‹ Mémoires de Chodruc-Duclos;Chapitre 21 sur 84 · PRÊTRE ET MARTYR · texte numérisé non relu

PRÊTRE ET MARTYR

J'étais arrivé au lieu de nos récréations, lorsque le guicbetier prit congé de moi. Il me sembla doux de prendre l'air après ces troubles intérieurs ; mais je ne m'en tins pas motus à l'écart de mes compagnons , et je me promenai seul comme un loup, tordant par tous les sens et l'oppression qui me bouleversait, et les efforts que je prétendais hasarder pour alléger, s'il était possible, la destinée de mon vénérable inconnu. Dès que je sentis mes poumons un peu moins contractés sous la brise, je rentrai ; puis saisissant une plume :

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'• Par les' années vous êtes mon père, vous êtes mon frère par llnfbrtune. A cause de cela je sais que je vous aime, je ne sais pas pourquoi je vous admire. Je vous ai vu priant le ciel, sans doute pour la liberté : voilà que je prie le cid avec vous, voilà que j'implore votre liberté. J'éprouve tous ces sentiments, je ne les explique pas. Il doit y avoir en vous la trempe d'un homme foct, puisque je m'incline ; et celle d'un être malheureux, puisque je vous offre le cœur et le bras d'un ami. Acceptez cet ami, si vous l'en jugez digne , et dites-lui qui vous êtes ; il est digne de votre confiance comme de votre amitié : s'il va au-devant de lune et de l'autre, c'est qu'il y cherche un béncBce pour son âme, un bénéfice, peut-être, pour votre existence... 11 y a en tout ceci de la volonté providentielle; qui saurait prévoir le but mystérieux de ses arrêts infinis? Honneur et salut, mon père. Cbnsolation, mon fi-ère. »

Je me rendis au couloir où je m'étais rencontré avec le porte-clefe ; un instant après HOtts nous retrouvions encore :

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— Ah ! c'est TOUS, monsienr?

— Tu v(ns que je ne laisse pas languir les louables dispositions de braves gens comme toi.

— Eh bien! que désirez-vous? Qu'avezvous résolu ? Que &ut-il &ire ?

— • Q &ut me procurer les facilités de communiquer avec ton prisonnier.

— Cest impossible : vous savez s'il est tenu de près.

— Non pas en nous faisant trouver ensemble: je ne veux point te compromettre, ce serait mal récompenser ta bonne grâce ; je oe demande qu'un expédient pour m'eutretenir avec lui par correspondance. Cet expédient est peu de chose, et serait d'une grande efficacité , peut-être, pour calmer les tourments de ton protégé.

— Vous le connaissez î

— Je ne l'ai jamais (»Dnu ; mais je comprends les nobles soufFrances, et je devine que la sienne est noble, je la pleure de toute mon âme.

— Oh ! vous êtes bon, ûionsieur, et j'aurai

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double plaisir à faire quelque diose pour lui, puisque ce sera vous rendre ua service commun.

— Tu veux donc bien consentir à te cbarger de cette première missive ?

— Comme si je lui portais son ordre d'élargissement.

— Et ce soir je reviendrai te demander une réponse ?

— Vous l'aurez.

— Ta main ?

— Dans la vôtre?

— Dans la mienne.

— Ob ! monsieur !

— Entre tous les hommes de cœur et d'honneur, il y a égalité devant le ciel.

— Alors, monsieur, je n'ose plus refuser, je me courbe et suis iier de mon privilège.

— Ton autre main ?

— Encore?

— Et va dire à notre affectionné que ce second témoignage d'attachement est pour lui : qu'à son tour il ne le dédaigne pas.

— J'y cours, monsieur, et jamais mission

dans le monde n'aura été remplie , je touk le jure, avec une si pieuse fidélité.

