‹ Mémoires de chirurgieChapitre 98 sur 209 · Monneret, Pathologie générale, t. III, p · texte numérisé non relu

Monneret, Pathologie générale, t. III, p

serai de côté, les phénomènes et accidents à distance qu'on n'a pas jugé à propos de décrire isolément et qui pourtant ne rentrent dans aucune des catégories précédentes. Pour en donner une idée, il suffit d'en citer quelques-uns : la syncope, le frisson, le vomissement, le hoquet, l'émission involontaire des urines et des fèces, les spasmes traumatiques, les attaques épileptiques ou éclamptiques, certaines douleurs situées hors de la sphère anatomique de la région blessée, etc.

L'observation fixée sur ce point permet d'affirmer qu'aucun organe n'est soustrait à ces retentissements lointains qui se traduisent d'ordinaire sous forme de contractions musculaires, de congestions viscérales ou de flux sécrétoires, avec ou sans modifications chimiques. Tous ces troubles peuvent apparaître et disparaître subitement sans provoquer de mouvement fébrile et sans intéresser le moins du monde les organes voisins. Ils offrent la plus complète similitude avec les phénomènes dits réflexes, que l'on étudie tous les jours expérimentalement. Une chose même me surprend : c'est à l'aide de lésions traumatiques pratiquées sur les animaux qu'on a étudié à fond l'action réflexe, et les chirurgiens qui passent leur vie à observer et créer des lésions du même genre n'ont pas songé à en récapituler les résultats, ne fût-ce que pour les comparer à ceux qu'on constate dans les laboratoires.

Quoi qu'il en soit, revenons au délire : peut-il naître par action réflexe ? La chose, à mes yeux, n'est pas douteuse. On ne voit pas d'abord pourquoi l'encéphale échapperait à la loi générale établie plus haut. Ensuite, l'existence des troubles fonctionnels de cet organe ou névroses cérébrales n'est point contestable, et enfin les caractères mêmes du délire, en certains cas, confirment absolument l'hypothèse.

En effet, on le voit apparaître subitement, de très bonne heure ou très tardivement, et s'évanouir sans laisser de trace. Il se montre souvent à heure fixe, la nuit, pour cesser totalement le matin, attestant ainsi, ne serait-ce que par son intermittence, la nature essentiellement temporaire de sa cause. Enfin, il récidive sous des influences précises sans troubler notablement la santé générale et parfois sans provoquer la moin dre fièvre.

Pour tous ces motifs, j'admets chez les alcooliques une forme de délire réflexe très différente du délire septicémique, beaucoup moins grave, très susceptible de guérison spontanée, et cédant sans peine à des agents comme l'opium, le bromure de potassium ou le chloral, qui tous ont sur les actions réflexes, en général, une influence absolument démontrée.

La dernière phrase me dispense d'insister sur la thérapeutique qui convient à cette forme, la nature du mal dictant au chirurgien le choix des médicaments.

Je ne voudrais pas quitter ce sujet sans dire explicitement qu'en admettant deux formes de délire ébrieux souvent distinctes et isolées, je reconnais la possibilité de leur association ; il ne me répugne nullement de croire que le delirium tremens né sous l'influence réflexe peut se continuer et s'aggraver par l'altération septicémique du sang. Cette métamorphose, que je crois avoir constatée, exige un revirement dans la médication, et c'est pour cela que j'en parle.

11 est tout aussi certain qu'une congestion réflexe prolongée et une série de congestions récidivant à courte échéance peuvent changer en altération grave du parenchyme nerveux la simple réplétion de son appareil vasculaire. Ceci explique encore la gravité du delirium tremens chez les ivrognes dont l'encéphale est, de longue date, plus ou moins altéré.

Sans doute, messieurs, vous trouverez que j'ai été bien prolixe et que je suis sorti des limites de ma compétence en discutant un sujet de médecine qui ne saurait m'être familier. J'accepte d'avance toutes les rectifications et toutes les objections; j'ai voulu seulement, comme M. Gubler, protester contre une pratique dite médecine des symptômes, et qui voudrait opposer partout et toujours une sorte de spécifique à chaque manifestation morbide. Il n'y a guère plus d'antidote qu'il n'y a de symptôme pathognomonique. Il n'y a que des phénomènes morbides à causes le plus souvent multiples, et qu'on ne peut combattre franchement qu'en tenant compte de leur origine première.

Conclusions — 1° Le delirium tremens se développe très souvent après les lésions traumatiques et comporte alors un pronostic sérieux .

2° La diète alcoolique ne saurait expliquer ni cette fréquence ni cette gravité, dont il faut rechercher surtout les causes dans le siège, le genre et les phases de la blessure.

3° Celle-ci peut troubler les fonctions cérébrales par des mécanismes divers : directement, quand la violence atteint la boîte crânienne et son contenu; indirectement et suivant deux modes : lo par l'intermédiaire du sang altéré quantitativement et qualitativement : il y a alors délire par anémie ou par infection; 20par l'entremise du système nerveux dont l'irritation partie du point blessé arrive au centre et provoque un délire réflexe. Celte variété que l'on conteste à tort est facile à démontrer.

4° Ces trois causes déterminantes impriment au délire des caractères particuliers autorisant à admettre trois formes qui, distinctes sans doute sous le rapport anatomo-pathologique, le sont assurément au point de vue du pronostic. Les intérêts de la thérapeutique exigent que ces formes et leur association soient reconnues au lit du malade, ce qui est le plus souvent praticable. *

5° Il n'existe pas de remède spécifique contre le delirium tremens. Le traitement doit varier suivant les formes du symptôme et l'état présumé du cerveau et des autres organes de l'économie. Les agents qui ont le plus promis et tenu et qui, administrés avec discernement, réussissent le mieux, sont : l'alcool et ses dérivés, les toniques et les stimulants en cas de délire infectieux, l'opium, le bromure de potassium, le chloral en cas de délire réflexe. Lorsque ce dernier est léger, l'expectation peut suffire.

6° D'autres moyens encore : le tartre stibié, les purgatifs, la digitale, les antiphlogistiques locaux, les révulsifs eux-mêmes seront utiles si l'état du cerveau et de ses enveloppes, et celui des autres grands viscères en indiquent l'emploi.

Les deux dernières séances de l'Académie ont été bonnes pour ma cause à un double point de vue. MM. Gosselin et Béhier proclament d'abord, comme moi, la gravité du pronostic chez les alcooliques pris d'une affection intercurrente médicale ou traumatique ; de plus, ils cherchent à expliquer cette gravité, répondant ainsi à l'une des questions les plus pressantes posées dans ma première communication. La pathogénie des accidents a donc été résolument abordée dans son ensemble, et il faut s'en applaudir, car, si nous avons une chance quelconque de modifier le pronostic dès aujourd'hui ou seulement dans l'avenir, c'est uniquement par la connaissance exacte des causes et du mode de production des accidents. Toute tentative dans cette direction doit donc être accueillie avec empressement, alors même qu'elle revêtirait la forme hypothétique peu goûtée de nos jours et qui n'est pas à mépriser cependant, quand elle est un acheminement vers la vérité démontrée.

M. Gubler et M. Gosselin ont risqué timidement une explication ; M. Béhier est allé plus loin et s'est montré plus affirmatif. Le premier a invoqué un état particulier de l'économie, la sénilité précoce, que le second appelle vieillesse anticipée. M. Béhier a récapitulé les lé-

sions élémentaires constatées chez les alcooliques par les anatomopathologistes modernes. Tous trois, en somme, ont fait un pas en avant.

