manifestement à l'iodure de potassium.
Or, je ne puis accepter ces assertions si absolues et je fais mes réserves. L'iodure de potassium, dans un certain nombre de cas, ne réussit point du tout ; tous les auteurs s'accordent à le dire, et citent des faits qui ont nécessité l'administration préalable de ce mercure tant décrié. Après un retour temporaire aux préparations hydrargyriques, mais seulement alors, l'iodure reprend son empire.
Quelquefois l'iodure de potassium ne peut être toléré, soit à cause des doses considérables qu'il en faut donner, soit à cause du mauvais état des voies digestives, ou d'un état cachectique, soit enfin en raison d'une idiosyncrasie particulière. Tous, vous avez vu des malades mis dans un état lamentable par quelques grammes de ce médicament; les essais les plus habilement conduits ne parviennent pas à établir la tolérance, il faut y renoncer absolument. On a parlé des inconvénients du mercure, que certains sujets ne peuvent supporter; il faut reconnaître les mêmes inconvénients à l'iodure de potassium. J'en ai sous les yeux, en ce moment même, un exemple très frappant; j'ai cru remarquer que les herpétiques étaient surtout très incommodés par ce spécifique.
Cependant, il ne faut rien exagérer; aussi je concède volontiers que cet excellent médicament est d'ordinaire très bien toléré; cela veut-il dire qu'il donne toujours des guérisons durables et radicales? Il n'en est rien par malheur. J'ai déjà quelques années de pratique dans les hôpitaux, et voici ce qu'elles m'ont appris : un malade se présente avec des gommes sous-cutanées ou des exostoses superficielles; il est vierge de tout traitement, on administre l'iodure de potassium, qui fait merveille; tout disparaît en quelques
semaines et le patient quitte l'hôpital ; il y revient plus tard avec des accidents semblables, le traitement agit déjà moins vite; plus tard encore il revient avec des gommes profondes de la langue, du voile du palais, du rectum, etc., avec des manifestations du côté de l'axe encéplialo-rachidien ou des viscères ; on peut encore réussir, mais parfois avec beaucoup de peine. Si le sujet est maigre, pâle, dyspeptique, anémique, on échoue très souvent. Au bout de quelques mois, la mort arrive dans le marasme.
Il n'y a pas d'année où je ne voie périr ainsi des syphilitiques ayant pris à diverses époques des quantités énormes d'iodure de potassium administrées par les plus habiles de nos collègues; je ne crois pas nécessaire de rapporter des observations de ce genre, chacun de vous a pu et dû rencontrer des exemples de cachexie syphilitique que l'iodure de potassium n'a su ni prévenir ni guérir. Quelque chose m'étonne, c'est que M. Dolbeau n'ait pas été plus radical et n'ait pas poussé la logique jusqu'à ses dernières limites. Si les gommes cutanées et sous-cutanées sont susceptibles de guérir ou du moins de disparaître spontanément sous l'influence des seuls topiques, la nature est donc assez puissante; dès lors pourquoi faire son ouvrage, et l'aider quand elle peut se passer de secours? On arriverait ainsi à l'inaction complète, triomphe du naturisme.
Il y a deux ans, un malade se présenta à l'hôpital du Midi : les avant-bras et les jambes étaient criblés de gommes cutanées, les unes ulcérées, les autres à l'état de nodosités dermiques; pour essayer l'action des topiques, de l'hygiène et du repos, abstraction faite du traitement interne, je fis sur chacune des régions affectées une application différente : ici, les bandelettes de Vigo, là les bandelettes de diachylon simple, sur un avant-bras les cataplasmes émollients, sur l'autre, les badigeonnages à la teinture d'iode; conjointement, les bains, quelques purgatifs salins et le régime alimentaire réparateur. Au bout d'un mois, les nodosités avaient disparu et les ulcérations étaient cicatrisées; la guérison avait marché du même pas à peu près sur les quatre points. Ce n'était pas la première fois que je constatais l'action très favorable des cataplasmes, du repos et de la position élevée, sur les gommes des membres inférieurs, mais nulle expérience ne fut plus concluante, puisque je n'avais pas administré la moindre parcelle iodurée. Si j'étais partisan de l'expectation quand même, ne pourrais-je pas dire à mon tour qu'il suffit de traiter les accidents tertiaires par les cataplasmes?
