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SUR LA MARCHE DES PLAIES

Nous avons vu jusqu'ici une série d'accidents suscités chez les blessés par l'intoxication palustre; la fièvre, l'hémorrhagie, la douleur, les convulsions tétaniques, peuvent être créées de toutes pièces par la maladie antérieure, dans des cas où elles ne se seraient pas développées si le terrain avait été indemne de toute atteinte miasmatique.

Le paludisme peut aussi modifier la marche de certains accidents qui auraient probablement apparu en dehors de lui : c'est ainsi du moins que nous nous expliquons son influence sur un accident fréquent des grandes plaies, l'érysipèle.

Il ne nous paraît pas admissible que le paludisme produise d'emblée l'érysipèle, affection qu'on regarde généralement comme spécifique ; il se bornera donc à modifier la marche de la fièvre qui accompagne la poussée érysipélateuse : cette fièvre peut être augmentée d'intensité, et prendre le type intermittent; mais voilà tout, et sa nature reste la même. C'est du moins ce qui nous paraît ressortir des observations d'érysipèle intermittent publiées par Dériaud (obs. XVII, XVIII, XIX), où le paludisme gouverne simplement la complication traumatique.

Son influence sur la marche des plaies nous paraît plus manifeste. Dans l'observation iV, relative à une fièvre récidivée à l'occasion d'un abcès de l'aisselle,la suppuration a été de mauvaise nature tant que les accèsont duré et la cicatrisation s'est fait longtemps attendre. Dans le cas de fièvre survenant après l'ouverture d'un abcès, nous notons qu'à la deuxième dose la fièvre cesse et la plaie prend

bon aspect. Enfin, voici une observation qui montre l'influence de Pimpaludisme sur une plaie par coup de feu :

Obs. XVII l. — Plaie de la cuisse. Ostéo-périostite consécutive. Amélioration — Apparition de fièvre paludéenne. Phagédénisme de la plaie.

Carrau, soldat d'infanterie de marine, blessé par un biscaïen à la cuisse droite, au tiers inférieur, de dedans en dehors, en avant de la diaphyse du fémur. Par une simple incision pratiquée à la région externe, on extrait facilement le projectile; une exploration attentive n'ayant révélé l'existence d'aucune fracture, on fait des pansements simples à plat et des applications froides résolutives. Mais bientôt, empâtement considérable de la cuisse au-dessus du genou ; émollients, sangsues et frictions avec la pommade mercurielle belladonce. Fusées purulentes le long de la cuisse ; larges contreouvertures pour favoriser l'issue d'une abondante suppuration, entraînant avec elle plusieurs petites esquilles. Peu à peu toutes ces plaies se ferment, et la plaie de sortie du projectile à la région externe tarde seule à se cicatriser, sous l'influence de l'ostéopériostite du fémur. Néanmoins, malgré une légère ankylose du genou, le malade se promène avec des béquilles le cinquantième jour de sa blessure.

Il attendait clans cet état son évacuation en France, lorsque trois semaines après ilfut pris de plusieurs accès fébriles intercurrents. Des douleurs vives se firent sentir dans la plaie externe, la suppuration devint sanieuse et fétide, et les bords de la plaie s'ulcérèrent en prenant un aspect grisâtre. Pendant quelques jours la surface de la plaie conserva cette tendance à s'agrandir, et les bords restèrent tuméfiés et douloureux. Mais, sous l'influence d'un traitement tonique et antifébrile, de pansements avec le suc de citron frais, la poudre de quinquina et enfin de plusieurs cautérisations avec le perchlorure de fer, le phagédénisme de la plaie disparut peu à peu, et la cicatrisation s'opéra complètement. L'état général s'améliora de même.

