INFLUENCE DE LA SYPHILIS SUR LES LESIONS TRAUMÀTIQUES
La syphilis n'agit pas toujours de la même manière sur les lésions traumatiques. On observe, en effet, les variétés suivantes :
1° Les plaies prennent l'aspect syphilitique, soit d'emblée, ou du moins dans les premiers jours qui suivent la blessure, — soit plusieurs semaines après seulement;
2° La plaie, sans prendre un aspect spécifique bien caractérisé, s'ulcère, s'étend en superficie et en profondeur, et ne guérit pas ;
3° La plaie, sans s'ulcérer, ne guérit pas ou ne guérit que très lentement, — ou si c'est une plaie opératoire où l'on cherche la réunion par première intention (autoplastie), cette réunion échoue;
■4° Une plaie minime, qui ordinairement se cicatrise rapidement et sans accident? s'enflamme et suppure.
§ 1. — Observations dans lesquelles les plaies ont revêtu l'aspect syphilitique d'emblée.
A. — Le sujet avait encore des manifestations de la syphilis au moment de la blessure.
Obs. Vlï. — Fille de dix-sept ans, de constitution robuste; chancre de la petite lèvre droite avec adénite inguinale multiple et indolente : traitement local seul; chancre guéri au bout de quinze jours.
Deux mois après, la malade, restée à l'hôpital à cause d'une affection utérine, présenta une syphilide papuleuse très confluente et généralisée; frictions mercurielles. Le quarantième jour de ce traitement, alors que l'éruption papuleuse avait presque disparu, une blessure à l'index, pansée avec du cérat, se recouvre de fausses
membranes et le périoste de la première phalange commence à s'exfolier; désarticulation de la phalangette. La plaie nouvelle ne tarde pas, comme la première, à prendre tous les caractères d'une plaie syphilitique (bords saillants, de couleur rouge sombre, etc.). Tous les moyens ordinaires ayant échoué, on soumit la malade à l'iodure de potassium, et trente-cinq jours après elle sortait guérie d.
Obs. VIII. — G. S... est affecté depuis un an, à des intervalles plus ou moins éloignés, de plaques muqueuses de la bouche ; en outre, syphilide squameuse à la paume des mains et à la plante des pieds. Il est piqué par un cousin au dos de la main gauche, et la légère plaie prend, en peu de jours, l'aspect d'un ulcère syphilitique. On fit en vain plusieurs cautérisations. Le traitement antisyphilitique seul amena la cicatrisation (eod. loc).
Obs. IX. — Jeune fille entrée à l'hôpital Saint-Louis, service de Bazin, pour des plaques muqueuses et la gale ; toutes les lésions de la peau provoquées par la présence de l'acarus ont pris un cachet syphilitique 2.
« Les éruptions ordinaires, les écorchures, etc., dit encore Schweich, s'entourent d'un liséré rouge cuivré, tout à fait caractéristique, et la démangeaison qui existait auparavant disparaît complètement. »
Obs. X. — X..., vingt-six ans, fortement constitué, atteint d'ulcères syphilitiques secondaires. Des désordres locaux graves obligèrent le docteur Urich à pratiquer la trachéotomie.
Quelques jours après l'opération, la plaie prit, h sa partie inférieure, un mauvais aspect. Les bords devinrent rugueux, irréguliers, et assez semblables à un ulcère chancreux, tandis que la partie supérieure avait conservé une apparence satisfaisante.
Une différence aussi marquée dans les deux moitiés de la même plaie appela toute l'attention de l'opérateur, qui fut longtemps à en chercher l'explication. Cependant elle était simple et résidait dans ce fait que, par suite des mouvements incessants de l'opéré, l'appareil descendait fréquemment sur la partie inférieure de la plaie,
1. De l'influence de la syphilis constitutionnelle sur les lésions traumatiques, par le D1' Carlo Ambrosoli. Gazetta medica italiana (Lombardia) et Gazette médicale de Paris, 1865, p. 824.
2. Schweich, Etude sur la classif. des sijphilides, Thèse de Paris, 1869, p. 33.
y déterminait des frottements, et par suite une forte irritation. D'un autre côté, comme le malade était syphilitique, cette région irritée avait pris le caractère spécifique (Thoman, loc. cit).
Les malades des observations précédentes étaient tous dans la période secondaire quand ils se sont blessés, et tous avaient des manifestations syphilitiques au moment de la blessure. En outre, la syphilis n'avait pas été soignée dans le premier cas, et dans les observations VIII et X les malades étaient atteints de syphilis grave, puisque G. S... (Obs. VIII) avait eu plusieurs poussées successives de plaques muqueuses, et que le malade du docteur Urich (Obs. X) dut subir la trachéotomie par suite de la violence des accidents laryngiens. La malade de l'observation IX avait-elle suivi un traitement; on ne le dit pas, mais comme elle avait des plaques muqueuses à son entrée à l'hôpital, il est probable que le traitement n'avait pas eu beaucoup de succès.
De ces faits nous pouvons conclure que :
1° Chez les sujets atteints de syphilis grave, les lésions traumatiques peuvent prendre l'aspect syphilitique.
2° La même complication peut se manifester chez les syphilitiques, à la période secondaire, alors qu'ils n'ont pas suivi de traitement.
3° Le traitement spécifique fait disparaître le caractère anormal de la lésion traumatique, en même temps que les accidents delà syphilis.
