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DE L'ALCOOLISME CHRONIQUE

Les relations de l'alcoolisme chronique avec le traumatisme doivent varier, on le comprend, avec les divers cas particuliers qui peuvent se présenter dans le vaste champ delà clinique. D'une part, en effet, les lésions chirurgicales sont très différentes quant à leur nature et à leur gravité ; d'autre part, l'intoxication alcoolique est extrêmement variable aussi dans ses degrés, dans ses modes, dans ses élections organiques, suivant les divers individus. Les deux termes du rapport pouvant ainsi différer constamment, l'expression même de ce rapport présentera aussi des variations presque infinies. Nous verrons, par exemple, le traumatisme donner lieu chez tel sujet à des manifestations nerveuses, tandis que chez tel autre il occasionnera des désordres différents, sans qu'on puisse toujours donner la raison exacte de ces dissemblances. Chaque phénomène offrira à son tour toutes les nuances possibles au point de vue du mécanisme, de l'aspect, de la marche et du résultat final.

Cependant, pour mettre un peu d'ordre dans la description, nous essayerons de grouper plus ou moins méthodiquement les faits observés. Nous croyons possible de ranger les divers cas particuliers sous deux chefs principaux.

Tantôt la maladie antérieure, c'est-à-dire l'alcoolisme, est modifiée parle fait du traumatisme qui devient, par exemple, l'occasion de manifestations aiguës, telles que le delirium tremens, les convulsions épileptiformes, qui, à la vérité, auraient pu se produire sous une autre influence, mais qu'une lésion chirurgicale n'eût jamais provoquées chez un individu primitivement sain ou atteint

d'une autre affection que l'alcoolisme; l'étude de ces modifications éprouvées par la maladie première peut donc s'intituler : Des effets du traumatisme sur l'alcoolisme chronique.

Tantôt, au contraire, c'est l'affection récente, c'est-à-dire le traumatisme, qui subit, dans ses symptômes, sa marche, etc., l'influence de l'état antérieur : on verra, par exemple, les symptômes généraux du traumatisme présenter le caractère adynamique, les processus locaux se compliquer d'accidents divers, tous phénomènes qui pourraient survenir en dehors de l'alcoolisme, et vis-à-vis desquels cependant cette atfection paraît jouer le rôle de cause prédisposante. Ces faits morbides, moins caractéristiques que les précédents, puisque d'autres affections que l'alcoolisme sont capables de les provoquer, pourront être groupés sous ce titre inverse du premier : Des effets de V alcoolisme chronique sur le traumatisme. Telles sont les deux subdivisions que nous adoptons pour cette seconde partie de notre travail.

EFFETS DU TRAUMATISME SUR l' ALCOOLISME CHRONIQUE

Cette étude comprend plusieurs ordres de phénomènes. Le plus souvent, en effet, le traumatisme exerce son action en provoquant l'apparition d'accidents alcooliques aigus qui sont l'expression symptomatique de la maladie elle-même : ce sont surtout des phénomènes nerveux. D'autres fois, le traumatisme borne son action, directe ou indirecte, à aggraver des lésions antérieures qui s'étaient développées s ous l'influence de l'intoxication chronique : on verra, par exemple, une affection hépatique, latente jusqu'alors, prendre tout à coup, par le fait du traumatisme, une marche aiguë et promptement funeste. Ces accidents offrent beaucoup d'intérêt; mais ce sont les plus rares: nous n'y consacrerons qu'un court chapitre.

Les manifestations nerveuses, au contraire, sont très fréquentes; et, parmi elles, le delirium tremens nous occupera spécialement; car c'est l'accident aigu le plus ordinaire de l'alcoolisme chronique; c'est la note que l'organisme malade rend le plus volontiers lorsqu'une affection chirurgicale vient l'ébranler ; c'est souvent le premier indice révélateur de la maladie, surtout quand il s'agit de sujets jeunes encore, chez lesquels on n'aurait pas dès l'abord soupçonné une intoxication aussi avancée; c'est enfin le phénomène qui frappe le plus, et dont l'étude attentive permet, pour ainsi

dire, d'entrer dans le vif de l'affection alcoolique et d'en entrevoir les effets les plus cachés. Ces recherches nous fourniront la matière de deux chapitres; l'un d'eux sera consacré à la pathogénie, question importante, sur laquelle il règne encore, croyons-nous, des opinions peu fondées, et que nous avons cherché, sinon avec succès, du moins avec toute la bonne volonté possible, à présenter sous son véritable jour; l'autre embrassera l'étude clinique du délire ébrieux envisagé dans ses rapports avec le traumatisme.

Enfin un chapitre dernier traitera des autres accidents nerveux aigus de nature alcoolique qui peuvent être éveillés par les affections chirurgicales.

