‹ Mémoires de chirurgieChapitre 25 sur 209 · Bull. acad. de méd., 1847, t. XII. p · texte numérisé non relu

Bull. acad. de méd., 1847, t. XII. p

4. Essai clinique sur l'alcoolisme. Thèse de Paris, 1859, p. 14.

5. Laurent, Histoire de la vie et des ouvrages de Percy, p. 6.

teur réduire très facilement une luxation de l'épaule chez un brave curé qui avait d'abord subi inutilement les tentatives réitérées des chirurgiens les plus renommés du pays. Le rebouteur fit boire à son patient du vin chaud jusqu'à provoquer l'ivresse et la somnolence; puis, saisissant ce moment, il réduisit la luxation presque sans douleur. Percy ajoute qu'il fit plus tard son profit de cet expédient bizarre et un peu grossier. Bouisson réduisit aussi, chez un homme ivre, une luxation du bras sans que le malade eût connaissance, non seulement de la réduction, mais même de l'accident qui l'avait rendue nécessaire; il se refusait même à croire que son bras eût été démis et remis.

Les hémorrhagies traumatiques sont-elles accrues ou diminuées par l'état d'ivresse? Il nous serait difficile de répondre par des faits cliniques. Plusieurs fois, dans nos observations, nous avons noté que des malades ivres avaient perdu beaucoup de sang; mais on comprend que la nature et le siège de la lésion doivent jouer ici le rôle principal. Si l'ivresse n'est qu'accidentelle, nous croyons qu'elle modifiera peu les conditions d'hémostase; s'il s'agit au contraire d'un buveur de profession, il pourra se faire qu'en vertu des altérations du sang l'hémorrhagie soit plus lente à s'arrêter; mais c'est là un fait d'intoxication chronique indépendant de l'ivresse; nous n'y insisterons donc pas pour le moment.

Les accidents nerveux de forme convulsive sont rares comme phénomènes immédiats compliquant le traumatisme chez l'homme ivre; ils dépendent plutôt de l'alcoolisme chronique. Cependant on les observe quelquefois; nous croyons qu'ils ressortent alors de cette forme éclamptique de l'ivresse que Percy a décrite, et qui peut auss se manifester dans des cas où il n'y a pas la moindre lésion chirurgicale. Nous n'avons trouvé, du reste, qu'un exemple de cette coïncidence; l'auteur1 auquel nous l'empruntons en fait un cas de délire nerveux traumatique; ce n'est pas là notre façon devoir, mais nous reviendrons sur ce point à propos du delirium tremens. Voici du reste cette observation :

Obs. Ire — Fracture comminuUve de la jambe; état d'ivresse; accès de délire presque immédiat.

Un campagnard, regagnant son village au milieu de la nuit, tomba d'une assez grande hauteur dans un ravin dont le fond était couvert de grosses pierres et se brisa la jambe en plusieurs fragments : il

1. Bergeret, De l'abus des boissons alcooliques. Lons-le-Saulnier, 1851.

n'élait pas très loin de la ville; ou entendit ses cris et on le transporta dans une auberge, où j'allai le visiter quelques instants après. L'émotion et la douleur avaient tellement exalté son cerveau, déjà surexcité par l'ivresse, qu'il en était résulté un délire violent, analogue à celui qui suit quelquefois les grandes opérations chirurgicales, et que les hommes de l'art appellent délire traumatique. ïl vociférait avec fureur, il agitait tous ses membres et notamment la jambe fracassée, avec une vivacité que rien ne pouvait contenir : les fragments osseux craquaient à chaque instant les uns sur les autres, avec un bruit sinistre qui glaçait d'effroi tous les témoins de cette épouvantable scène. Je lui appliquai avec beaucoup de peine un appareil qu'il dérangea complètement dans la nuit, malgré les efforts de ses surveillants. Le lendemain un profond abattement avait succédé à l'excitation de la veille, et je pus facilement rétablir, autour du membre malade, l'appareil contentif nécessaire à la guérison.

On pourrait, à la rigueur, admettre ici une influence réflexe : le cerveau, ainsi que le dit l'auteur, présentait à cause de l'ivresse une excitabilité plus grande; comme en même temps il y avait une vive douleur, il ne serait pas impossible que celle-ci eût influé sur le délire; mais, nous l'avons déjà dit, l'ivresse convulsive s'observe en dehors du traumatisme; il est donc plus rationnel de penser qu'il n'y avait là qu'une simple coïncidence.