B. — Le sujet n'a plus de manifestation syphilitique au moment de la blessure.
Obs. XI. — Plaies multiples chez un syphilitique. — Aspect spécifique des plaies. — T. Jean-Baptiste, vingt-huit ans, garçon de café, entre à Lariboisière, salle Saint-Louis, n° 4, le 4 juin 1870.
Cet homme présente : sur la face dorsale des mains, des ulcérations recouvertes de croûtes très épaisses, arrondies, de la grandeur d'une pièce d'un franc, ayant la plus grande analogie avec le rupia syphilitique; — au mollet gauche, ulcération de même nature; — à la base du gland, deux ulcérations, taillées à pic, à fond végétant, comme soulevé, de couleur jambon, qui se continuent dans les parties voisines en devenant peu à peu rouges, indurées à la base ; — dans l'aine, un ganglion dur, indolent, roulant sous la peau; —
sur la peau de la verge, une cicatrice très apparente de chancre induré.
Le malade rapporte en outre qu'il a eu près du filet, il y a dix ans, un chancre qui, traité par des applications de pommade au calomel, aurait guéri. Les traces de ce chancre sont masquées par les ulcérations actuelles. Puis serait survenue une éruption de taches rouges sur la poitrine, ce qu'on ne peut encore contrôler, car le malade a la poitrine et les épaules recouvertes d'acné. A peu près à cette époque, il aurait perdu ses cheveux. Mais cette alopécie peut n'avoir rien de caractéristique, le père du sujet ayant été chauve de bonne heure.
Tous ces accidents n'ont pas la même origine.
Les ulcérations des mains sont survenues après des coups d'ongles administrés par une femme qui, au dire du malade, était saine. De ces coups d'ongles sont résultées de petites plaies, qui se sont recouvertes d'une croûte, à la chute desquelles ont apparu les ulcérations actuelles. Les coups d'ongle remontent à six semaines.
Les ulcérations du mollet sont survenues, il y a quatre mois, à la suite d'une morsure par une femme; pas de plaie, mais ecchymose, qui disparaît peu à peu. A la place, un petit bouton qui s'ulcère, et autour duquel en apparaissent d'autres qui suivent la même marche. Les ulcérations de la main et du mollet se recouvrent de croûtes, mais aucune tendance à la cicatrisation.
Au gland, les ulcérations datant d'un mois auraient pour origine une contagion directe. Mais elles n'ont les caractères ni du chancre mou, ni du chancre induré; elles ont au contraire la plus grande analogie avec les ulcérations de la main et du mollet. On peut les ranger dans la catégorie de ces dernières et les appeler « syphilides péniennes », forme rare de la syphilis.
Le ganglion de l'aine existe depuis dix-huit mois. Son début a coïncidé avec l'apparition d'un écoulement blcnnorrhagique (?).
La cicatrice du fourreau de la verge, blanche, régulière, ovalaire, souple, a dû être précédée d'un chancre infectant. Cependant le malade ne se doute même pas de sa présence et ne se souvient nullement d'avoir eu quelque chose en ce point.
Devant l'incertitude des renseignements fournis par le malade et se fondant sur l'aspect de la cicatrice du fourreau de la verge, sur la présence du ganglion inguinal, sur les caractères des ulcérations des mains et du mollet, on peut rétablir ainsi qu'il suit l'histoire de ces accidents.
1° Chancre induré, dont on peut reporter la date à environ dixhuit mois, car les syphilides sont de celles que Ton observe dans l'année qui suit l'inoculation. En même temps ou un peu après, engorgement ganglionnaire. 2° Il y a quatre mois, alors que le malade était en pleine syphilis constitutionnelle, blessures qui prennent l'aspect des syphilides. 3° Il y a six semaines, nouveaux traumas, nouvelles syphilides. 4° Il y a un mois, rapprochement sexuel suivi d'écorchure de la verge qui prend les caractères des syphilides. L'aspect fongueux de ces dernières pourrait faire hésiter entre : syphilide et chancre mou. L'inoculation, tentée sur la peau de l'abdomen, reste négative.
Si le diagnostic est exact, il sera confirmé par le traitement. Or, les accidents que nous observons appartiennent à une période intermédiaire entre la période secondaire et la période tertiaire. — Le traitement mixte réussissant le mieux alors, on donne une pilule de protoiodure de mercure le matin, et 1 gramme d'iodure de potassium le soir.
14 juin. — Quelques-unes des ulcérations des mains sont cicatrisées; celles du mollet et de la verge sont très notablement améliorées.
21 juin. — Les ulcérations des mains et de la verge sont complètement cicatrisées, ainsi que les petites du mollet. Les trois plus grandes marchent assez rapidement.
26 juin. — Toutes les ulcérations sont cicatrisées. Il ne reste à la place qu'une cicatrice violette, un peu rouge encore au mollet; on recommande au malade de continuer son traitement chez lui.
Obs. XII. — Huguier opéra un malade d'une hernie étranglée. La plaie prit l'aspect d'un ulcère syphilitique qui céda à un traitement convenable1.
Obs. XIII. — Piqûre de sangsue. — Chancre (?) — Eruption de syphilides consécutive à V application du tartre stibiésur la peau2.
Homme de trente ans. Antécédents vénériens. Orchite à la suite d'un faux pas; sangsues. Une des sangsues appliquées sur le testicule se détache et fait une nouvelle morsure sur le dos de la verge; il en résulte une petite croûte qui se forme pour tomber aussi, et ainsi de suite pendant six semaines environ. A cette époque, cette plaie était