Traité du diabète. Paris
D'autre part, on peut soumettre à l'analyse chimique l'urine des fébricitants ou des paludiques anciens, y rechercher la glycose, et si on la trouve dans un nombre de cas suffisant pour écarter la supposition d'une simple coïncidence, admettre le rapport de causalité et affirmer que la malaria engendre la glycosurie. C'est ainsi que procéda, en 1859, M.Burdel (de Vierzon)à qui l'Académie a récemment fait place parmi ses membres correspondants.
Suivant moi, le second procédé est incontestablement plus sûr; aussi, sans vouloir diminuer le mérite des premières mentions, j'estime que l'histoire de la glycosurie paludéenne date seulement des conclusions adressées à l'Institnt en 1859 et de la note plus détaillée insérée dans YUnion médicale.
En mettant les textes sous vos yeux, j'espère vous faire partager mon opinion *.
Voici ce que je trouve dans Prout 2 :
« Parmi les causes excitantes externes des troubles de la saccharification, une des plus fréquentes est l'exposition au froid... Une autre, et peut-être la cause excitante la plus fertile de mal-assimilation du sucre, est la malaria. Je ne veux pas affirmer par là que le diabète est une maladie palndique, quoique j'ai vu beaucoup de cas de diabète provenant des districts palustres. Au contraire, dans ces cas, je suppose qu'il existait une prédisposition,, et que la malaria, comme le froid et l'humidité, ou peut-être en combinaison avec le' froid et l'humidité, ne fut qu'incidemment la cause excitante. Bien qu'on ne puisse dire que le diabète est une affection palustre, une très grande partie des maladies naissant de la mal-assimilation du principe sucré peut être attribuée à juste titre à la malaria. »
Prout assigne la même origine palustre aux troubles de l'assimilation de l'acide oxalique, de l'acide lactique, et au choléra asiatique.
Je regrette de n'avoir pu consulter le texte même de Gorneliani,
1 . J'aurais pu, j'aurais dû peut-être placer au début de cet historique les noms de Sydenham, Cullen, Scaramucci, Barthez, etc., qui ont signalé l'apparition du diabète après la fièvre intermittente. J'ai été arrêté par la concision des faits et par les doutes qui peuvent s'élever sur leur nature. Le mot diabète, en effet, pour les anciens auteurs, voulait dire simplement polyurie et non pas glycosurie. Il est toutefois probable que, dans les cas anciennement mentionnés, il s'agissait bien quelquefois du diabète vrai ; en tout cas, je m'étonne que les modernes qui ont écrit sur le diabète aient tenu si peu de compte de ce qu'avaient observé et signalé quelques-uns des anciens illustres que je viens de citer.
2. Prout. On the nature and treatmentof stomach and rénal diseases, 5° édit., 1848, p. 19. — Je ferai remarquer que la 2e édition, de 1825, ne renferme rien de pareil. A la vérité, je n'ai pu consulter ni la 3e ni la i" éditions.
PALUDISME ET DIABETE. 605
mais, d'après M. Lecorché, il aurait signalé l'intoxication paludéenne comme cause de diabète *.
Griesinger est moins explicite encore. Dans un paragraphe consacré à Pétiologie du diabète, je trouve, après rémunération de plusieurs maladies : typhus, scarlatine, pleurésie, rhumatisme, la phrase suivante : «Beaucoup plus importante paraît être la fièvre intermittente prolongée, qui a été signalée dans dix cas au moins (sur 225) 2. »
Il faut croire que le fait n'a pas beaucoup frappé le professeur prussien, puisqu'il n'en fait plus mention dans le passage de son livre sur les maladies infectieuses où il parle des qualités de l'urine dans la fièvre intermittente3.
Les choses en étaient là lorsque M. Burdel entreprit ses recherches. Il partait d'une idée théorique. Niant d'une manière catégorique la nature parasitaire de la fièvre intermittente, et ne voyant dans celle-ci qu'une névrose spécifique, une perturbation violente de l'action cérébro-spinale, il supposa que la fonction glycogénique, régie elle-même par le système nerveux, devait être à son tour excitée, troublée et pervertie. Ayant sous les yeux un enfant atteint de convulsions d'origine paludéenne, il eut l'idée d'examiner les urines et d'y rechercher la glycose. Il en constata la présence, et telle fut l'origine de nombreuses recherches qui aboutirent aux conclusions suivantes4 : *
1° Il existe dans les fièvres paludéennes un véritable diabète ou glycosurie.
2° Cette glycosurie n'est qu'éphémère, c'est-à-dire qu'étant l'expression des troubles survenus dans l'organisme, elle apparaît avec la fièvre, persiste autant qu'elle et disparaît avec elle.
3° La glycosurie de la fièvre paludéenne révèle bien le trouble profond et spécial qui frappe l'équilibre existant entre le système cérébro-spinal et le système sympathique.
4° Cette explication, donnée par M. Cl. Bernard, se trouve confirmée par les faits.
1. Corneliani. Opusculo sub diabète. Pavia, 1840. — J'ai fait de vains efforts pour me procurer ce travail, cité dans maintes bibliographies.
