Obs. communiquée par M. Verncuil
très froide. L'hémorrhagie s'arrête au bout de quelques instants et vers quatre heures du matin, le calme se rétablit. Je vois le malade à 5 heures ; il a perdu environ 200 grammes de sang. L'accès douloureux est passé, mais il reste de la lassitude, de la prostration, et surtout une grande inquiétude.
Dans ces conditions, je réfléchis à cette persistance insolite des douleurs, à leurs recrudescences nocturnes, à la liaison qui existe entre les paroxysmes et l'apparition du sang, alors qu'on ne pouvait admettre ni infection purulente, ni inflammation considérable de la surface de la plaie. Le vaisseau qui donnait était évidemment de petit calibre, puisque l'hémorrhagie était peu considérable et qu'elle s'arrêtait d'elle-même. Il était plus rationnel d'attribuer l'écoulement sanguin à une congestion passagère du moignon qu'à l'ulcération ou à l'ouverture d'un vaisseau important. Restait à en chercher la cause. L'examen viscéral, fait par M. Dechambre et par moi, ne nous avait rien révélé de suspect.
Le cortège des symptômes actuels faisait naturellement songer à l'intermittence, et comme des hémorrhagies périodiques ont été déjà signalées après les opérations chirurgicales comme symptômes d'intoxication paludique, je dirigeai mon attention de ce côté.
Le malade habitait, au haut du faubourg Saint-Jacques, une maison très saine, au milieu d'un jardin. Mais si toutes les exigences d'hygiène privée et de bien-être étaient satisfaites, il n'en n'était pas de même des conditions extérieures. En effet, on exécutait alors dans ce quartier, à lOOmètres à peine de l'habitation du malade, des travaux considérables, la construction d'une prison et le percement d'un boulevard. On venait tout récemment de démolir un grand nombre de vieilles masures et de creuser d'énormes tranchées. Ce quartier était donc bouleversé de fond en comble, et, à chaque pas, on voyait à nu et à ciel ouvert ces foyers d'infiltration qui marquent la place des maisons détruites et des fondations entreprises. Il y avait dans le quartier des émanations non douteuses et j'appris que,, dans le voisinage, plusieurs cas de fièvre intermittente s'étaient montrés. Dès lors, le diagnostic me parut évident, et je reconstituai de 'la manière suivante les antécédents pathologiques :
1° Névralgie larvée, contractée en décembre, portant sur le nerf sciatique droit et coïncidant avec la tumeur osseuse; celle-ci, sans, doute, avait joué le rôle de cause prédisposante; mais elle n'expliquait pas tout à fait les douleurs si violentes occupant la totalité du membre, avec exaspérations nocturnes, car les ostéosarcomes, au début, sont d'ordinaire beaucoup plus indolents.
2° L'amputation était restée inefficace à conjurer la névralgie, alors qu'elle fait cesser de coutume les douleurs purement locales qui sont dues à une tumeur circonscrite.
3° La névrite traumatique du bout central du nerf, suite nécessaire de l'amputation, peut-être la contusion de ce bout, avait entretenu la névralgie. La perte du sang, lors de l'opération, l'ébranlement inséparable d'une grande mutilation, avaient agi dans le même sens.
4° L'hémorrhagie était purement congestive et se faisait par les petits vaisseaux; elle était précédée de malaise et d'une douleur vive ; elle se montrait à heure fixe, entre deux et trois heures du malin. Aucune violence extérieure ne l'expliquait. Elle augmentait graduellement d'intensité et cessait d'elle-même. Je retrouvai là tous les caractères des hémorrh'agies périodiques paludéennes, dont on rencontre des exemples concluants dans les auteurs.
Enfin j'avais encore présente à l'esprit une hémorrhagie nasale intermittente, observée en 1866, chez un démolisseur, hémorrhagie n'ayant d'autre cause que le poison tellurique, et qui, après avoir résisté à la plupart des moyens ordinaires et des manœuvres chirurgicales, avait cédé, à la première réquisition, à l'action seule du sulfate de quinine.
