‹ Mémoires de chirurgie (volume 4)Chapitre 67 sur 192 · RAPPORT SUR L OBSERVATION PRECEDENTE · texte numérisé non relu

RAPPORT SUR L OBSERVATION PRECEDENTE

Le Dr Alfred Fournier vous a communiqué un fait très intéressant et sans doute unique en son genre.

Il s'agissait d'un homme de trente ans qui, en octobre 1873, vint consulter notre confrère pour une gêne dans la déglutition et l'articulation des mots, causée évidemment par une tumeur occupant la place de la glande sublinguale droite.

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Je renvoie à l'observation pour tout ce qui est relatif à la description de cette tumeur, à sa marche, à ses caractères et aux difficultés du diagnostic. Je dirai seulement que M. Fournier, ayant soigné ce malade onze années auparavant pour un chancre infectant suivi d'accidents secondaires, soupçonna la nature syphilitique du mal et prescrivit, en conséquence, l'iodure de potassium.

Le résultat fut aussi prompt que décisif, ce qui donna à notre confrère la double satisfaction de guérir promptement son patient et d'enrichir le cadre nosographique d'une unité nouvelle. Tel est le fait sommairement exposé.

La sagacité dont a fait preuve M. Fournier dans cette circonstance n'étonnera nullement ceux qui savent combien il est versé dans la connaissance des maladies vénériennes; aussi n'est-ce pas sur ce point que je veux arrêter un instant votre attention.

Je désire surtout remercier l'auteur de n'avoir point laissé échapper l'occasion de remplir une lacune et d'avoir ouvert la voie à des recherches nouvelles. En effet, s'il n'est guère de tissus qui échappent aux atteintes de la syphilis, certains organes, cependant, paraissent jouir d'une sorte d'immunité, et entre autres les glandes salivaires, si j'en juge parle silence des syphilographes sur les altérations secondaires ou tertiaires des organes susdits. A la vérité, la mamelle, l'ovaire et la thyroïde sont à peu près dans le même cas; mais on ne saurait dire que la vérole respecte les parenchymes glandulaires, quand on songe qu'elle altère communément le testicule, le foie, les reins et les glandes sudoripares. Mieux vaut avouer notre ignorance et demander à l'avenir des éclaircissements sur cette énigme étiologique.

En attendant, il serait bon d'y regarder de plus près et de publier tous les faits capables d'élucider la question. C'est ce qui m'engage à vous communiquer une observation, malheureusement incomplète, que je regrette aujourd'hui de n'avoir pas plus soigneusement recueillie, mais qui se rapproche de celle de M. Fournier.

Au printemps de 1874, je reçus dans mon service un homme de quarante ans environ, grand, vigoureux, jouissant d'une excellente santé, et qui se plaignait seulement de gêne dans les mouvements de la langue. Au-dessous de cet organe se voyait, dans la région naturellement occcupée par la glande sublinguale gauche, une tumeur oblongue, du volume et de la forme d'une olive, à grand axe oblique de dedans en dehors et d'avant en arrière, d'une consistance uniforme assez ferme, plutôt rénitente que fluctuante, presque insen-

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siblo à la pression, sauf en un point répondant à son centre, et qui paraissait adhérer assez fortement au plancher de la bouche.

La muqueuse, bien que lisse, sans végétations et sans ulcérations, semblait confondue avec la surface convexe de la masse. Celle-ci présentait une coloration particulière, d'un rouge sombre et légèrement violacé, elle tranchait autant sur les parties voisines par cette teinte que par son exacte limitation. La langue, les gencives étaient tout à fait saines; les ganglions du cou n'étaient point tuméfiés. Le début du mal remontait à plusieurs semaines, ses progrès étaient forts lents, et depuis quelques jours, il semblait même staticnnaire.

J'avoue en toute humilité que la détermination de cette tumeur m'embarrassait beaucoup; elle ne pouvait siéger que dans le canal de Warthon ou dans la glande sublinguale. Je sondai soigneusement le conduit, je constatai sa déviation par la production morbide, mais n'y trouvai rien d'anormal. L'absence de tout retentissement du côté de la glande sous-maxillaire, l'indolence presque complète de la tumeur et sa consistance élastique excluaient l'idée d'une inflammation aiguë de ce conduit (inflammation dont j'avais eu sous les yeux un bel exemple quelque temps auparavant) et aussi d'un calcul salivaire.

Certainement la glande sublinguale était affectée; mais de quelle manière? On ne pouvait songer à un kyste, même enflammé, ni même à une phlegmasie parenchymateuse, la rougeur, l'adhérence de la muqueuse plaidant contre l'hypothèse d'un adénome (variété d'ailleurs fort problématique et dont on ne trouve qu'un exemple dans le Compendiumde chirurgie). Enfin, je connaissais trop bien les caractères de l'épithélioma ou du cancer de cette glande pour être trompé un seul instant.