2 Studimuber Diabètes, dans Arch. fur physiol. Heilkunde. 1859, nouv. série, t. III, p. 12.
Plus loin, p. 50, Griesinger citant parmi les complications du diabète le typhus, la variole, les fièvres intermittentes, affirme que, pendant leur durée, la quantité de sucre diminue considérablement.
3. Griesinger, Maladies infectieuses, 2e édition française, parVallin. 1877, p. 53.
4. Ces conclusions furent adressées à l'Institut et se trouvent dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1859, t. XLIX, p. 680.
5° Plus l'accès est violent, plus les frissons sont intenses, plus aussi la quantité de sucre est considérable.
(3° Plus, au contraire, les accès ont été nombreux, plus les accès ont perdu de leur force, plus, en un mot, la cachexie s'établit, moins la quantité de sucre est élevée.
Dans une note détaillée insérée dans l'Union médicale1, M. Burdel annonce que sur 80 cas de fièvre intermittente bien caractérisée, il a trouvé 80 fois du sucre en quantité plus ou moins considérable — que dans 30 autres dans lesquels le type intermittent avait fait place au type rémittent ou continu, le sucre était beaucoup moins considérable et persistait moins de temps — que chez les femmes enceintes et les nourrices atteintes de fièvre intermittente, le sucre est en grande proportion, et qu'il en a été de même dans trois cas de fièvre pernicieuse.
L'auteur indique les précautions à prendre pour constater la présence du sucre, et note entre autres que le sulfate de quinine fait disparaître le symptôme morbide. Il a employé dans ses analyses plusieurs réactifs : la potasse caustique, la liqueur bleue, le sousnitrate de bismuth, la levure de bière, etc. Donc, abstraction faite de l'interprétation théorique, la glycosurie paludéenne semblait établie d'une façon incontestable.
Les recherches de M. Burdel ne paraissent pas avoir fait grande sensation. Lorsqu'en 1869, notre éminent collègue M. Jaccoud écrivit, dans le Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, l'article Diabète2, il rappela les trois lignes deGriesinger et ne songea pas au praticien de Vierzon. Peut-être cependant trouverait-on une allusion à son travail dans la phrase suivante : « Cette notion (l'influence pathogénique delà fièvre intermittente invétérée) est d'autant plus intéressante que la fièvre intermittente est une cause puissante de glycosurie passagère; or, si l'on rapproche ces deux ordres de faits, glycosurie simple par fièvre intermittente récente, diabète par fièvre intermittente invétérée, il est permis d'en déduire la possibilité de la transformation d'une méliturie simple en méliturie diabétique . »
Un autre praticien de province, M. le docteur Gigon, d'Angoulême, connaissait sans doute la glycosurie éphémère des fièvres intermittentes, mais il s'inscrivit en faux contre elle, et sans citer celui qu'il contredisait, il inséra dans un mémoire sur la glycosurie et la glycoémie le passage suivant :
1. Burdel, Union médicale, 1859, 2' série, t. IV, p. 389 et 393.
2. Nom. dict. deméd. etdechir. prat., art. Diabète, 1869, p. 297.
« Sur un grand nombre de soldats atteints de fièvres intermittentes récidivées venant des garnisons de Saintonge : Rochefort, La Rochelle et Brouage, j'ai recueilli des urines avant, pendant et après les accès intermittents, je n'ai jamais rien trouvé. J'ai cru avoir rencontré quelque chose chez un soldat atteint de fièvre intermittente, traité par la douche en cercle, mais c'était une illusion ou un fait accidentel qui ne s'est pas renouvelé1. »
M. Burdel riposte sans tarder2 que la glycosurie éphémère des fièvres palustres est un fait et non une invention. Il reproduit en les corrigeant sur quelques points les assertions renfermées dans son premier mémoire. Il proteste contre l'accusation d'avoir trouvé le sucre chez tous les fiévreux, et affirme que la glycosurie éphémère ne se renouvelle ni dans tous les accès ni dans tous les types. Il précise la proportion dans le tableau suivant :
Fièvre quotidienne 134 Glycosurie, 29 fois, 22 p. 100
— tierce 122 17—14 —
— quarte 76 11 — 14 —
— pernicieuse 11 3 — 27 —
Cachexie palustre très prononcée. 40 — 32 — 80 —
M. Burdel rapporte avoir vu à l'établissement hydrothérapique de Bellevue, alors dirigé par Fleury, un colon d'Algérie atteint de cachexie palustre profonde avec leucocythémie, et chez lequel, en cherchant l'albumine, on trouva une notable proportion de glycose. D'autre part, il apprit de M. Bouchut que chez un glycosurique atteint de fièvre mal caractérisée on avait vu le sucre disparaître par suite de l'administration de la quinine,
Je ne sache pas que M. Gigon ait répliqué. — Depuis cette seconde publication, M. Burdel est peut-être cité un peu plus souvent, mais personne ne s'est donné la peine de vérifier ses recherches et la question ne me semble pas avoir progressé.
En 1875, notre vénérable collègue M. Bouchardat, dans une note au bas de la page et comme en passant, écrit ceci, à propos des maladies qui peuvent déterminer la glycosurie : « On a cité les fièvres intermittentes graves, la dysenterie, Thypochondrie-, on a signalé aussi depuis quelques années l'existence d'une faible proportion de glycose dans les urines des malades atteints de fièvres intermittentes, mais ce n'est pas le vrai diabète 3. »