On s'accorde à dire que l'organisme des ivrognes est mauvais, mais il faut savoir en quoi il pèche et comment ses défectuosités peuvent imprimer une marche fatale aux lésions intercurrentes, accidentelles et spontanées. La sénilité précoce de .M. Guhler, la vieillesse anticipée de M. Gosselin, la sclérose et la sléatose de M. Béhier, ne sont peut-être pas les derniers mots du problème. Mais ces hypothèses ont au moins le mérite de fixer le lieu réel où nous devons établir le champ clos.

En félicitant mes collègues de leurs tentatives, je plaide d'avance ma cause et les circonstances atténuantes, car, à mon tour et k leur suite, je vais m'engager sur un terrain que je reconnais peu solide, celui des interprétations. Nous sommes à un âge de la science médicale où, la plupart des constatations cliniques étant faites à l'aide d'une observation sagace et rigoureuse, il faut, bon gré mal gré, chercher la théorie des faits. Le naufrage des systèmes passés ne doit pas nous effrayer outre mesure et nous détourner du but. Il faut seulement nous embarquer sur de meilleurs navires et nous munir de boussoles plus sûres.

J'ai dit plus haut que M. Gosselin s'était montré timide ; je lui en fais un reproche. Après avoir étendu plus que moi-même le cercle de la question et annoncé que, d'après son expérience, l'alcoolisme rendait plus graves toutes les suppurations diffuses, les affections des voies urinaires et les lésions même légères de l'encéphale ; après avoir, en parlant des opérations, déclaré que les plus minimes d'entre elles lui inspiraient des appréhensions lorsqu'il devait les pratiquer chez les sujets adonnés aux boissons spiritueuses, il manifeste, à propos des grandes blessures et des opérations majeures, des doutes qui me surprennent; là où il aurait pu conclure du petit au grand, il hésite, et voici, pourquoi :

Les blessures graves, les fractures compliquées, par exemple, et les grandes opérations, entraînent si souvent la mort dans nos hôpitaux qu'on ne saurait dire quelle part y prend l'alcoolisme ; en d'autres termes, il faudrait à M. Gosselin des observations nombreuses qu'il ne possède pas, pour affirmer que les alcooliques fournissent un contingent de revers plus considérable que les autres sujets.

Je ne puis comparer mon expérienee à celle de M. Gosselin ; toutefois une année de remplacement à l'hôpital Saint-Louis et près de

six ans d'exercice à l'hôpital Lariboisière m'autorisent à conclure plus hardiment.

La mortalité des blessés et des opérés est fort grande dans ces deux établissements, dont l'un est si mal à propos considéré comme modèle. Mais elle est inégalement répartie suivant les époques et les phases de l'état sanitaire général. Nos salles ne sont pas toujours au même degré d'insalubrité; toutes choses égales d'ailleurs, on y meurt beaucoup plus au printemps qu'en automne. A la manière des Maternités, elles sont de temps à autre envahies par des épidémies d'érysipèle et de pyohémie, auquel cas la plupart des blessés légers ou graves, sans distinction d'état organique individuel, peuvent être atteints par le fléau et succomber.

Mais hors de ces périodes néfastes, la mort est sporadique et choisit en quelque sorte ses victimes. Le pronostic dépend beaucoup moins du milieu que de la nature de la lésion et de la constitution du sujet. C'est dans ces conditions qu'il m'a été possible de reconnaître et de dégager l'inconnue qui fait l'objet de notre débat.

J'ai observé un bon nombre de fractures compliquées ; chez les sujets réellement sains, j'ai obtenu une moyenne très satisfaisante de succès à l'aide de l'occlusion, des appareils perfectionnés ou des appareils ordinaires très minutieusement surveillés, des pansements multipliés, du drainage et enfin des grandes opérations, amputations ou résections primitives ou secondaires. Je trouve dans mes notes trois fractures de cuisse compliquées de plaie et qui ont guéri sans trace de suppuration.

En revanche, chez les alcooliques, mes efforts sont restés stériles; c'est à peine si j'ai souvenir de deux ou trois succès obtenus à l'aide d'amputations primitives. M. Péronne a consigné dans sa thèse sept observations : il y a six morts; le septième sujet, vigoureux, encore jeune, quarante-deux ans, amputé immédiatement et dans un petit hôpital de province, parvint à guérir malgré des complications survenues le septième jour et qui le mirent à deux doigts de sa perte.

Voilà ce que j'ai vu et voilà pourquoi, lorsque m'arrive une fraclure avec plaie et que le diagnostic d'alcoolisme est établi, je porte d'emblée un pronostic très grave qui n'est que trop souvent réalisé dans un délai prochain.

Gardez-vous de croire, cependant, que, découragé par une longue série de revers, je laisse s'accomplir l'œuvre de destruction en spectateur impassible; n'attendant presque rien de la nature, je lutte en désespéré et jusqu'à la dernière heure, sans me soucier

même de compromettre, par des opérations hasardeuses en apparence, ma réputation de chirurgien prudent.

J'ajoute qu'avec un peu d'attention il est, en général, facile de reconnaître l'influence exercée par la dyscrasie organique. Atteints d'une blessure identique, l'homme sain et le diathésique peuvent mourir ou guérir, mais ils ne mourront ni ne guériront pas de la même manière. On ne voit pas un sujet jeune, vigoureux et sain, succomber en quarante-huit heures à une fracture de la jambe avec plaie de 2 à 3 centimètres. La mort, pour l'atteindre, exige plus de temps et entraîne, si je puis ainsi dire, plus de formalités pathologiques. En revanche, un diathésique amputé peut survivre, mais on constatera presque toujours quelque complication du côté de la plaie. Pour ne citer qu'un détail, je ne crois pas avoir jamais vu un succès de la réunion immédiate. Loin d'abréger la guérison, cette pratique si précieuse en certains cas, m'a paru périlleuse en ce qu'elle provoque le plus souvent l'inflammation du moignon et plus tard sa conicité. Si M. Gosselin hésite sur la question de pronostic, il est malheureusement trop d'accord avec moi sur l'impuissance de la thérapeutique; il avoue loyalement que ses ressources sont à peu près nulles, et s'il ne nous parle pas des efforts qu'il a nécessairement tentés, c'est qu'ils sont restés sans nul doute inféconds.

Mais quelles sont les causes de cette gravité exceptionnelle ? Ici encore notre collègue se montre circonspect. Peut-être, dit-il, il faut accuser les lésions viscérales que les médecins ont indiquées; mais pour les cas où ces lésions font défaut, on pourrait comparer les alcooliques aux vieillards qui, sans présenter d'altérations organiques manifestes, supportent mal les suppurations diffuses, les blessures et les opérations. Chez les uns et les autres, l'organisme serait impuissant à effectuer la guérison, en vertu d'une sénilité contre laquelle on n'a point encore trouvé de remède.

J'adopterais sans commentaires les vues de M. Gosselin, si elles étaient plus explicitement exposées. Trop de concision peut nuire au triomphe d'une idée juste; je me permettrai donc de développer le théorème.

Je ne pose pas la question de l'influence funeste des lésions viscérales antérieures, je la résous catégoriquement par l'affirmative.

L'alcoolisme n'est pas la seule cause qui les engendre, mais quelle que soit l'origine des désordres survenus dans les grands organes internes : foie, rein, cerveau, poumon ou tube digestif, j'affirme que leur coïncidence avec une lésion traumatique exposée

imprime à cette dernière une marche le plus souvent irrégulière, toujours fâcheuse et parfois fatale.

Si, contre toute probabilité, cette proposition était mise en doute, je la soutiendrais avec des faits nombreux et décisifs.

