FAITS POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU PHLEGMON BRONZÉ
[Comme il a été question, dans le travail de M. Péronne, du phlegmon bronzé, que je considère comme particulier aux diathésiques, alcooliques, albuminuriques, diabétiques, je crois devoir reproduire ici la courte note suivante, relative à ce sujet.]
Personne, que je sache, ne conteste ouvertement l'importance de la pathologie générale et des lois qu'elle promulgue ; mais je crois qu'on est moins d'accord sur leur utilité immédiate et le profit qu'on peut en tirer au lit du malade. Plus d'un certainement s'imagine de très bonne foi que la synthèse scientifique est bonne pour les théoriciens, les professeurs, les faiseurs de livres, mais que les praticiens peuvent à la rigueur s'en passer et n'avoir ni trop de remords s'ils ne l'ont jamais apprise, ni trop de regrets s'ils l'ont oubliée. 11 y a là une erreur qu'il ne faut pas se lasser de combattre
Quant aux arguments à produire, les meilleurs, sans contredit, sont ceux qu'on emprunte à l'observation directe des malades, car ils frappent l'esprit et portent en eux leur démonstration. C'est ainsi que je procède en particulier pour confirmer les principes généraux du traumatisme que j'ai cherché à établir, et pour montrer de quelles applications nombreuses et claires ils sont susceptibles.
Voici un fait tout récemment recueilli à ma clinique, fort simple en lui-même, mais plein d'enseignements.
Obs. I. — Contusion du bras sans plaie ni fracture. — Symptômes légers au début, développement rapide d'un phlegmon bronzé. — Accidents urémiques. — Mort cinquante-trois heures après la chute. — Constatation d'une ancienne affection rénale.
L. (Louis), cinquante-neuf ans, entre à la Pitié, salle Saint-Louis, le 26 février 1878, à midi.
1. Note publiée dans la Revue mens, de mécl. etde chir., juillet 1878, t. II, p. 451.
L'avant-veille, 24, vers la même heure, il fait une chule de sa hauteur sur le côté gauche du corps et vient dans l'après-midi pour être reçu à l'hôpital. L'interne de garde constate une contusion récente de la face externe du bras gauche au niveau de l'insertion deltoïdienne, du reste contusion sans plaie, sans fracture, et si peu grave en apparence qu'il n'admet point le malade et se contente de faire une prescription banale.
L.. . rentre chez lui, mais son état s'aggrave beaucoup. Le lendemain 25,1e bras gonfle et devient douloureux.
Le 26, le blessé revient à la consultation dans un état général alarmant. Il est reçu et couché aussitôt; il raconte son histoire à la religieuse, qu'il connaît pour avoir séjourné déjà dans mes salles. Quelque temps après, il est vu par l'interne du service, M. Redard, qui note les symptômes suivants : refroidissement très marqué des extrémités, cyanose légère, pouls filiforme, dyspnée, respiration irrégulière et suspirieuse, parole entrecoupée et difficile.
M. Redard soupçonne une lésion thoracique grave datant de la chute, mais ne peut la préciser par l'examen de la poitrine. L'état du patient interdit d'ailleurs une trop longue exploration; on prescrit les cordiaux, les révulsifs, mais en vain ; quelques instants après survient un coma profond qui se termine par la mort, vers cinq heures du soir.
Pendant son séjour à l'hôpital, le malade n'avait pas uriné.
M. Redard avait constaté que le bras était douloureux, fortement tuméfié, surtout à la partie moyenne, et que les téguments présentaient la coloration de ce qu'on appelle l'érysipèle bronzé.
Tel fut le récit sommaire qui me fut fait le lendemain matin et à l'aide duquel, grâce au concours fourni par certaines données générales, je pus reconstituer devant mes élèves l'évolution d'un cas assez obscur en apparence et que je n'avais pas observé moi-même.
Je commençai tout d'abord par faire les déclarations suivantes :
1° La mort n'a pas été amenée directement par la contusion du bras, celle-ci n'ayant tout au plus joué que le rôle de cause occasionnelle ou provocatrice des accidents observés.
2° Elle n'a pas été davantage la conséquence prochaine du phlegmon consécutif à la contusion, quelque grave qu'ait été la forme de ce phlegmon.
