‹ Mémoires de chirurgieChapitre 194 sur 209 · Thèse de doctorat. Montpellier, 14 décembre · texte numérisé non relu

Thèse de doctorat. Montpellier, 14 décembre

Ces points élucidés, il reste à voir si la nature des complications survenant dans le cours du traumatisme peut faire soupçonner ou reconnaître une intoxication paludéenne latente, oubliée ou ignorée, à voir encore quel est le pronostic particulier des blessures chez les paludiques. Ainsi conduit sur le terrain de la pratique, il convient de choisir, en cas de blessure chez un paludique, les moyens thérapeutiques applicables à la blessure, à la complication, à l'intoxication palustre — -à poser les indications et contre-indications opératoires chez les paludiques. S'il s'agit d'une opération d'urgence, on indiquera le mode opératoire préférable, ainsi que les précautions à prendre pendant et après l'acte chirurgical, pour neutraliser autant que possible les conséquences probables de l'intoxication; — en cas d'opération utile, mais pouvant être ajournée, on posera les règles d'une thérapeutique préparatoire destinée à imposer silence aux manifestations diathésiques.

Ne pouvant remplir tout ce programme, M. Taïeb s'est contenté de réunir des observations prouvant les relations qui existent entre le traumatisme et le paludisme. Toutefois, dans les généralités qui précèdent l'exposé des faits, nous trouvons (p. 15) un passage qui nous paraît digne d'être relevé.

Les cas où il y a coïncidence entre deux états pathologiques, A, B, peuvent être répartis en quatre colonnes :

l°Cas dans lesquels l'état A agit sur l'état B.

2° Cas dans lesquels l'état B agit sur l'état A.

3° Cas dans lesquels les deux états agissent réciproquement l'un sur l'autre.

4° Cas dans lesquels les deux états évoluent parallèlement sans paraître exercer d'influence l'un sur l'autre.

Il est impossible dans l'état actuel de la science, et pour une combinaison morbide donnée, de dire quel nombre de cas renfermera chaque colonne. Pour ma part, je considérais la quatrième comme la mieux remplie.

Or, M. Taïeb, beaucoup mieux placé que moi pour juger la question, ne partage pas cet avis.

» Noire expérience, dit-il, si courte qu'elle soit, nous montre que les cas d'indifférence réciproque, que M. Verneuil croit assez communs pour les diathèses en général, doivent être assez rares pour le paludisme, étant donné le nombre relativement considérable d'observations que nous avons pu rassembler en quelques mois. »

» D'ailleurs, ajoute judicieusement l'auteur, on ne connaît pas encore, tant s'en faut, toutes les manifestations externes du paludisme

qui peuvent survenir, soit spontanément, soit par le fait d'une lésion traumatique. Il se peut donc que des manifestations paludiques, bien qu'ayant pris naissance après un trauma, aient passé inaperçues, faisant croire à une indifférence qui n'existait pas en réalité. »

J'incline à croire que M. Taïeba raison, et que chez la plupart des paludiques anciens, le traumatisme réveille les manifestations diathésiques. Je ne puis citer qu'un petit nombre de faits positifs; toutefois, depuis que je m'enquiers avec soin des attaques antérieures de malaria, et que j'observe attentivement la marche du traumatisme chez les anciens fébricitants, je constate presque toujours quelques symptômes de l'intoxication tellurique, que je combats et que je dissipe sans peine avec quelques doses de sulfate de quinine.

Ces symptômes, j'en conviens, sont souvent légers et fugaces; ils échappent aisément à un esprit non prévenu et n'offrent en général qu'une médiocre gravité; mais ils n'en existent pas moins avec toute leur importance théorique. J'affirme en particulier la presque constance des symptômes susdits chez les personnes venues d'Afrique et que j'ai opérées à Paris ; mais j'en pourrais dire autant de patients venus des pays étrangers palustres.

J'opérai l'an dernier, avec le concours de deux de nos jeunes agrégés, MM. Damaschinoet Reclus, une dame venue deConstantinople : l'ablation du sein et des ganglions axillaires fut fort simple. Je fis le pansement ouvert et devais m'attendre à une indolence absolue de la plaie opératoire. Il en fut autrement et nous vîmes survenir bientôt des douleurs névralgiques violentes dans le bras, l'épaule et l'aisselle, ainsi qu'une hyperesthésie très manifeste de la plaie. Nous donnâmes avec succès le sulfate de quinine. Nous apprîmes alors quela malade n'avait jamais eu de fièvres intermittentes bien caractérisées, mais que maintes fois elle avait été obligée de prendre de la quinine « comme c'est, ajouta-t-elle, la coutume pour toutes les maladies à Constantinople, où on ne finit jamais une cure sans employer le quinquina. »

A quelques jours de là (8 octobre 1881) j'opérai, avec mon ami le Dr Johnson et mon disciple le Dr L. H. Petit, une dame de l'Amérique du Nord, d'une magnifique constitution, et d'une excellente santé apparente. Deux jours après l'extirpation de la mamelle, survinrent des douleurs névralgiques intenses que n'expliquait pas l'état fort satisfaisant de la plaie.