Diacnosttc. — Ses difficultés quand l'ivresse s'accompagne de traumatisme du crime ou du rachis. — Quelle est la part de l'ivresse ? quelle est celle de la lésion? — Du traitement comme moyen de diagnostic. — Nécessité d'un examen complet de l'homme ivre. — Du diagnostic post mortem. — Erreurs judiciaires. — De l'analyse chimique comme moyen de diagnostic.

L'ivresse comateuse, amenant l'abolition momentanée des fonctions intellectuelles, sensibles et motrices, devient parfois, lorsqu'elle accompagne le traumatisme, d'un diagnostic assez difficile. Elle peut même masquer certains états pathologiques qu'il importerait de connaître pour instituer une thérapeutique efficace. Il y a donc là une source d'erreurs dont il faut se garder. Prenons un exemple : un homme a été trouvé gisant sur la voie publique; les membres sont en résolution complète; la sensibilité est nulle; l'intelligence ne fonctionne plus; la respiration est pénible, stertoreuse ; l'haleine exhale l'odeur alcoolique; l'œil est atone, la peau froide, le pouls à

peine perceptible; on observe quelques contusions du crâne et de la face. Ne s'agit-il que d'un cas d'ivresse? Ya-t-il congestion, apoplexie, commotion, contusion cérébrales? Existe-t-il quelque complication du côté du rachis et de la moelle? Il est permis, au premier abord, de se poser ces diverses questions ; un examen minutieux est nécessaire, et il se peut qu'après s'y être livré on soit encore obligé de faire des réserves sur le diagnostic.

L'odeur alcoolique de l'haleine est en général un bon signe en faveur de l'ivresse; mais sa valeur n'est pas absolue. En effet, il est certaines boissons fermenlées, surtout de celles qu'on vend à bas prix, qui, prises même en très petite quantité, laissent pendant longtemps à l'haleine leur odeur pénétrante, sans qu'il existe pourtant la moindre trace d'ivresse. Le fait s'observe fréquemment chez les ouvriers qui prennent de l'eau-de-vie le matin avant d'avoir mangé. Un exemple de ce genre est fourni par le malade de l'observation XI : cet homme, amené à l'hôpital à huit heures du matin, au moment où il venait de commencer son travail, offrait un ensemble de symptômes qui pouvaient faire croire que le traumatisme l'avait surpris en état d'ivresse; il exhalait en effet une forte odeur d'alcool et présentait un état d'hébétude assez marquée qu'on pouvait aussi bien attribuer à l'action de l'eau-de-vie qu'aux contusions de tête ; cependant nous nous sommes assuré que cet homme n'était pas ivre au moment de l'accident. Toutefois, quand l'individu est trouvé sur la voie publique, surtout la nuit, l'odeur alcoolique de l'haleine suffit, même en l'absence de coinmémoratifs, pour établir une forte présomption en faveur de l'ivresse.

Mais une fois cette constatation faite, tout n'est pas fini. L'ivrogne, en effet, doit être examiné avec un soin spécial : il ne suffit pas de le mettre au poste ou au lit et d'attendre tranquillement le lendemain avec l'espérance qu'un sommeil réparateur dissipera tout le mal; c'est souvent dans ces cas que surgissent des complications graves, qu'on aurait peut-être pu prévenir ou dont il eût été possible d'amoindrir les effets. Il importe alors de bien examiner le cuir chevelu, de s'assurer que la boîte osseuse est intacte, d'interroger le peu de sensibilité qui peut être conservée.

En l'absence de toute lésion extérieure un peu grave, il ne faudra pas se hâter de conclure qu'il n'y a qu'un simple état d'ivresse; car dans cette situation, une simple chute, une contusion légère de la tête peuvent entraîner des désordres encéphaliques capables de donner lieu aux phénomènes de perle de connaissance, de paralysie, d'anesthésie, que nous avons signalés. « Plus d'une fois, dit

M. Tourdes1, oïi a pris pour un homme ivre le blessé atteint de commotion cérébrale, de contusion du cerveau ; l'erreur inverse a été commise. » On conçoit en effet qu'il puisse y avoir une hémorrhagie intra-crânienne, une contusion encéphalique par contre-coup, une fracture de la base, alors que les parties externes seront à peine lésées. Or, dans ces cas, il est souvent difficile et même impossible de faire un diagnostic immédiat. C'est ainsi que, dans l'observation XVI, le diagnostic (fracture du rocher) ne put être établi avec certitude que le troisième jour, l'accident étant survenu au milieu d'une ivresse complète ; aucune lésion externe n'existant, on ne pouvait guère au début faire la part exacte des effets de l'ivrognerie ou du traumatisme. Cela est d'autant plus vrai que, même après la disparition des phénomènes aigus de l'ivresse, il persiste souvent, pendant un temps plus ou moins long, un certain degré de stupeur, qui, dans les blessures du crâne, peut être mis sur le compte de la commotion cérébrale : nous en avons un exemple dans l'observation XVII.

