‹ Mémoires de chirurgieChapitre 4 sur 209 · XXII AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

XXII AVERTISSEMENT

membre arrêté dans son développement est de A centimètres au moins plus court que l'autre.

Quelques mois auparavant j'avais traité d'un genu valgum récent une autre grande fille, trop vigoureuse pour que nous ayons cru pouvoir tenter l'ostéoclasie. A l'aide d'appareils mécaniques et d'un traitement local approprié, la guérison fut obtenue en une année environ. Le membre a repris sa direction rectiligne normale, sa solidité antérieure et toute sa mobilité.

C'est là il est vrai de la chirurgie arriérée et tout à fait indigne de l'époque à laquelle nous vivons ; j'engage néanmoins mes jeunes collègues à en adopter les principes. Je serais d'ailleurs assez curieux de savoir si les confrères qui sont dans le progrès et le mouvement se décideraient aussi aisément à diviser les os et à réséquer les jambes de leurs propres enfants sans daigner faire l'essai des appareils et des machines.

La précipitation revêt encore d'autres formes. On devient si avare du temps, qu'on se dispense d'imposer à ceux qu'on doit opérer à l'hôpital ce stage de quelques jours que nos ancêtres utilisaient soit pour établir solidement le diagnostic, soit pour observer la marche du mal, soit pour instituer un traitement préparatoire dont l'utilité ne saurait être mise en doute. En lisant les comptes rendus des cliniques, je vois que tel malade entré dans les salles le 10, je suppose, est opéré le 11 ou le 12. Même hâte à la sortie : ainsi à peine la réunion de la plaie est effectuée et le dernier drain ôté, que l'opéré quitte l'hôpital, souvent sur ses béquilles ; néanmoins il est compté parmi les guéris et l'on n'en entend plus parler. Guérison opératoire, c'est possible, mais guérison définitive, c'est autre chose.

Je parlais plus haut de diagnostic. Il faut souvent beaucoup de temps et de soin pour le porter; avant de décider si une opération est ou non praticable, il faut connaître exactement

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la nature et le degré des lésions, mais il faut avouer que cela prendrait beaucoup de temps. On trouve plus simple d'ouvrir une articulation pour savoir si la résection est nécessaire; au cas où l'articulation susdite est trouvée saine ou à peu près, on applique quelques points de suture, un pansement de Lister, et on n'y pense plus. Même laisser-aller pour la cavité abdominale. J'ai sous les yeux en ce moment même un récit bien curieux.

Une femme de cinquante-sept ans est atteinte depuis quatre mois de constipation, le ventre est gonflé, partout sensible à la pression ; des douleurs violentes existent depuis deux mois ; l'amaigrissementestrapide;on trouvedans l'abdomen, adroite, une tumeur bosselée, du volume du poing, et à gauche, dans l'aine, une autre tumeur dure, formée par les ganglions. A l'aide de lavements on parvint à désobstruer l'intestin.

Ce dernier parti était manifestement le seul à prendre, car il s'agissait évidemment de cancers multiples, c'est-à-dire inopérables, et comme le cours des matières était libre, il n'y avait point à créer d'anus artificiel. Voilà comment nous aurions raisonné : eh bien, on crut bon néanmoins d'ouvrir le ventre pour l'explorer (Eœploraitonincision) et on s'abstint d'une opération radicale (operativem Eingriff), parce qu'on constata que le cancer s'étendait à tout le péritoine !

La malade mourut trois semaines après ; on trouva outre son cancer plusieurs rétrécissements de l'intestin, une perforation du côlon ascendant, une atrophie du cœur, de la rate et du foie, une thrombose de la vessie crurale, etc.

Fallait-il tant de choses pour montrer trois semaines auparavant qu'il n'y avait rien à faire, et l'incision exploratrice du ventre était-elle vraiment nécessaire ?

Et tout cela parce qu'avec le pansement antiseptique on croit pouvoir tout faire sans danger !

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Une telle doctrine doit fatalement conduire et conduit en effet ceux qui l'adoptent à une méconnaissance regrettable des contre-indications opératoires. En fait d'interventions sanglantes, on semble moins chercher les limites du raisonnable que celles de l'absurde. On court après le succès opératoire sans se soucier du succès thérapeutique, et pourvu que le patient ne meure pas de l'opération elle-même, on croit l'honneur chirurgical satisfait ; s'il en était autrement, on ne trouverait pas complaisamment rapportées quelques observations vraiment bien singulières.

On sait que les résections consacrées jadis à sauver la vie et à conserver les membres ont été introduites depuis quelques années dans le cadre des opérations anaplastiques et qu'onleur demande le rétablissement des fonctions. Cet accroissement d'attributions est fort légitime, et je l'ai pour ma part adopté franchement pour des luxations non réduites, des fractures mal consolidées ou des ankyioses impossibles à rompre.

Toutefois la tentative n'est justifiée qu'au cas où le sujet peut la supporter sans inconvénient sérieux et en doit tirer avantage pour l'avenir; or je vois qu'on a opéré de malheureux phthisiques qui sont morts bientôt après, des suites mêmes de l'opération. Ces pauvres diables n'avaient qu'une infirmité plus ou moins gênante, mais qui ne pouvait abréger d'un jour leur précaire existence. La résection intervient et la mort s'ensuit.

On ne peut pas dire dans le cas précédent que l'opération a été innocente, mais il en est d'autres où la catastrophe, pour suivre de plus loin l'acte chirurgical, n'en dépend pas moins de lui, étant simplement la conséquence de ce pouvoir excitateur que le traumatisme exerce sur les états diathésiques latents.

On rencontre assez fréquemment dans les recueils classiques

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des faits du genre de celui-ci : il s'agit d'une ostéo-arthrite chronique qu'on croit devoir soumettre à la résection. On dit avoir examiné les organes internes et n'avoir pas vu dans leur état matière à contre-indication opératoire; on opère donc, on réunit, on draine, on met un pansement de Lister; tout semble marcher à souhait, et la guérison ne paraît pas douteuse L. Malheureusement, une phthisie aiguë ou une albuminurie à marche rapide enlève le malade vers la fin du premier mois. L'opération naturellement est déclarée innocente. La vérité est que le foyer traumatique n'a fourni aucune complication, ni phlegmon, ni érysipèle, ni septicémie grave, ni pyohémie, mais pourtant le malade est mort et il faut dire pourquoi. Or je n'entrevois que trois hypothèses : ou les organes internes qu'on avait crus suffisamment sains ne l'étaient pas et l'on s'était trompé sur leur état, ou cet état contre-indiquait une opération et on a eu grand tort de passer outre, ou enfin les lésions viscérales ne présentaient pas en réalité une gravité grande, mais le traumatisme les a subitement aggravées au point qu'elles sont devenues mortelles. On n'en voudra pas convenir, il est vrai, puisqu'on part de cette donnée que les opérations pratiquées par les méthodes nouvelles sont tout à fait exemptes de périls. S'il en est ainsi, il faut accepter le reproche d'avoir mal examiné son malade, ou, comme je le disais plus haut, de n'avoir pas tenu compte des contre-indications.

Cette croyance à l'innocuité absolue des actes opératoires pratiqués avec la méthode antiseptique est probablement très sincère, mais elle engendre de singulières illusions. D'après la statistique des services où cette méthode est en honneur, la colonne de la mort n'est malheureusement pas encore vide, mais les causes de cette mort sont d'une nature spéciale;

1. Il est, je crois, superflu de dire que pour appuyer mes critiques j'ai des observations toutes prêtes et que je publierais à première réquisition s'il le fallait.

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