‹ Mémoires de chirurgieChapitre 48 sur 209 · Tome II, p · texte numérisé non relu

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sains. De plus, le délire qui se déclare dans les traumatismes du crâne n'est peut-être pas forcément sous la dépendance d'accidents inflammatoires? Il paraît cpi'on a observé déjà, dans ces circonstances, un délire aigu primitif qui n'est pas le délire alcoolique.

Tout récemment, dans sa dissertation inaugurale1, M. Le Diberder a appelé l'attention sur ce point : « On voit parfois, dit-il, rarement il est vrai, un délire aigu intense éclater peu d'heures après l'accident et à une époque où il ne peut encore être question d'encéphalite. Ce phénomène, qui simule un accès de manie^ ou miûux encore de delirium tremens, a déjà été signalé par M. Nélaton, puis par M. Bauchet. Ils le séparent du délire nerveux de Dupuytren et en font un accident immédiat delà commotion. »M. Le Diberder cite ensuite deux observations (XXXIe et XXXIIe) : dans la première, le délire se déclare presque immédiatement après l'accident (fracture du crâne): il a été soigneusement constaté que le malade n'avait jamais fait d'excès alcooliques; mais, dans la seconde (fracture de la voûte ethmoïdale), le délire n'éclate que vingt-quatre heures environ après le traumatisme. Du reste, le malade était « un peu pris de vin » au moment de l'accident, et M. Le Diberder, à la fin de son observation, nous dit lui-même : « Ici encore il y a eu délire au début,mais nous ne serons pas aussi affirmatif sur son origine exclusivement traumatique que dans l'observation précédente Nous croyons que V alcoolisme y a joué un rôle. »

On voit donc que le diagnostic n'est pas toujours aisé, et qu'il faut un examen minutieux pour l'asseoir d'une façon sûre ; encore est-il parfois nécessaire de rester dans le doute.

Disons un mot de certains cas fort rares, dans lesquels le délire se montre immédiatement après un traumatisme survenu lui-même pendant l'ivresse. Nous en avons rapporté un exemple (obs. I), et nous avons dit que nous ne considérions pas ce fait comme un cas de delirium tremens véritable : cela nous parut être plutôt une forme convulsive de l'ivresse tenant à l'action immédiate de l'alcool sur les fonctions nerveuses, et sans doute aussi à une prédisposition individuelle encore mal déterminée.

Arrivons maintenant au diagnostic du délire alcoolique et d'une forme de délire traumatique qui ne présente plus guère aujourd'hui qu'un intérêt historique. Gomme la doctrine qui s'y rattache émane d'un chirurgien illustre, et qu'elle a régné pendant un certain temps

1. Etude sur les signes et le diagnostic des fractures du crâne. Thèse de Paris,

m ALCOOLISME ET TRAUMATISME.

dans la science, que d'ailleurs nous n'avons trouvé nulle part une discussion complète de la question, nous la traiterons avec quelques détails. Nous voulons parler du délire nerveux de Dupuytren. Nous allons reproduire la description donnée par cet auteur, en soulignant les principaux passages pour les discuter ensuite.

« Il est, une complication des fractures du péroné, et des maladies chirurgicales en général, qui est trop commune et trop importante pour être passée sous silence : c'est un délire sans fièvre, et quelquefois sans inflammation et sans plaie, qui ne saurait être regardé, exclusivement du moins, comme un délire traumatique, et qui se joint indifféremment et sans exception d'âge, de sexe ni de tempérament, à des luxations ou à des fractures qui ont été ou non réduites, qui l'ont été bien ou mal, à des hernies, à des plaies, à des opérations de tout genre, et généralement à presque toutes les maladies chirurgicales, dans tous les temps, dans leurs périodes d'inflammation, de suppuration, île cicatrisation; en un mot, à des maladies et à des suites d'opérations tellement différentes entre elles, qu'il semble impossible de lui attribuer une cause unique. On ne saurait, en effet, l'attribuer exclusivement aux affections traumatiques, car ■nous V avons vu sans elles; à l'inflammation, car il existe quelquefois dans des cas où il n'y en a pas ; à quelque accident de cette dernière affection, car on le voit survenir lorsqu'elle suit sa marche la plus régulière; à la formation, à l'abondance, au défaut de la suppuration, car, dans la plupart des cas, toutes- ces choses ont lieu avec une régularité parfaite, avant, pendant, comme après son cours.

» Ce délire surrient plus ■communément chez les sujets nerveux que chez les autres; chez ceux dont la sensibilité a été fatiguée par la crainte d'une opération, ou exaltée par de grandes démonstrations décourage. Il est plus commun après les tentatives de suicide que (laits toute antre maladie.

