Voir Mémoire? de chirurgie, t. II, page
me soit permis de prendre un dernier exemple, pour montrer combien sont insuffisantes les distinctions et les divisions dichotomiques actuellement établies et adoptées.
Je disais au début de cette note que, d'après la logique, une opération devait mieux réussir sur un homme vigoureux, sain de corps et d'esprit, que sur un être chétif et malingre. Or, que répond l'expérience à cet à priori en apparence si judicieux et si conforme au bon sens? Elle répond précisément le contraire. En effet, il est généralement admis de nos jours que les amputations pour lésion traumatique sont infiniment plus graves que celles qu'on pratique pour des lésions de longue date. Les chiffres sont là, terribles, inexorables, et, si nous les admettions sans critique, il faudrait bien que la logique baissât son pavillon.
En ce qui touche les amputations et les résections, je suis d'un autre avis et je m'appuie sur les résultats de ma pratique; mais celle-ci étant encore restreinte, on peut m'opposer l'argument des séries heureuses. En attendant que des faits plus nombreux infirment ou confirment mes opinions actuelles, qu'il me soit permis de raisonner.
L'amputation pour cause traumatique est supposée se faire sur des sujets absolument sains, sauf la lésion locale; l'amputation pour lésion organique est supposée se faire sur des sujets atteints d'une diathèse quelconque dont la lésion locale n'est qu'une manifestation.
Or, cette opposition n'existe certainement pas dans tous les cas. D'abord le blessé peut être scrofuleux, anémique, diabéLique, ivrogne, phthisique, etc. Dans nos grandes villes et pour le personnel de nos grands hôpitaux, l'intégrité complète de la santé générale n'est pas déjà si commune.
Puis, à défaut de maladie constitutionnelle antérieure, le blessé peut se trouver sous l'influence d'une affection générale de date toute récente, mais qui, pour cela, n'en est pas moins redoutable. Est-il parfaitement sain, je le demande, celui qui, quatre ou cinq jours après une fracture compliquée ou une plaie articulaire, présente une fièvre intense avec céphalalgie, état saburral, agitation nocturne, soif vsive, absence d'appétit, ballonnement du ventre? Estil sain celui dont le membre montre des traces d'un érysipèle, d'un phlegmon diffus, d'une angioleucite, d'une gangrène, d'une phlébite; celui qui souffre de douleurs violentes depuis trois ou quatre jours, qui, au moment de la blessure et par son fait, a perdu 1000 ou 1500 grammes de sang; ou qui, quelques heures après l'acci-
dent, est encore froid, pâle, sans pouls, sidéré au physique et au moral?
Évidemment non; cet homme est si près de la mort, que, si l'on diffère de quelques jours, je dirais presque de quelques heures, le sacrifice du membre, la vie est perdue sans ressource.
Or, on ne saurait le nier, l'opposition du malade, sa négligence, les tentatives inopportunes de conservation, nous forcent trop souvent à opérer dans ces conditions désastreuses, sans pouvoir choisir notre heure ni combattre à l'avance les complications.
Et comment nous étonner si nous avons tant de revers! En aurions-nous moins pour les lésions anciennes, si nous amputions au moment où surgit une maladie intercurrente, pneumonie, pleurésie, poussée tuberculeuse, entérite aiguë, fièvre éruptive, etc.?
La fièvre traumatique est-elle donc moins grave?
La question posée se résout d'elle-même.
Mais j'en conclus que bon nombre de sujets amputés, qu'on suppose sains, sont en réalité dans un état diathésique qui porte la responsabilité du dénoùment fatal.
Pour que la comparaison puisse réellement s'établir, il ne faudrait considérer comme bien portants, au moment de l'opération, que les blessés indemnes de toute tache constitutionnelle, chez lesquels la réaction a eu lieu, mais qui ne sont pas encore ou ne sont plus en proie à la fièvre traumatique. Dans ces conditions, chacun le sait, et les chirurgiens militaires surtout nous l'ont appris, les amputations donnent d'excellents résultats, bien supérieurs, à coup sûr, à ceux que fournissent les amputations pathologiques, qu'on ne doit pratiquer qu'après avoir épuisé les ressources de la thérapeutique générale.
Je me contenterai de cet exemple pour soutenir qu'en fait de pronostic et de statistique, on ne s'est pas assez préoccupé des conditions organiques de l'opéré et que, sous ce rapport, le dogme exige une réédification complète et radicale.
Voici longtemps déjà, messieurs, que je mets votre attention à l'épreuve, et cependant je n'ai fait que poser des questions sans les résoudre, que montrer des difficultés sans les aplanir. Certes j'aurais pu choisir un sujet plus facile; j'ai préféré, sans hésitation, aborder le problème le plus ardu peut-être de la médecine opératoire.
Énoncer un théorème sans le résoudre, c'est s'engager implicitement à en donner plus tard la démonstration. Aussi je me propose de consacrer la meilleure partie de mon activité scientifique et de
mon expérience pratique à prouver que les états généraux anciens et récents, diathésiques, héréditaires ou acquis, dominent de haut le pronostic des opérations chirurgicales, et constituent la source la plus riche peut-être des indications et contre-indications opératoires. Puissé-je être aidé dans cette tâche par tous ceux qui, comme moi, comprendront la haute portée du but, et voudront bien fournir des matériaux pour l'édification du monument que le xixe siècle doit élever à la science et à l'art chirurgical *.
(1) [Cette note a été lue, le 21 août 1867, au Congrès médical international, de Paris. Elle répondait à la troisième question du programme, ainsi conçue : Des accidents généraux qui entraînent la mort après les opérations chirurgicales.
MM. Bourgade, de Clermont-Ferrand, Barbosa, de Lisbonne, Gosselin, de Paris, Labat, de Bordeaux, lurent des mémoires ayant trait surtout à la prophylaxie et à la thérapeutique des accidents en question, ainsi qu'à la statistique; seul j'abordai la pathologie générale.
Ces communications furent suivies d'une discussion générale à laquelle prirent part MM.Marjolin, de Méric, Kœberlé, Mazzoni, Bole, Jeannel, Gosselin, Bourgade, Corlejarena, Delasiauve. Faute de préparation sans doute, personne ne répondit aux questions que j'avais posées. MM. Mazzoni et Delasiauve dirent toutefois quelques mots s'y rapportant. Le premier (page 298) nous apprit « que dans les États-Romains les opérés succombent surtout à l'intoxication palustre, résultat de fièvres intermittentes graves, intoxication qui entraîne l'appauvrissement du sang et enlève aux opérés les ressources d'une bonne réaction et la vigueur pour supporter les suites des graves opérations. Ce n'est pas seulement l'intoxication palustre qui est à craindre, car on voit malheureusement après une opération se développer une fièvre traumatique pernicieuse d'emblée; si on n'avait pas recours immédiatement au sulfate de quinine à forte dose, on verrait invariablement mourir le malade clans l'espace de quelques heures. »
M. Delasiauve (p. 304) admet la nécessité de l'acclimatation des opérés, mais rejette l'opinion en vertu de laquelle les aliénés résistent mieux aux opérations que les individus qui ont conservé l'intégrité de leurs facultés intellectuelles.]