‹ Mémoires de chirurgieChapitre 51 sur 209 · PRONOSTIC · texte numérisé non relu

PRONOSTIC

Le traumatisme a-t-il de l'influence sur le degré de gravité du délire alcoolique? Tous les auteurs ne sont pas sur ce point du même avis. Dupnytren, nous l'avons vu, pense que le délire dit nerveux emprunte parfois sa gravité à la nature des maladies qu'il complique : « Il est plus grave, dit-il, à la suite des fractures des os des membres ou de la poitrine, et à la suite de larges blessures faites au cou, que dans des plaies simples, qui n'intéressent que la peau ou des parties qui ne sont point essentielles à la vie. n Nous ne savons

au juste quel est le fondement de ces distinctions, puisque Dupuytren ne donne ni statistique ni détails suffisants ; mais nous essayerons dans un instant de montrer quelles sont les différences qui nous paraissent être les plus rationnelles et les plus conformes aux enseignements de la clinique.

Léveillé ne se prononce pas, mais il semble adopter les opinions du Dr Lind auquel il emprunte le passage suivant : « Delirium » tremens contra, quod lesionem externam sequitur, longe minus « periculosum existimamus, quippe non solum ejusmodi segroti in » chirurgica nosocomici pauciores mortui sunt, verum etiam in me- » dica ne unum quidem meminerimus qui morbum non supera- » verit. »

Billroth ne partage pas tout à fait cette quiétude : a. Le pronostic, dit-il, une fois que le délire a éclaté, n'est pas défavorable, d'après l'opinion de la plupart des chirurgiens; pour ma part je ne saurais partager cet avis, d'après mes observations à la vérité peu nombreuses. Parmi les malades atteints d'un delirium tremens aigu qui ont été traités par moi, j'en ai vu mourir au moins la moitié. »

Dans le tableau des observations que nous avons rassemblées, sur 22 cas il y a eu 8 guérisons et 14 morts. Nous ne voulons pas tirer d'argument de ces chiffres. Pour qu'il fût possible de se prononcer en s'appuyant sur la statistique, il faudrait que celle-ci embrassât un très grand nombre de faits. Serait-il possible cependant que certaines conditions du traumatisme concourussent à assombrir le pronostic? Voici comment, en effet, se répartissent nos résultats? Les 14 décès comprennent cinq fractures compliquées du membre inférieur, 1 amputation de cuisse pour tumeur blanche du genou; 1 périostite phlegmoneusedu maxillaire inférieur; 1 hernie étranglée avec kélotomie; 1 angioleucite du membre inférieur; puis viennent : 1 fracture du rocher; 2 fractures du péroné; 1 fracture avec luxation de l'humérus, et enfin 1 épistaxis très abondante.

Dans ces cinq derniers cas la lésion primitive n'était pas simple : -en effet, avec la fracture du rocher il y avait une contusion cérébrale; l'une des fractures du péroné s'accompagnait de contusion de la région hépatique, dans l'autre il y eut en même temps apoplexie pulmonaire; la fracture avec luxation de l'humérus s'était produite au milieu d'une attaque de congestion cérébrale; enfin, pourl'épistaxis,l'autopsien'ayant pas été faite, on ne peut rien décider. Dans les neuf premiers cas, les lésions sont plus graves et presque toutes à la rigueur auraient pu par elles-mêmes amener la mort; cependant il existe entre elles un point de rapprochement, c'est qu'elles étaient toutes de celles qui

favorisent la pénétration dans le sang de produits septiques, ou qui occasionnent secondairement chez les alcooliques, ainsi que le pense M. Verneuil1, des modifications humorales exerçant à leur tour une action réellement toxique. C'est en vertu de cette remarque que nous nous demandons si, dans ces divers cas, c'est bien le délire qui tue. N'est-ce pas plutôt l'intoxication du sang elle-même, dont l'action s'exerce à la fois sur tous les points de l'économie? Ainsi s'expliqueraient cette dépression, ce collapsus subit, ces congestions viscérales qui terminent habituellement une scène dont le délire n'a été que le prologue.

Il faut s'entendre, en effet, sur le sens du mot gravité quand il s'agit de la nature des lésions chirurgicales : tout le monde reconnaît que, dans les conditions ordinaires, une fracture du rocher expose plus la vie qu'une angioleucite du membre inférieur; eh bien, l'obs. XVI nous offre un exemple de la première lésion, qui se compliqua de délire alcoolique et cependant guérit ; dans l'obs. XIV, au contraire, qui se rapporte à la seconde lésion, le délire fut mortel. N'est-ce pas parce que l'angioleucite, surtout s'il s'agit d'un alcoolique, expose davantage à la toxémie qu'une fracture du crâne? Cette manière de voir nous sert donc à démontrer le mécanisme de la mort comme elle nous a servi à expliquer la genèse du délire.

Les 8 cas de guérison se répartissent ainsi qu'il suit : 3 contusions, 5 fractures simples 2. Or, ces diverses affections n'exposent guère par elles-mêmes à l'altération du sang ; en admettant que celle-ci ail pu exister secondairement, elle n'a été capable que de produire le délire, mais elle a été trop passagère pour le rendre mortel.

On voit donc que, chez les alcooliques, le pronostic du délire correspond assez bien à celui de la lésion, si l'on considère comme les plus graves celles de ces lésions qui ont le plus de chance de produire directement ou indirectement l'altération du sang. D'ailleurs, pour résoudre cette question du pronostic, il faut encore tenir compte d'autres éléments. Par exemple, les alcooliques que nous rencontrons dans les hôpitaux ont souvent été soumis à des causes multiples de débilitation qui compliquent encore leur situation. Il est incontestable aussi que le milieu lui-même est pour quelque chose dans les résultats; il est bien démontré, en effet, que les accidents toxiques occasionnés par des lésions chirurgicales sont beaucoup

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