Reste seulement à expliquer comment une cirrhose, une néphrite, unestéatose hépatique ou rénale, une gastrite chronique, un épaississement des méninges, un dépôt cancéreux et tuberculeux, peuvent réagir sur une fracture de la jambe et provoquer, soit un phlegmon diffus, soit un érysipèle,une ostéomyélite ou une hémorrhagie secondaire, et aussi comment, dans des cas qui ne sont pas très rares, on voit dans de telles conditions organiques la mort survenir en un petit nombre de jours et même d'heures, sans que la blessure présente de complications notables.

Je dois confesser ici un embarras que n'a pas dissipé M. Béhier lui-même. Il me faudrait beaucoup de temps pour dégager du chaos des hypothèses quelques clartés indécises, et pour mettre en avant soit une altération du sang que la chimie pathologique n'a pas encore précisée, soit des perversions fonctionnelles dont l'origine reste obscure et la gravité inexpliquée. En attendant que la lumière se fasse plus complète, nous devons nous déclarer provisoirement satisfaits quand une altération viscérale importante a été reconnue pendant la vie ou à l'amphithéâtre. Mais que dire quand les désordres visibles font défaut? M. Gosselin n'a pas précisé la fréquence de ces exceptions ; pour ma part, je les crois fort rares, si l'on ne se contente pas des autopsies faites à l'œil nu, et si l'on fait intervenir le microscope et les réactifs chimiques. Je n'ai guère souvenance d'avoir fait l'autopsie d'un alcoolique mort violemment, sans avoir reconnu dans le foie, le rein, les membranes cérébrales ou gastriques, des lésions plus ou moins prononcées, quelquefois, à la vérité, bien minimes pour expliquer à elles seules la mort et même l'évolution défectueuse du travail local.

C'est pour ces cas légers ou négatifs que M. Gubler propose l'hypothèse de la sénilité précoce.

Le mot est heureux et l'idée qu'il représente exacte. Il y a donc avantage à commenter l'un et à développer l'autre. Lorsque nous employons ces mots : enfance, adolescence, puberté, virilité, vieillesse, nous entendons bien représenter à leur "aide un état anatomique et fonctionnel de l'organisme spécial à chacune des grandes phases de la vie. Nous savons bien que la fibre, la cellule, l'acinus, le capillaire, ne sont pas identiques morphologiquement chez l'enfant, l'adulte et le vieillard; que leur composition chimique diffère tout autant, et

qu'en conséquence leurs propriétés organiques ne sauraient être égales. Pour ne citer qu'un seul exemple, nous reconnaissons que la nutrition, c'est-à-dire le double mouvement de composition et de décomposition, possède une énergie et une rapidité absolument dissemblables suivant les âges.

Les éléments anatomiques du vieillard vivent à coup sûr, mais lentement,comme le feu sous la cendre. Ils se forment à grand'peine, s'usent avec parcimonie et meurent comme à regret. Vienne, par accident, une déperdition subite, une usure exagérée, la réparation, qui n'est en somme qu'une annexe de la nutrition, ne sera ni assez prompte ni assez énergique; la réaction locale et générale qui l'accompagne normalement se fera attendre ou restera au-dessous de sa tâche, et la cause de destruction, ne trouvant ni barrière ni résistance, pourra envahir et ruiner l'organisme tout entier. De là l'explication très simple de ce travail réparateur imparfait chez le vieillard blessé, de ces gangrènes partielles, de ces inflammations diffuses, de ces suppurations de mauvais aloi, de ces granulations misérables, et enfin de ces absorptions funestes que rien n'entrave et qui produisent bientôt l'adynamie. Si l'on suivait un à un, pas à pas, les nombreux actes dont une plaie devient le siège depuis sa production jusqu'à sa terminaison par la guérison ou la mort, on pourrait expliquer, jusque dans leur moindre détail, toutes les anomalies du travail réparateur et comprendre toutes les conséquences fâcheuses qui en découlent.

Mais l'addition des années vécues n'a pas seule le triste privilège d'altérer les éléments anatomiques et de rendre la nutrition languissante. Diverses maladies générales réalisent plus ou moins vite les mêmes résultats, entre autres l'intoxication par l'alcool. La sénilité alcoolique est d'autant plus admissible que l'anatomie et la physiologie pathologiques démontrent une similitude presque complète entre l'état matériel des organes et la déchéance fonctionnelle chez le vieillard et chez l'ivrogne.

Au scalpel et au microscope, même surcharge graisseuse dans les lieux d'élection du tissu adipeux ou dans l'intimité même des éléments, même induration scléreuse en divers points, aux méninges ; à la charpente fibreuse des glandes, même atrophie des éléments sécréteurs; même tendance à l'athérome artériel.

Au point de vue physiologique, l'alcool, s'il agit comme excitant, amène l'usure prématurée des organes en les provoquant à une action incessante et excessive ; s'il agit au contraire comme agent d'épargne ou en retardant la désassimilation, il rend la nutrition languissante et surtout la réparation imparfaite, puisqu'elle n'a pour facteurs que des

éléments anatomiques ayant déjà trop vécu pour être féconds. Dès lors, au point de vue pathologique, il devient aisé de comprendre et utile d'accepter le rapprochement ingénieux établi par M. Gosselin et que l'observation confirme pleinement1.

Peut-être penserez-vous, messieurs, qu'il était superflu de dépenser tant de paroles pour confirmer simplement l'hypothèse de notre collègue. Un signe de tête, une marque quelconque d'assentiment eussent suffi. En me décidant à faire ce qu'en notre jeune âge nous appelions une amplification, j'ai pensé que nos discours, franchissant les murs de cette enceinte, allaient frapper des oreilles moins habituées que les vôtres à comprendre à demi-mot. Pour celles-là, la prolixité n'est pas inutile, quand il s'agit surtout de doctrines, en somme, assez originales, et trop neuves encore pour être courantes.

M. Béhier n'a pas fait autrement que moi, il n'a pas craint d'être minutieux et de chercher dans les petits faits l'interprétation des grandes choses. J'ai suivi son exemple et demande ma part dans le jugement que vous porterez sur nos tendances communes.

Dans la séance suivante (17 janvier), M. Richet exposa sa manière de voir sur la question pendante.

D'après M. Richet, de tout temps les chirurgiens cliniciens se sont préoccupés de la question de l'alcoolisme chronique, et il se demande si l'on est plus avancé aujourd'hui qu'autrefois. Examinant donc les faits cités par mes élèves Michaux et Péronne, et par moi, M. Richet a trouvé qu'ils n'étaient rien moins que concluants : tantôt les lésions constatées à l'autopsie ne lui paraissent pas dues à l'alcoolisme; tantôt ce ne sont pas elles qui ont causé la mort, mais la gravité des traumatismes; ou bien l'alcoolisme n'est pas prouvé par les commémoratifs ou par les lésions que j'ai données comme caractéristiques de cet état général; ou bien enfin ces lésions manquent, ou l'autopsie n'a pas été faite. Il est donc impossible à M. Richet de voir une relation nettement établie entre la gravité des accidents qui ont occasionné la mort dans les quatre cas rapportés par moi, et l'empoisonnement de l'économie et de ses différents organes par l'alcool.

1. L'affaiblissement de la mémoire, l'insomnie, l'embarras de la parole, le tremblement des extrémités, la paresse des fonctions digestives, sont communs au vieillard et à l'ivrogne. Remarquons d'ailleurs que les deux sénilités doivent souvent s'additionner ; car bien que les accidents de l'alcoolisme puissent se montrer de bonne heure et augmentent incontestablement de fréquence avec l'âge, le plus grand nombre de faits réunis par M. Péronne et moi-même ont été observés chez des hommes entrés dans l'âge mûr.

