‹ Mémoires de chirurgieChapitre 32 sur 209 · RAPPORTS INVERSES DU TRAUMATISME AVEC L ETAT D IVRESSE · texte numérisé non relu

RAPPORTS INVERSES DU TRAUMATISME AVEC L ETAT D IVRESSE

L'action trâumatique peut diminuer ou augmenter le degré de l'ivresse. — Les hémorrhagies ont-elles de l'influence sur l'état d'ivresse? — De la trachéotomie dans un cas d'ivresse forte. — De l'ivresse causée par les pansements à l'alcool. — La manie de l'ivresse survenant après une blessure du crâne. — Des contre-indications apportées dans le traitement de l'ivresse par certains traumatismes.

Le plus souvent les effets de l'intoxication ne sont pas modifiés par l'action vulnéranle, mais quelquefois voici ce qu'on observe : un homme, en état d'ivresse, reçoit un coup, fait une chute, et les phénomènes ébrieux disparaissent presque soudainement. Nous avons vu un cas de ce genre chez un jeune homme qui présentait les signes d'une ivresse assez avancée : il se fit une entorse et ressentit au moment de cet accident une douleur très vive; quelques instants après, les symptômes d'alcoolisme aigu qu'il offrait auparavant avaient disparu presque complètement. Par quel mécanisme s'était opérée cette modification? La réponse n'est pas facile; car, malgré les travaux nombreux et importants qui ont paru sur l'action physiologique de l'alcool, il reste encore bien des difficultés à résoudre dans cette intéressante question. Cependant certaine théorie, dans le cas qui nous occupe, paraît donner des faits une explication assez satisfaisante.

Sans nier l'action de l'alcool sur les globules sanguins et sur la mécanique circulatoire, sans nier l'anoxémie plus ou moins complète qui peut en résulter (Bouchardat et Sandras, Bocker, Schulz, Monneret et Fleury, Cl. Bernard, Poisseuille), nous croyons avec MM.Lallemand,PerrinetDuroy ^Fournier et autres auteurs, que l'action de ce liquide s'exerce d'abord sur les éléments nerveux eux-mêmes, soit par simple contact, soit par réaction chimique, et que c'est d'elle que dépendent les phénomènes d'excitation, puis de perversion et enfin d'abolition des fonctions nerveuses cérébro-spinales. Les phénomènes circulatoires qui correspondent à ces diverses périodes, et dont il faut tenir compte aussi dans la symptomatologie de l'ivresse, sont placés sous la même dépendance : quand les vaso-moteurs sont excités modérément, la circulation est activée, mais quand ils sont paralysés par l'excès du poison absorbé, on observe au contraire des

1. Du Rôle de l'alcool et des anesthésiqiies dans l'organisme, 1860.

phénomènes de stase, des congestions passives qui peuvent amener l'asphyxie et la mort. Yient-on, s'il en est temps encore, cà réveiller, par une médication appropriée, les fonctions nerveuses engourdies, aussitôt les troubles circulatoires diminuent et les symptômes de l'ivresse perdent de leur gravité.

Or, que s'est-il passé chez l'homme ivre soumis subitement au traumatisme? Sous l'influence de la douleur, de la vive secousse imprimée à tout l'organisme, l'excitabilité nerveuse qui déjà commençait à sommeiller, s'est soudain ranimée ; la circulation du centre cérébro-spinal, comme celle des autres organes, a été stimulée : les effets actuels de l'intoxication se sont amendés sinon dissipés.

La même chose peut avoir lieu, du reste, par un procédé analogue, dans des circonstances différentes, par exemple sous l'influence d'une émotion violente, quelle qu'en soit la nature; car tout se tient dans l'appareil nerveux, et sitôt que l'un de ses départements se trouve influencé, les autres s'en ressentent. C'est sur celte considération d'ailleurs que repose l'emploi des révulsifs externes, médication que recommandent les auteurs du Compendium de médecine dans les cas d'ivresse comateuse. Ces auteurs invoquent en effet à ce propos l'exemple du Dr Faure, qui s'est servi avantageusement des cautérisations au fer rouge pour combattre l'intoxication parle gaz carbonique; or, dans ce cas, ce n'est pas en agissant directement sur le poison lui-même que la révulsion rappelle la vie dans l'organisme, c'est bien en ranimant les fonctions nerveuses et secondairement la circulation et l'hématose : ce raisonnement s'applique exactement aussi à l'empoisonnement aigu provoqué par l'alcool. Toutefois on conçoit que ces résultats ne se produisent que si l'ivresse n'a pas atteint sa période ultime : il faut que la porte reste encore ouverte aux impressions sensorielles.

Des phénomènes inverses à ceux dont nous venons de parler s'observent quelquefois sous l'influence du traumatisme : l'ivresse semblait être assez légère; une rixe survient, un accident se produit, et bientôt les effets de l'alcool paraissent plus accusés. Ces différences tiennent évidemment à des causes multiples, telles que la nature et la gravité de la lésion, son siège et la disposition de l'individu. Nous ne pouvons entrer dans toutes ces considérations; aussi nous nous bornons à signaler ces faits d'observation vulgaire, dont l'existence n'offre du reste, au point de vue pratique, qu'un médiocre intérêt.