Mes conclusions ne sont pas telles. Je ne méconnais pas la possibilité de la disparition spontanée de la syphilis et de ses manifesta-
tions secondaires et même tertiaires; j'accepte que les agents de la thérapeutique commune favorisent en certains cas cette élimination naturelle du virus,, et néanmoins je persiste à traiter la maladie aussitôt que possible, à la suivre pas à pas dans son évolution et à lui opposer avec persévérance les médicaments réputés spécifiques; conjointement, bien entendu, avec les applications locales et le régime approprié. En agissant de la sorte, je me conforme simplement aux règles générales de la thérapeutique, qui commandent d'atlaquer le mal aussi presque possible de son début; aussi, renversant la proposition de M. Dolbeau, je dis : Yexpectation ne paraît avoir aucun avantage pour les malades.
La syphilis résume le double caractère des empoisonnements et des maladies constitutionnelles. Or, quels sont les principes adoptés dans le traitement de ces deux grandes classes morbides? Attend-on dans les empoisonnements saturnin, phosphore, paludéen? Dans la scrofule, néglige-t-on les gourmes, l'impétigo, le coryza chronique, les adénopathies superficielles, jusqu'au moment où surviennent les ostéites, les arthrites, les scrofulides graves, les lésions viscérales? Pour le rhumatisme, n'agit-on qu'en cas de lésion des orifices cardiaques, d'altérations graves des articulations, des reins, etc. ? La syphilis est-elle donc une maladie si innocente qu'on puisse impunément la laisser marcher; est-elle une maladie si spéciale, si dénuée d'analogie avec toutes les autres diathèses, qu'on viole pour elle et sans dommagel'un des axiomes les mieux établis de la thérapeutique : Principiis obsta ?
Pour justifier celte bizarre exception, ce dédain des traditions médicales, on allègue que la syphilis a diminué de gravité depuis son apparition jusqu'à nos jours, qu'elle peut guérir spontanément, que les moyens employés n'empêchent pas les récidives, que le traiment mercuriel a de graves inconvénients.
Sans contredit, la vérole est moins grave aujourd'hui qu'au XVIe siècle. A coup sûr elle peut guérir d'elle-même et radicalement, néanmoins elle est encore l'effroi des malades, qui n'ont pas tout à fait tort de la redouter, et sa guérison n'est pas tant à mépriser. Si donc on trouvait un spécifique sûr et innocent, personne n'en refuserait les bienfaits, et peu de médecins adopteraient l'expectation.
En supposant que nous n'ayons encore rien de meilleur que le mercure, cet agent est-il aussi impuissant et aussi dangereux qu'on veut bien le dire? Examinons donc sommairement le procès qui lui est intenté.
M. Dolbeau, qui reproduit des arguments déjà cent fois articulés^
lui reproche de ne point empêcher le développement des accidents consécutifs, mais seulement de les modifier et de les retarder, de troubler, de pervertir l'évolution naturelle de la dialhèse, de ne point prévenir les syphilides graves, précoces, d'être même nuisible dans les syphilides graves, et tout cela sans compter les méfaits inhérents à la médication hydrargyrique elle-même : chloro-anémie, défibrination du sang, stomatite, etc. Notre collègue a vu à Lourcine des malades traitées par ses prédécesseurs et qui présentaient des récidives, mais si nous lui montrions des malades guéries, il nous dirait peut-être que, sans le mercure, la guérison spontanée eût été obtenue également.
Que valent donc ces reproches, dont les antimercurialistes nous poursuivent depuis si longtemps? Le mercure, il est vrai, n'empêche pas absolument le développement des accidents secondaires; ceuxci se montrent à peu près toujours. Sont-ils moins graves? Je le crois. On dit le contraire, mais de part et d'autre la démonstration est presque impossible à donner.
On nous accorde que le mercure retarde et modifie les accidents susdits. Le retard ne me paraît pas suffisamment démontré; j'ai vu la roséole, la céphalée, l'arthralgie, etc., paraître dans le courant du troisième mois chez les malades soumis au traitement immédiat. La prétendue apparition tardive de ces accidents passagers et superficiels pourrait bien souvent n'être qu'une de ces récidives si communes dans la première année.
Si le mercure modifie la syphilis, c'est déjà quelque chose. Dans beaucoup de maladies, nous sommes fort heureux de modifier les processus pathologiques, car il est bien rare que nous ayons le pouvoir de les supprimer instantanément. L'action modificatrice admise, reste à savoir si elle est favorable ou non. Le mercure rend-il la syphilis plus grave, l'empêche-t-il de guérir spontanément, si elle y est disposée? Fait-il naître des accidents qui, sans lui, auraient fait défaut? Voilà ce qu'à notre tour nous sommes en droit de demander.
