‹ Mémoires de Chodruc-Duclos;Chapitre 23 sur 84 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

. ME VOICI CORSdUBS.

J'avais trop labouré cette terre si riche en moissons de toute espèce, fruits, légumes et vices, pour que je ne fusse pas tentff d'étudier un peu les grandes beautés des flots.

Il y a bien là-bas des roches qui vous arrêtent dans votre course, des fleuves qui vous opposent leurs barrières, des montagnes qui se dressent devant vous avec leurs flancs noirs et leurs cimes neigeuses, des gendarmes et des mouchards qui vous appréhendent au collet et s'opposent à ce que vous jouissiez des rayons

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du soleil ; mais qu*est<% que tout cela en com-

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et guidant jusqu'au port et au milieu des ré-

àh sa coquille.de noix aventureuse..

Il &llait donc un. {leu de mer à mon ardente curiosité ; je -dii plus , U m'en fallait beaua>up pour me mettre à Fabri des poursuites incessantes dont j'étais l'objet ; car, je l'avoue , j'aimais bien mieux les typbons et les trombes- au sein du vaste océan que la tran-, ' quiUe monotonie et les lentes betirqi d'uncacbot. . ' »

En partant de Bordeaux , ma ville de dé- ■lastres, je me dirigeai vers la Teste, à travers 1^ laudes sauvages qui cerclent la plus belle oilé de Fxance. Après les landes viennent les ' sables amoncelés ; après ces sablei amoncelés, l'Atlantique.

Je me logeai chez un brave homme appelé, je crois, Bertoi^ ou Breton, ou .Delacroix*, ou ' Champagne, peu importe, le nom,ne &it rieu àl'aflaint. Je lui dis qui j'étais; <jl me salua comme il aurait salué son ro^i 0(i plutôt comme il auniit salué son empereur; puis , m'o%ant cordialement sa table , il me dit d'en usera loisir... J'acceptai.

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* Après souper, car jetais arrivé chez lui à la ntiit close,* je Ini donandai avec UDe sorte 4'îndifîëreDce, — jecraigtiMs qu'il ne me soupçonnât fugitif — s'il y aurait moyen,!* lendemain, de&ire une promenadesurmer.—PBrblea ! me répondit l'amjïhitryon , je tous la ferai £av« aussi longue que vous voudrez. J'ai là-bas hissé sus la plaga ma fringante chalôupa, «t je codipte bien avec elle aller jasqn'à BochcforC sans craindre les vents du lai^e. Mon fils seul m'accompa^e, un brave garçOB de, neuf ans et demi , qui vous tient déjà un gouvernail comme vous tenez une épée ; marmot sans peur au milieu des ra^es, et qui vous embouqne le poulet comme s'il avait déjà fait le touf du monde. Donc, si vous voulez être des nôtres, eela fera trois.

— Que me prendrcz-vous pour cela î

— Votremaia,sivousvoulezmeladoaner.

— Oui, mais à une condition. - -

— Laquelle?

— Cest que je vous la présenterai fermée, que je la retirerai ouvert*.

— Alors , rien de conclu , je ne veux pas

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d'aluni : votre amitié me suffit, monsieur Duclos, et je tiens à vous 'prouver^ h vous royaliste enragé , qu'il y a du bon aussi chex beaucoup de républicains.

— Mais la r^ublique est morte.

— Du tout , elle sommeille , un coàp de canon la réveillera.

— Va poar la traversée gratis j puisque, d'accord cette fois avec moi , vous répudrèzle présait et comptez sur l'avenir.

Le lendemain, avant le jonr,nous lançâmek la chaloupe àflot;-dle prit aisémçut le large, protégée par le jusant Le petit bonhomme était à la barre , le père à l'écoute , et moi je voyais- fuir la terre avec amour.

Favorisé d'abord pbr la brise, nous fiUrais nos sept nœuds avec aisance, et le lendemain nous espérions entra- à Bocfaefort. llbàs, le vent calmé , la toile coiflia le mftt , et nous armâmes nos avirons pour faire un peu de chemin.