3° La mort a peut-être été la suite ou d'une lésion récente et méconnue des organes thoraciques, produite dans la chute, et contemporaine de la contusion du bras. Mais tout porte à croire qu'elle
est due plutôt, soit à une intoxication grave du sang par le sucre ou l'alcool, soit à une lésion ancienne des viscères de l'abdomen, et plus particulièrement des reins.
Voici sur quoi je basais ces assertions, en apparence assez hypothétiques.
Une contusion sans plaie, n'atteignant aucun organe essentiel à la vie, et portant sur des tissus non altérés, est incapable d'entraîner la mort par elle-même.
Si cependant cette terminaison survient, comme cela s'est vu trop souvent, à la suite des traumas les plus simples, les plus limités en apparence, c'est que ce trauma a été compliqué d'une autre lésion traumatique contemporaine et restée ignorée, ou qu'il a été soigné d'une manière intempestive, ou qu'une affection intercurrente grave est survenue à l'improviste, ou que le sujet blessé était atteint d'une lésion viscérale plus ou moins ancienne, méconnue, et capable par elle-même d'entraîner la mort.
Or notre blessé n'avait point été vigoureusement soigné, mais on n'avait commis aucune faute thérapeutique. On ne pouvait reconnaître davantage aucune affection intercurrente étrangère à l'accident, et capable d'entraîner une si prompte catastrophe.
Il fallait donc se rabattre sur une lésion traumatique cachée, contractée en même temps que la contusion du bras, ou sur une lésion organique ancienne et grave.
On a vu que mon interne, ayant constaté la dyspnée, la cyanose, le ralentissement du pouls, etc., avait songé immédiatement à une blessure profonde des organes thoraciques, mais qu'il n'avait pu déterminer de quel genre elle était, l'exploration du thorax ne lui indiquant rien de caractéristique.
Je rejetai cette supposition pour plusieurs raisons : d'abord parce que, s'il y avait eu désordre notable dans les fonctions respiratoires ou circulatoires, le blessé s'en serait plaint à l'interne de garde, lequel ne l'aurait point méconnu et aurait donné un lit; puis parce que les traumas thoraciques ne sont capables d'entraîner la mort en si peu d'heures que s'ils se compliquent d'épanchements pleuraux ou de pneumonie d'une grande étendue, lesquels ne peuvent manquer d'être reconnus à l'auscultation et à la percussion.
Étant écartée cette supposition de désordres thoraciques primitifs, il ne restait plus que l'hypothèse d'une lésion organique antérieure, vers laquelle, du reste, j'étais naturellement ramené par le phlegmon d'abord, et ensuite par les derniers symptômes ayant précédé la mort.
Il est tout à fait exceptionnel de voir une contusion simple se
compliquer après deux jours d'un phlegmon grave; lorsqu'un tel phénomène se présente, on peut affirmer, presque sans crainte de se tromper, que le blessé est atteint d'une maladie générale. Mais ce n'est point tout, et telle variété de phlegmon, en même temps qu'elle implique un pronostic spécial, possède une valeur séméiotique tont à fait particulière comme indice d'une maladie déterminée.
Tel est le cas pour ce que j'appelle phlegmon bronzé, dont je change un peu le nom, mais qui répond exactement à ce que Velpeau désignait autrefois sous le titre d'érysipèle bronzé.
Je n'ai pas besoin d'insister ni sur les caractères si nets, ni sur le diagnostic si facile, ni sur le pronostic si fatal de celte redoutable complication des blessures; je m'arrêterai seulement, sinon sur les causes fort obscures, au moins sur les conditions locales et générales mieux connues qui président à son développement.
Le phlegmon ou érysipèle bronzé apparaît fréquemment à la suite des broiements, des écrasements, des fractures compliquées des membres, des plaies par les gros projectiles de guerre, etc. Dans ce cas sans doute, il peut atteindre indifféremment tous les sujets; il se montre beaucoup plus rarement à la suite de blessures légères, mais alors il ne sévit guère que sur certains sujets plus ou moins gravement malades. Ceux que j'ai vus atteints jusqu'ici étaient des alcooliques ou des diabétiques, ou des blessés préalablement affectés d'une lésion du foie ou du rein. C'est pourquoi, le trauma initial étant en quelque sorte insignifiant chez mon malade, je n'hésitai point à affirmer un des états pathologiques susnommés.
Il ne me parut pas même très difficile de déterminer auquel d'entre eux nous avions affaire; il suffisait de s'en référer aux derniers symptômes observés.