Je m'en allai attendre le résultat ; et quand huit heures sonnèrent, j'étais au rendez-vous. J'avais eu raison d'espérer, car il me fiit remi* tout un paquet. Je me hâtai de regagpaer ma chambre, et, les cachets enlevés, je lus cequt suit:

« Vous êtes mon fils en Dieu; vous êtes mon frère en Jésus-Christ, le prince des martyrs. La main que vous m'avez tendue, je là saisis avec transport , je la serre avec ellîision. Merci d'être venu à moi , merci d'âtre venu aujourd'hui : trente^is heures de j^ns, il était trop tard. En sortant de mon cadiot, j'emporterai du moins le parAun si suav«, mais st éphémère, hélas '. d'une âme généreuse. Nous ne devons jJus nous retrouver désormais sur la terre ; mais nous noua reverrons un jour là où les persécuteurs ne peuvent point arriver. Alors Dieu nous remettra, J'espère, en présence l'un de l'autre, et il m'aura été donné de vous rendre au centuple, par mes prières ià-haut , l'heure d'intimes

DE CBOWU&WJCXOS. US

béBtiludflC que vous avez épanchée dana met dernièFes unertumes d'ictjias. Ne pas sati»feire au désir iNeaveillant que vous exprimez de me eosnaltre davantage, serait une ingratitude que je ne veux point Me reprocher. Vous trouverez joint à ces lignas oa 6c9^ meDtdemon pauvre Calvaire: puissê<l-4t V0&&' Ùispirér la sainte et Ibrte patience ! puitA-fil vous feire verser un peu de la teodrd^syiiipatbie que vous aviez daigné m'o£Erjr, sur les tôibs «i diièr», si pures, «i ëpk^-ées, qui dans deux jours se prost^oeront au pied de num stlpplke! Adieu, jeune honune! adieu! le' vieillard vous salue, le mourant vous bénit! ^u« nons reverrcms au ciel l >•

Je défrayai, tremblant d'émotion, les courtas pages qui accompagnaient son épHie :

« MoB nom «st Sorde : je «uis prêtre émigré, j'ai une fesunèt trois entants^ et pour pays LussiiC , petite ville du Poitou.

t> LiOPsque les poursuites contre le dergé comaaenc^at à devenir plus activi^ et plus rigoureuses , il me fallut songer non pas tant àiBB caii»ervati«ii,que je reia^tafs au< mains

iS6 HÉHOIRES

da Seigneur, mais à l'existence de ma femiUe que ma mort aurait tuée. Dans un- adieu plein de larmes, je pris congé de ma femme et de mes enfiiDts;et, mon'bâtondevoyageà la main, caché le jour, marchant la nuit , je me dirigeai vers l'Espagne.

f> J'étais dans un des plus beaux pays du monde, à l'abri des pénis, vénéré de mes nouveaux concitoyens. Mais comme tout cela était loin encore de ma douce et chère patrie! Les brises les plus délicieuses me semblaient un poison; les plus caressantes paroles, un foudroyant anathème ; le parfum des plus suaves consolations, un parfum sépulcral qui me venait de France. Chaque mantille qui passait légère et graaieuse me rappelait la compagne aimée qui pleurait là-bas; chaque enfant qui glissait devant moi mouillait mes yeux à cause de ces pauvres enfants laissés derrière moi... Et puis cette pensée déchirante : n Où sont-ils maintenant ? existent-ils toujours? les retrouverai-je en ce monde? " oh ! c'était un supplice de tous les jours , de toutes les heures, de tous les instants; c'était

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un cceur se brisant sous des angoisses infinies; c'étaient d'intolérables tortures; je n'y pouvais plus tenir. L'horizon natal m'appelait de toutes ses grandes voix ; je voulus en finir avec tantd'éci-asantes oppressions... je voulus revoir mon berceau , le berceau de mes en- &nts cbéris ; le temple saint où leur mère m'avait juré un serment qu'elle me garda entourée de si pieuses affections. Je quittai Malaga, l'Andalousie, l'Espagne... et je courus vers la France.

" Dès que je touchai le sol de la patrie , je laissai tomber mes deux genoux à terre, et, la poitrine et les yeux inondés d'émotion, je couvris de baisers cette terre d'élite ; puis je tendis les bras vers Dieu , lui rendant mes actions de grâces, et lui demandant à grands cris de ne pas me laisser mourir sans avoir retrouvé ma femme et mes enfents.

