Traité de la méthode anesthésique, 1850, p
taires ont montré que les opérations réussissent mieux lorsqu'elles sont faites avant le développement de la fièvre traumatique; or nous verrons que celle-ci paraît se développer plus vite chez les individus affectés d'alcoolisme chronique, et qu'elle peut s'accompagner alors d'accidents plus ou moins graves, tels que le deliriurn tremens, qui jouent à leur tour le rôle de complication. Il y aura donc des cas dans lesquels il conviendra de ne pas attendre. Néanmoins, si l'ivresse n'est qu'accidentelle, nous croyons qu'il vaudra mieux, ajourner l'opération.
Il nous semble pourtant que si le malade est plongé dans un état d'ivresse comateuse, il y aura peut-être quelque avantage à opérer immédiatement, car on profilera ainsi de l'anesthésie accidentelle, et nous ne voyons pas qu'il puisse en résulter des conséquences plus fâcheuses que si le patient était sous l'influence du chloroforme : le fait de Blandin, rapporté plus haut, vient appuyer cette manière de voir. Nous dirons même que cette prompte intervention sera parfois préférable; car on ne sait pas pendant combien de temps l'ivresse va exercer son action; et, s'il y a urgence, il peut se faire que les accidents alcooliques ne soient pas complètement dissipés au moment où l'on se décidera à opérer : on aura perdu les avantages de l'anesthésie due à l'alcoolisme aigu et l'on ne pourra profiter alors de l'emploi du chloroforme; car l'état d'ivresse est une des contre-indications de cette pratique.
Toutefois, certaines considérations fort honorables pourront dans ce cas faire hésiter le chirurgien; nous pensons en effet que le malade doit toujours être consulté lorsqu'il s'agit de pratiquer sur lui une opération importante, l'urgence fût-elle des plus manifestes. Or un homme ivre-mort n'a aucune conscience de son état : s'il est grièvement blessé il ne s'en doute pas; il ne peut donc ni accepter ni refuser l'opération. Songez à la surprise douloureuse que ce malheureux éprouvera lorsque, sortant de sa léthargie, il verra tout à coup qu'il a perdu un membre! Bien pénible alors sera la tâche de lui démontrer quelle nécessité pressante a commandé celte mutilation! Il y aura là une secousse terrible qui placera certainement le malade dans des conditions morales peu favorables à la guérison. Les faits de cet ordre demandent donc au moins amant de sagesse dans la réflexion que de hardiesse dans la décision. Ajoutons que bien rarement le chirurgien se trouve placé dans cette épineuse situation; car, si grave que soit un traumatisme, il n'y & généralement pas péril à retarder de vingt-quatre heures l'opération qu'il nécessite.
Autre question : Doit-on, chez un homme ivre, pour un fait chirurgical, faire usage des anesthésiques? Quand nous constatons que l'ivresse forte est capable d'amener, par suite de la prostration nerveuse, des congestions encéphaliques et autres qui peuvent être mortelles, et quand, d'un autre côté, nous nous reportons à l'action identique qu'exercent sur les centres nerveux l'éther et le chloroforme, il nous est impossible de ne pas voir à priori un danger dans l'emploi des anesthésiques chez l'homme ivre; il peut assurément se produire alors dans la circulation cérébrale des modifications dont les conséquences sont redoutables. La clinique parle dans ce sens : « Les relevés statistiques, dit M. Maurice Perrin1, fournissent des cas de mort observés chez des sujets en état d'ivresse; » et plus loin : « L'ivresse portée à un haut degré, les diverses manifestations de l'alcoolisme, sont des contre-indications formelles. »
Si, comme nous l'avons vu précédemment, les chirurgiens ont abandonné l'idée d'employer l'ivresse comme moyen anesthésique, il n'en est pas moins vrai qu'il existe quelques circonstances, certaines complications traumatiques, par exemple, dans lesquelles son action thérapeutique paraît assez bien démontrée. Parlons d'abord du tétanos. M. Béhier 2, après avoir à ce propos rappelé la pratique d'Hippocrate, cite plusieurs faits de ce genre empruntés aux chirurgiens anglais et américains. Tel est celui de MM. Collïs et Wilmot, dans lequel un garçon de neuf ans, blessé au bras, fut pris de tétanos le huitième jour de son accident, et guérit par l'emploi du punch administré jusqu'à l'ivresse 3.
L'ivresse provoquée aurait aussi une action efficace contre les hémorrhagies, principalement celles qui peuvent compliquer les suites de la parturition. C'est surtout en Angleterre et en Amérique que celte méthode d'hémostase a été employée. M. le D1' Campbell l'a introduite en France depuis quelques années. Voici à ce sujet un extrait du Journal de médecine et de chirurgie pratiques * : « Cet accoucheur fut mandé -auprès d'une jeune dame qui, après la délivrance, avait eu une hémorrhagïe épouvantable. Les extrémités étaient froides, le pouls à peine sensible, la malade s'éteignait. M. Campbell lui fit prendre, dans la journée, une bouteille de rhum et les accidents cessèrent. Le lendemain cette dame n'accusait qu'un peu de céphalalgie. »
1. Dict. encyclop. des sciences méd., art. Anesthésie chirurg., p. 459 et 464-.