J'ordonnai donc 50 centigrammes de sulfate de quinine. La journée se passa bien ; le malade s'endormit paisiblement. A deux heures et demie, quelques douleurs dans le moignon. On constate bientôt sur les pièces de pansement quelques gouttes de sang, mais il n'y eut pas d'hémorrhagie. Le sulfate de quinine fut continué pendant plusieurs jours. Dès lors, la cure marcha naturellement, quoique lentement. A plusieurs reprises, les douleurs nocturnes se montrèrent de nouveau, mais furent combattues avec succès par le sulfate de quinine. Leur persistance, du reste, avait une cause matérielle; il y avait une nécrose du bout du fémur qui entretenait de l'inflammation et une grande sensibilité du moignon. Quand je supposai le séquestre mobile, j'en fis l'extraction et tout cessa. La guérison fut complète.
Il est évident que, dans ce cas, si la cause première de l'hémorrhagie eût échappé, on aurait traité chirurgicalement celte complication, alors que c'était au sulfate de quinine qu'il fallait s'adresser pour obtenir une guérison réelle1.
i. Après être resté guéri pendant une année environ, ce jeune homme a succombé sans récidive locale, mais avec tous les signes d'une infiltration cancéreuse des poumons. — A. V.
Obs. XV. — Lésions traumatiques graves du membre inférieur; fracture comminutive de la jambe. Décollement épiphysaire du fémur. Amputation de la cuisse. Au dixième jour, malaise, fièvre, épistaxis, tendant à prendre la forme périodique. Sulfate de quinine. Guérison l.
Le 9 juillet 1868est entré à l'hôpital Lariboisière, salle Saint-Louis, n°30, le nommé S..., âgé de huit ans, qui venait d'avoir la jambe gauche prise entre les rayons d'une roue. On constate une vaste plaie à la jambe gauche avec broiement des parties molles et des os; à la cuisse, plaie et décollement des parties molles ; rupture de l'artère poplitée; prostration extrême.
M.Verneuil pratique, le 10 juillet, l'amputation de la cuisse à la partie moyenne, par le procédé à deux lambeaux latéraux; on ne fait aucune suture. Pansement avec l'alcool camphré et la liqueur de Labarraque.
Le 11 juillet, agitation, délire loquace pendant toute la journée et la nuit ; application d'un vésicatoire au membre inférieur droit. Le délire cesse bientôt, l'appétit revient, l'état général est meilleur ; cependant la plaie est blafarde et recouverte de fausses membranes; jus de citron ; même pansement. Au bout de quelques jours, l'aspect est le même; on touche la plaie avec de la teinture d'iode; pansement avec l'alcool camphré et la liqueur de Labarraque. La couleur blafarde de la plaie et les fausses membranes disparaissent. Jusqu'au 20, rien à noter.
Le 20 juillet, le petit malade est pris de malaise avec mal de tète, un mouvement fébrile se déclare. Cet état s'accompagne bientôt de deux épistaxis assez abondantes, séparées par un intervalle d'un quart d'heure. Le soir, vers six heures, même malaise avec fièvre; nouvelle épistaxis. L'état de l'enfant ne paraît néanmoins pas s'être aggravé.
Le lendemain matin, vers six heures, épistaxis accompagnée des mêmes phénomènes que la veille. Sulfate de quinine, 50 centigrammes. Le soir, l'hémorrhagie nasale ne se reproduit pas. On continue le sulfate de quinine pendant quatre jours successifs et les épistaxis ne reviennent point.
Le lendemain du jour où on a cessé le sulfate de quinine, léger mouvement fébrile avec malaise, mais sans épistaxis. On reprend le sulfate de quinine, et on le continue pendant dix jours. Dès lors, rien ne reparaît; la cicatrisation s'effectue normalement.