J'avais, je l'avoue, négligé lors de mon premier interrogatoire, de m'enquérir de l'existence antérieure du paludisme, mais devant ces douleurs névralgiques je posai la question. Ce fut le Dr Johnson

qui se chargea de répondre aussitôt : « Dans le pays qu'habite madame C..., nous dit-il, la fièvre intermittente est tellement commune que personne n'y fait attention; tout le monde s'attend à l'avoir et l'a en effet plus ou moins. Quand les habitants n'ont pas un accès de fièvre dans l'année, ils disent qu'il leur manque quelque chose. »

Cette donnée était si applicable au cas présent, que tout récemment encore, et pour la dixième fois peut-être, madame C... avait combattu avec le sulfate de quinine des névralgies intermittentes dont elle était atteinte depuis fort longtemps. Cette fois la névralgie, nettement périodique, revenant vers quatre heures du soir et durant toute la nuit, fut extrêmement rebelle au traitement, et persista plus d'un mois, presque jusqu'à la fin de la cicatrisation, qui néanmoins suivit sa marche normale. Après une période de plusieurs jours de calme, la douleur revint un jour brusquement avec de la fièvre, rappelée par l'apparition d'un petit abcès, provoqué lui-même par une ligature enfermée dans la cicatrice.

Je tiens de la bouche de plusieurs de mes amis ou élèves, exerçant dans des localités non classées parmi les palustres, mais où les formes légères de la malaria sont cependant communes (ces localités sont infiniment plus nombreuses en France même qu'on ne le croit) qu'à tout propos, en cas de blessures un peu graves et un peu durables, ils sont obligés de recourir pendant plusieurs jours, soit au début, soit à la fin, au sulfate de quinine ou aux préparations de quinquina.

Mon éminent ami, le professeur Ollier, a fait les mêmes remarques pour ses opérés et blessés venant des contrées palustres qui avoisinent Lyon.

M. le professeur C. Reymond, vice-président de l'Académie de médecine de Turin, et qui dirige avec une grande compétence un service d'oculistique à l'hôpital ophthalmique de cette ville, où le paludisme règne encore et surtout dans les environs, nous dit, au Congrès de Londres, qu'il était obligé de donner la quinine à tous ses opérés à cause des accidents, névralgies ou autres, qui survenaient chez eux. Dans une courte note publiée récemment sur la médication de Lister dans les extractions de cataracte, il énumère les accidents qui sont survenus et ajoute : a Ces complications s'accompagnent presque toujours d'un état fébrile léger, avec variations fréquentes de la température générale, à forme rémittente ou intermittente, et avec douleurs locales quand l'iris est intéressé J. »

1. Giom. délia R. aecad. di med. di Torino, août 1881, anno XL1V, p- 425, n°9.

La grande fréquence du rappel du paludisme par les blessures accidentelles ou opératoires peut donc être considérée comme certaine. Tout le monde le sait dans les pays palustres, chacun le dit, mais peu l'impriment.

La chose m'a paru digne d'être catégoriquement et explicitement formulée.

Voici les observations de la thèse de M. Taieb ould Morsly.

Obs. I — Cachexie palustre. — Chute sur le genou. — Tumeur blanche. — Résection du genou. — Accès fébriles intermittents quotidiens. — Mort au sixième jour. — Hypertrophie considérable du foie et de la rate.

M. J. neuf ans, entre à l'hôpital civil de Mustapha, le 30 décembre 1880, pour une tumeur blanche du genou droit.

M., née à Bouffarick, y a contracté les fièvres intermittentes quotidiennes accompagnées d'accidents gastriques. Une cachexie profonde se développa rapidement en dépit de tout traitement.

Cet état cachectique et la constitution strumeuse sont sans doute les causes prédisposantes de la tumeur blanche, qui succéda à une chute faite six mois auparavant sur le genou.

A l'entrée, vive douleur dans le genou droit, exagérée par la pression et le moindre attouchement; gonflement considérable, mis en relief par l'atrophie du membre à demi fléchi.

La fièvre intermittente quotidienne, qui avait complètement cessé depuis six mois, a reparu le jour même de la chute; elle durait encore, lorsque la résection du genou fut faite le 16 janvier : auesthésie, deux lambeaux, six tubes, quelques sutures, pansement de Lister. Cartilages semi-lunaires et ligaments croisés ramollis; fongosités d'un rouge pâle; résection de la base des condyles du fémur et du tibia, abrasion de la synoviale. Après l'opération, faiblesse, vomissements incoercibles. Soir, temp. 40°; pouls 130; langue saburrale, léger météorisme.

18. L'accès est revenu à la même heure; temp. 39°, 4; pouls 120. Sulfate de quinine 1 gramme. La plaie est blafarde, ses bords sont livides et couverts d'un pus séreux.

19. Même accès à la même heure, mais moins fort : temp. 39% 2 ; 100 pulsations.

20. Nuit agitée: céphalalgie intense, insomnie, délire léger. Temp. 38°, 5 ; sulfate de quinine, 1 gramme en solution.

21. Pas d'accès. La plaie a perdu un peu de son aspect atone. Temp. 38° 2.

Page 1