REMARQUES ET COMMENTAIRES SUR QUELQUES CAS DE LÉSIONS TRAUMATIQUES
Les lésions traumatiques, blessures ou opérations chirurgicales, peuvent entraîner la mort dans un laps de temps qui varie entre quelques minutes et quelques mois.
Dans l'impossibilité où l'on est de tracer des divisions précises dans cette longue période de léthalité possible, on se contente de termes approximatifs, et l'on dit de la mort qu'elle est instantanée, rapide ou tardive.
Quelle que soit l'époque où elle survient, la mort est prévue ou non, explicable ou non.
On prévoit la mort soudaine, ou du moins très prochaine, dans un certain nombre de cas : blessures du bulbe rachidien ou de certaines parties de l'encéphale, ouverture du cœur ou des gros vaisseaux, introduction de l'air dans les veines, contusions violentes du thorax, de l'abdomen, certaines fractures du crâne, certaines plaies de poitrine, blessures très étendues des membres, vastes brûlures, amputations multiples, désarticulation de la hanche, etc.
Cette mort prévue est, en outre, expliquée par la perte de sang, par la suspension des fonctions nerveuses, par des désordres locaux très considérables, etc.
Dans les blessures plus légères, n'atteignant pas d'organes essentiels ou n'y causant que des dégâts limités, la mort n'est plus imminente, on pourrait même dire qu'elle est improbable ; par malheur,
'. Gaz. hebd. de méd. et de chir., 1869, n°s 22 et 25, p. 338 et 387
elle arrive encore trop souvent; mais ici deux cas se présentent :
l°La lésion locale, au lieu de tendre vers la guérison, s'aggrave et devient le point de départ de phénomènes morbides qui s'étendent, retentissent sur toute l'économie et amènent, soit une altération profonde du sang, soit des désordres lointains dans quelque viscère important ou dans les systèmes nerveux et vasculaire.
Cette généralisation du mal local met un certain temps à s'effectuer, elle s'annonce par des symptômes ordinairement faciles à reconnaître pendant la vie et se révèle à l'autopsie par des lésions notables.
2° Les prévisions les mieux établies sont trompées et de plusieurs manières. On comptait sur la guérison à cause du peu d'importance de la blessure, de la marche bénigne des phénomènes locaux, de l'absence des accidents qui assombrissent le pronostic; cependant la mort arrive imprévue, rapide, quelquefois soudaine.
On procède à l'autopsie ; parfois, à la vérité, on trouve l'explication delà mort dans l'existence d'une lésion méconnue, antérieure ou contemporaine de la blessure ; mais parfois aussi on ne découvre rien, ou seulement des désordres sans relation directe et apparente avec la lésion traumatique et qui, par conséquent, ne semblent jouer qu'un rôle douteux dans la terminaison fatale.
Ces catastrophes nous impressionnent toujours péniblement, car elles nuisent infiniment à l'art, dont elles montrent l'incertitude; au praticien, dont elles ébranlent le crédit; à la science enfin, lorsque l'exploration clinique et cadavérique reste muette.
C'est pourquoi je veux m'y arrêter.
Or, il faut en convenir, le cas de mort imprévue après les blessures et les opérations ne sont pas rares, non plus que ceux où l'autopsie ne fournit que des résultats négatifs ou insuffisants. Quoique le plus grand nombre des faits de ce genre ne soit pas publié, les livres et les recueds scientifiques sont remplis d'observations qui se terminent à peu près par la phrase suivante : L'autopsie ne révèle aucune lésion capable d'expliquer la mort.
Comme tous les chirurgiens, j'ai constaté ces terminaisons mystérieuses, j'en ai été surpris, quelquefois consterné, puis j'ai passé à l'ordre du jour, négligeant même, ce que je regrette, de prendre des notes détaillées sur ces faits importants. Je me ravise aujourd'hui et suis bien résolu à étudier avec plus de soin ces revers inattendus et à en scruter attentivement les causes.
Je n'entends pas dire que la science soit muette sur ce point. Dans le chapitre consacré aux accidents qui suivent les blessures et opéra-
lions, on trouve déjà une énumération assez longue : hémorrhagie primitive ou consécutive, entrée de l'air dans les veines, syncope, convulsions, commotion, choc traumatique, impressionnabilité extraordinaire de certains sujets, épuisement nerveux par la douleur, empoisonnement par inoculation de poisons animaux ou végétaux. On a noté encore les coïncidences pathologiques ignorées ou méconnues, sans toutefois accorder à cet ordre de causes toute l'importance qu'il mérite.
Dans ces dernières années, on a ajouté à la liste l'action immédiate ou prochaine de l'anesthésie chirurgicale, — les effets terribles de l'embolie pulmonaire ou cérébrale, — les intoxications, les septicémies aiguës causées par la gangrène foudroyante ou l'absorption du virus traumatique. On a entrevu l'influence funeste des altérations antérieures du sang dans le diabète, l'albuminurie, l'alcoolisme. Chaque jour, le cadre s'agrandit et se complète. Tout récemment, Billroth vient de signaler la méningite séreuse et l'œdème cérébral aigu comme cause de mort prompte après les opérations chirurgicales1.
Malgré cette richesse étiologique, il s'en faut de beaucoup que toutes les obscurités soient dissipées, et j'affirme qu'un chapitre complet sur les causes latentes ou patentes de la mort après les lésions traumatiques est encore à écrire.
En jetant les yeux sur la liste précédente, on remarque d'abord que les causes invoquées sont non seulement très variées, mais encore d'ordre très différent : tantôt il s'agit de lésions visibles et tangibles, air dans les cavités du cœur, embolie, œdème cérébral, diminution considérable dans la masse du sang; — tantôt de troubles purement dynamiques : syncope, convulsions, délire nerveux; tantôt d'altérations du sang par des poisons venus du dehors ou nés dans l'organisme, poisons dont l'existence est manifeste, dans la rage, la gangrène, mais qui, d'autres fois, restent à démontrer, dans le charbon, la septicémie aiguë par exemple.
Enfin, lorsque manquent à la fois les lésions matérielles et les symptômes, on accepte des hypothèses n'expliquant rien et dissimulant mal notre ignorance, tels : le choc traumatique, l'épuisement nerveux, l'impressionnabilité excessive du sujet, etc.
En résumé, c'est à l'autopsie qu'on demande l'explication des morts rapides et imprévues ; si l'on trouve des lésions, on leur attribue l'issue funeste, et tout est dit; font-elles défaut, ou sont-elles