Ch. Pascal, thèse de Montpellier
L'autopsie ne fit constater aucune lésion capable d'expliquer une mort aussi rapide.
Malgré sa brièveté, cette observation est intéressante au point de vue de la promptitude de la mort : ici encore les résultats de l'autopsie sont négatifs. Mais nous avons affaire à un sujet alcoolique chez lequel une plaie osseuse reste exposée au contact de l'air pendant deux jours : nous croyons qu'il n'en faut pas davantage pour amener un empoisonnement rapide de toute la masse sanguine, soit directement par des produits toxiques nés de la plaie, soit secondairement par une altération consécutive des humeurs, soit peut-être. par ces deux mécanismes à la fois.
Obs. XXX. — Fracture compliquée de la jambe. — Refus d'amputation immédiate. — Amputation de la cuisse deux jours après. — Mort prompte. — Foie gras.
01. D..., trente-cinq ans, entre, le 21 mars 1868, dans le service de M. Verneuil.
Ce malheureux, venu de la province pour passer à Paris les fêtes du carnaval, s'était rendu au bal de l'Opéra après avoir bu copieusement pendant le jour et la soirée : à la sortie, dans une rixe, il eut la jambe fracturée au tiers inférieur, avec plaie correspondante : il fut immédiatement transporté à l'hôpital en complet état d'ivresse.
Le 22, à la visite, après avoir constaté la gravité de la lésion, M. Verneuil conseilla l'amputation de la jambe ; le blessé refusa obstinément, disant qu'il préférait la mort.
Le 23, la jambe était le siège d'une énorme tuméfaction, avec rougeur et chaleur.
Le 24, le gonflement s'étendait déjà à la partie inférieure de la cuisse; l'état général était très grave; il ne restait plus qu'un faible espoir de sauver la vie par l'amputation de la cuisse : M. Verneuil la pratiqua ; mais le lendemain matin le malade mourait.
A l'autopsie, faite vingt-quatre heures après, on observe que la ligature de l'artère fémorale, placée à trois centimètres de la première collatérale, était sur le point de se détacher ; il n'y avait pas de caillot dans l'artère ; on trouvait un caillot mou, diffluent dans la veine fémorale. Les poumons, fortement congestionnés, ne renfermaient oas d'abcès métaslatiques. On constatait du côté gauche un épanchement pleurétique récent.
La folie avait subi la dégénérescence graisseuse; la muqueuse
stomacale était ardoisée, les méninges cérébrales étaient épaissies; il y avait des plaques laiteuses apparentes sur la pie-mère, àla partie antérieure du sillon longitudinal supérieur.
Il s'agit encore ici d'un homme dans la force de l'âge (trente-cinq ans), d'une constitution athlétique ; à le voir, on ne se serait guère douté qu'il portait des altérations viscérales aussi profondes : c'est encore un exemple montrant que l'état cachectique n'est pas seul dangereux au point de vue du résultat des opérations ou de la terminaison des lésions chirurgicales. Assurément une fracture compliquée du tiers inférieur de la jambe est toujours un accident redoutable; cependant, chez les individus sains, on obtient des guérisons.Mais la plupart des chirurgiens reconnaissent que l'alcoolisme rend, dans ce cas, le pronostic beaucoup plus sombre.
Dans une séance de la Société de chirurgie (16 juin 1869), où il était question des résultats statistiques que fournissent les diverses méthodes de traitement employées contre ces graves lésions, M. Verneuil s'exprimait ainsi : « M. Panas ne compte pas les alcooliques dans sa statistique; c'est qu'en effet les vieux alcooliques meurent avec n'importe quel traitement. Et cependant, en statistiqne, on ne peut faire ces suppressions. J'aime mieux avoir à traiter un homme sain avec une fracture communiquant avec l'articulation, qu'un mauvais blessé dont la fracture ne serait pas articulaire. Opérer un ivrogne, c'est comme si Von opérait un albuminurique ou un diabétique. »
Notre malade était donc exposé à une mort à peu près certaine; cependant, s'il avait consenti à se laisser opérer en temps opportun, il aurait eu plus de chances de s'en tirer. Nous avons là, en effet, un de ces exemples de décomposition locale à extension rapide qu'on observe souvent chez les individus dont l'économie a été profondément modifiée par un état pathologique antérieur : cet œdème phlegmoneux envahissant si vite tout le membre ressemble à celui que désigne Pirogoff sous le nom d'œdème aigu purulent, lequel, dit-il , est caractérisé « par une prompte décomposition des produits inflammatoires et une diffusion aussi rapide que si elle était provoquée par l'action d'un ferment ». Seulement ici ce travail de décomposition n'a pas parcouru toutes ses phases : la rapidité avec laquelle la septicémie a produit la mort ne lui en a pas donné le temps; c'est là certainement un de ces cas dans lesquels on aurait pu prédire la mort par pyohémie si elle n'était pas arrivée aussi rapidement par absorption de substances septiques. L'absence de
caillot dans l'artère indique que le sang avait perdu la faculté de se coaguler; or l'alcoolisme prédispose déjà à cet état, puisque, paraîtil, le sang des ivrognes renferme moins de fibrine; il est probable que, si le malade n'était pas mort, une hémorrhagie secondaire eût été imminente. Nous verrons plus loin que ce phénomène semble être quelquefois lié h l'alcoolisme.
Tels sont les phénomènes généraux qui caractérisent l'action de l'alcoolisme sur le traumatisme; ce sont de beaucoup les plus graves. Les accidents dont nous allons parler maintenant reconnaissent toujours pour cause prédisposante les modifications générales de l'économie parla maladie antérieure, mais ils affectent une forme plus circonscrite; ce sont des phénomènes morbides locaux. Ils présentent ordinairement beaucoup moins de gravité que les précédents.