Je fis bien la remarque que cette affection ressemblait à une gomme à l'état cru plus qu'à toute autre chose, mais je ne sais pourquoi je ne m'arrêtai point à cette hypothèse et ne fis rien pour la vérifier, dominé sans doute par cette idée que la syphilis n'atteignait pas les organes sécréteurs de la salive.

Bref, je ne portai point de diagnostic précis.

Le malade aidait au service de la salle, de sorte qu'il était levé au passage de la visite et que je restai près d'une semaine sans l'examiner à nouveau. Au bout de ce temps, désireux de reprendre son travail, il me demanda de lui faire quelque chose. Du reste, rien n'était changé depuis ma première exploration. J'ai déjà dit que la tumeur était à peine sensible au toucher, sauf en un point très circonscrit et à peu près central. Croyant qu'il avait là peut-être une

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petite inflammation folliculaire ou quelque concrétion calculeuse enfouie dans la masse indurée, je pris un bistouri et fis une incision parallèle au grand axe, longue de 12 à 15 millimètres, et pénétrant au moins à 8 millimètres de profondeur. Je ne rencontrai ni collection, ni corps étranger, et il ne sortit que quelques gouttes de sang. Un stylet promené au fond de la plaie n'y découvrit rien d'anormal.

Deux jours plus tard, l'incision était cicatrisée et la tumeur, diminuée d'un tiers environ, avait de plus notablement pâli.

Le malade, se déclarant très satisfait parce que la gêne avait beaucoup diminué, me demanda sa sortie avec instance, promettant de revenir si la tumeur grossissait ou revenait même à ses dimensions premières. Comme il désirait une ordonnance, je lui prescrivis tout à fait banalement, j'en conviens, un peu d'iodure de potassium et des gargarismes. Depuis, je n'en ai pas eu de nouvelles.

Ce fait insolite m'est revenu en mémoire quand est venue sous mes yeux l'observation de M. Fournier, et je ne puis m'einpêcher de croire aujourd'hui que j'ai eu affaire à une infiltration gommeuse de la glande sublinguale.

Je sais trop, messieurs, quelle réserve il faut mettre dans l'admission des variétés morbides nouvelles pour vous donner comme concluant l'exemple que je viens de citer, mais je le donne pour ce qu'il vaut et à titre de renseignements.

En tous cas, l'observation de M. Fournier, défiant toute critique, démontre, dès à présent, qu'il y a lieu d'admettre la dégénérescence sijpliilitique tertiaire de la glande sublinguale.

Dans la discussion qui suivit, M. Desprès fit des réserves sur l'interprétation que M. Fournier avait donnée de son observation. La science, dit-il, est encombrée de maladies attribuées à la syphilis par les médecins qui s'occupent spécialement de cette diathèse. Pour la seule raison que le malade a eu la syphilis ou que l'iodure de potassium a produit un effet, on dit que c'est de la syphilis. Cela n'est point la manière actuelle de chercher la vérité. La première inflammation chronique venue serait, à ce compte, de la syphilis.

M. Paulet fut d'avis qu'en raisonnant comme M. Fournier, on fait une pétition de principe; « de ce qu'une affection a été guérie par l'iodure de potassium, on ne peut conclure qu'elle était de nature syphilitique ». Un malade atteint de névrome du nerf cubital avait des douleurs si violentes que je songeais à pratiquer la section du nerf.

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J'administrai préalablement l'iodure de potassium; les douleurs disparurent, et cependant il n'existait aucun antécédent de syphilis.

Tout en admettant les réserves exprimées par M. Desprès, je fis remarquer que le diagnostic était discuté avec soin dans l'observation de M. Fournier et qu'il ne pouvait être question d'une inflammation chronique, quand on voit un traitement de huit jours amener une diminution considérable. Jamais l'iodure de potassium n'a guéri un névrome, un cancroïde, un cancer. Tout le monde sait qu'il n'est efficace que contre les manifestations de la syphilis et de lascrofule. Je déclarai donc que toute tumeur qui, après une durée assez longue, guérit rapidement sous l'influence de l'iodure de potassium, n'est ni un épithélioma, ni un cancer, mais une tumeur syphilitique. L'absence d'antécédents avoués ne prouve rien ; on sait, en effet, combien sont incertains les récits des malades. Les sept huitièmes de ceux qui sont atteints d'accidents tertiaires affirment n'avoir jamais eu la syphilis. Et cependant ces accidents ont des caractères tels que le doute n'es* pas possible.

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