PATHOGÉN.IE DU DÉLIRE ALCOOLIQUE EN GÉNÉRAL, ET, EN PAR- TICULIER, LORSQU'IL EST PROVOQUÉ PAR LE TRAUMATISME

Délire dans les toxémies. — Prédisposition au délire chez les alcooliques. — Nature de cette prédisposition. — Forme spéciale du délire ébrieux. — Causes occasionnelles ; mécanisme de leur action. — Influence dite sympathique. — La privation de l'excitant habituel est-elle la cause du délire? Divers modes d'action du traumatisme comme cause occasionnelle.

Le délire est un symptôme observé dans des maladies trop différentes pour qu'on admette qu'il ait constamment la même pathogénie. Personne ne dira en effet que le délire observé dans l'encéphalite ou la méningite solide même source que celui qui survient après une hémorrhagie. Ce dernier diffère également, quant à son mode de production, de celui qui se montre dans l'urémie, le charbon ou l'infection purulente. Aussi peut-on grouper sous plusieurs chefs les modes pathogéniques du délire, selon que la lésion porte directement sur l'élément nerveux lui-même, ou sur le liquide sanguin; mais dans ce dernier cas encore on peut dire que l'élément nerveux est lésé directement; en effet, cet élément a des fonctions qui lui sont propres, et d'autres, celles de nutrition, qu'il partage avec toutes les parties vivantes : l'intégrité des premières suppose celle des secondes; mais celles-ci ne s'accomplissent normalement qu'à la condition que la substance nerveuse soit en contact avec un sang pur. S'il en est autrement, la fonction spéciale est troublée, et le délire sera la traduction la plus habituelle de ce dérangement. L'élément nerveux est affecté, d'abord, parce qu'il ne rencontre plus dans son excitant ordinaire les qualités convenables; il peut l'être

aussi parce que les produits étrangers qui se sont introduits dans le sang exercent, par leur contact, une influence irritante.

Il est un grand nombre de maladies dans lesquelles on saisit assez facilement ce mode d'action; c'est ce que nous voyons pour l'urémie, la cholémie, la mélanémie, la rage, le charbon, les morsures de serpents venimeux, la peste, le typhus, le vomito negro, la fièvre intermittente pernicieuse, les fièvres éruptives, l'infection par virus cadavérique, la fièvre hectique, la fièvre dite puerpérale, la pyohémie et la septicémie traumatiques, la fièvre typhoïde, les phlegmasies arrivées à la période de suppuration. Dans ces diverses maladies l'absence de délire sera l'exception; mais dans les fièvres légères, dans les phlegmasies au début, le délire est plus rare ; cependant on l'observe quelquefois. Ne pourrait-on l'expliquer en ces derniers cas par la présence dans le sang de ces produits de dénutrition tels que l'urée, qui ne manquent pas de se former en excès chaque fois que la fièvre est allumée dans l'organisme? Le délire résulterait alors de leur plus ou moins grande abondance. Cette explication serait au moins aussi plausible que celle du délire dit sympathique. Enfin il est des cas dans lesquels, chez l'homme primitivement sain, le délire ne se montre jamais : les fractures simples, les luxations, les contusions légères, etc.

Cependant il y a une classe de malades chez lesquels le délire survient, non seulement à propos des circonstances qui l'occasionnent habituellement chez l'homme sain, mais à propos de causes légères, telles qu'une phlegmasie simple, un traumatisme insignifiant; nous voulons parler des alcooliques. L'alcoolisme chronique crée en effet une prédisposition toute spéciale au délire, lequel affecte une allure particulière qui le fait reconnaître, bien qu'il n'ait pas de signes vraiment pathognomoniques. En quoi consiste la prédisposition dont nous parlons? Comment expliquer la physionomie caractéristique du délire? L'anatomie pathologique ne nous apprend rien de bien positif à ce sujet; car les lésions encéphaliques que l'on trouve à l'autopsie des individus qui ont succombé à la suite du delirium tremens n'ont rien de constant et ne peuvent servir à caractériser ce délire1. Toutefois de ce qu'une lésion n'est pas actuellement accessible à nos sens, s'ensuit-il qu'elle n'existe pas? Lorsqu'on

1. Cependant, dit M. Lancereaux (communication orale), lorsqu'un individu meurt à la suite d'une attaque de délire alcooliqu», il peut se faire, à la vérité, qu'on ne trouve pas du côté de l'encéphale de lésions récentes, même de congestion ; mais on trouve toujours des lésions anciennes, telles que dégénérescence granulo-graisseuse des capillaires cérébraux et quelquefois des cellules nerveuses VERNEUIL. ni. — 10

se rend compte des effets produits sur les fonctions nerveuses par l'intoxication alcoolique aiguë, bien que ces effets soient passagers, on admet facilement qu'en se renouvelant fréquemment une telle action amène à la longue des modifications plus ou moins permanentes dans l'état organique de la substance. Si celte altération était bien démontrée, elle rendrait compte de la physionomie presque constante du délire; c'est à elle aussi qu'il faudrait rapporter l'état pour ainsi dire asiatique du système nerveux chez l'ivrogne; mais jusqu'à preuve plus évidente, il faut se résigner à l'hypothèse.