On parle de la chloro-anémie, de la défibrination du sang; mais la syphilis elle-même ne produit-elle pas d'ordinaire ces états pathologiques, et faut-il répéter pour la centième fois que des malades pâles et défaits reprennent des couleurs et des forces par le seul fait de l'ingestion du mercure, qui modifie si vite et si bien la syphilis secondaire? C'est là ce qu'on observe tous les jours à Lourcine et ailleurs.
On invoque éternellement la salivation; mais, en vérité, c'est un fantôme. M. Alph. Guérin nous disait qu'elle était fort rare; je suis
entièrement de son avis, et je ne me rappelle pas l'avoir vue naître et acquérir une gravité quelconque depuis que j'exerce, ni dans les cinq années que j'ai passées dans les hôpitaux de Lourcine et du Midi. Accuser le mercure de produire la chute des dents et des cheveux, c'est faire un anachronisme ou emprunter les fins de nonrecevoir du vulgaire.
Je ne conteste point que le mercure mal administré puisse produire des accidents, mais quel médicament actif est à l'abri de ce reproche? Le sulfate de quinine, l'opium, l'iode, le tartre stibié, les purgatifs en sont là. Les proscrit-on pour cela, et répudie-t-on leur utile concours? Nullement. Il n'y a point de médicaments d'une certaine énergie qui ne puisse devenir nuisible à un moment donné, et dont l'administration n'exige une certaine surveillance. Quelques sujets tolèrent mal le mercure, mais une foule de chlorotiques ne supportent ni le fer, ni le quinquina; alors on tâtonne, on essaye diverses préparations, on associe au remède principal d'autres remèdes qui le corrigent et le font assimiler.
On combat la double chlorose syphilitique et mercurielle par l'adjonction des toniques : fer, quinquina, bon régime, et cela préventivement et avant que l'appauvrissement du sang soit établi ; on prévient de même les troubles intestinaux par l'opium et ses succédanés; on prescrit l'hydrothérapie, les bains salés ou sulfureux. La salivation est presque impossible si la bouche est l'objet de soins attentifs, si on donne les gargarismes au chlorate de potasse, si on touche les gencives avec la teinture d'iode. Si les premières voies sont trop susceptibles, on revient aux frictions mercurielles, etc. En un mot, on fait de la thérapeutique et on exerce l'art médical.
Chemin faisant, je rencontre une assertion que je ne puis laisser passer : le mercure serait nuisible dans les cas de syphilides malignes! Et qu'avons-nous donc à noire disposition, quel remède propose donc M. Dolbeau? Se prive-t-il des bains de sublimé et du biiodure ioduré si actif, si héroïque parfois en semblables circonstances?
Le reproche articulé avec le plus d'insistance consiste en ceci : que le traitement mercuriel n'empêche pas la réapparition, à divers intervalles, des accidents secondaires. M. Dolbeau a rencontré à Lourcine des malades rentrant plusieurs fois pour des plaques muqueuses; il pourrait ajouter que chez les fumeurs on voit longtemps des plaques opalines sur la langue, les joues, les lèvres, les amygdales, des syphilides herpétiformes à la verge et ailleurs. Peut-être eût-il été bon d'ajouter que ces poussées successives, poursuivies
avec le mercure, deviennent de plus en plus faibles, de plus en plus distantes, qu'elles ne portent que sur des points très cir-conscrits, et que, en général, quand le traitement est bien conduit, elles finissent par disparaître en dix-huit à vingt mois environ.
La cure de la syphilis secondaire demandant en moyenne un an et demi, il aurait fallu nous dire la date de l'infection de ces malades, car plusieurs réapparitions ne prouvent ni l'inefficacité du traitement, ni l'incurabilité du cas particulier.
Au reste, toutes les maladies générales en sont là; elles sont tantôt latentes, assoupies, tantôt manifestées par des symptômes visibles. L'arthritisme, l'herpétisme, la scrofule, la chlorose, le diabète, le paludisme, ne se comportent pas autrement.
Est-ce à dire qu'il ne faut pas se donner la peine de traiter les accès sous prétexte qu'ils pourront revenir plus tard? est-ce à dire qu'un médicament ne vaut rien et ne sert à rien parce qu'il n'empêche pas ces retours si communs? Mais à ce titre rien ne vaut rien : ni le fer contre la chlorose, ni le sulfate de quinine contre les fièvres, ni l'arsenic contre les affections cutanées, ni les alcalins contre la goutte, ni l'iode contre la scrofule, ni même, comme je l'ai montré plus haut, l'iodure de potassium contre la syphilis tertiaire.