Toici déjà un des nombmix agréait» des voyages sur mer. Queues lieues vous séparait à peine d'une reUdie , une brise légère

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TOUS y eût poussé en peu d'instants, ettgrftce BU caprice de l'atmospfatee, vous êUs cxiotraint d'attendre des Joues, des mois, qu'il ptaiss au àà de TOUS faire bonne route.

Ce bonheur nous manqua, la ra&le de tmre soufHa bioitût avec une ^^raude vic^enœ, et le petit bonhomme, intelligent comme xm vieux gabier, intrépide comme un pêcheur de baleme, dit en souriant à son père :

— Je crois bien que nous ferons sagement de métu^er nos vivres, car la bourrasque va taper dur;il vente d^à à décomer des bœufs ; et si cela continue, nousirons pécher la morue sur le Banc de Terre-Neuve.

Le petit avait raison ( et la t^aloupc, soulevée cotnmeun flocon d'écume, glissait, volait et tournoyait incessamment, prête à être engloutie sous chaque attaque de la vt^e lu rieuse. .Dussiee-vous m'aceuser de for&ntoie , j'écrirai encore avec vérité que j'aimais mieux ce désordre des lames bouillonnantes que l'auiformité endormeuse de nos grandes vities.

Cependant le danger devenait [cessant , et l'avenir s'ouvrait i nous avec toutes les horik.

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reurs qui escortent de pauvres matelots abandonnes au milieu de l'océan, sur le canot témoin du désastre de leur vaisseau.

La ra^e avait si souvent changé de direi;tion que nous ne savions plus si nous courions au large ou sur la terre, quand un navire se montra courant, à sec de voiles , à notre avant. Il vit nos signaux de détresse , piqua sur nous , et nous eut bientôt atteints. Des amarres nous furent jetées; chacun de nous s'en saisit, et après avoir échappé comme par miracle à la mort qui nous environnait de toutes parts, nous arrivâmes , transis de froid , accablés de Êitigue, sur le pont de ta Flèche , où nous fûmes accueillis avec humanité.

La première leçon avait été bonne, l'attaque rude, le danger imminent. Pour d'autres c'eût été un motif de découragement, pour moi c'en fut un de persistance. Combattre les Hommes et les choses avait été ma vie, et je ne voulais pas renoncer à mes premières habitudes.

La Flèche était un brick ccu-saire bien armé^ bien équipé^ filant ses quinze nœuds

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avec une brise carabinée , grand largue.

Vingt-cinq bommes y compris le capitaine et une sorte de vétérinaire amputeur qui se disait appeler chirui^en. Le brick ne tenait la mer que dix à onze mois pendant l'année ; ses prises , il les emmoiait a Kochefbrt , à Brest ou à Nantes, et de nouveau il courait au large dès que la vente était faite.

Le langage de ces sacripants était un idiome à part, même parmi les gens de leur métier; vous Teussiez dit composé tout de 6... et dîf... Pas une phrase n'était prononcée, pas une manœuvre n'était exécutée sans un de ces énergiques jurons de quinze à dis-huit syllabes qui font sourire les damnés dans leur étemelle marmite.

Et puis, quels combats entre eux ! Quels déchireinents! Le sang coulait par plus d'une entaille après chaque repas , après chaque sommeil; et il était aisé de deviner que la vie de ces êtres, dans les veines desquels le bitume coulait à flots, s'épuiserait avec dégoût dans le silence et l'immobilité.

On les avait ramassés dans la rue au sortir

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St& UÉHOmES

des cachots ou dans les cabarets enfumés d'oA ils ne s'exilaient d'ordinaire que pour aller tomber, privés de sentiment, au|niilieu det ruisseaux ou au coin des bornes.

Quant à lui , le capitaine Bernard , vous eussiez dit au premier coup d'œil ud bomme incomplet, un fœtus, une pensée inachevée. Il marchait lentement, il parlait lentement, il fiimaît lentement. Bernard aurait voulu retenir le temps qui allait trop vite , la fumée de son cigare qui se perdait trop promptemeut dans les airs, sou brick volant trop hardi sur les flots, la dorade ou le marsouin qui envahissaient trop ■activement les horizons, et la brise qui soufflait trop fort dans ses voiles.