Toutefois, pour expliquer la prédisposition, il est indispensable de tenir compte d'éléments autres que les altérations des centres nerveux. Il n'y a pas que cela de malade, en effet, chez l'alcoolique; on peut dire au contraire que tout l'organisme est chez lui profondément atteint, de manière à en faire, pour ainsi dire, un individu nouveau : l'état de la muqueuse stomacale, la dégénérescence graisseuse du foie et du rein, les changements survenus dans la composition du sang : diminution de la fibrine et des globules rouges, présence de granules graisseux, de granulations pigmentaires; toutes ces modifications concourent à créer la prédisposition.

En effet, ces altérations qui se sont produites silencieusement, dans le cours d'une intoxication lente, ont bien pu laisser à l'organisme le temps de s'accommoder peu à peu et de fonctionner passablement; mais ce n'est là qu'une trompeuse apparence : au moindre choc, le désordre va se manifester dans cette machine dont tous les rouages sont individuellement lésés: les sécrétions seront troublées, le sang déjà altéré auparavant le sera davantage ; quoi d'étonnant alors que le délire éclate? « N'allez pas croire, dit M. Piorry1, qu'il soit possible de léser un organe exclusivement ; tout se tient dans l'organisation humaine : une lésion se répercute de fonction en fonction, comme un écho d'une montagne à une autre. » Cette solidarité fonctionnelle existant chez l'homme sain, existe aussi chez l'homme atteint d'une maladie chronique, l'alcoolisme par exemple; mais avec cette différence que, dans ce cas, les effets de la répercussion sont proportionnés aux désordres cachés que recelait une constitution minée de longue date; et le délire ne sera souvent que l'un des nombreux symptômes occupant alors la scène morbide.

voisines, absolument comme dans le cerveau des vieillards : or, on observe quelquefois chez ces derniers un délire qui ressemble beaucoup au délire alcoolique. » Y aurait-il entre ces lésions constantes et la prédisposition au délire une relatiou intime? Nous n'oserions l'affirmer; néanmoins, nous croyons qu'il est utile de signaler ce point d'anatomie pathologique. 1. Conférence sur la vieillesse, Union méd.,8 janv. 1870, 2e série, t. IX, p. "26.

Est-ce là du reste un fait isolé dans le domaine de la pathologie, et ne pourrait-on trouver quelque rapprochement capable de l'éclairer? M. Lancereaux i nous dit, en effet, en parlant des phénomènes nerveux aigus dont nous nous occupons : « Fort différents de l'ivresse, ces accidents sont des manifestations aiguës de l'alcoolisme chronique, au même titre qu'un accès fébrile peut être le symptôme d'une intoxication paludéenne ancienne. » On ne peut nier, à la vérité, qu'il y ait une certaine ressemblance entre ces deux ordres de faits. Un élève de M. Verneuil, M. leD'Dériaud 2, a même recherché, comme nous le faisons aujourd'hui pour l'alcoolisme, les rapports qu'il y a entre l'impaludisme et le traumatisme, et il a montré que ce dernier réveillait souvent chez des individus soustraits depuis un temps quelquefois très long à l'influence du miasme marécageux des manifestations fébriles dont le caractère paludéen n'était pas douteux. M. Dériaud ne cherche pas, il est vrai, à se rendre compte de la manière dont ce fait s'accomplit. Tient-il seulement à une modification particulière et spécifique de l'organisme? Mais, quelle est la nature de cette modification? Alléguer l'état pathologique de la rate, est-ce avoir résolu le problème? Peut-on admettre qu'une certaine quantité de poison miasmatique, restée comme en réserve dans l'économie, devienne tout à coup active par suite de la dépression subite imprimée à l'organisme par l'action du traumatisme?

Il est un fait certain, c'est que l'accès fébrile qui se manifeste alors est identique à celui qu'on observe chez les individus qui, pour la première fois, sont soumis à l'action des effluves morbifiques. Quelle que soit la valeur de cette hypothèse, ce n'est pas tout à fail la même chose pour l'alcoolisme : ainsi que nous le dit M. Lancereaux, les accidents aigus provoqués chez l'ivrogne par une cause occasionnelle diffèrent beaucoup des phénomènes de l'ivresse, c'està-dire de l'intoxication directe et rapide au moyen de l'alcool.

Il serait donc difficile de recourir à la même hypothèse que ci-dessus ; du reste, on ne peut admettre pour l'alcool ce séjour indéfiniment prolongé dans l'économie. Toutefois, si l'accès de delinum tremens ne ressemble pas à l'état d'ivresse, deux accès de ce délire se ressemblent entre eux presque autant que deux accès de fièvre intermittente. Il y a donc là encore une inconnue et c'est elle que nous cherchons à dégager.

Se forme-t-il sous l'influence répétée de l'alcool, dans le sein de

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