Conférences de clinique médicale, p
la machine est enjeu pour ce travail de réparation; toutes les fonctions de nutrition ont un surcroît de besogne; il ne serait donc pas inadmissible que, pour s'adapter à cette nouvelle tâche, les sécrétions, par exemple, pussent éprouver des dérangements qui n'auraient pas lieu si les organes étaient intacts ; il en pourrait résulter des modifications du sang s'ajoutant à celles qui existaient déjà et, par suite, la dépression, le délire, la fièvre même, comme dans les cas de lésions chirurgicales plus graves et plus compliquées. Nous citerons plus loin un passage emprunté à M. Verneuil, et qui appuie notre opinion.
Cette manière détournée d'expliquer le délire alcoolique est celle qui nous satisfait le plus; car elle a l'avantage de s'appliquer à tous les cas dans lesquels la pathogénie n'est pas aussi clairement démontrée que dans les cas d'hémorrhagie ou de lésion directe de l'encéphale. Elle nous paraît concorder avec l'époque d'apparition habituelle des symptômes délirants, avec la marche de la maladie et sa terminaison. Elle s'adapte également mieux que les autres aux résultats des autopsies. En effet, lorsque la mort est survenue à propos de lésions traumatiques n'étant rien moins que mortelles par ellesmêmes, nous avons toujours trouvé des altérations viscérales importantes, principalement du côté du foie, de l'estomac et des reins. De plus elle rend compte d'autres accidents nerveux, tels que convulsions épileptiformes, spasmes tétaniques, qu'on observe aussi chez les ivrognes dans des circonstances identiques. Elle fait comprendre également cette dépression profonde, cet état adynamique, que l'on observe dans toutes les toxémies, et qui succèdent si souvent au délire dans les affections des buveurs.
Pour résumer cette longue étude nous dirons :
1° Il existe chez l'individu entaché d'alcoolisme chronique une prédisposition marquée à délirer; le délire affecte dans ce cas une physionomie caractéristique. L'anatomie pathologique ne nous éclaire pas suffisamment sur la nature intime de cette prédisposition, et l'on est encore obligé pour l'expliquer de recourir à l'hypothèse ;
2° Presque toujours, sinon toujours, le délire alcoolique naît sous l'influence d'une cause occasionnelle.
3° La théorie qui attribue le délire à une action sympathique, et celle qui lui donne pour cause la privation de l'excitant habituel, ne nous paraissent pas satisfaisantes.
4° Toutes les lésions, chirurgicales ou autres, qui peuvent provoquer le délire chez l'individu sain, le produiront à fortiori chezl'alcoolisé.
5° Il est des lésions chirurgicales qui ne s'accompagnent jamais de délire chez l'homme sain et qui l'occasionnent, au contraire, chez l'ivrogne.
6° En dehors du délire causé par blessure directe du crâne., ou par anémie cérébrale, les lésions dont nous parlons paraissent agir surtout en déterminant, grâce à l'état antérieur, des troubles fonctionnels dontl'effet principal est de mettre la substance nerveuse en contact avec un sang plus ou moins vicié.
7° Que ce soit l'anémie ou la toxémie qui cause le délire, ce dernier paraît être, dans presque tous ces cas, l'effet d'une action dépressive.
ÉTUDE CLINIQUE DU DÉLIRE ALCOOLIQUE ENVISAGÉ DANS SES RAPPORTS AVEC LE TRAUMATISME
ÉTIOLOGIE
Age. — L'âge a été noté 19 fois sur 22 dans le tableau placé plus loin: le plus jeune sujet avait 34 ans; le plus vieux 58 ans. C'est en effet à peu près dans ces limites que le délire apparaît habituellement ; on le comprend sans peine, car, lorsqu'il éclate ainsi à propos du traumatisme, il est toujours le signe d'une intoxication chronique bien confirmée; or, dans les conditions ordinaires, il faut des habitudes longtemps soutenues pour que ce résultat se produise. La circonstance de l'âge est utile à noter, au point de vue du diagnostic ; en effet, si, dans le cours d'une affection chirurgicale, on voit survenir du délire chez un jeune homme d'une vingtaine d'années, il y a de grandes chances, en France du moins, pour que ce ne soit pas du délire alcoolique.
Profession. — Mentionnée 19 fois, nous trouvons 9 fois celle de charretier ou de cocher; en raison même de leurs occupations, ces personnes sont en effet fréquemment exposées à des chutes dangereuses. De plus, si l'on ne peutaffirmer que les cochers aient inventé le pourboire, il est au moins permis de dire qu'ils interprètent ordinairement ce mot dans son sens le plus littéral.
État d'ivresse au moment de l'accident. — 7 fois sur 22 il a été
noté; 3 fois il y a doute; 12 fois il n'existait pas. Ces chiffres ne permettent de rien conclure ; cependant nous croyons qu'une ivresse forte au moment de l'accident est une condition favorable k la production du délire, pourvu, bien entendu, qu'il s'agisse d'un malade ayant de vieilles habitudes. Dans les 7 cas dont il est fait mention, l'ivresse ne paraît pas avoir hâté l'apparition du délire, ni avoir eu d'influence sur la terminaison. Toutefois le chirurgien devra toujours tenir compte de l'état d'ivresse existant au moment de l'accident. C'est une sorte d'avertissement qui permettra, si le délire survient, d'en épier les premières manifestations.
Nature de la lésion chirurgicale. — Le tableau montre que les affections les plus variées peuvent provoquer le délire. Les fractures y dominent; mais il faut remarquer que ces lésions sont aussi celles que l'on rencontre le plus fréquemment dans les services de chirurgie. C'est là sans doute ce qui a pu faire dire à Billroth ' que « de toutes les lésions, ce sont principalement les fractures, et surtout les fractures avec plaie, qui sont la cause occasionnelle la plus fréquente de cette maladie. » Dans nos observations, 10 fois il s'est agi de lésions graves, sur lesquelles 5 fractures compliquées de la jambe ou de la cuisse; dans deux de ces cas il y a eu amputation : une fois le délire a éclaté avant, une fois après l'opération. Les 5 autres faiis se répartissent ainsi : I amputation de cuisse dans un cas de tumeur blanche ; 1 périostite suppurée du maxilliaire inférieur;
1 hernie étranglée avec kélotomie; 2 fractures du rocher.
Sur 12 cas de lésions peu graves, il y a 7 fractures simples doit
2 du péroné et l'une d'elles accompagnée de contusion de la région hépatique; 3 observations de contusions, l'une aux lombes, l'autre à l'épigastre avec hématémèse, une troisième à la tète et à l'avantbras. Enfin 1 cas d'épislaxis abondante et 1 cas d'angioleucite du membre inférieur.
Pour montrer, au moyen de chiffres, le rôle joué par la nature même de ces diverses affections dans la production du délire, il faudrait une statistique portant sur un très grand nombre de cas ; et encore serait-il bon de se défier des résultats, car il est des blessures bien plus fréquentes que d'autres. D'ailleurs, dans la pratique, on observe assez rarement une lésion complètement isolée; habituellement il y en a plusieurs à la fois; il est alors assez* difficile de dire quelle est celle dont l'action a prédominé. Quoi qu'il en soit,