Néanmoins, M. Richet admet l'influence funeste de l'alcoolisme sur le résultat des opérations chirurgicales en général, mais il se l'explique d'une autre façon. La sénilité précoce de MM. Péronne, Gubler et Gosselin, que M. Richet appelle à son tour dégradation physiologique, aurait pour cause :

1° Une gastrite chronique, produite par l'action directe de l'alcool sur la muqueuse gastrique , surtout à jeun, et produisant l'amaigrissement, l'appauvrissement du sang , l'usure précoce des forces, finalement la misère et la dégradation physiologiques ;

2° Une intoxication du sang résultant de l'absorption de l'alcool et de son passage dans la circulation, déterminant les lésions des organes qu'il traverse, c'est-à-dire la stéatose du foie, du rein, du cœur, et la sclérose des méninges et de l'encéphale.

M. Richet fait remarquer que je n'ai parlé que de la seconde de ces causes, alors que la première suffit à elle seule pour déterminer les accidents consécutifs aux traumatismes chez les alcooliques ; c'est ainsi qu'il explique certains faits rapportés par M. Péronne et moi, et dans lesquels on a constaté des habitudes alcooliques invétérées, et des symptômes d'alcoolisme chronique, et où l'on n'a cependant rien trouvé de caractéristique dans les viscères.

A ce propos M. Richet rapporte une observation intéressante dans laquelle une amputation de la cuisse, ayant été pratiquée pour une vaste brûlure de la jambe, fut suivie de délire, d'un sphacèle des lambeaux et de mort assez rapide. Le sujet était un vieil alcoolique, et cependant on ne trouva aucune lésion du foie, des reins, du cerveau, des méninges, des artères; il y avait un peu de graisse sur le cœur, une assez grande quantité de sérosité dans le crâne, mais surtout le ratatinement de l'estomac et la teinte ardoisée classique de sa muqueuse, avec quelques ulcérations superficielles de l'épithélium.

Actuellement, M. Richet n'a encore pu saisir aucun rapport bien net entre la marche des affections chirurgicales et les dégénérescences viscérales, conséquences de l'alcoolisme chronique.

Le traitement de l'alcoolisme, basé sur ses opinions relatives la gastrite chronique, n'a pas donné à M. Richet de meilleurs résultats qu'à M. Gosselin et à moi.

M. Chauffard, qui prit ensuite la parole (séance du 24 janvier), se renferma dans les limites que j'avais assignées à la discussion : l'alcoolisme dans ses rapports avec le traumatisme.

Tout d'abord il étudie la physiologie du traumatisme, et pose en

YERNEUIL. III. — ly

principe que dans l'accident traumalique la réparation des tissus frappés esl le but de l'activité nutritive des tissus, qu'on peut appeler force plastique. Celle-ci peut être altérée de trois manières principales :

1° Dans sa puissance, comme chez les sujets affaiblis par des lésions locales de longue durée;

2° Dans sa source, par les troubles de la nutrition générale et locale, et par les altérations locales provoquées par le traumatisme ;

3° Dans son fonctionnement régulier, par suite de troubles nerveux primitifs ou secondaires.

Les deux derniers modes d'altération constituent le vrai terrain où se concentrent tous les rapports de l'alcoolisme et du traumatisme.

Au point de vue de la nutrition et des forces plastiques, l'alcool joue un rôle destructeur, et comme preuve, c'est qu'il est un agent direct et puissant de stéalose; non d'une stéatose physiologique, mais de ce processus intime qui substitue aux tissus vivants des éléments inertes et dépourvus de vie, et qui étouffent p'eu à peu dans les organes la vie et la fonction. En cela l'alcool agit comme les autres causes de dégénérescence granulo-graisseuse généralisée : empoisonnement chronique par le phosphore, l'arsenic, le tartre stibié; inanition prolongée, décrépitude sénile ; tous ces agents divers sont antiplastiques, tous sont hostiles aux œuvres de réparation que le traumatisme nécessite, tous sont des occasions de désordre et de ruine, soit dans les affections internes soit dans les affections chirurgicales : s'ils n'agissent pas tous aussi immédiatement, s'ils demandent plus de temps les uns que les autres pour détériorer profondément l'organisme, ils n'en agissent pas moins à coup sûr. Les médecins anglais, Carpenter entre autres, ont fait la même remarque relativement à l'alcool.

« 11 est des buveurs, dit Carpenter, qui, malgré leurs excès habituels, présentent une remarquable apparence de force corporelle. Ces hommes, cependant, ne sont pas dans des conditions de vigueur et de santé véritables, car leur constitution s'altère avant l'âge, si même, comme cela arrive souvent, la mort ne les frappe de bonne heure, à propos de quelque maladie ou de quelque accident de peu d'importance. C'est un fait bien connu de tous ceux qui ont la pratique des hôpitaux de Londres, que les sujets de cet ordre succombent facilement quand ils viennent à être atteints d'une inflammation ou d'un trouble local... Leurs inflammations prennent le caractère asthénique ; loin de se limiter par l'effusion plastique, elles s'étendent au loin dans les tissus; elles ne supportent pas la

saignée... Chez ces sujets, la plus petite égratignure , la meurtrissure la plus légère, est souvent suivie d'un érysipèle mortel. Quand les viscères s'enflamment dans ces conditions, ils s'infiltrent rapidement de pus ou se gangrènent. Aussi les chirurgiens hésitentils à pratiquer sur ces individus quelque opération d'importance, sachant bien qu'elles ont peu de chances de succès1. »

En passant, M. Chauffard combat l'opinion de MM. Gubler et Sée, qui font de l'alcool et de l'arsenic des moyens d'épargne, des agents antidéperditeurs. Cette opinion se fonde sur ce fait qu'ils déterminent souvent une sorte d'embonpoint et la diminution des excrétions d'acide carbonique et d'urée. Mais l'embonpoint de l'alcoolique n'est qu'une apparence illusoire, cachant maigreur et marasme; la diminution des excrétions indique un ralentissement des échanges nutritifs, elle ne traduit pas l'épargne des tissus, mais leur dégénérescence granulo-graisseuse; loin d'économiser les tissus, ces agents les laissent se dépenser peu à peu en tarissant les moyens de réparation.

La stéatose n'est pas la seule altération que l'alcool imprime aux tissus ; en même temps qu'il pervertit leur nutrition, il les irrite par son contact, et l'irritation morbide du tissu conjonctif engendre la sclérose. Ces deux altérations, stéatose et sclérose, se partagent l'anatomie pathologique de l'alcoolisme ; la première importe surtout au point de vue chirurgical, la seconde au point de vue médical. A ces altérations considérées dans le système nerveux, correspondent plusieurs variétés de délire chez les alcooliques. La stimulation répétée de l'alcool engendre une impressionnabilité excessive du système nervenx qui devient paroxystique au moindre ébranlement de la sensibilité organique. Cette forme paroxystique , que M. Chauffard, considère comme le delirium tremens vrai, n'est alliée ni à une stéatose avancée des éléments nerveux, ni à une sclérose prononcée du tissu connectif qui forme le support de la trame de ces éléments. La stéatose avancée se traduit par la dépression, l'affaissement, le collapsus ; la sclérose, par des symptômes méningitiques survenant d'emblée, et se terminant brusquement par un collapsus mortel : il n'y a pas de paroxysmes dans ces deux variétés de délire alcoolique, différant du delirium tremens dans leur cause organique, leur marche, leur pronostic et leur traitement. Enfin vient une troisième forme de délire alcoolique, ou plutôt un mode d'a-

1. Alfred Fournier, Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, art. Alcoolisme. Paris, 1864, t. I, p. 617.

taxie nerveuse se déclarant chez les alcooliques invétérés et survenant soit à la suite d'un traumatisme, soil primitivement, par la seule action de l'alcoolisme. Le fait saillant de ce délire est la prostration qui dure depuis le début jusqu'à la mort. Cette adynamie alcoolique s'observe dans les cas de traumatisme qui s'accompagnent de phlegmon diffus ou de gangrène, chez les individus atteints de stéatose généralisée, affectant en particulier les éléments nerveux.

