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mieux que ce fût moi ; j'aimerais bien mieux qu'ils n'en fussent pas arrivés plus loiaqu aux perquisitions. — Je donnerais un million pour être à même d'accomplir une de ces actions méritoires qui prouvent qu'on a un cœur dans la poitrine, du sang rouge dans les veines , et un bras fort pour ses amis.
— Mais qu'est-ce donc, enântqu'ya-t-il, je vous en supplie? vous voyez bien que je suis à la torture!
— Il y a que je suis , moi , dévoré par le plus écrasant des supplices : l'impuissance en fecede la barbarie, de l'iniquité. Il y a qu'une prison de Bordeaux engloutit depuis deux mois deux pauvres victimes pour qui tout grief d'accusation se réduit à trop de dévouement et de loyauté. Il y a qu'aujourd'hui même, aujourd'hui mon étoile m'a poussé jusqu'à la barre de leur tribunal de sang. Il y a qu'une parole épouvantable a osé salir les lèvres de leurs tigres habités en juges; ilya enfin qu'un arrêt inâtueaétéprocl^méj il y a,que demain avant le jour deux jeunes-
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condamDés se laisseront fiisiUer pour expier le crime de n'avoir pas joué avec leurs principes et leur culte comme des enfants, de n'avoir pas pris une aiguille à la place d'un sabre comme des femmes, de n'avoir pas remué à tout veot comme des girouettes, saute pour tout le monde comme des palliasses, baisé les plus sales talons comme des valets, déserté leur camp ou vendu leurs frères comme des renégats, comme des lâches: voilà le foriaitde ces grands coupa> blés, voilà le texte de leur sentence à mort; voilà pourquoi ces deux admirables garçons auront vécu demain , braves comme des Césars ! nobles comme des martyrs 1
— Et ces jeunes gens?...
— Sont deux Vendéens et des meilleurs.
Et ils ont Emile Duclos pour ami, pour compagnon d'armes ! et ils s'en iraient comme cela ! ils s'en iraient à propos de rien , sans avoir même le temps de recevoir ses adieux! Non , non , il ne sera pas dit qu'on me les ait arrachés par ma faute ; puisque la bonne
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heure est venue, nous ferons juger,au58i nous, quel ennemi et quel ami nous sommes. Ils verront bien si Chodruc-Duclos a dormi sur ses deux oreilles pendant qu'on aiguisait le couteau contre ses frères !
— Mais le moyen, mon ami? le plan à suivre pour une si triste impossibilité?
— Ah! pardieu, le moyen, le moyen! si je le savais, si j'en connaissais l'ombre d'un seul, je ne serais pas là, je ne me tordrais pas la poitrine à frémir, je ne me briserais pas le front à rêver.
— L'état de fermentation où se tiennent les esprits redouble les vigilances. Quand les bourreaux ont leur proie sous la griffe, en ce moment plus que jamais ils la lâchent malaisément.
— Nimporte; soit la force ou la ruse, tant que je reste debout, il me faut le salut de mes amis, il faut les limpidités de l'atmosphère autour des poitrines pures, il tàut les
' calmes splendeurs du iirmament, et non le
tih MÉMOIRES
cri d'une fusillade, au-dessus des fronts géné-
reus.
— Et c'est pour cela, Emile, qu'il feut aussi vous conserver, ne pas risquer à tout propos une existence trop précieuse pour votre pftrti, trop dcmce h ceux-là qui vous aiment.
— Cette fois j'aurai accomfJi mon devoir , je n'aurai fait rien de plus. Allons , mon ange gardien, ton âme toute céleste bénira mes efforts. Si ma destinée est de succomber à la peine, ebbien! chère afFligée, il serait injuste de trop empourprer, de trop mouiller ces beaux yeux-là, parce qu'une pareille mort vaut mieux qu'un étouffement perpétuel dans la sphère étroite et oppressive qui nous entoure.
— ^Le vilain, qui me refusejusqu'àla plainte, j usqu'aux larmes ! comme si ce n'était pas assez d^à de prodiguer ainsi mon plus cher trésor de ce monde , cette vie d'un si grand avenir et dont je marche si orgueilleuse!
•w L'avutir, l'avenir I qui sait ce qu'il àoU
UE CaODRUC-DDCLOS. 155
mapporter? Qui sait s'il eût resplendi pour moi? Qui sait s'il m'eût revêtu de quelques rayons, s'il m'aurait décoré de quelque çloire? Qui sait si l'avenirse fût bien souvenu de mon passé? Qui sait si mes rêves hardis ne se fussent point brisés à de brutales déceptions? Qui sait û je n'eusse point été trahi dans mes vœux les plus légitimes? Qui sait enfin si le nom de Chodruc-Duclos , loin de briller comme une couronne, n'eût pis été appelé dans te monde à se traîaor p&le comme un bâillon?
-«Quelles sittifttres idées 1 queUes imaginations folles'.
