‹ Mémoires de chirurgieChapitre 27 sur 209 · Ann. d'hygiène, t. XL · texte numérisé non relu

Ann. d'hygiène, t. XL

rapidement durant l'état d'ivresse, l'apoplexie pulmonaire, et surtout l'apoplexie méningée, sont des lésions sinon constantes, du moins extrêmement fréquentes et caractéristiques. »

En effet, sur sept individus qui avaient succombé de cette façon, M. Tardieu a trouvé dans deux cas une apoplexie pulmonaire, dans cinq, une hémorrhagie méningée; deux fois il y avait, outre l'épanchement sanguin de la cavité arachnoïdienne, un épanchement dans les ventricules latéraux avec destruction de leurs parois et de la cloison interventriculaire. Or, le titre même du mémoire de M. Tardieu indique qu'il s'est placé dans un ordre de faits particulier; l'analyse de ses observations montre aussi que, dans tous les cas, sauf un, il y avait eu traumatisme, chute ou coups portés sur la tète ou sur le thorax; et, si l'examen anatomique ne permettait pas, dans ces divers cas, d'imputer la mort à l'action vulnérante elle-même, celle-ci devait avoir néanmoins eu sa part dans la production des hémorrhagies observées.

Nous ne nous occupons pas ici de l'interprétation médico-légale, nous voulons seulement mettre en lumière, si c'est possible, le mécanisme par lequel la lésion mortelle s'est produite. Or il est aisé de comprendre que, dans des cas semblables, la congestion déjà intense, due à l'action de l'alcool, se transforme facilement en apoplexie sous l'influence d'une impulsion violente venue de l'extérieur. Voilà un homme dont le système veineux est gorgé de sang ; l'émotion d'une rixe ou d'un danger imminent augmente encore cet état; la paroi des capillaires, si fine, si délicate, est sur le point de céder à la pression intérieure qu'elle subit : tout à coup l'ébranlement se produit par l'effet d'un choc venu du dehors; croit-on que la rupture aura beaucoup de peine à se faire? Un simple coup de poing appliqué sur la région orbitaire ou sur la poitrine ne laissera à l'autopsie qu'une trace insignifiante, et pourtant, dans les conditions où il aura surpris le sujet, ses effets mécaniques auront facilement, pu faire naître des conséquences fatales. Ajoutons que ces accidents se produisent le plus souvent chez des individus qui n'en sont pas à leur premier acte d'intempérance; or, nous verrons plus tard que l'alcoolisme chronique favorise la formation, à la face interne de la duremère, de néo membranes vasculaires qui devienne-nt facilement la source d'hémorrhagies méningées dans les blessures du crâne.

On voit donc que les lésions traumatiques les plus légères deviennent d'un pronostic grave lorsqu'elles portent sur des individus ivres; on s'explique en même temps la rapidité de la mort dans ces circonstances; et, si l'on songe aux mille dangers qui entourent l'i-

vrogne, on peut admettre les conclusions de M. Tardieu comme la règle ordinaire; mais on doit, selon nous, accorder à l'acte traumatique la part qu'il a dans le mécanisme de la mort, et ne pas se contenter d'invoquer à l'autopsie le peu de gravité de la lésion pour l'absoudre complètement. Toutefois, quand il s'agit de résoudre la question médico-légale, nous pensons, avec M. Tardieu, qu'il faut toujours s'appuyer sur cette doctrine, que « tout ce qui ne dépend pas proprement de la nature de la blessure ne saurait être imputé à son auteur. »