En clinique, ces variétés sont moins nettement accentuées : elles s'entremêlent et forment des composés où viennent s'associer des éléments pris de divers côtés. M. Chauffard n'admet pas l'opinion émise par M. Gubler, qu'en général le délire alcoolique offre au début le caractère d'une névrose et contracte ensuite le caractère inflammatoire.il n'admet pas davantage les deux formes de delirium tremens que j'avais établies et rapportées, l'une à une action réflexe partant du traumatisme local et aboutissant au système nerveux cérébro-spinal, l'autre à un état septicémique du sang qui agirait comme agent toxique sur le système nerveux et prendrait sa source dans une absorption virulente dont la lésion chirurgicale fournirait les principes. M. Chauffard s'attaque surtout à l'action réflexe, qui, d'après lui, serait devenue en pathologie la plus banale et la plus insignifiante explication que l'on puisse invoquer, et rejette le délire septicémique et le virus traumatique qu'il considère comme des fictions théoriques.

M. Chauffard fait une intéressante digression sur les aptitudes différentes des races relativement à l'alcoolisme, et termine par quelques considérations sur le traitement de cette affection. Le delirium tremens pur aura souvent sa guérison dans des crises naturelles ; dans les cas difficiles, l'opium, le chloral conviendront à sa cure ; s'il existe une dégénération organique avancée, il faut soutenir l'organisme par l'alcool, l'acétate d'ammoniaque, le café peut-être. Mais dans les formes méningitique, subinflammaloire, asthénique, la thérapeutique est radicalement impuissante.

M. Giraldès prit ensuite la parole (7 février) et dit, comme M. Richet, que les observations sur lesquelles je fondais mes opinions relatives à la gravité des lésions traumatiqueô chez les alcooliques n'étaient pas assez concluantes. Mais en revanche l'anatomie pathologique et la physiologie des alcooliques donnent des renseignements précieux parce qu'elles nous apprennent que l'alcool introduit dans l'estomac est rapidement absorbé et gardé par la pulpe cérébrale. C'est là, d'après lui, la raison des désordres nerveux qui

surviennent à la suite du traumatisme, le centre cérébral ne pouvant remplir ses fonctions comme à l'état normal.

Le delirium tremens survenant après un traumatisme est signalé par tous les chirurgiens comme un signe pathognomonique de l'alcoolisme; mais il y a plusieurs formes de délire alcoolique qui diffèrent beaucoup du véritable delirium tremens, d'où la diversité des traitements préconisés contre cet accident redoutable.

M. Giraldès n'admet pas, comme M. Hardy, que la cause principale de cette complication soit l'abstinence produite par l'état morbide de la muqueuse stomacale.

Il émet l'opinion que dans l'étude des lésions traumatiques chez les alcooliques il faut faire entrer en ligne de compte le genre de vie, la profession, le milieu ; il croit que ces lésions ont une gravité plus grande chez les alcooliques qu'à l'état normal, mais pense que de nouveaux documents sont nécessaires pour faire admettre cette doctrine dans les livres classiques.

Dans la séance du 7 février, je crus devoir monter une dernière fois à la tribune pour répondre aux critiques que m'avaient adressées mes collègues et résumer la discussion.

Messieurs, M. Giraldès ayant donné son adhésion aux idées que j'ai eu l'honneur de vous soumettre, je n'ai pas à lui répondre; je relèverai seulement dans son discours un conseil bon à suivre et une remarque judicieuse.

La question de l'alcoolisme chirurgical est mûre; l'anatomie, physiologie pathologique, l'expérimentation en ont fixé les bases; ne manque plus que l'étude clinique appliquée spécialement au sujet. Il faut donc recueillir des observations nombreuses et dresser des statistiques bien faites ; c'est tout à fait mon avis.

Pour expliquer la mauvaise direction du travail réparateur chez les alcooliques blessés, M. Giraldès rappelle avec beaucoup de. raison l'état anatomique du cerveau chez les buveurs, état dû à l'accumulation si bien démontrée de l'alcool dans la pulpe nerveuse. Si l'on songe que l'encéphale ne préside pas seulement aux actes intellectuels, mais qu'il exerce également une influence capitale sur les fonctions de nutrition, on conçoit sans peine comment ces fonctions languissent par le fait seul des altérations cérébrales. Ces altérations presque constantes expliquent encore l'extrême fréquence d'un délire spécial dont notre collègue a exposé les caractères avec beaucoup de netteté et d'exactitude.

Celte question du délire alcoolique est fort importante, mais encore bien loin d'être définitivement tranchée. La plupart des orateurs que vous avez entendus l'ont effleurée ou traitée longuement; mais les opinions émises sont tellement disparates, que de nouvelles recherches semblent tout à fait nécessaires pour fixer la théorie encore trop indécise de ce symptôme. Sans doute, il serait préférable de remettre cette étude à une époque ultérieure, et de déclarer pour le moment la discussion close; cependant vous me permettrez, je l'espère, de répondre brièvement aux reproches qui m'ont été adressés par mon éminent collègue M. Chauffard. Vous savez comment s'est produite entre nous la dissidence.

Je n?avais, dans ma première communication, que fort peu parlé du délire. MM. Hardy et Gubler avaient au contraire cherché, dans l'intérêt du traitement, à élucider les causes de ce symptôme; j'avais alors exposé à mon tour quelques idées sur sa genèse, sans prévoir l'orage qui allait fondre sur ma tête.

M. Chauffard est intervenu. Pendant une longue heure, qui nous a paru courte, il nous a tenus sous le charme d'une parole vive, imagée, ardente, convaincue. Il a repris les idées de M. Béhier sur la stéatose et la sclérose, puis mon exposé sommaire des vices du travail réparateur, puis encore une ancienne opinion de son maître Velpeau, attribuant aux races une influence décisive sur les résultats des affections chirurgicales, et, fouillant au burin toutes ces ébauches, il en a fait une splendide épreuve qu'il nous a offerte, tirée sur papier de Chine. Comme nous, il a tonné contre l'alcoolisme, qu'il range comme nous parmi les grands fléaux des temps modernes. Comme nous encore, il a déclaré l'art impuissant et la thérapeutique désarmée, de sorte qu'en l'entendant j'étais heureux d'avoir trouvé pour ma cause un avocat aussi brillant et aussi persuasif. Cependant en un coin de ce ciel se montrait un nuage qui n'a pas tardé à éclater.

Observant avec attention les alcooliques blessés, j'avais vu le délire présenter chez eux des différences notables quant à l'époque d'invasion et quant à l'appareil symptomatique ; j'en avais conclu que l'apparition du symptôme reconnaissait au moins deux mécanismes distincts, susceptibles d'ailleurs de se succéder et de s'associer : savoir, l'action réflexe et l'empoisonnement du sang par les matières septiques.