— Pas si folles, pas si folles. L'extrarafj^nt est «lui qui se fie à l'espèce humaine} nul ne peut prévoir d'ailleurs ce qui est décrété làhaut : et puis, si je n'ai pas beaucoup aujour-' d'hui ma raison à moi, il Ëiut me pardonna-, vcns-tu; car je ne songe plus qu'à ces pauvres jeunes gens, et je dois Être à eux tout entier, je leurdois jusqu'à mon dernier souffle, main-
136 MÉHOIKES
tenant qu'U s'agit pour eux d'une visite d'ami*
ou d'exécuteurs.
— Ingrat!
— ^Eb 1 non, je ne suis pas un ingrat ; car, si unpërilosaitt'efdeureràtcm tour, je te prouverais parbleu bien si je t'oublie plus que les autres, ou plutôt si je ne m'inquiète pas biea plus encore de toi que de tous les autres ensemble. Ob! non, je ne suis pas un ingrat; ob! Don , car j'ai toujours eu ait- plus profond de l'âme un privilège de mépris et d'exécration pour ce vice, pour ce monstre bideux : un ingrat, c'est pour moi un trattre etun lAcbe à la fois; c'est le crapaud qui se rejette et s'enfonce dans son cloaque , puis qui , de là , vous envoie sa fenge , parce que le dégoût vous a empêché de l'écraser en passant; c'estla vipère qui vous laisse tourner les talons, se cacbe, £t vous bave son venin, parce que vous avez dédaigné de lui travailler la tête avec votre canne. Voilà ce que c'est qu'un ingrat! Un ingrat, c'est ce que je bais, ce que j'abborre et raépriseleptusdans l'univers; un ingrat, ce
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qu'il y ft de plus lourd , de plus hideux daus mes cauchemars, dans mes nuits les plus noires, les plus vs^bondes, les pitts touiv men tées.
— Pardon , oh ! pardon , mon ami.
^^ VOIS donc bien que je ne suis pas un ingrat : je pense à toi, je t'aime; mais l'honneurveut queje montre Clément àoeuxdont le'cœur a battu près du mien , et dont le sabre a touché mon sabre, si je sais respecter la religion du souvenir. Assez causé, ma chérie; vite tonâY>nt pour ce baiser; le temps presse, je pars: adieu encore.
— Mais où donc allez-vous?
^Devant moi, c'est tout ce que je sais. Dieu m'inspirera^dant la route; je m'en vais courir du côté de ces deux pauvres martyrs » et puis le ciel décidera du reste. J'ai le poignet bon et le stylet bien affilé, j'ouvrirai la cage ou elle se fermera sur moi ; je me ferai tuer ou je tuerai, voilà!... Et s'il y a un jugement dernier, eh bien! je me présenterai fier et
IM MËHOIRBS
heureux en face du grand Juge , debout entre mes deux noblcft condamnés d'ici-bas, une main posée dau>leur main, l'autre appuyée sur leur épaule.
— Ob I tu «s k plus magnAnUue des hompies! ob! je t'aime, oui, je t'aime bien, va! mais je te veux ainsi , dans tes allures glorieuses, chevaleresques, dans ton intrépide énergie. Lutte et triomphe, et sauve-les; ta cause est belle, et je dirai cela dans mes prières pour vous tous.
' Elle me sauta au cou ; la safaite contagion de l'enthousiasme avait passé de moi en elle : j'eus peine à me défiilre de cette étreinte si ardente; mais enfin je me levai, puis je me dirigeai vers le séuO. Quand nous fiCtmes arrivés là, elle jmmt sortir d'un mstant de courte rêverie , et s'arrètant tout à coup :
—Écoute, me dit-elle : k pieuse mission que tu t'es donnée offre des périls et des obstacles énormes, ce serait folie de se les dissimuler.
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— Je ne me les disssimule point ; s'il n'y avait pas de périls à ^gner, si la chose devait se faire d'elle-même, la fameuse perspective, ma foi, qui se déroulerait devant mes yeux!
— Ainsi tu avoues sans orgueil et sans aveof^lement qn*!! y a de Ifiurdes difficultés à soulerar, UD glonenz mérite à conquérir?
— ^NoQ pas précisément, maïs une conduite digne et louable à tenir.
— Si je te deD),andais une grâce, me l'accorderais-tu ?
— Non pas une, dix milW.
— n faut m'emmener avec toi.
— Là-bas?
^^ Ui-bas.
— Y songes-tu?
T— ly « S0B{^.
— Mais il y a des portes de fer à briser, des murailles à escalader, des bakmnettes à franchir.
140 «^(HltSS
— Cest pour cda.
— Mais il fiiut du poing comme quatre et du cœur comme vingt!
— Je serai avec toi.
— Merci, mon ange, merci; mais, croismoi, pounle succès même de mon entreprise, il vaut mieux que tu restes.
— CTest cela , méchant égoïste que vous êtes! Non, n'est-ce pas? c'est pour me rendre jalouse et colère, que tu dis ne pas vouloir de moi? N'est-ce pas que tu seras assez bon pour me feire ta petite complice ?