S'il est pour toutes les agonies des phénomènes communs, il est également certain que tout le monde ne succombe pas de la même manière et qu'on peut, en observant avec soin les dernières heures d'un moribond, remonter au diagnostic de la maladie.
Or, d'après ce qui m'était raconté, notre homme n'avait succombé ni à une inflammation franche, ni à des accidents alcooliques, mais avait présenté au contraire les phénomènes qu'on observe d'ordinaire chez les sujets atteints de maladies rénales, et que tout récemment encore M. Cyr décrivait chez les diabétiques.
J'en conclus donc que notre blessé était ou un diabétique, ou un albuminurique, ou d'une manière générale un néphriqae i, et qu'il
1. J'emploie par abréviation ce terme, comme d'autres disent un cardiaque, un hépatique, un pneumonique, etc.
avait succombé non point à son phlegmon bronzé, mais à une forme d'urémie caractérisée par la dyspnée, la cyanose, l'algidité et enfin le coma.
Restait à vérifier tout cet échafaudage d'hypothèses; mais, pour cela, il fallait attendre l'autopsie.
Toutefois je recueillis par hasard un renseignement précieux. La sœur du service m'apprit que L... avait, quelques mois auparavant, séjourné plusieurs semaines dans mes salles, qu'il y était entré pour une affection des voies urinaires, mais que je n'avais fait aucune tentative chirurgicale, à cause d'une diarrhée rebelle et du fâcheux état delà santé générale. Lorsqu'il alla mieux, on l'envoya en convalescence à Vincennes, et nous ne l'avions pas revu.
Cela plaidait déjà en faveur d'une maladie rénale ancienne et sérieuse.
Le lendemain matin, nous étant rendus à la salle d'autopsie, nous trouvâmes le cadavre bien conservé et sans trace de décomposition. L'embonpoint et la musculature excluaient l'idée de toute cachexie; il n'y avait pas d'œdème; la cage thoracique n'offrait niemphysème, ni ecchymose, ni fracture, ni déformation. Le bras restait encore gonflé et coloré à sa partie moyenne en brun tirant sur le verdâtre. Plusieurs incisions montrèrent qu'il s'agissait bien d'un phlegmon diffus, car il existait une nappe de pus entre la peau et l'aponévrose, dans presque toute l'étendue de la tache brunâtre.
Nous procédâmes d'abord à l'exploration de l'urèthre avec des bougies à boule de 7 millimètres. Le canal était libre. Alors, à l'aide d'une sonde, nous retirâmes de la vessie environ 60 grammes d'urine un peu trouble, qui, traitée après filtration par la chaleur et l'acide nitrique, laissa un abondant précipité d'albumine. La même expérience, faite séance tenante sur l'urine de deux autres cadavres morts depuis plus de vingt-quatre heures, fut négative. L'albumine existait donc bien réellement. On ne trouva pas de glycose.
Nous procédâmes à l'ouverture du corps. Les parois thoraciques, le cœur, le péricarde, les plèvres, tout était à l'état normal. Les poumons étaient un peu congestionnés, sans trace quelconque de pneumonie.
La cavité péritonéale ne présente point de lésions; rate normale; foie gros, mais sans dégénérescence graisseuse, amyloïde ou cirrhotique. Nous ne trouvons d'altérés que les reins. Ces deux organes sont un peu plus volumineux que d'habitude. Ils sont pâles à la coupe. M. Nepveu, qui en a fait l'examen, a reconnu l'existence d'une néphriteparenchymateuse ancienne et bien caractérisée.
En portant, à l'aide d'un fort petit nombre de renseignements, un diagnostic très précis, j'aurais pu paraître, aux yeux de mes élèves, doué d'une perspicacité singulière, d'une sorte de seconde vue, alors que, en réalité, me laissant guider par certains principes généraux, j'étais arrivé à ce résultat en suivant la marche que je viens d'indiquer.
Je dois à l'obligeance de mon jeune et distingué collègue M. Terrier le fait suivant, qui, à certains égards, se rapproche beaucoup du précédent.
Obs. II. — Plaie contuse de la jambe à la partie inférieure. —
Fracture du péroné. — Ouverture de V articulation tibio-tar-
sienne chez un diabéto-albuminurique. — Phlegmon bronzé.
Sphacèle du pied. — Amélioration notable mais passagère. —
Mort le seizième jour.