Il est. encore d'autres circonstances dans lesquelles le pronostic des lésions traumatiques se trouve aggravé par l'état d'ivresse. C'est ainsi que, dans quelques cas, la résolution musculaire, qui constituerait, dit-on, une condition favorable, contribue, au contraire, à produire des complications. On comprend, par exemple, que, dans une chute, les muscles n'opposant aucun obstacle à la sortie des extrémités osseuses de leurs cavités articulaires, les luxations se fassent plus facilement : cette sorte de lésion s'observe assez souvent, en effet, chez les ivrognes. On voit même parfois, grâce à la résolution passagère produite par l'alcool, le déplacement augmenter et causer des désordres qui n'eussent pas eu lieu sans cette circonstance. Voici un fait de ce genre que nous trouvons rapporté dans le Compendium de chirurgie pratique (t. II, p. 7-4) :

c Un jeune homme, dans un état à peu près complet d'ivresse, tombe sur la main : les muscles, privés de leur contraction par suite de V empoisonnement alcoolique, n'opposent aucune résistance à la sortie de l'humérus hors de son articulation radio-cubilale, non plus qu'à son déplacement ultérieur vers la partie antéro-inférieure de l'avant-bras; l'artère brachiale, coiffant la saillie articulaire de l'humérus, fut poussée avec tant de violence, et en même temps clans une étendue si considérable, que ses parois ne purent soutenir cette énorme distension, et qu'elles durent se déchirer. Le froid, l'insensibilité de la main, et surtout la cessation des battements artériels de la radiale et de la cubitale qui persista après la réduction, nous donnèrent la preuve que l'artère brachiale avait été déchirée. »

Nous trouvons signalée dans la thèse de M. Labarthe1 la fréquence de la rupture des anévrysmes à la suite de l'ivresse; mais l'auteur ne donne aucun fait à l'appui de son assertion; nous n'avons pas eu l'occasion d'observer celte coïncidence ; mais nous ne la croyons pas

1 . Influence de l'alcool dons la production des maladies et de son emploi hygiénique. Thèse de Paris, 1829, n. 84.

impossible, parce que les anévrysmes sont très fréquents, paraît-il, chez les ivrognes l.

Dans les cas d'ivresse éclamptique, il y a lieu de craindre que le blessé ne transforme, par ses mouvements désordonnés, une lésion peu dangereuse en une autre plus grave, par exemple, une fracture simple de jambe en fracture compliquée de plaie; on voit immédiatement combien une telle circonstance assombrirait le pronostic. L'observation rapportée plus haut, page 121, montre un malade placé dans ces fâcheuses conditions.

Enfin, en dehors des complications immédiates qu'elle peut provoquer lorsqu'elle accompagne une lésion traumatique, l'ivresse at-elle une influence marquée sur la marche ultérieure de cette dernière? Rend-elle la guérison moins prompte, moins assurée? L'état d'ivresse n'étant que passager, une fois que ses effets sont dissipés, nous ne voyons pas trop en quoi ceux-ci pourraient devenir la cause de nouveaux accidents ; il n'y a guère que les troubles digestifs consécutifs qui seraient susceptibles d'influer sur l'état des forces et le mode d'alimentation du malade. <i Chaque jour, dit M. Verneuil 2, on nous amène des blessés ivres ; mais l'ivresse accidentelle, non passée à l'état d'habitude et d'intoxication invétérée, ne paraît guère influencer la marche naturelle de la blessure, » Et il cite trois cas dans lesquels les malades, ivres-morts à leur entrée à l'hôpital, mais habituellement sobres, ont guéri sans accidents autres qu'un état saburral passager, avec céphalalgie, réaction fébrile, soif, etc., le tout se dissipant en quarante-huit heures. Ainsi l'ivresse accidentelle n'apporte aucun élément défavorable dans l'évolution consécutive de la lésion; c'est surtout de l'intoxication chronique que dépendent les entraves apportées à la guérison3.

Traitement. ■ — Difficulté de la pose des appareils dans l'ivresse convulsive. —

— La réduction des luxations rendue plus facile par l'état d'ivresse comateuse.

— De l'ivresse provoquée comme moyen anesthésique dans les opérations. — Faut-il opérer pendant l'ivresse? — Doit-on employer le chloroforme chez l'homme ivre? — De l'ivresse provoquée contre le tétanos traumatique, les hémorrhagies, les morsures de reptiles venimeux et de chiens enragés, les blessures anatomiques, la septicémie.

L'état d'ivresse peut, dans certains cas, rendre le traitement du

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