J'ignorais, à la vérité, l'antipathie profonde que M. Chauffard professe pour l'un et l'autre de ces grands faits, dont la découverte ou plutôt l'étude approfondie constituera le plus beau titre de gloire de la médecine clinique du dix-neuvième siècle. Je n'aurais jamais ima-

giné qu'on pût dire de l'action réflexe qu'elle est en physiologie la plus banale et la plus insignifiante des explications, et du délire septicémique qu'il est une fiction théorique.

Laisser passer sans protestation vigoureuse d'aussi étranges assertions, me ferait accuser, ou d'avoir adopté et promulgué des hypothèses chimériques, ou de ne pas savoir défendre mes convictions. Or, loin d'être ébranlées par les négations instinctives de M. Chauffard, mes opinions restent les mêmes. Je voudrais posséder, pour assurer leur triomphe, l'éloquence entraînante de mon adversaire; mais à son défaut, je me servirai d'une arme plus solide, la vulgaire logique Puisque vous allez être, messieurs, les juges du conflit, je demande à vous rappeler comment je suis arrivé à la double théorie pathologique que mon honorable contradicteur a si rudement malmenée. Voici l'enchaînement de mes idées : le délire est un symptôme cérébral, il survient souvent à la suite de lésions traumatiques de deux sortes : celles qui portent sur le cerveau lui-même, celles qui atteignent un organe plus ou moins éloigné, la main ou le pied par exemple. Dans le premier cas, l'apparition du délire, conséquence directe de la blessure du cerveau, s'explique naturellement; dans le second, la participation du cerveau à un état morbide né loin de lui ne peut s'interpréter que de deux manières : 1° transmission jusqu'au centre et par l'intermédiaire des nerfs de l'irritation périphérique; 2° excitation de l'encéphale par le sang, altéré consécutivement à la blessure.

Conclusion très banale, mais très importante pour le diagnostic, le pronostic et le traitement : Lorsque le délire éclate à la suite d'une blessure, chercher avec soin si le cerveau est directement lésé, si le sang est adultéré, ou si le système nerveux est simplement surexcité. Et notez bien, messieurs, que cette manière de découvrir l'origine du délire s'applique à tous les symptômes locaux ou distants qui se montrent à la suite des blessures; au lit du malade, tous les jours on procède identiquement pour le vomissement, la diarrhée, la rétention d'urine, les spasmes, etc. J'échappe donc au reproche d'avoir créé un expédient pour le service de ma cause.

Telle est la voie détournée, mais absolument sûre, qui m'a conduit à ce que M. Chauffard appelle improprement ma double hypothèse, car rien n'est moins hypothétique que ma façon de raisonner.

Pour me convaincre d'erreur, mon honorable adversaire aurait dû,

ce me semble, renverser d'abord mes prémisses, les conséquences

seraient tombées d'elles-mêmes. Tout au contraire, il laisse de côté le

théorème qui me sert de base et critique exclusivement les corollaires.

Certes, M. Chauffard n'est point de ceux auxquels la parole sert à

déguiser la pensée ; nul ne discute plus loyalement et ne découvre plus bravement sa poitrine. Cependant je me demande s'il fait plutôt la guerre aux mots qu'aux idées que ces mots représentent.

Le terme d'action réflexe lui est particulièrement désagréable, il s'irrite de le voir employer pour expliquer le tétanos, le délire tremblant, la dilatation des pupilles en cas de vers intestinaux, les accès intermittents qui suivent le cathétérisme, etc. J'accorde qu'un son monotone et trop souvent répété agace l'oreille, et je comprends, jusqu'à un certain point, le dépit de cet Athénien qui bannissait Aristide par cette seule raison qu'il l'entendait trop souvent appeler le Juste; mais l'impressionnabilité excessive de l'ouïe n'empèclie pas le son de se produire, et le vote du Béotien d' Athènes n'a porté aucune atteinte à la gloire du philosophe. Ainsi en sera-t-il pour l'action réflexe.

Existe-t-il, oui ou non, des phénomènes morbides éclatant loin du foyer primitif d'irritation et ne pouvant se produire que par l'intermédiaire du système nerveux? Peut-on comprendre autrement que par la théorie de l'action réflexe comment le masséter se contracte à la suite de l'écrasement d'un doigt, comment le vomissement succède à une piqûre de l'iris, etc? Si les actions réflexes pathologiques sont si souvent invoquées, c'est qu'elles jouent, en pathologie, un rôle immense que toutes les négations du monde ne sauraient effacer ni même amoindrir. M. Chauffard me paraît commettre une grosse erreur en limitant le champ de l'action réflexe à l'accomplissement des fonctions normales. Une action réflexe quelconque, acte naturel chez un homme bien portant, devient à l'occasion symptôme pathologique. Il est même quelques actions réflexes fort communes qui n'entrent point dans le cadre de nos fonctions, puisqu'on peut vivre cinquante ans sans les voir apparaître une fois, et qui par conséquent sont toujours l'expression d'un désordre : tels sont le hoquet et le vomissement, par exemple.

Je ne saurais donc accepter la définition incomplète, inexacte, et de plus assez obscure que donne notre éminent collègue lorsqu'il dit : « L'action réflexe indique seulement un mode d'impression et de transmission sensitives, c'est le mécanisme de la vie de sensibilité à travers le système nerveux. »

Mais je vais plus loin, et je m'élève avec force contre l'anathème final : « Vraiment, s'écrie M. Chauffard, croit-on savoir et apprendre quelque chose aux autres avec ces élastiques formules et ces vides réponses? s>

Vraiment oui, répondrai-je, je suis heureux de savoir qu'une ir-

ritation quelconque, partie d'un point quelconque de la périphérie ou de la profondeur, peut parvenir, ensuivant une route déterminée, jusqu'à un point déterminé des centres nerveux, duquel point part à son tour, pour un agent déterminé du système musculaire, un ordre précis de contraction. Je suis bien aise de savoir qu'on peut provoquer sûrement le vomissement en touchant avec une barbe de plume un espace muqueux de quelques millimètres où viennent se perdre de menus filets du nerf laryngé supérieur.

Je m'applaudis d'arriver au soupçon des helminthes par ce seul fait que la pupille a changé de dimensions, et d'avoir appris que grâce à l'existence de quelque ramifications du pneumogastrique égarées dans le conduit auditif externe, un corps étranger peut provoquer une toux opiniâtre, rebelle à tout traitement, jusqu'au moment où l'extraction est pratiquée.

Lorsqu'à la suite d'un cathétérisme opératoirement irréprochable je vois survenir un accès fébrile, je ne vais pas croire à une prétendue fièvre uréthrale, mais je me rappelle la loi de Bichat, en vertu de laquelle l'irritation d'un conduit excréteur amène dans la glande correspondante une congestion qui peut aller assez loin pour provoquer une réaction fébrile intense.

Possédant toutes ces notions et bien d'autres, puisque j'en pourrais remplir cent pages, je me fais un devoir de les apprendre à mes élèves; aucun d'eux, en m'écoutant, ne m'a accusé de lui fournir des formules élastiques et des réponses vides. Je suis convaincu, tout au contraire, qu'ils retiendront mes préceptes et en tireront parti.

En résumé, voici ce que je maintiens fermement. Si un alcoolique, atteint d'une fracture simple du péroné, est pris dedeliriumtremens pendant les quarante-huit heures qui suivent l'accident, ce délire doit être assimilé aux actions réflexes, car il en présente tous les caractères, c'est-à-dire les trois actes essentiels : 1° excitation périphérique transmise au centre \% excitation de ce centre; 3° réaction excentrique traduite par l'exaltation cérébrale et les mouvements désordonnés.