Pour moi, je pense qu'il y a grand avantage pour le malade et pour le médecin à rendre les accès plus rares et moins graves. Gagner du temps est chose fort importante. Dans la scrofule, par exemple, ne cherche-t-on pas à atteindre la puberté? Dans la syphilis, il faut s'efforcer de parvenir à la fin delà deuxième année. L'économie arrive, dans ce délai, à se débarrasser du poison, et si elle est contaminée pour toujours, comme le prouve la rareté extrême d'une seconde contagion, au moins il n'y paraît guère et la santé semble parfaite en apparence. Le mercure nous rend de tels services, cela n'est pas douteux; et, puisque M. Dolbeau nous demande à quoi il sert, il me permettra sans doute de le lui dire aussi brièvement que possible.
Si le chancre superficiel et surtout l'érosion chancreuse guérissent vite avec les seuls topiques, le chancre huntérien, large et profond, est parfois beaucoup plus rebelle; peu de jours cependant après l'administration du mercure, il se déterge et entre en voie de cicatrisation. J'ai constaté cent fois le fait en me bornant, comme traitement local, à l'emploi de l'eau fraîche. Même remarque pour les plaques muqueuses humides ousèches, pour l'angine secondaire, etc. La rapidité de la cicatrisation est importante; elle implique la cessation des douleurs, la suppression d'une plaie ouverte qui peut
toujours devenir le point de départ d'accidents divers, et surtout, ce qui est majeur, la durée moins grande de la période de contagiosité. Si l'on ne peut pas toujours obtenir des malades l'abstention prolongée des rapports sexuels, il faut tâcher de fermer vile les plaies virulentes; on diminuera d'autant les chances de contamination et d'irradiation de la vérole.
Un malade en proie à l'arthralgie, à la céphalée nocturne, est promptement délivré de ces symptômes incommodes par le mercure; il n'attache pas moins de prix à voir disparaître le plus promptement possible les syphilides du visage, les rhagadesde l'aile du nez, ou des commissures buccales. Le mercure lui rend ce service, et fait disparaître ces stigmates compromettants. Sans parler de l'iritis, certaines amblyopies ne cèdent qu'au traitement hydrargyrique longtemps continué, etc.
M. Dolbeau ne nous demanderait point à quoi sert le mercure, s'il avait songé à la syphilis des femmes enceintes et des nouveaunés. Une femme atteinte de syphilis amène rarement à terme le produit de conception; elle avorte tantôt de bonne heure, tantôt près du terme, ou met au monde de misérables petits êtres à peine viables, et cela plusieurs années de suite, à moins qu'un traitement mercuriel bien fait et institué en temps opportun, ne supprime la cause incessante des avortements. Plus d'une union ne devient féconde qu'après l'administration du mercure à l'un des deux conjoints, sinon à tous les deux. Ces faits sont classiques depuis longtemps, et c'est un grand tort de les oublier.
Enfin quel autre moyen avons-nous pour combattre la vérole des nouveau-nés? quels succès attendre de l'expectation? et combien de ces petits malheureux sauvera-t-on par les topiques ou la médication banale? Que notre collègue relise la relation de ces épidémies de vérole qui, dans les siècles antérieurs et de nos jours même, sévissent sur des points circonscrits, il y verra les ravages bientôt arrêtés par l'intervention du mercure. La dernière épidémie de vérole vaccinale a, tout récemment encore, fourni son complément de preuve. Mais il me paraît superflu d'insister, car il est des choses qu'on ne doit plus démontrer.
J'admettrais la proscription du mercure si on me proposait, pour le remplacer, un médicament plus sûr, plus efficace, tout à fait dépourvu d'inconvénients, agissant plus vite et guérissant d'une façon radicale; or, ce phénix pharmaceutique est encore à trouver. Serait-ce par hasard le bichromate de potasse? J'ai grand'peur que non, et jusqu'ici, je ne vois aucune raison théorique ou pratique qui
jusîifie sa supériorité. M. Dolbeau, qui l'a essayé, nous apprend lui-même avec une bonne foi louable, que d'après son expérience, les récidives paraissent un peu plus fréquentes après son administration ; cela n'est pas encourageant.
