CHAPITRE PREMIER
Je publierais bien mes Hémoires ; mais si je les publie, il m'anÏTera qaelq^ues écus, et je serai forcé de renoncer à ma vie de Jui^ Errant. Et puis, qu'est-ce que je dirai i ces hommes qui me regardent comme des hébétés parce que je me promène sans cesse, parce que j'ai une lon^e barbe et des vêtements dé^enillés?
On se trompe : l'habit ^t le moine; car si j'avais mon pantalon collant de muscadin,
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mon elheuf rayonnant, mon cbapeau lustré, mes bottes vernies , je n'existerais pas. Si j'étais logé rae deRivdli ou de Ricbelîen, hôtel Menrlce dti d4 pfitites, je i^rati aek dettes Ici dii là; on me saluerait avec égards. Mais je perche rue Pierre'Lescot , dans un taudis, au cinquième étage, chez un brave homme, chez une espiègle et gebtiUë fil^itte ; je paye un franc par jour, et c'est deux fois trop cherj j'ai mon bout de chandelle coîipë en cinq, je glisse le long d'une rampe grasse, je ne parle à personne, je ne réponds jamais que par gestes, et on se demande le soir : « As-tu vu Chodruc- Duclos? » ,0n fort peur aux en£ints afec l'homme à la longue haHie , on leur (}it de die fitir.;. Donc j'existe.
tnogèné avait ma Vanité: il en avait niéme davantage, piiisqu il se coiite'ntaît de remplir un iônnèau; înoi, fâspiie a lé vider.
ytàià que deviendront ces morceaux àè papiers trouvés poiir là plupart dans la rue, et
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sur lesquels je vaiâ rappeler ma vie H tnes
On a laH une complainte pour lë Juif-Errant; on m'en doit une, ou le siècle est â Tm- ^ratltiiclé. .Jàuslon eï Bastide ont eu la leur, je veux la mienne : voici des matériaux.
J'écrirai quand je pourrai, parce que je ne suis pas toujours sûr d'avoir de l'encre, du papier, du crayon ou de la sanguine. Quant au tçmps, il ne me fera jamais défont; etqiloiqu'il marche vite , je crois que je chemine encore plus vite que lui.
Bien des hommes m'ont donné, ceuJt-ci afin de pouvoir dire : " J'ai donné k Ghodrob-Duckwj « cettz^là pour s'aslurer si mèf nitatts étàtât propres en effbt j ^t^fli^ tems peree qu'ils aVnmt dix on vinjft sous de trofi éuK une poche.
Qù^qùej petits enfants ni'ont doiiiiê pàfcè qu'ils avaient pem de moi. L'enfant est ^tai
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épouvanté jiar le silence que [lar la parole ,
et je suis plus muet qu'im cbailreux.
GroDdez un enfant , il boude , il Êiit la moue; regardez-le avec sévérité sans rien lui dire, il pleure, il tremble , il va se cacher.
Voilà mon premier morceau de papier rempli : cherchons-en un autre.
Le second a servi de cornet de tabac à un priseurquiestsortidelaCivettejje le ramasse sous une chaise du Caflé de la Régence; j*y poursuis ma phrase commencée.
Je suis de ceux qui peuvent tout dire parce qu'ils ont osé tout feire. Je me flatte : j'ai reculé devant les méchantes actions, et moi seul peut-être j'ai eu à me plaindre de moi.
On dit que j'ai été beau : quelques folles me l'ont prouvé , Dieu les bénisse ! Je me souviens d'elles avec amour, avec reconnaissance.
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Tavais envie de léfjuer à une d'elles ce recueil, qui aura aussi son intérêt, car le drame Y côtoie souvent la ferce; mais elle n oserait peut-être pas y toucher de ses jolis doigts parfnmés. J'ai changé d'avis.
Debucq est mon ancien camarade; il aura mes papiers, mais qu'en fera-t-ïl? A peine sait-il lire; et puis il n'a pas denom, iln'existe que pour moi seul et le marchand de vins.
Mais de là , où iront mes papiers?
Si je les envoyais à Peyronnet!... Ledrâle me dirait von , et viendrait danser sur ma tombe, en supposant que j'aie une tombe....
Vanités!
N'y aura-t-il pas un grand enseignement dans mes récits? Qui sait? Il y a tant de manières d'envisager les cboses!
Diogène, Socratc, Platon, Alcibiade, Napoléon furent sages et fous tour à tour. Moi, j'ai été sage toute ma vie .. J^e pensez-vous?
: 'GiK^'^le
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-T Pui.
— lîîon.
— Peut-être.
— Toiis voyez bien que nous ne' sq|iimes jamais ^'accord.
Deuxième feuille de papier achevée. Je me
repose, et pour cela je me mets en course
Logique de Duclos.
Le temps est rude, mes bancs di^ j^rdit)
du Palais-Royal glacés : asseyons-nous. Mon poèle, ce sont les galeries ; mon char^q, ma rotation perpétuelle; mes touches.... |ç» passants qui s'arrêtent pour i^e regarder.
Je ne mangerai pas aujourd'hui. J'ai d^ns nia poc^e une pomme qui sera toi|te mf^ nourriture.
^e ifte boirai pas «Je vin non p}u( , e( j'^iijièfera^dii papier ppurpoipffieno^rsérieMienwqf
f-fs yoipi.
J'ai deux crayons, g^^ j^ m^ntte^rai le plus possible ; et quand mon l<^^r me fera la gracwtu^ d'une ^cfito|re, je poutfuJTnd.
Cela est bien-, mais Montaigne, je crois, ou Voltaire , ou Montesquieu , ou Locke, ou Pascal, ou Condillac, ou Descartes, ou je ne sais plus qui, a dit ou ont dit que, s'il savait ou savaient, ne pas être lu ou lus, il n'écrirait ou ib n'écriraient pas une ligne. Je suis connue eux , aux babits et aux logements près : je veux aussi qu'on me Use.
Une main généreuse s'est souvent étendue fermée vers la mienne et s'est retirée ouverte. Depuis un service marquant que j'ai reçu de cette personne, je me suis bien promis de ne jamais passer à ses côcés sans lui ôter mon cba-
ta MÉHOIRES
.peau et lui laisser le haut dii pavé. Aujourd'hui je veux faire mieux encore ea lui adressant ces feuilles de papit^, qui acquerront quelque mérite, du moins parVaSçcUon cor* diale qui les aura ofïerlBS. L'ami Dçbilcq servira mes volontés en remettant à qui de droit ce triste ou riche cadoiu.
Si j'ai de la mémoire pour les Ingratitudes, j'en ai davantage pour les bienbits.
DR CHOt)RUC-DtIGLOS.