David, marinier, cinquante ans, se trouvant dans une barque le 4 février 1878, est renversé par une corde qui, frappant la partie inférieure et externe de la jambe droite, produit au côté externe du cou-de-pied une large plaie à travers laquelle les os font issue.
Un médecin réduit le déplacement quelque temps après, applique un appareil provisoire et engage le patienta entrer à l'hôpital de Bicêtre, où il n'arrive que le lendemain 5 février, après la visite.
D... est alors dans l'état suivant : Au point indiqué, plaie profonde, oblique en bas et en dehors, mesurant 10 centimètres et allant du bord externe du tibia à la base de la malléole externe ; ses bords sont rétractés, ecchymoses, déchiquetés ; au fond, on voit les tendons des péroniers, mais ni os à nu, ni esquilles ; cependant le péroné est fracturé vers la pointe de la malléole. Le tibia paraît sain ; les téguments externes sont complètement déchirés, et l'articulation tibio-tarsienne largement ouverte. Infiltration gazeuse dans le tiers inférieur de la jambe ; coloration bronzée des téguments dans la même étendue; écoulement par la plaie d'une sérosité sanguinolente.
État général mauvais ; douleurs vives pendant la nuit précédente, insomnie, soif intense, langue sèche ; température axillaire cependant assez faible, 37°,9.
Pansement avec une solution phéniquée et alcoolisée, application d'un appareil de Scultet; température du soir, 39°, 4; agitation, soif excessive ; une pilule d'opium de 5 centigrammes pour la nuit.
6 février. — M. Terrier voit le blessé pour la première fois. Frappé de son mauvais état général, il l'interroge avec soin sur ses
antécédents ; mais, sauf des habitudes d'alcoolisme, ne trouve rien qui explique la gravité des symptômes. Pensant qu'on serait mieux éclairé par l'examen des urines, il y procède immédiatement et constate en effet la présence d'une assez grande quantité de sucre et d'un peu d'albumine.
La plaie présentait un très mauvais aspect, sans la moindre trace de réaction à la périphérie ; une plaque de gangrène était survenue sur le dos du pied; tout le tiers inférieur de la jambe était le siège d'emphysème et d'une coloration bronzée des téguments.
Langue sèche et rugueuse, fièvre intense; température axillaire, 40°, 4; subdelirium. Pansement avec la solution phéniquée au 20e et un appareil de Scultet. Vin, potion de Todd et une pilule d'opium pour la nuit ; température du soir, 40°,1.
7 février. — Aspect grisâtre et odeur gangreneuse de la plaie. L'emphysème persiste. Incision de 7 à 8 centimètres à la partie interne et inférieure de la jambe; issue d'un liquide séro-purulent, contenant du sang et des gaz, mais pas de sucre. Pansement phéniqué, appareil de Scultet. Même état général ; température, 38° le matin, 39°, 7 le soir. On renouvelle le pansement. Nuit très agitée.
8 février. — Fièvre intense : 39°, 5; affaissement profond. La gangrène occupe tout le dos du pied et atteint le premier et le deuxième orteil ; l'articulation tibio-tarsienne est largement ouverte à sa partie externe.
Deux vomissements dans la journée ; épistaxis légère; pansement phéniqué deux fois par jour; température du soir, 39°, 3.
9 février. — Frisson de une à quatre heures du matin. A la visite, subdelirium, sécheresse de la langue; température, 38°, 5; gangrène de tout le pied. Le soir, 39° 4.
10 février. — Agitation intense qui nécessite la camisole de force. Même état général et local; température du matin, 39°, 2 ; du soir 39o,4.
11 février. — Moins d'agitation; le malade prend un peu de nourriture; température du matin, 39°5 ; du soir, 40°, 5.
12 février. — Subdelirium toute la nuit. Amputation de la jambe en séparant les parties mortes des tissus sains, au côté interne ; section du tibia et du péroné; ligature des artères, cautérisation des parties sectionnées avec le thermocautère, perchlorure de fer immédiatement sur la plaie, et par-dessus pansement avec la solution phéniquée au 20e; peu de douleur à la suite ; température du soir, 39°,4.
13 février. — Mieux général, bien que la température soit
encore élevée (39°,4) ; mais le soir elle descend à 38°. Le sucre a notablement diminué dans l'urine, mais en revanche la quantité d'albumine a augmenté.