Jusqu'à la découverte d'un agent réellement préférable, je ne vois pas clairement l'utilité de cette croisade contre le mercure: elle se renouvelle périodiquement et compte des champions dans tous les temps et dans tous les pays. On dirait que le traitement de la vérole sans mercure est un problème social, à voir le zèle avec lequel on le poursuit. On ne songe guère, que je sache, à supprimer l'onguent napolitain ni le calomel, à la condition qu'on s'en serve uniquement contre le phlegmon, la péritonite, les inflammations plastiques ou la constipation ;mais s'il s'agit delà syphilis, le médicament précieux devient un poison terrible et celui qui l'emploie un empoisonneur, peut-être. Je suis persuadé cependant que M. Dolbeau ne va pas jusque-là.
11 y a dans tout ceci ou un parti pris ou une exagération regrettable : le mercure n'est ni plus ni moins dangereux qu'une foule d'autres médicaments, et les préjugés du vulgaire ne sont pas plus fondés à son endroit qu'à celui de l'arsenic, qui, lui aussi, possède le triste privilège de jeter l'effroi dans les esprits timorés.
Que reste-t-il de toutes les déclamations passées et présentes? Peu de chose. L'immense majorité des praticiens, et je dis des plus savants, des plus habiles et des moins routiniers, continue à donner le mercure; ils en surveillent l'usage avec soin, le manient avec prudence et sagacité, et n'observant plus ces accidents terribles toujours invoqués, ils se rassurent et attendent, la conscience tranquille, des arguments plus nouveaux, des accusations mieux fondées, des preuves plus décisives. Ainsi faites-vous, messieurs, pour la plupart, ainsi fais-je moi-même.
Je dois m'excuser, messieurs, d'avoir abusé si longtemps de votre attention pour répéter des choses que vous savez mieux que moi. Mais un de nos collègues ayant fait appel à notre expérience, j'ai cru devoir lui répondre avec ce que j'ai vu et fait; sans doute, il me saura plus de gré, du moins je l'espère, de mon opposition que de mon silence.
Permettez-moi de me résumer en quelques propositions :
1° La syphilis doit être traitée dès que le diagnostic en est posé; il n'y a aucun avantage à attendre;
2° Si l'expectation éclaire le médecin sur l'évolution et le degré de gravité du mal, en revanche elle expose à perdre un temps pré-
cieux pendant lequel le virus s'installe profondément dans l'économie et altère profondément les éléments anatomiques et les humeurs;
3° Le traitement doit être longuement et patiemment poursuivi, parce que la syphilis est une maladie de longue durée, dont la guérison exige environ deux années ;
4° La syphilis, sans doute, peut guérir spontanément; mais le cas paraît assez rare, et ne peut être prévu d'avance. Si le traitement est inutile, il ne paraît pas avoir d'inconvénient sérieux. L'incertitude règne ici comme dans le champ entier de la thérapeutique, et, du moment qu'on ne nuit pas, on peut agir sans scrupules;
5° Jusqu'à nouvel ordre, le mercure reste le modificateur le plus puissant de la syphilis dans ses premières périodes. Si son action directe sur le virus n'est pas prouvée, il est toutefois démontré qu'il modifie avantageusement les manifestations isolées et successives du mal général ;
6° Au moins aussi efficace que tout autre moyen dans les véroles de moyenne intensité, il est indispensable et ne saurait être remplacé dans les syphilides graves ou tenaces, dans la syphilis viscérale, dans la vérole des femmes enceintes et des nouveau-nés ;
7° Le traitement mercuriel bien dirigé , avec le concours de moyens adjuvants tirés de l'hygiène, du régime et de la classe des toniques, est, dans l'immense majorité des cas, tout à fait innocent; il importe donc de faire cesser à son égard les préjugés de la foule. 11 est très rare qu'on ne parvienne pas à faire tolérer le mercure grâce aux ressources actuelles de la matière médicale :
8° Le problème de la cure de la syphilis sans mercure n'est doncpoint encore résolu, et rien n'indique qu'il le soit prochainement;
9° Le bichromate de potasse ne paraît avoir sur le mercure aucune supériorité évidente.
Au cours de la discussion, notre éminent collègue, M. Diday (de Lyon), émit quelques opinions que je combattis en ces termes1 :
« Je crois être l'interprète de la Société en remerciant M. Diday, qui a bien voulu venir de si loin prendre part à la discussion actuelle. 11 est toutefois une phrase de son allocution que je ne puis laisser sans réplique. Notre collègue craint que la Société, composée surtout de chirurgiens proprement dits, n'ait pas toute la