Ce partage d'attributions présentera encore des difficultés lorsque la gravité du traumatisme du crâne sera immédiatement manifeste ; mais la part que l'on pourra faire alors à l'ivresse dans les troubles généraux n'aura qu'une importance pratique secondaire, le pronostic et le traitement ressortant surtout dans ce cas de la lésion traumatique elle-même.

La résolution musculaire des membres devra attirer aussi l'attention du côté durachis; mais cette exploration sera rendue moins fructueuse par l'anesthésie plus ou moins complète dans laquelle l'ivresse a plongé le sujet : la pression au niveau des apophyses épineuses, par exemple, pourra ne pas être sentie ; et, dès lors, ce moyen d'investigation ne fournira pas les renseignements utiles qu'on en tire d'ordinaire. Nous en dirons autant des mouvements réflexes provoqués par le chatouillement de la plante des pieds.

Dans ces cas difficiles, le traitement servira quelquefois au diagnostic. En effet, la saignée, les sinapismes, les lavements purgatifs peuvent rappeler quelque peu le sentiment, et l'on voit alors qu'il n'y a pas de paralysie hémiplégique ou paraplégique. L'administration d'ammoniaque dans une potion rappelle parfois assez rapidement l'intelligence (Racle). Enfin, comme les cas d'ivresse comateuse sont ordinairement produits par l'ingestion immodérée d'eau-de-vie, dans un temps quelquefois très court, on pourra, si l'on est appelé assez tôt, extraire, au moyen de la pompe stomacale, une certaine quan-

1. Dict. encyclop. des se. méd., art. Alcoolisme, méd. lég., p. 706.

tité de ce liquide, plus ou moins mêlé aux aliments, mais dont l'odeur révélatrice sera la base d'une présomption sérieuse en faveur de l'ivresse : ce mode de traitement remplira encore, au point de vue du diagnostic de la paralysie, le rôle des médications que nous venons d'énumérer.

Lorsque pendant l'ivresse il y aura eu contusion ou fracture du thorax, on devra également explorer avec attention les organes respiratoires. Là se trouvent alors réunies deux conditions qui isolément peuvent amener la phlegmasie du parenchyme pulmonaire : cette réunion rendra donc plus imminente encore la fâcheuse conséquence dont nous parlons; et si l'attention a été attirée de ce côté, on pourra peut-être prévenir le danger par un traitement opportun et approprié.

L'insensibilité et la résolution musculaire provoquées par l'ivresse peuvent quelquefois empêcher de reconnaître des affections sérieuses, telles que fractures, luxations, dont l'existence réclame une intervention aussi prompte que possible. Il est donc indispensable d'examiner avec soin les membres de l'ivrogne et de s'assurer qu'ils ne sont le siège d'aucune lésion dans la continuité ou la contiguïté des os.

Le chirurgien peut être appelé à constater si des contusions ou des blessures survenues chez un homme ivre et n'ajant pas amené la mort, sont accidentelles, volontaires ou causées par des mains étrangères. « Ici, dit M. Tourdes, la question se résout, comme en dehors de l'ivresse, par la considération du siège, de la direction, de la nature et de la gravité des lésions. »

Mais quand la mort survient dans ces conditions et paraît, au premier abord, résulter des blessures, il devient très important de donner au diagnostic post morte m la plus rigoureuse précision ; car un examen superficiel peut conduire à des erreurs judiciaires très regrettables : des exemples de ce genre sont rapportés dans le mémoire de M. Tardieu l, et clans celui de Richond2. Dans ces cas en effet, dit M. Tardieu, « les recherches prescrites par la justice ont toujours pour objet de déterminer la relation qui peut exister entre une mort rapide et subite et les lésions traumatiques que l'on rencontre à la surface du corps, et de préciser l'influence directe

1. Observations médico-légales sur l'état d'ivresse considéré comme complications des blessures et comme causes de mort prompte ou subite (Ann d'hyg. publ. et de méd. lég., t. XL, 1848, p. 390).

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