Un peu d'agitation; potion au chloral. Nuit bonne.
14 lévrier. — Mieux général; température du matin, 37°,4; du soir, 38o, 4.
15 février. — Pendant toute la nuit, douleur vive au cou-de-pied gauche. A la visite, on constate tous les signes d'un arthrite tibiotarsienne; la température est à 39°,4 ; on songe à la pyohémie. On renouvelle le pansement de la plaie, et l'on y ajoute une épaisse couche d'ouate; 1 gramme de sulfate de quinine.
16 février. — Amélioration dans l'état général; température du matin, 38°, 4 ; du soir, 38°,2 ; le cou-de-pied gauche est moins rouge et moins douloureux.
17 février, — L'amélioration dans l'état local et général continue; température, 37°,2; le soir, 38o,2.
18 février. — Au soir, le thermomètre remonte à 39°, 3. Nuit agitée.
19 février. —On constate à la jambe droite un décollement des muscles de la région postérieure; on pose deux tubes à drainage; température du soir, 38o.
20 février. — Amélioration nouvelle ; température, 37°. On a quelque espoir de sauver le malade. La suppuration est abondante. Injections phéniquées par les tubes à drainage.
Le soir, vers quatre heures, sans cause appréciable, le malade se refroidit, la température tombe à 36° à six heures. Spasme œsophagien qui empêche la déglutition des aliments solides ou liquides ; coma; pouls petit : 200 pulsations.
21 février. — Les phénomènes de coma se sont accentués pendant la nuit; le refroidissement est considérable; le malade présente une teinte ictérique très prononcée des téguments et de la sclérotique. Mort à dix heures el quart.
L'autopsie n'a pu être faite.
L'intérêt principal de cette observation réside en ce fait que le mauvais aspect de la plaie, et surtout la coloration bronzée de la peau dans ses alentours, firent immédiatement songera une complication viscérale, et en particulier à une lésion rénale.
L'analyse des urines, y dénotant aussitôt la présence du sucre et de J'albumine, confirma pleinement cette prévision.
Comme on devait s'y attendre, la lésion locale s'aggrava sans
cesse jusqu'à la gangrène du pied, qui conduisit à l'amputation de la jambe.
Un instant on espéra la guérison, et l'on put même s'étonner que le malade ait survécu aussi longtemps, étant à la fois diabétique, albuminurique et alcoolique. Bientôt, à la vérité, les choses reprirent leur cours ordinaire, et la mort survint avec le cortège des symptômes qu'on observe d'habitude chez les diabétiques : le refroidissement, le coma, etc.
Il est regrettable que l'autopsie ait été interdite, car quelques symptômes intercurrents plaidaient en faveur d'une pyohémie, et il eût été intéressant de savoir si cette complication existait ou non.
Quoi qu'il en soit, les faits précédents démontrent.
4o Que le phlegmon bronzé indique souvent, chez les blessés qui le présentent un état constitutionnel préexistant, altération du sang ou lésion d'un grand viscère ;
2o Que ce symptôme entraîne le plus souvent un pronostic fatal.
La seconde proposition est généralement acceptée; la première, entrevue par différents auteurs, n'a pas été suffisamment prouvée et exige de nouvelles recherches.
Nous avons déjà mentionné plus haut (p. 99) un cas de phlegmon bronzé survenu chez un alcoolo-diabétique et terminé par la mort. — Nous ferons plus loin allusion à un fait du même genre observé chez un morphinique (p. 372).
Mon élève et ami le Dr Terrillon en a publié un autre dans lequel l'alcoolisme existait seul; mais le phlegmon bronzé n'en fut pas moins grave pour cela.
Obs. III. (Résumé.) — Le 1er janvier 1873 est entré dans le service de M. Verneuil un homme de quarante et un ans, charretier, sur lequel il estdifficile d'avoir des renseignements précis, et qui a fait une chute d'un lieu élevé; cet homme présente des lésions multiples.
La première lésion que l'on constate est une fracture de la diaphyse du fémur gauche, avec déplacement et raccourcissement considérable de la cuisse.
Du côté droit, on constate une plaie du dos du pied, communiquant avec une fracture du troisième métatarsien.
On trouve, en pénétrant par la plaie du dos du pied, un décollement siégeant au milieu des parties molles de la plante et qui contient du sang et des caillots.