» Je continuai ma marche avec non moins de vigilance qu'à mon premier voyage; enfin j'arrivai un soir fort tard chez un ami dévoué de ma petite ville deLussac. Ma femme lie l'habitait plus, elle avait été contrainte de se

IM HÉMOIRfiS

livrer i qudque branche de commerce pour

faire vivre ses eafiuits; elle ^it partie pour

Btmleaux.

• Sans autre indication j^us précise, je me remis en route pour me réunir à eux , et de> puis quinze jours déjà je me Livrais aux plus actives recherches dans toutes les places, les promenades, les rues les plus fréquentées; mes efibrta étaient inutiles. Je m'étais procuré, afin d*étre moins fecilement reconnu, le oostume d'un garçon de bains.

M Je me prommais et eherchaii toujours , lorsqu'un de mes anciens camarades passa auprès de moi. Je l'abordai , lui confiant ma position, mes anxiétés; il eut l'air d'y compatir, ajouta même qull savait la demeure de Bia femme , de mes enfenU, s'offrît à me guidnr vers eux.

" Cet ancien camarade, cet ami , ce compagnon de mesplus jeunes années, cet homme qui veofiH encore de me serrer ta main , de me retremper dans tes plus doux souvenirs de notre vieille affection, cet homme avaitété perdu par les passions politiques ; eet homme

.■inGoo>^le

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était un misérable, un infôme, un traître qui, n'écoutant plus que la voix du fanatisme, ou, ce qui serait plus lâche encore, se laiscaDt em- {Mrter par le vil appât d'nn salaire, me cooduisit, non jpas, hélast aux bras de Oiesaifiints^ mais à l'hôtel du fiiroucba prooootul!

» HoD procès a été rapidement instruit; j'ai été jugé, «ondamné...

■ Après-demain, mc«^éUr, von» aurez dans le» cieux un ami qui priera pour votn, et sur la terre une parole de soul«(f«BMnt à donner à ma pauvre veuve, si vous la rencontre! jamaîsi un baiser paterael à r^mrter sur le frmlt de trois pauvres orphelins. "

J'achevais à peine cette lecture et j'aUtris me livrer aux gitoves et généreuses méditations qu'elle me suggérait, lorsqu'un petit ooup fut frapjpé à ma porte. Je pestai contre l'importun , lui criâî d'entrer d'uite voix asaez revèebef mais je n'eus pas plutôt entrevu la divine silhouette qui m &ufilait v^v moi, qde je changeai ma mine maussade pour m'^nouir de bonheur...

C'était Pauline de Besny qui| eUe> me sau-

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tait au cou en m'inondant de seâ larniés.

— Voyons, voyons, qu'est-ce que cela signifie, ma petite PauUue? Pleurer! pleurer comme une enfant, comme une femme vulgaire ! Voilà qui Ëiit grand honneur à ton courage !.. Ab ! je ne te reconnais plus, ma chérie 1 Ne dirait-on pas vraiment que je suis accusé d'une monstruosité; que je monte ce soir même à l'échafaud? Il ne s'agit pas de feire la pleureuse, il faut agir, il fiiut sauver un malheureux!

— Oh ! oui , je veux te sauver ; oh ! oui , je ne veux pas que tu restes un jour de plus dans ces murailles maudites. Dis , ordonne, que £iut>-il&ire?

— Il est bien question de moi '. Chercher à m'évader lorsqu'on ne peut tarder de m'apporter mon brevet de délivrance ! Je serais fou ; et puis il y a quelqu'un ici qui vaut autant que moi , qui est dans un plus grand embarras que moi; j'ai résolu de faire tout pour l'en sortir.

— Prends garde au moins de ne pas te compromettre.

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— Que m'importe! D'ailleurs, j'espère bien, ils ne me tueront pas pour les avoir empêchés de tuer un honnête homme. Vois-tu , ma petite Pauline, il y a là un père de femille qui n'a rien &it, sinon de ne pas penser comme tous ces gredins qui l'ont condamné à mort; un pauvre diable qui doit être fusillé aprèsdemain; et tu conçois que de si détestables cruautés ne doivent point se passer à ma barbe.