« Il a été remarqué d'ailleurs, ajoute M. Didiot, que pendant la saison pluvieuse toutes les plaies, les simples excoriations et les moindres solutions de continuité, en général, avaient une fâcheuse tendance à rester stationnaires, à s'irriter et même à s'ulcérer, quand surtout elles se présentaient chez les hommes d'une constitution affaiblie; c'est aussi pendant la saison des pluies que les fièvres

1. Didiot. Relation de la campagne de Cochinchine ; in Recueil de Mém. de méd. mil., 1865, 3e s., t. XIV, p. 252.

ont été les plus nombreuses et qu'elles ont atteint leur plus grande gravité. »

Les médecins de la marine, qui, d'après le même auteur, ont eu fréquemment à combattre dans leurs ambulances des complications de même nature, ont signalé la tendance qu'ont les plaies à se transformer en un ulcère sous l'influence de l'impaludisme. Aude l a montré que la cachexie palustre est la cause la plus puissante du phagédénisme si fréquent dans les pays chauds, et Guérin 2 dit expressément :

« En Cochinchine, à la suite des fièvres de marais, de diarrhée et de dysenterie, en un mot, lorsqu'on a subi les effets généraux de l'impaludisme, ce qui est presque inévitable, on arrive rapidement à l'anémie et à la chloro-anémie. Dans de semblables conditions générales, on est tout disposé à contracter l'ulcère annamite. » Dans les sept observations qu'il cite à l'appui de cette manière de voir, Guérin montre que l'impaludisme est l'antécédent obligé de l'ulcère, et il conclut, que, ce dernier « étant très souvent dû à l'impaludisme, on peut dire de lui, au point de vue du traitement* ce qui a été dit de certaines fièvres de marais, que c'est un ulcère à quinquina (p. 53). »

Cette opinion estaussi celle de Richaud et deBassignot, qui admettent que cet ulcère n'est pas essentiellement cochinchinois, mais un ulcère paludéen comme on peut en observer dans tous les autres pays chauds.

Il résulte de tous ces faits que le plus léger traumatisme peut, chez les cachectiques des pays à marécages, donner lieu à une ulcération et se compliquer de phagédénisme. C'est ce qui paraît confirmé, du reste, par une observation de Coulombe 3 relative à des

1. Aude. Essai sur le phagédénisme dans la zone tropicale. Th. de Paris, 1868. Le passage suivant de la thèse de M. Le Conte est des plus concluants à cet

égard :

« Le chirurgien chargé de la salle dj chirurgie aux îles du Salut s'absente pendant cinq jours, laissant son service à un collègue. Le traitement reste le même, rien n'est changé dans les prescriptions. La salle ne présentait que des plaies en voie de cicatrisation.

« Le vent souffle de Kourou (foyer de paludisme), pendant ces cinq jours; les salles des fiévreux se remplissent d'accès pernicieux; on dut, dans le service de chirurgie, pratiquer deux amputations, Tune de cuisse, l'autre de jambe, pendant que le reste des plaies devenaient phagéJéniques. L'une des amputations fut faite pour un vaste ulcère fongueux qui, d'abord large comme une pièce décent sous, avait envahi toute la jambe, metLant à nu les os, dénudant les tendons, etc., dans l'espace de cinq jours. » (Op. cit., p. 15.)

2. Guérin. Essai sur l'ulcère de Cochinchine. Th. de Paris, 1868, p. 27.

3. Coulombe. Accidents locaux des injections hypodermiq ues. Th. de Paris, 1872,

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accidents développés par la simple piqûre de la seringue de Pravaz chez un paludique atteint de fièvre pernicieuse : quatre jours après, les deux bras sont douloureux et présentent de l'induration et une eschare de la grandeur d'une lentille au bras gauche (p. 44).

Il n'est pas jusqu'à la pourriture d'hôpital qui ne puisse être provoquée par Fimpaludisme. Marchai (de Calvi) * en rapporte un exemple frappant et ajoute : « Ainsi la pourriture d'hôpital peut se développer sous l'influence du miasme paludéen comme sous l'influence des produits volatils des sécrétions lorsque les hommes sont entassés. »

Il n'est donc pas d'accident que l'intoxication palustre ne puisse produire dès qu'un traumatisme lui en a fourni le prétexte; il n'est pas de déguisement qu'elle ne prenne dans les complications qui sont de son ressort, pas d'évolution qu'elle ne puisse troubler en jetant subitement dans la balance le redoutable appoint des manifestations qui lui sont propres.

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