D'après les renseignements que nous avons pu avoir sur ce malade, et en tenant compte de la forme du délire qu'il a eu pendant la nuit qui a suivi son accident, il est certain que nous avons affaire à un alcoolique.
Le 2, le malade a eu du délire. La température du matin est 39°. Il se plaint déjà d'une vive douleur au niveau de son pied, dont la plaie ne présente rien de spécial. — Soir, température, 39°,8. Langue sèche, délire loquace.
Le 3, le délire a légèrement augmenté. Le malade n'a pas dormi de la nuit, mais il se plaint de douleurs dans son pied. Après avoir enlevé le pansement, voici ce que l'on constate :
Jusqu'au genou, le membre présente un œdème assez considérable. La peau est tendue, luisante, et offre une coloration brune toute particulière, commençant sur le dos du pied au niveau de la plaie, et remontant jusqu'au milieu du mollet. Cette coloration correspond exactement à ce que Velpeau a désigné sous le nom d'érysipèle bronzé. Lorsqu'on presse sur l'extrémité inférieure du membre, on fait sortir des gaz par la plaie du dos du pied et l'on sent même par places une crépitation emphysémateuse au niveau des malléoles.
La cuisse elle-même commence à s'œdématier.
L'état général a empiré. La langue est sèche, le ventre ballonné, la peau sèche, les yeux légèrement excavés et le faciès très altéré. Température, 39°.
Le soir, rien de nouveau, si ce n'est que tous les phénomènes morbides ont été en augmentant. Pouls, 124 ; température, 38°,4.
Le 4, les lésions du côté de la jambe droite se sont beaucoup accrues. L'œdème a gagné tout le membre jusqu'à sa racine. La teinte bronzée occupe toute la jambe et remonte au-dessus du genou, et l'on voit se dessiner des traînées d'un rouge sombre qui remontent vers la racine de la cuisse, à sa partie interne, et qui correspondent aux veines sous-cutanées. Dans plusieurs points du mollet et du voisinage du genou, on perçoit par la palpation une crépitation emphysémateuse et l'on fait sortir des gaz abondants par la plaie du pied. Température, 38° ; pouls, 132.
Les ganglions de l'aine ne sont pas engorgés.
La plaie du pied est recouverte d'un putrilage sanieux et noirâtre. Le malade qui, les jours précédents, éprouvait de grandes douleurs dans le pied, n'en sent presque plus. La palpation même ne réveille que peu de souffrance. Le malade n'a plus de délire bruyant, mais il est calme et somnolent. Quand on lui demande comment il se trouve,
il répond qu'il souffre peu et qu'il va bien. Cependant, l'altératiou du faciès et la sécheresse de la langue, qui n'ont fait qu'augmenter, indiquent que son état est des plus graves. Il n'a pas eu de frissons.
Soir : L'état de la jambe droite a beaucoup empiré. L'œdème a gagné la paroi abdominale. La teinte bronzée remonte jusqu'à la racine du membre, et les traînées noirâtres qui accompagnent les veines occupent toute la cuisse et remontent sur l'abdomen. On ne peut comparer l'aspect de toutes ces parties qu'à celui que présentent souvent pendant les grandes chaleurs les cadavres fortement infiltrés et en voie de décomposition.
L'état général est de plus en plus mauvais, et la somnolence du malade indique un affaissement général.
11 meurt à onze heures du soir.
Le 5, douze heures après la mort, avant de pratiquer l'autopsie, je prends plusieurs morceaux de peau et de tissu cellulaire souscutané, au niveau de la jambe, pour en faire l'examen microscopique (voyez plus haut, page 232, en note).
Ces morceaux sont recueillis dans les points où la coloration bronzée était le plus accusée. En même temps, je pratique l'examen micrographique des liquides qui baignent les tissus.
Après avoir ouvert la veine saphène et quelques-unes de ses collatérales, je constate qu'elles sont remplies de sang très fluide dont les globules sont peu altérés.
Autopsie le 6 janvier. — Le cadavre est horriblement gonflé, l'abdomen, la poitrine, la face et même un peu les membres supérieurs sont couverts de traînées noirâtres sur le trajet des veines. Au niveau de l'abdomen et de la cuisse droite, le tissu sous-cutané est infiltré de liquides et de gaz.
Tous les tissus de la jambe sont infiltrés de sérosité rougeâtre. Le ped est le siège d'un gonflement énorme. Les tissus sont réduits en putrilage noirâtre.