11 semblerait que dans les cas d'ivresse forte, alors que les congestions sont si marquées, une blessure, accompagnée de la perte

d'une certaine quantité de sang, dût avoir un effet salutaire en produisant une dérivation dans le courant sanguin. Nous avons observé plusieurs fois cette circonstance (obs. XX et XXX) sans que les symptômes de l'ivresse en aient subi aucune amélioration. On comprend facilement qu'il en soit ainsi, d'après ce que nous avons dit plus haut; car le sang a beau s'écouler, cela ne change rien à l'action de l'alcool sur les éléments nerveux eux-mêmes. Toute modification de l'organisme qui n'aura pas alors pour effet soit de stimuler directement la fonction nerveuse, soit d'éliminer le poison qui l'empêche de s'exercer normalement, sera inutile ou nuisible.

Nous avons dit plus haut que la suspension plus ou moins complète de l'action nerveuse sous l'influence directe de l'alcool pouvait amener conséquemment un état d'anoxémie tel que l'asphyxie devenait imminente ; comme dans ces cas graves la sensibilité est à peu près éteinte, l'action révulsive est sans effet ; il faut donc chercher d'autres moyens d'agir sur les centres nerveux et de ranimer leur action : le seul qui présente alors quelque chance de succès, c'est d'introduire artificiellement dans la circulation l'oxygène que l'abolition presque absolue des mouvements respiratoires et la stase sanguine empêchent d'y arriver en quantité suffisante. C'est dans une telle occasion, et dans le but dont nous parlons, qu'un chirurgien anglais, M. Sampson, n'hésita pas à pratiquer une opération grave, la trachéotomie. Voici cette curieuse observation que nous empruntons au mémoire de MM. Maurice Perrin, Lallernand etDuroy (p. 161) :

Obs. II. — Ivresse comateuse; trachéotomie. — Guérison.

X..., âgé de trente et un ans, a étéporté à l'infirmerie de Salisbury, le 31 mai 1836, dans un état complet d'insensibilité causé par l'ivresse: pupilles largement dilatées, respiration stertoreuse; absence de tout mouvement volontaire depuis quatre heures. Cet homme avait été à un banquet où il avait bu outre mesure de l'eau-de-vie et delà bière; la quantité d'eau-de-vie avait été évaluée à plusieurs pintes. On emploie tout de suite la pompe gastrique, à l'aide de laquelle on tire du premier coup 3 à 4 pintes de liquide composé en grande partie d'eau-de-vie; on injecte ensuite successivement de l'eau tiède et de l'ipécacuanha, une solution de chlorure de sodium, de sulfate de zinc, sans produire d'effet. L'état du malade empire : il devient comateux, le visage est tuméfié, la respiration de plus en plus difficile: pouls filiforme, surface du corps froide, insensibilité générale à toute espèce de stimulation; déglutition impossible, menace de mort imminente.

Persuadé que l'état comateux du malade dépendait, non d'une apoplexie, mais d'une sorte d'affaissement et de torpeur du cerveau faute de sang bien oxygéné, M. Sampson pratique la trachéotomie. A peine la trachée a-t-elle été ouverte que les veines distendues de la tête et du cou se sont affaissées; les mouvements de la poitrine sont devenus libres, et une heure après, la respiration s'est rétablie entièrement et librement parla plaie : les pupilles ont repris leur sensibilité, le pouls s'est relevé. Trois semaines après, le malade sortait guéri de l'hôpital. (The Lonclon médical. and surgical journal, juin 1837, et Gaz. méd. de Paris, 1837, p. 667.)

Bien que le succès soit venu couronner cette intervention hardie, nous sommes d'avis qu'en pareil cas il serait bon de pratiquer d'abord la respiration artificielle au moyen d'une sonde introduite par là bouche ou les narines dans la trachée; on ferait alors pénétrer de l'air dans le poumon soit avec la bouche, soit avec un soufflet, en même temps qu'on imprimerait à la cage thoracique des mouvements alternatifs de dilatation et de compression.

L'ivresse, dont nous avons parlé jusqu'ici, avait toujours été provoquée par l'introduction de boissons alcooliques dans les voies digestives ; on a vu cependant l'alcool produire les mêmes effets par une voie d'absorption toute différente ; nous voulons parler de l'ivresse causée par les pansements à V alcool. M. Chédevergne 1 a rapporté une observation de ce genre.

L'extirpation d'une énorme tumeur de la partie postérieure de la jambe avait laissé une vaste plaie pansée avec de la charpie imbibée d'alcool camphré, dont on employait quotidiennement un demi-litre. Dès le troisième jour le malade se sentit un peu étourdi, et, bien que peu parleur, il présenta une certaine tendance à la loquacité. Le quatrième jour, dit M. Chédevergne, il « aune véritable ivresse alcoolique, tout à fait comparable à celle qui suit l'ingestion des liqueurs dans l'estomac. Il veut se lever, il se croit guéri; il cause beaucoup et haut; il se prépare à chanter. Dans la nuit il tombe de son lit. Ces phénomènes curieux, dans l'espèce, ne peuvent être attribués aux boissons prises par le malade, nous en avons la certitude càpeu près complète; il faut les rapportera l'alcool absorbé parla vaste surface dénudée de la jambe. Le lendemain, tremblement des lèvres : on mélange à l'alcool camphré une certaine quantité d'eau. Le surlendemain les symptômes d'ébriété ne se sont pas montrés de nouveau. »

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