— Tes cajoleries ont bien de la puissance , mais je dois envisager toute la marche et les conséquences de cette afiaire ; et à nous deux, je te l'avoue , je réussirais moins qu'à moi tout seul.
—-Et tu t'imagines que je te laisserai aller
seul?
— J'entends : seul , avec un groupe de braves et sûi-8 camarades.
DE CHÛDKUC-DUCLOS. lU
— A la bonne heure au moins, je sais un peu plus tranquille, quoique je ne le scùs guère.
—Mais tes camarades, les as-tu avertis?
Puis quelle mesure £xécuteres-TOus?
— Je cours de ce pas les prévenir, et nous nous concerterons sur-le-champ.
— Et moi jeresterais là, ni plus ni moins qu'un meuble inutile, je resterais à me ronger de transes et d'inquiétudes?
— Tu resteras pour nous apprêter avec ton sourire notre plus doux triomphe, pour me donner dans un de tes baisers ma plus dé» lideuse récompense.
— Attends, attends , j'y songe : il fendrait trouver un expédient, inventer un stratagème qui vous menât droit et sans résistance jusqu'aux prisonniers.
— Je ne demande pas mieux : mais je suis fort d'avis que le chemin sera plus rocailleux qitecela.
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— Pmit4lt>e... Cn travesdsMineiit, je suppose?
— Cette idée pourrait bien n'être pas si
— Voyons , quel costume a le droit de pénétrer derrière ost noiiti» H fatalM imimilles?
— Un habit de garde national , par exemple.
— O ! quel bonheur ! moi «jui en ai les coffres de mon théâtre remplis.
— Â merveille , à merveille, voilà qui se trouve admirablement. Alors , ma toute chère, sais-tu comment nous devons agir? Toi t'occuper de notre équipement, et moi m'en aller au ^op donner le signal de l'^tpédition ?
— Combien seres-vous d'agresseurs ?
— Cinq, j'espère.
— Cest entoidn; je cours an théâtre, et dans une demi-heure nous serons tous assemblés ici.
DE CH<»IIO(MXICLOS. 4*9
—-Au rerotr donc, notre Es|Hit nlot, notre divine inspiratrice.
— Au revoir, mon bon géme.
Je m'enÂiia à tontea jainfat» « nsta mbi dessus dessous hôtels et cafés , parviens à réunir— chose assez difficile — quatre lutins, solides au poste; leur confie mon dessejq, leur communique le plan résolu , et pour réponse je manque d'être étouffé : heureusement aussi je B*avais pas tout à ftilt des mains de oriatal , sans cela J'aurais couru grand risque de tes
voir bnstr poH»leur»étatu(.
Nous nous rendîmes chez madame Latapie : elle nous attendait- Elle nous donne à cba«un notre uniforme ; puis, afin de nous laisser babiller, elle se retire dans une chambre voisine, nous reanamandant avee instance de l'appeler dis que nous serions prêts, pour qu'elle eQt bl satisfaction du moins de nous juger dans notre BOUveau rôle et nous venir passer ea revue : que news lui devions bien cela en sa double qualité de fournissMise militaire et de direo-
IbA MÉUOIKES
trioe de théâtre. On le lui promit, etnous procédâmes lestement à notre toilette.
— ^A propos, dit l'un de nous, mais : — étourdis que nous sommes ! — nous n'avons pas réfléchi à la pmnière difBcnilté de toutes.
— Laquelle?
— Laquelle?
— Eh ! comment voulez-vous que nous puisùons être introduits? nous n'avons pas même le mot d'ordre.
Ce funeste jet de lumière fut un coup de foudre pour nous tous.
Après avoir longuement étudié la tpiesdon sans y trouver d'issue : -
— Bah ! bah 1 m'écriai-je , si nous ne l'avons pas, il faudra bien nous en passer. Si nous ne trouvons pas de meilleures raisons à donner, que voulez-vous?... nous n'en donnerons pas du tout. Faute d'une autre langue, nous ferons siffler nos cartouches. Nous aurons tout prêt
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notre dictionnaire en main , il ne s'agir^ plus qva de la manière de s'en servir. Est-ce convenu .ainsb?
— Oui.
— Oui.
— Oui.
: — Me jurez-TOus, amis, de me seconder jusqu'à complète extinction, de me suivre jusqu'en enfer, ou plutôt jusqu'au del — car nous ne l'aurons pas volé, j'espèret — me promettez-vous de ne pas donner de retâche aux petits dogues de nos fusils que nous n'ayons paralysé , soit avec ces gentils aboiements, soit avec notre ton si caressant, la mftcboire des cerbères?
— Nous le jurons.
— ^Alerte donc et en route. Nous commencerons par fureter partout où pourrait s'être ni> cbé cet aimable mot d'ordre ; si nous le trouvons , tant mieux pour nous ; si nous ne le