Il en est de même de la cavité abdominale et thoracique. Le foie et les reins sont tellement infiltrés par cette sérosité, qu'il est difficile d'y reconnaître des lésions bien nettes, mais il n'y a pas trace d'abcès métastatique.
J'ai, ajoute M. Terrillon , suffisamment insisté sur la valeur de ce symptôme; qu'il me suffise de rappeler que, dans aucun cas, on n'a constaté la guérison. La mort est arrivée, il est vrai, plus ou moins rapidement, quelquefois même alors que la teinte bronzée paraissait avoir disparu, mais cependant on n'a pu sauver le blessé.
Un fait m'a particulièrement frappé : ayant pratiqué ou vu pratiquer plusieurs amputations pour arrêter le progrès du mal, les opérés sont tous morts très rapidement et souvent avant que la récidive dans le moignon ait eu le temps de se produire '.
1. Cette assertion de M. Terrillon n'est pas entièrement exacte, car tous les blessés atteints de phlegmon bronzé ne meurent pas, ou du moins ne meurent plus depuis l'adoption des pansements antiseptiques.
M. Le Dentu a communiqué au Congrès de l'association française pour l'avancement des sciences (session de Paris, 1878) un fait favorable à cette opinion.
Un employé du dompteur Bidel fut blessé à la main, à bout portant, par une carabine chargée à poudre; en vingt-quatre heures tout le membre supérieur fut atteint de phlegmon bronzé gangreneux. Le blessé était jeune, robuste, n'était ni glycosurique ni albuminurique. La désarticulation de l'épaule fut immédiatement pratiquée avec les précautions de la méthode antiseptique, et suivie de pansements antiseptiques sans réunion. Les muscles paraissaient sains; pourtant dès le lendemain il y eut de la myosite, mais bientôt tout s'amenda et le malade guérit. (Voy. Le Dentu, Des amputations dans la gangrène foudroyante, etc., in Revue mensuelle de méd. et de chir., 1878, t. II, p. 739.
L'absence de protopathie antérieure, et l'emploi des pansements antiseptiques ouverts, nous paraissent être les facteurs qui ont ici contre-balancé avec succès les complications immédiates du traumatisme local, très grave par lui-même. — A. V., 1881.
Celte complication des plaies est rare; à peine, depuis qu'elle e signalée, ai-je pu en voir quelques exemples.
C'est Delore, chirurgien de Lyon, qui l'a décrite pour la première fois, autant que je puis croire 2. En 1854, dans une thèse inaugurale intéressante sur le pus, il parle (page 20) des différentes colorations de ce liquide et entre autres d'une couleur safranée ou jaune de chrome. Il ne la croyait pas très rare ; mais le nombre des faits assez restreints qu'il avait recueillis ne lui avait pas permis de faire du phénomène une étude complète ; toutefois, il lui attribuait une grande valeur séméiotique, et surtout une gravité extrême, puisqu'il en faisait le prélude ou l'indice de la pyohémie.
Les huit cas observés s'étaient toujours terminés fatalement par infection purulente. Voici, du reste, le résumé de ces faits :
Homme de 45 ans : luxation du pied avec ouverture de l'articulation libio-tarsienne; pus safrané, pyohémie. Mort.
Broiement de l'extrémité inférieure de la jambe ; lambeaux gangrenés; pus safrané; pyohémie. Mort.
Broiement du bras; pus safrané, pyohémie. Mort.
Broiement de l'extrémité inférieure de la jambe, pus safrané, pyohémie. Mort.
Luxation de l'épaule, fracture de la cuisse droite, plaie pénétrante de l'articulation tibio-tarsienne; pus safrané, pyohémie Mort.
Jeune maçon de 18 ans : fracture de cuisse, issue du fragment, résection, réduction ; pus safrané, pyohémie. Mort.
Broiement de la main; pus safrané, pyohémie. Mort.
Fracture compliquée de jambe; pus safrané, pyohémie. Mort.
L'année suivante, en 1855, le professeur Zeis3 (de Dresde), présentait à la Société de biologie une note « sur des filaments floconneux
1. Archives gJn. de méd., décembre 1880, 7e série, t. VI, p. 641.
2. M. Delore dit (p. 21) que Lebert a vu le pus safrané chez un pyohémique;, il m'a été impossible de retrouver ce fait.