‹ Mémoires de chirurgieChapitre 23 sur 209 · Dlct. des sciences méd. en 60 vol., t. XXVI, p · texte numérisé non relu

Dlct. des sciences méd. en 60 vol., t. XXVI, p

2. Traité d'hygiène publique et privée, 4e édit.,1862, t II, p. 769.

formes d'exagération dans la pensée et dans l'action : c'est l'heure de la jactance, des défis insensés; l'un veut faire parade de sa force, l'autre de son adresse, el trop souvent un malheur résulte de ces folles prétendons. Cela n'a rien d'étonnant, si l'on songe que les facultés locomotrices subissent des troubles parallèles à ceux de l'intelligence : déjà l'aptitude de l'individu à se proléger est en raison inverse de sa témérité, Si, dans ces conditions, l'ivrogne veut se livrer à ses occupations ordinaires, il le fait maladroitement, et le péril naît pour lui des circonstances qui lui sont le plus familières. Il est remarquable, en effet, que c'est dans les professions qui exposent le plus aux accidents qu'on rencontre le plus souvent les habitudes d'ivrognerie : c'est dans ces conditions que nous verrons le cocher précipité de son siège, le charretier foulé aux pieds des chevaux ou écrasé sous les roues de la voiture qu'il conduit, l'ouvrier d'usine meurtri par la machine qu'il doit mettre en mouvement.

Dans cette même phase aussi de l'intoxication naissent des provocations et des rixes dont l'issue n'est que trop souvent funeste. Notons en passant que la forme furieuse de l'ivresse accompagne plus facilement l'usage des boissons distillées : on dit qu'elle est fréquente en Chine sous l'action de l'eau-de-vie de sorgho. Toutefois, c'est surtout à ce moment que se montre l'influence du caractère et de l'éducation. On prétend même que certains peuples ont l'ivresse plus brutale et plus agressive : Tacite dit, en parlant des Germains, que chez eux le goût de l'ivrognerie était- poussé si loin, que, dans leurs comices, il donnait lieu, même entre les chefs, aux rixes les plus violentes. C'est sans doute par respect de la tradition que, de nos jours, les étudiants allemands vont encore, après boire, se tailler la figure à coups de rapière. A Paris, les quartiers habités par les émigrés allemands sont souvent troublés, dil-on,par des scènes sanglantes. La proverbiale bonhomie germanique ne serait-elle donc qu'une ironie! Mais laissons là ces considérations qui importent médiocrement au chirurgien.

Toutefois si l'influence des races est mal démontrée, celle du milieu l'est un peu mieux; ce n'est guère, en effet, que dans certaines catégories sociales qu'on voit l'ivresse donner lieu à ces scènes sauvages de férocité ébrieuse, qui deviennent l'origine d'affreuses blessures, telles que lamulilatiou des organes génitaux, les morsures avec arrachement du nez ou d'autres parties de la face. Nous avons vu, en 1868, dans le service de M. Verneuil, un homme qui, dans une rixe avec des individus ivres, avait eu la lèvre supérieure enlevée à belles dents par un de ses adversaires, et qui, pour

comble de malheur, avait, par cette voie, contracté la syphilis : à quelque temps de là, en effet, on reconnaissait à la surface de la plaie un chancre induré, sans qu'il fût possible de constater en aucun point du corps une autre porte d'entrée à l'infection.

Quelquefois l'ivrogne, au lieu de tourner sa fureur contre ses compagnons, par une sorte d'impulsion maniaque, la dirige contre luimême : tel est ce buveur dont parle Racle l, et qui, dans chacun de ses accès d'ivresse, essayait de s'arracher le scrotum. Le plus souvent, il y a tentative de suicide : Descurel a constaté que, de 1818 à 1838, un sixième des suicides avait eu lieu pendant l'ivresse. Sur 4595 suicides, Brierre de Boismont2 n'en a pas trouvé moins de 530 imputables à l'ivrognerie. Parfois le trouble intellectuel se manifeste sous forme d'hallucination; celle-ci peut être cause d'accident : tel ivrogne croyant passer par la porle franchit la fenêtre et se brise la tête sur le pavé.

Dans le même ordre d'idées, Percy3 a décrit, souslenomd'ÙTme convulsive, un état qui n'est pas exempt de dangers : «... Il (l'ivrogne) essaye de mordre ceux qui l'approchent, imprime ses ongles'partout, se déchire lui-même si ses mains sont libres... S'il est malheureusement seul, il peut se précipiter parla fenêtre ou se blesser dangereusement en se roulant sur le pavé, en se heurtant la tête contre les murs ou contre le bois de son lit. Nous en avons vu périr deux de cette manière. »

Mais c'est parvenu au troisième degré de l'ivresse, à la période de dépression ou de collapsus, dans laquelle l'ivrogne est dit ivremort, qu'il est surtout sous le coup des dangers les plus graves ; car il est devenu complètement inhabile à se garantir, et subit passivement toutes les causes extérieures de traumatisme. Alors, en effet, comme le dit Racle dans un langage imagé : « l'alcoolisme laisse l'individu sans défense au milieu de la société humaine, qui, méconnaissant sa faiblesse et l'hébétude dont il est frappé, le broie et l'écrase involontairement dans ses engrenages, comme cela aurait lieu dans le jeu d'une machine. » C'est aussi dans les mêmes conditions quelesmalheureuxbuveurs se laissent brûler sans y prendre garde. Il est probable que bon nombre de cas, si ce n'est tous les cas, décrits sous le nom de combustion spontanée, ont eu lieu d'une manière analogue. « Rendus imprévoyants, dit Liebig en parlant des

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