‹ Mémoires de chirurgieChapitre 3 sur 209 · AVERTISSEMENT. XVII · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT. XVII

longtemps bénignes, le rhumatisme sur des jointures autrefois malades, la scrofule sur un membre atrophié depuis l'enfance, et que nous avons également vu la fièvre typhoïde rallumer un ancien foyer d'ostéite, etc.

En associant à l'étude de la pathologie externe celle de la pathologie générale et de la médecine proprement dite, en cherchant à approfondir les questions d'étiologie et de pathogénie, et en explorant sans cesse le terrain des diathèses, des intoxications, des états constitutionnels et des maladies générales, nous avons l'idée dominante, la préoccupation constante de donner à la pratique chirurgicale une direction déterminée.

Nous voulons que cette pratique devienne de plus en plus médicale, conservatrice, préservatrice, de moins en moins sanglante, de moins en moins opératoire; nous voulons que la prophylaxie, l'hygiène, la thérapeutique ordinaire y jouent le plus grand rôle, et restreignent de plus en plus l'action instrumentale.

Sans doute la suppression complète des opérations sanglantes est une irréalisable utopie, car tant qu'il y aura des lésions traumatiques graves, il conviendra de temps à autre d'amputer les membres, de réséquer les jointures, d'oblitérer les gros vaisseaux, de clore les cavités ouvertes, etc. Tant qu'on n'aura pas appris à guérir les néoplasmes, il faudra bien les extirper. Nous devrons enfin pratiquer des diérèses, des synthèses et des autoplasties, tant qu'il y aura des vices de conformation congénitaux ou des difformités acquises.

Mais ces réserves faites, il est certain que les chirurgiens, s'ils veulent s'y appliquer résolument, parviendront à rendre les opérations de moins en moins nécessaires et ne pratiqueront que celles qui sont véritablement indispensables.

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Ces déclarations paraîtront singulières, faites à l'époque même où les opérations sanglantes viennent précisément de perdre presque toute gravité et où l'impunité semble être acquise aux tentatives chirurgicales les plus hardies. Cependant je n'hésite point à les formuler. Je reconnais de grand cœur les progrès immenses accomplis dans ces dernières années; j'ai, l'un des premiers, acclamé chaudement la merveilleuse révolution thérapeutique due à la doctrine septicémique ; avec l'aide de la méthode antiseptique je suis heureux de sauver à peu près tous mes blessés et opérés; mais mon enthousiasme, si grand qu'il ait été et si entier qu'il reste encore, ne m'a jamais conduit au delà des bornes du bon sens pratique; jamais je n'ai cessé de considérer chaque prise de bistouri comme une preuve de l'impuissance du chirurgien et une source de dangers pour le malade; chaque opération comme un expédient, comme un pis-aller qu'on emploie faute de mieux. Jamais je n'ai cédé au courant qui, sous prétexte d'humanité, jette en ce moment même un si grand nombre de chirurgiens dans une sorte de débauche opératoire tout à fait déplorable. Toute médaille a son revers; tout bien a son excès. Or, à côté des services innombrables qu'elle a rendus et qu'elle continue à rendre, la méthode antiseptique, en rassurant trop les praticiens, en levant trop aisément leurs scrupules, en imposant silence aux prudents et aux timorés, a laissé malheureusement le champ libre aux impatients, aux téméraires, aux chercheurs de bruit et d'aventures.

Je sais le peu que valent, au moment du moins où elles sont formulées, les protestations contre les exagérations du jour; je sais aussi que les fantaisies périlleuses amènent d'ordinaire et par bonheur une réaction prompte; mais dans la crainte que le retour dans la bonne voie ne se fassse trop attendre et que le prurigo secandi qui sévit à cette heure ne fasse encore

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trop de victimes, je crois pouvoir et devoir donner quelques conseils, non point à mes contemporains, qui ne les écouteraient guère, mais aux jeunes praticiens qui entrent dans la carrière sans parti pris et avec le désir de faire pour le mieux. J'espère d'autant plus être entendu de cette jeunesse, qu'en France surtout les attaques du délire opératoire dont je parlais plus haut ont été rares jusqu'ici, et qu'autour de nous je vois, Dieu merci, assez de jeunes chirurgiens instruits, humains, honnêtes et sages pour constituer une école française capable de continuer les grandes et bonnes traditions chirurgicales de notre pays.