» Il débute quelquefois par des paroles ou des mouvements incohérents; mais, dans le plus grand nombre de cas, il s'empare tout à coup des sujets les mieux disposés en apparence. Dès lors, nul ordre, nulle suite, nulle justesse dans leurs idées, dans leurs discours, non plus que dans leurs actions. Confusion et transposition continuelle des idées d'une personne, d'un lieu ou d'une chose à d'autres ; nul repos m le jour ni la nuit, et préoccupation constante d'une idée tantôt fixe, tantôt variable, et presque toujours relative à l'âge, à la profession ou bien au goût et aux passions ordinaires des malades. Mouvements continuels, quelquefois modérés et plus mm-

vent violents; loquacité extrême, et, suivant le tempérament du malade et l'intensité du délire, menaces, vociférations effrayantes, rougeur intense de la face ; saillie et vivacité extrême des yeux, sueurs abondantes sur les parties supérieures du corps; insensibilité complète et entier oubli de la maladie qui a été la cause du délire, au point que des malades ayant les côtes cassées chantent, vocifèrent et s'agitent sans donner le moindre signe de douleur; que d'autres, affectés de fractures graves, meuvent sans cesse le membre fracturé; d'autres même, après avoir échappé à la surveillance ou aux liens dont on les entoure, courent dans les salles, en s'appuyant sur ce membre, et souvent sur les bouts des os qui ont traversé les chairs, et sans avoir seulement l'air de songer qu'ils ont une fracture ; que d'autres enfin, opérés de hernie, se font un jeu barbare de dévider les intestins après avoir provoqué leur sortie par des mouvements violents.

» Au milieu de ce désordre, le pouls reste calme ou n'offre d'autres altérations que celles qui résultent de la violence des mouvements de la respiration et du corps. On n'observe ordinairement aucun indice de fièvre et les évacuations alvines et autres ont lieu comme de coutume.

» Cet état peu durer deux, trois, quatre ou cinq jours, sans que les malades donnent le moindre signe d'appétit. II se termine presque toujours au bout de ce temps, quelquefois par la guérison et quelquefois par la mort.

» Lorsqu'il se termine par la guérison, c'est presque toujours brusquement, ainsi qu'il a commencé et sans aucune crise apparente. Alors les malades s'endorment, comme excédés de fatigue, et, après huit, dix, douze, quinze ou un plus grand nombre d'heures d'un sommeil paisible, ils se réveillent un peu, mais raisonnables, complètement ignorants de ce qui est arrivé, sensibles à leurs maux, et disposés à s'épargner les moindres mouvements qui pourraient leur être nuisibles; ils demandent des aliments et rentrent dans le libre exercice de leurs fonctions ; dès lors la maladie primitive continue sans trouble sa marche accoutumée. Ce délire ne se termine pas dans tous les cas sans retour; il est susceptible de reparaître une deuxième et une troisième fois, après un, deux ou trois jours de rémission, mais en s'affaiblissant à chaque récidive.

» Ce délire peut se terminer d'une manière fâcheuse, et nous avons vu plus d'une fois les malades perdre la vie au milieu du désordre qu'il avait excité dans les fonctions cérébrales. Sa gravité tient quelquefois aux maladies qu'il complique et dont il augmente les

dangers et les accidents : ainsi il est plus grave à la suite de fractures des os des membres ou de la poitrine, et à la suite de larges blessures faites au cou, que dans des plaies simples qui n'intéressent que la peau ou des parties qui ne sont point essentielles à la vie. Cependant il peut être très dangereux par lui-même, et indépendamment de l'affection à laquelle il se trouve lié ; c'est ainsi que nous l'avons vu, il y a longtemps il est vrai, causer la mort d'un individu jeune et de constitution athlétique, qui n'avait qu'une simple écorchure à l'un des orteils, et cela, malgré les saignées et les antispasmodiques les plus énergiques. A l'ouverture du corps, on ne trouve ordinairement, quelque attention qu'on apporte à cet examen, aucune lésion organique ou mate rie lie, tant du côté du cerveau, de ses prolongements et de ses membranes, que du côté d'aucun autre organe.

« Nous avons vu longtemps employer contre ce délire des calmants de toute espèce, la saignée jusqu'à défaillance, les révulsifs vers les pieds, etc., sans que la marche de la maladie ait paru déterminée; et nous pouvons dire avec vérité qu'il n'a cessé de faire des victimes dans notre hôpital que dès l'instant où nous avons eu l'idée de faire administrer le laudanum liquide par le rectum. Huit à dix gouttes de cette préparation, étendues dans une petite quantité de véhicule et injectées dans le rectum, une, deux, trois ou quatre fois à cinq ou six heures de distance, suffisent, lorsqu'elles sont gardées, pour faire cesser le délire le plus furieux. Ce remède ne-produit pas les mêmes effets sur l'estomac, soit que cet organe n'ait pas la même susceptibilité que le rectum, soit, ce qui est plus vraisemblable, que, doué de la faculté de digérer, il altère les médicaments que l'intestin absorbe sans en modifier la nature. »

Cet article fut publié en 1819 l. Ainsi qu'on a pu le voir, Dupuytrenn'y fait pas une seule fois allusion aux habitudes alcooliques des malades; on peut donc dire qu'il ne tient aucun compte de leur influence au point de vue de la production du délire. L'illustre chirurgien revient sur le même sujet en 1832 2, et refait, sous le titre de délire nerveux, une description qui diffère peu de la précédente, à part quelques réflexions dont nous parlerons plus loin ; mais il donne alors sept observations à l'appui. Or, dans plusieurs de ces observations, l'état d'ivresse existait au moment de l'accident, et diverses circonstances relatées à propos des mêmes faits permettent de

1. A'.nuaire médico-chirurgi:al des hôpitaux et hospices civils de Paris, p. 145 et suiv.

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