Si M. Chauffard croit défectueuse l'explication du fait choisi pour exemple, il voudra bien, sans doute, m'en fournir une meilleure.

Il me serait tout aussi facile de prouver l'existence réelle du délire septicémique ; mais ceci m'entraînerait trop loin, car il me faudrait d'abord détruire dans l'esprit de mon honorable contradicteur ce que je n'hésite point à qualifier de préjugé regrettable.

M. Chauffard ne veut point admettre la septicémie traumatique, et il accumule sur elle toutes les malédictions imaginables; qu'il me

permette d'ajourner la défense d'un des progrès les plus solides et les plus utiles de la chirurgie moderne. M. Chauffard désirait depuis longtemps m'attaquer sur ce terrain: qu'il veuille bien attendre la reprise prochaine de la discussion sur la pyohémie, il me retrouvera sur la brèche avec des convictions plus inébranlables encore. J'abandonnerai sans regret le terme de virus traumatique, mais je maintiendrai tout le reste. Voici, pour le moment, ce que je me contenterai de dire :

Lorsqu'un alcoolique atteint de fracture compliquée de la jambe est pris de délire au cinquième ou sixième jour, que le membre est tuméfié, enflammé, que la suppuration est fétide, que la fièvre est intense, la température à 39 1/2 ou 40 degrés, qu'il y a anorexie, soif vive, sécheresse de la langue, en un mot, état adynamique prononcé, je reste convaincu que l'excitation cérébrale est' due à l'altération du sang plutôt qu'à la simple irritation du système nerveux.

Je répéterai à ce propos ce que j'ai dit plus haut, et je prierai M. Chauffard de me prouver qu'au milieu de ce cortège de symptômes dus manifestement à une intoxication générale, le délire, faisant exception, reconnaît une cause particulière.

Mais, me dit-on, en supposant prouvée cette double origine du délire, elle ne touche en rien aux conditions spéciales de l'alcoolisme et pourrait s'appliquer à tous les délires venant compliquer un traumatisme quelconque. La remarque est fort juste, et j'ai mérité l'objection en posant mal la question. J'ai paru traiter le délire alcoolique, alors qu'en réalité je traitais du délire chez les alcooliques, ce qui est fort différent.

Cette explication fournie, et après avoir exprimé le regret d'avoir fait naître un malentendu, je persiste à croire qu'en agissantainsi j'étais dans mon rôle de clinicien quêtant partout les éléments du pronostic. Le délire surgissant chez les alcooliques blessés, je voulais savoir s'il reconnaissait une ou plusieurs causes, s'il naissait toujours dans les mêmes conditions, s'il présentait des apparences en rapport avec son origine, s'il comportait toujours la même gravité et réclamait uniformément les mêmes indications curatives ; c'est pourquoi j'avais concentré à dessein toute mon attention sur la pathogénie.

Si la discussion, comme cela est désirable, reprend un jour sur ce point, il faudra bien se rappeler que tout diathésique est un individu double, soumis d'une part à la pathologie spéciale corrélative à sa diathèse, et d'autre part à la pathologie commune à la généralité des êtres.

L'alcoolique ne fait pas exception. A coup sûr, il délire spécifi-

quement clans des cas où nul autre ne le ferait ; mais il délire également lorsqu'il est soumis aux causes qui excitent le cerveau du premier venu. Cela est tellement vrai, que si le délire chez les ivrognes blessés revêt souvent sa livrée caractéristique, maintes fois il ne diffère en rien de celui qu'on observe dans les fièvres graves, les empoisonnements et même la manie aiguë. Actuellement encore j'ai dans mon service deux blessés admis en plein délire et chez lesquels il a fallu quatre à cinq jours d'observation attentive pour porter le diagnostic réel. Ces deux individus sont maniaques et sobres.

Au reste, je ne suis pas le seul à dire qu'à côté du delirium tremens, il est d'autres modes d'excitation cérébrale chez les ivrognes. Ici, j'ai la satisfaction d'être d'accord avec M. Chauffard qui nous a décrit trois formes de délire alcoolique : une forme paroxystique qui ne diffère pas sensiblement de ma variété réflexe ; une forme asthénique primitive ou adynamique qui ressemble for ta ma variété septicémique, et une troisième intermédiaire à laquelle conviendrait l'épithète de méningétîque ou d'inflammatoire.

Si je voulais rentrer à fond dans la question, j'aurais une belle occasion de prendre ma revanche et de montrer que M. Chauffard, si sévère pour les hypothèses des autres, s'est laissé aller à une conception des plus fantaisistes en faisant correspondre chacune de ses trois formes cliniques à des états anatomiques déterminés des centres nerveux. Il n'est pas moins séduisant qu'ingénieux de rapporter le delirium tremens à une simple imprégnation du cerveau par l'alcool sans lésions profondes, le délire inflammatoire à la sclérose,et le délire adynamique à la stéatose cérébrale ; mais quelques bonnes observations bien détaillées avec autopsie bien complète feraient plus sûrement taire mes doutes.

Je conçois sans peine que mon honorable collègue repousse les formules « qui, s'appliquant à tout et ne spécialisant rien, ne fournissent que des explications illusoires ». Mais, à mon tour, je trouve qu'on sert mal la pathologie et la clinique en voulant tout spécialiser et en créant des types distincts dans les livres ou les discours, mais introuvables au lit des malades ou dans les amphithéâtres.

Bien que limitée à un seul point, ma réponse doit vous sembler longue. Je ne voudrais néanmoins pas quitter cette tribune sans rappeler un élément capital du pronostic du délire des ivrognes; on me semble trop oublier que si ce délire est un symptôme étroitement lié à l'intoxication alcoolique et comporte, en raison de l'organe affecté, une gravité intrinsèque, il n'est, dans un certain nombre de

cas, que satellite de la lésion accidentelle qui a provoqué son explosion.

Or, cette lésion est elle-même légère ou sérieuse, et, dans ce dernier cas, capable d'influencer l'issue finale. Il n'est point indifférent de voir le délire éclater après une entorse ou l'écrasement d'un membre, après un simple excès de régime ou une pneumonie, ou une variole. En conséquence, tout en tenant compte des formes du symptôme et de l'état anatomique des centres nerveux, il est nécessaire, en cas de terminaison funeste, de fixer la quote-part de la lésion locale, cause occasionnelle du désordre cérébral.

Messieurs, usant du droit de légitime défense, et dans le fond et clans la forme, j'ai critiqué quelques paragraphes du discours de M. Chauffard, mais, en retour, j'en loue sans réserve la péroraison chaleureuse ; oui, nous devons instruire et moraliser les générations présentes et futures, et leur inspirer l'horreur d'un vice qui conduit à la misère, à l'abjection, au crime même, et, en tous cas, à la mort prématurée. Oui, l'instituteur, le philosophe et le médecin doivent se croiser pour cette guerre sainte, mais il ne faut pas compter exclusivement sur l'efficacité de leurs efforts.

Un grand nombre d'individus n'ont jamais fréquenté l'école et ne s'y montreront jamais; les uns détruiront, parieur funeste exemple, les enseignements salutaires du moraliste; les autres engendreront longtemps une race débile et maladive, proie prédestinée de la scrofule et des affections convulsives. Si les ivrognes de l'époque persistent dans l'ignorance et conservent l'impunité, nous attendrons plusieurs lustres avant de constater une atténuation sensible du mal.