De tout temps, dans le passé et dans le présent, et probablement il en sera de même dans l'avenir, les chirurgiens ont obéi à deux tendances opposées. Les uns, que j'appellerais volontiers les thérapeutes, cherchent à guérir les affections chirurgicales sans opération ou avec des opérations aussi légères et aussi peu compromettantes que possible; les autres, auxquels s'applique mieux l'épithète d'opérateurs, épithète qui d'ailleurs ne les offense nullement, les autres, dis-je, partisans des solutions promptes, recourent plus volontiers et d'emblée aux mesures radicales.

La lutte a eu des destinées diverses. Chaque fois que la matière médicale a fait faire quelques progrès à la méthode non sanglante, la médecine opératoire a dû reculer; mais chaque fois que les opérations, ou quelques-unes d'entre elles, sont devenues plus faciles, plus sûres, plus innocentes, les thérapeutes ont dû baisser pavillon devant le fer ou le feu.

Or, l'histoire de notre art démontre que peu à peu, lentement, mais sans relâche, les thérapeutes ont toujours gagné du terrain ; nous devons sans hésitation prendre place dans leurs rangs et imiter leur conduite.

Il est banal de dire qu'en soignant en temps opportun et par

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des moyens convenables les affections légères, on évite les opérations ultérieures. On ne pratiquerait guère d'uréthrotomies si on soignait comme il faut la blennorrhagie et si on opposait aux rétrécissements commençants la dilatation bien faite. La kélotomie serait bien rare si on appliquait de bonne heure de bons bandages herniaires et si on les maintenait toujours exactement appliqués. Nous aurions peu d'occasions de recoudre le périnée, de suturer les parois vésico ou rectovaginales, si les accouchements étaient bien conduits et le forceps bien manié. Il est non moins vrai de dire qu'on abandonnerait bien vite le traitement opératoire de certaines affections, si le traitement médical était plus sûr et plus efficace. Quel praticien n'accueillerait avec empressement une médication de la diphthérie qui rendrait la trachéotomie inutile? Quelle n'est pas notre satisfaction quand, après avoir endormi un malade et tout préparé pour débrider l'anneau herniaire, nous parvenons après quelques douces pressions à faire rentrer dans l'abdomen l'intestin étranglé?

A la vérité, le succès de ces méthodes douces demande souvent beaucoup de soin et de temps, une connaissance approfondie de la pathologie et des ressources de la thérapeutique; or, l'un des caractères de la pratique actuelle est le désir d'aller vite. Il faut un an d'immobilité pour guérir une jointure enflammée, et l'on trouve plus expéditif de réséquer cette jointure. Tel petit rachitique guérirait parfaitement en passant six mois au bord de la mer; tel genu valgum céderait à l'action quelque peu prolongée des machines et des appareils : mais on va plus vite en rompant ou en excisant les os.

Pour justifier cette précipitation, on invoque sans cesse l'innocuité de l'opération et la rapidité de la cure. De temps en temps, on le reconnaît, quelques accidents surviennent,

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mais on n'en tient guère compte, perdus qu'ils sont dans la série des cas heureux.

J'ai eu récemment sous les yeux un exemple qui m'a beaucoup refroidi à l'égard de l'ostéotomie réputée si bénigne. Une grande et robuste paysanne de dix-neuf ans me fut adressée pour un genu valgum très prononcé et passablement douloureux. Je fis avec la puissante machine de M. Collin deux tentatives d'ostéo oudesyndesmo-clasie. Nous employâmes une grande force, mais, sans entamer la peau, nous obtînmes le redressement du genou. Deux appareils inamovibles furent appliqués et bientôt l'arthrite traumatique fut assez calmée pour que la marche devînt possible avec des béquilles. Un beau jour on supprima l'appareil et l'on remarqua que la déviation du genou avait tendance à se reproduire. Il eût certainement suffi de continuer trois mois encore l'usage des appareils pour obtenir une de ces guérisons que j'ai vu plusieurs fois s'effectuer dans de pareilles conditions, mais trois mois sont un bien long délai. C'est pourquoi un jeune chirurgien très instruit, très habile, mais un peu trop pénétré alors des tendances nouvelles, pratiqua l'ostéotomie du fémur en s'en tourant d'ailleurs de toutes les précautions de la méthode de Lister, qu'il connaissait à fond et qu'il avait étudiée dans le service même du grand chirurgien de Londres.

Pendant quelques jours tout alla bien. Mais bientôt survint une ostéite, puis une arthrite suppurée du genou, avec fusée purulente à la cuisse. Pendant plus d'un mois, les jours furent tellement menacés que je fus plusieurs fois sur le point de pratiquer l'amputation de la cuisse. A force de soins nous pûmes cependant sauver la vie et le membre, mais laguérison ne demanda pas moins de dix-huit mois. Aujourd'hui le genou est ankylosé , il s'est produit un pied-bot équin, et le

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