— Je t'aiderai, mon ami , je t'aiderai; puis je prierai Dieu pour toi, car tu dois te rappeler, tu as eu à soufFrir il y a bien peu de temps encore pour un pareil acle de générosité.

— Je ne m'en souviens plus. Ce dont tu auras à te souvenir, toi, seulement, c'est de venir ici dès demain et de m'apporter mon poignard et des cordes.

— Mais cela est bien difficile, parquet moyen te les apporter?

— Est<:e que je le sais, moi?

— Mon Dieu! comment m'y prendre?

— ■ Tu demandes la meilleure manière?

— Ebloui.

— CVsf de t'arrànger... comme tn voudras.

— Allons, je tâcherai.

— Tu feras mieux encore, tu réussiras, il lé &mt.

Notre conversution fut intarompue par mes co- empoignés qui venaient m'arertir qu'ils avaient organisé pour le lendemain, à deux heures de laprës-tnidi, un déjeuner auquel assisteraient les parents et les amis du dehDi's,et auquel on se priverait de porter nn toast k la santé du général Lannes.

"- Ma tout aimée, dis>je à I^uUne, voici des luiDiis devant lesquels je ne veux jms que tu paraisses long-temps avec les y«ax rouges, ta gentillesse ^rperdraltquelque chose, et aussi ma propre réputation de fermeté. Va régler les plans de ta bonne action. SI tu es adroite, tu as demain une occasion dâiciense, saisis le moment où entreronttons nos invités. A l'heure dite , eouvsrts et convives étaient à leur place. Nobs avions cru distinguer h diverses reprises d^ un «umnlte lointain : nous nous en étions peu occupés d'abord , mais le bruit s'était gradoeflonenc

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étendu de notre c6té, mes amis se figurèrent qu'on venait peut-être dans l'intention de troubler notre joyeux festin et de nous arracher nos conviés ; on se prépara aussitôt à faire bonne contenance.. Une autre inquiétude s'était emparée de moi : je craignais qu'on n'eût surpris , découvert la ruse de Pauline , et que ces clameurs ne fussent des grognements de cerbères , sorte de gens qui, on le sait, ne sont pas toujours d'excellente compagnie.

Quoi qu'il en fVlt, nous nous levions pour aller voir ou pour nous informer, lorsqu'on heurta au seuil du banquet.

Chacun de nous s'arme d'une assiette, d'un plat, d'une carafe, d'une bouteille, pour répondre à la force par la force.

Une soupière à la main, je vais ouvrir moimême, afin de me tailler sur les arrivants la part du lion...

Pauline entre effarée.

— Je regarde dans les couloirs pour m'assurer qu'elle n'est pas suivie, je ne vois personne, et, retournant à elle :

— Qu'as-tu ? qu'as-tu ? fis-je d'an ton de fureur. Que tVt-on feit ? Parle.

— Je ne puis parla- devant ce monde, reprit-elle d'une Toix basse et tremblante.

' — Alors viens. — Pardon, messieurs, dans dix minutes je suis à vous.

Je l'entratue dans une cbambre voisin?, et quand elle (îit assise :

— Écoute: j'ai la tfite perdue. Tout Àl'heure je pénétrais au ge/ïle avec les instruments d« délivrance que tu m'avais detsandéf... Le giirdioi m'envisage des pieds à k tête, et comme d'un air de défiance qui m'a iait courir le froid 4ans les velues. Je nje troublç, je pâlis, je chancelle, je me soutiens au mur... — QuW tu, citoyenne? — Bien, riçi^... j'ai beaucoup marché pour n'être pas en retard; je suis lasse, voilà tout... — Et je rassemble tout ce qui me reste encore de vigueur, franchis le plus vite possible la distance qui me séparait de vous... et je suis sauvée... Je suis heureuse, puisque j'ej rempli tes dëùrs.

-«- Tu es sùxe de n'evoi^ pas même excité les soupçons?

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