‹ Mémoires de chirurgieChapitre 53 sur 209 · TRAITEMENT · texte numérisé non relu

TRAITEMENT

Ce n'est pas sans raison que nous nous sommes étendu si longuement sur l'étude des différents modes pathogéniques qui président au développement du delirium tremens dans le traumatisme. C'est de là, en effet, qu'il faut partir si l'on veut instituer une thérapeutique rationnelle.

Nous ne voulons pas reprendre ab ovo les discussions qui ont eu lieu sur le traitement du delirium tremens : M. Fournier a fait, dans son article Alcoolisme du Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, un bon résumé de la question.

Ce qu'il convient de faire ressortir ici, ce sont les indications qu'apporte le traumatisme lui-même.

Nous avons vu que ce dernier provoquait souvent le délire par les complications qui l'accompagnent; on pourra donc, jusqu'à un certain point, établir un traitement prophylactique du délire, en surveillant la naissance de ces complications : s'il y a de l'embarras gastrique, on donnera immédiatement l'ipéca, que nous préférons au tartre stibié, parce que ce dernier déprime trop les malades ; s'il survient un phlegmon, on débridera de bonne heure ; si la plaie a mauvais aspect, on l'excitera par des badigeonnages à la teinture d'iode; dans certaines formes de fièvre traumatique le sulfate de quinine, employé le plus tôt possible, pourra quelquefois avoir de bons effets; c'est de la même façon que l'on donnera, si l'on craint la septicémie, l'acide phénique en potion, etc. On observera donc, avec une attention minutieuse, l'état local et l'état général; lare-

cherche des températures sera pour cela d'un grand secours, car elle éveillera souvent l'attention sur des complications dont l'existence ne serait pas révélée autrement.

La dépression des forces, le défaut de stimulus, jouent un grand rôle dans l'étiologie du délire ; il importe donc beaucoup de prévenir cette dépression. Le régime doit tendre à cet effet : il faut alimenter les malades, mais avec discrétion; le bouillon et le vin à doses modérées suffiront, au début, dans beaucoup de cas; s'il y a suppuration abondante et que l'état des voies digestives ne s'y oppose pas, il faut augmenter l'alimentation; si l'appétit manque, on essayera de le réveiller par tous les moyens possibles : les eaux minérales gazeuses, la glace, les amers, seront mis à contribution. Si l'affection locale exige un pansement, on emploiera de préférence les liquides alcoolisés : outre ses qualités antiseptiques et astringentes, l'alcool ainsi employé peut encore exercer une action salutaire sur toute l'économie; car, ainsi que l'a démontré M. Chédevergne , il est absorbé en partie à la surface de la plaie, et concourt par ses effets toniques à remplir l'indication dont nous parlons *„

Une fois le délire déclaré, c'est encore la dépression qu'il faut surtout combattre. Nous partageons entièrement sous ce rapport les idées de M. Béhier : « Dans ce cas, dit-il, il faut s'adresser à l'état général dont le délire est la traduction, par des préparations opiacées, par du musc, et par des toniques, surtout alcooliques. On cherche par ces moyens, qui sont tous stimulants diffusibles, à relever le système nerveux, et partant, à coordonner ses manifestations. » C'est pourquoi nous sommes étonné d'entendre dire à M. Fournier que « l'administration des alcooliques est à la fois antirationnelle et expérimentalement dangereuse. » D'une part, d'après ce que nous avons dit de la pathogénie du délire, et ce que l'on sait des propriétés de l'alcool, comme tonique et antidéperditeur, cette thérapeutique est au contraire très rationnelle. Quant aux données de l'expérience, nous en appelons à la pratique de M. Béhier; nous renvoyons aux deux observations de Piobert (obs. V et VII) dans lesquelles l'emploi de l'opium n'amena aucune amélioration, tandis que le vin produisit rapidement un effet salutaire. Il en est de même de l'observation XV empruntée à Monro par Léveillé. Ces faits

1. On trouvera plus loin dans la thèse de M. Salvan des indications sur la prophylaxie des accidents alcooliques et sur les pansements qui conviennent aux blessures des alcooliques. C'est la réponse aux desiderata exprimés par M. Péronne. — A. V. 1880.

prouveraient que l'expérience n'a pas toujours, ainsi que le veut M. Fournier, condamné la pratique que nous défendons.

Nous croyons donc que l'emploi des alcooliques est indiqué contre le delirium tremens comme il l'est dans les formes ataxiques de la pneumonie et de la fièvre typhoïde; ce rapprochement existe surtout si l'affection chirurgicale qui a occasionné le délire expose, par sa nature même, à l'altération du sang. Ce n'est pas tant, nous l'avons dit, la continuation de l'habitude qui nous préoccupe alors, ce que nous voulons combattre, c'est la dépression, que celle-ci résulte d'une hémorrhagie ou de la viciation du fluide nourricier. Il est clair qu'il ne faut pas abuser de ce moyen : il sera bon, au début, de tàter la susceptibilité du tube digestif et de n'arriver aux fortes doses que progressivement.

En même temps que les alcooliques nous donnerons le quinquina en extrait, ou sous forme de vin.

Nous donnerons aussi l'opium, mais comme stimulant, c'est-à-dire à faibles doses, longuement espacées, ainsi que le faisait Dupuytren (8 à 10 gouttes de laudanum de six heures en six heures). En lavement, l'absorption doit se faire mieux encore ; car les sécrétions du rectum sont alcalines, et les alcaloïdes de l'opium se dissolvent aussi bien dans les liquides alcalins que dans les liquides acides; en outre, la muqueuse rectale est plus vasculaire, et elle sécrète moins que celle de l'estomac ; ce sont là des conditions plus favorables au point de vue de l'absorption. C'est également comme stimulant que nous administrerons le musc.

Cette manière de voir nous conduit à proscrire, d'une façon absolue, la saignée, locale ou générale, méthode irrationnelle et condamnée par l'expérience. Les observations de Léveillé, de Dupuytren, montrent qu'elle est non seulement inutile, mais nuisible. Nous la rejettons même lorsque, par le fait du traumatisme ou du délire, on peut soupçonner une congestion- active ou passive de l'encéphale. La digitale, à cause de son action sur la contraction des capillaires, trouvera peut-être alors son application. A la dose de 8 à 16 grammes de teinture par jour dans un julep, elle aurait rendu, paraît-il, des services réels (Jones, Scharkley, Revillod, Eaton, Voisin, Bauchet, Chauffard ').

Quant à l'emploi de l'opium à hautes doses, nous croyons, avec MM. Dunglisson, Peddie, Laycock, Lasègue, Fournier, qu'il doit être abandonné. En effet, clans les cas simples, on voit autant de

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