Faisons prêcher partout la prophylaxie, mais tentons aussi la cure palliative et curative ; si la peur est incapable d'inspirer l'amour de la vertu, elle peut quelquefois refréner les élans du vice. Le sentiment inné de la conservation, la crainte de la honte ou du châtiment ne sont pas à dédaigner quand il s'agit de corriger les hommes. Le médecin doit se liguer avec le législateur, ne fût-ce que pour le stimuler et le guider dans la confection des lois. Nous entrons dans une période où, pour remplir son devoir, chacun doit travailler à la régénération de la patrie en détresse. Une tâche immense incombe à la science, elle n'en refusera pas le poids. L'Académie de médecine, rouage important de l'organisme national, ne peut se contenter d'un labeur tranquille, fruit du loisir et de l'inspiration; elle peut et doit prendre hardiment l'initiative, et parler haut sans qu'on l'interroge.

Pour que cette discussion porte des fruits et franchisse, dans l'in-

térêt commun, les limites de cette enceinte, j'aurai l'honneur de vous soumettre une double proposition :

1° Faire rédiger par une commission prise dans voire sein une série de conclusions sur les effets et les dangers de l'alcoolisme.

Elles devront être assez claires pour être comprises par tous, assez courtes pour être répandues à un nombre immense d'exemplaires dans les ateliers, les prisons, les hôpitaux, les bibliothèques populaires; assez saisissantes dans la forme pour frapper l'imagination et faire comprendre l'étendue du péril.

L'Académie tout entière signerait ce document.

2° Préparer une pétition qui serait adressée au prochain pouvoir législatif et réclamerait en termes énergiques des lois contre l'ivrognerie. Ces lois existent dans la presque totalité du monde civilisé; par une déplorable exception, la France en est dépourvue.

M. Chauffard me répondit qu'il n'avait jamais nié l'action réflexe, ni le progrès accompli par la physiologie moderne, mais que l'action réflexe ne donne que l'explication du mécanisme de ces actes ; elle ne donne pas la raison de la modification propre du système vivant qui engendre l'acte morbide. C'est cette cause qu'il s'agit de pénétrer, et l'action réflexe n'explique rien, parce qu'elle est une expression banale qui s'applique à toutes sortes de causes.

En ce qui concerne l'alcoolisme, c'est dans l'affection, dans la vie altérée, affectée d'une certaine manière, qu'il faut chercher la raison d'être du délire alcoolique, et non dans cette explication banale de l'action réflexe.

Quanta la forme septicémique du délire chez les ivrognes, il n'y a rien là, suivant M. Chauffard, qui soit spécial au délire alcoolique. D'ailleurs, la septicémie, création de l'école allemande, est encore à prouver.

Au reste, M. Chauffard s'associe entièrement aux conclusions que j'ai proposées.

L'orateur présente en terminant quelques vues générales sur l'alcoolisme considéré dans les races, et sur les différences de la force plastique propre à chacun de ces groupes de l'humanité. La question lui paraît digne des méditations des anthropologistes, qui jusqu'ici semblent s'être bornés à étudier l'homme par ses caractères purement extérieurs. Or, sous ces formes extérieures existe un fond vivant qui ne mérite pas moins d'attirer l'attention des observateurs. Cette étude révélerait à coup sûr des rapports surprenants entre les traits extérieurs et le fond plastique des divers types des races humaines.

Il y a là, suivant M. Chauffard, une mine à exploiter plus riche qu'on croit généralement.

Je répondis que je n'admettais pas avec M. Chauffard que la septicémie soit une création de l'école allemande ; elle est née en France, grâce aux travaux de Gaspard, de Sédillot et d'autres; les Allemands ont eu seulement le mérite de la développer d'une manière remarquable.

Il en a été de même de l'anatomie générale et de l'histologie, nées en France avec Bichat, mais dont nous n'avons malheureusement pas su tirer parti. Si les Allemands ramassent les idées que nous laissons tomber dans l'oubli et en font leur profit, c'est nous seuls qu'il faut accuser.

Relativement à la question de l'alcoolisme dans les races, je rappelai qu'en 1867, au Congrès de Paris, je me suis enquis auprès des divers représentants de la chirurgie à l'étranger, de la manière dont les alcooliques des divers pays supportent les lésions traumatiques et les opérations chirurgicales. J'ai appris qu'en Belgique, en particulier, les opérations réussissent très bien chez les blessés alcooliques. Je me suis demandé si l'ivresse de la bière produisait les mêmes altérations organiques que celle du vin. Mais je n'ai pu avoir sur ce point de renseignements satisfaisants. La question de l'alcoolisme dans les races est encore neuve et mérite toute l'attention de la Société d'anthropologie.

M.Broca dit aussi quelques mots à cette occasion. Il pensait que la meilleure loi pour la répression de l'ivrognerie serait celle qui lèverait tous les obstacles à la libre circulation du vin. C'est, d'après lui, la rareté et la cherté du vin qui entraînent un grand nombre d'individus à l'abus des succédanés de cette boisson fortifiante.

Relativement à la question de l'alcoolisme dans les races, M. Broca dit que les vues indiquées par M. Chauffard ont appelé déjà l'attention de la Société d'anthropologie, qui les a inscrites à l'ordre du jour de ses discussions. Cette Société ne se borne pas à considérer l'homme au point de vue de ses caractères extérieurs, elle l'étudié encore dans ses actes et sa constitution intimes. La pathologie humaine tient une place considérable dans ses préoccupations.

Des renseignements que la Société d'anthropologie a recueillis sur l'ivresse chez les différents peuples, il résulte que toutes les races ne supportent pas de la même manière le phénomène initial, immédiat de l'alcoolisme, l'ivresse proprement dite. Les peuplades sauvages

ALCOOLISME ET TRAUMATIQUES. 303

sont plus facilement influencées par l'eau-de-vie que les Européens qui les entourent. Quelle est la cause de cette différence? Est-elle primordiale ou le résultat d'une sélection graduelle? On l'ignore.

Quoi qu'il en soit, on observe que les peuples non habitués aux boissons alcooliques résistent moins à l'ivresse que ceux chez lesquels l'intoxication a dégénéré en habitude. Il en est de même pour les maladies qui font pour la première fois leur apparition dans certains pays. Des populations entières peuvent être anéanties par le fléau. On a observé cela pour la variole, la peste, la syphilis, les diathèses, etc.

M. Broca termine en disant qu'il appuie les propositions contenues dans mes conclusions.

Une commission, composée de MM. Béclard, Bergeron, Chauffard, Gosselin et Yerneuil, fut nommée pour les examiner *.

1. Voici quels furent les résultats de cette discussion. Dans la séance du 25 juillet 1871, M. J. Bergeron, rapporteur de la commission, lut à l'Académie de médecine une série de propositions rédigées sous une forme concise, et de manière à mettre en relief les dangers qu'entraîne pour la santé et pour les affections médicales et chirurgicales l'abus des boissons alcooliques. (Bull. acad. de méd , 1871, p. 520.)

Dans un second rapport lu clans la séance du 5 décembre au nom de la même commission, à propos de trois communications faites par MM. Jeannel, Th. Roussel et Lunier, M. Bergeron insista plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors sur les dangers de l'alcoolisme, et sur la nécessité d'y remédier énergiquement et rapidement. (Id., p. 993.)

L'appel de la Commission de l'alcoolisme, comme on l'avait dénommée, fut entendu. L'Assemblée nationale, dans sa séance du 31 juillet, prit en considération un projet de loi qui lui fut soumis dans le but d'ajouter à la législation existante des dispositions répressives de l'ivresse. Ce projet fut plus tard adopté et affiché dans tous les débits de boissons.

Enfin le 2 mars 1872 fut instituée V Association française contre l'abus des boissons alcooliques, ayant pour organe le journal la Tempérance.

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