Bernard avait pourtant un côté qui donnait un démenti à tant de quiétude. C'était le côté droit. Sa maiii avait la rapidité de Féclair; et quand il gesticulait sur les épaules d'un matelot récalcitrant, le châtiment suivait dé si près la menace qu'il était impossible d'éviter celui-là quand celle-ci avait parlé. Chacune die ses péroraisons était un coup de garcette , et . chaque coup de garcette une rigole. S'il lui ar-

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rivait de punir plus vigoureusement, e''était toujours avec un flegme, avec ua air de bonhomie qui faisait croire au regret de sa sévérité.

Bernard , en un mot, était un bon tigre.

Je Ttnis l'ai dit, nous fûmes accueillis par ta Flèche avec une bcmté toute particulière; et comme il eût été fon difficile au brid de nout ramener chez nous , comme d'aiUeurs il avait eu vent du passage , près des Acores , d'un de* navires de la Compagnie :

' — J'en suis fâché pour vous, et bien iist pour moi , nous dit Bernard de sa vaix flAtée, mais vous allez m'accompagner. Le petit, qw est goitil comme Uns poulaiae peuve, fera U cuisine ; et vous deux, qui m'avez l'air dedeéK gaillards, vous vous battrezànotre profitcèmmiin.T— PlusiL y a decoups^ plus il y a de piastres. Or, coutme vous devez aimer les piastres, . attendezi-vous à des cDups.

— Je ne sais ni monter aux mâts ai me percher au bout des vergues , di»>je an capitaine.

— Vrai?

SIS MËUOIRES -

— Tu n'as jamais essayé ?

— ' Jamais.

— Oli ! alors c'est différent... et tu vas essayer pour la première fois.

Je vis qu'il allait obéir ou jeter à l'eau le capitaine malencontreux. Je me décidai pour le parti de la clémence; car les autres lurons m'auraient à l'instant même mis en pièces, et, me cramponnant de mon mieux, j'arrivai au point indiqué sans que ma tète eût des éblouiasements.

— Pas mal pour un début , me dit le capitaine, nous ferons quelque chose de toi , jp t'en réponds, ton bon vouloir et ina garcette aidant.

La nuit fut belle.

-. Seul , sur le banc de quart , le capitaine fouillait à l'horizon, j'allai à lui.

— Que me veux-tu î

— Causer un instant avec vous.

— De quoi ?

— De tout.

— De qui ?

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: — De moi. ;

— Voyons, parle.

Je racontai ma vie au capitaine Bernard , je n'oubliai ai mes iblies ni mes chosas aérieuses; et quand j'eus achevé mon récit sans que je me fusse nommé :

— Croyez-Tous donc que je ne tous connaisse pas, monsieur Duclos? me dit le capitaine. Je vous ai vu à Bordeaux, cassant, brisant tout , dictant vos lois à la ville , et rossant tes gardes. Dès que vous avez été jeté sur mon pont , je me suis souvenu de vous ; et si vous n'étiez pas venu aujourd'hui même m'adresger vos confidences, je vous traitais comme mes coquins, ni moins ni plus.

— Et moi> si vous ne m'aviez pas rendu justice, j'allais vous envoyer aux estui^eoni.

— SansrireP

■'— En riant.

— Dès fors, monsieur Dudos, soyons bons amis et vogue Iv galère.

Je fus le second du bord ; j'appris en quelques jours les principales manœuvres , et l'équipage se vit contraint de m'obéir.

SIS MËHODUeS

Un drble surtout se feisait remarquer par son zèle à m'être agréable Ou utile. Dès que j« donaàiâ uti ordre, nul ne rexécutait avant Ibi : toujours là, debout, prêt à deviner me; volontés, Je lui aurais or4onné, je crois, de s'élancer à la gueule d'un requin , qu'il IVQt ftit sans ia moindre hésitation.

Pourquoi ce dévouement i

ie n'y comprenais liài; car au premlet" jour de mon élévation, comme il ma negardait d'un ueil investigateur, il reçut de mof un assez violent coiip de pied quelque p^rt, qui le fit bondir ainsi qu'un ballot);

Un instant après j je le vis iur la drÀme , accroupi, les mains ait tes genoux, Ift tètb datas ses mains; et dès qu'il l'eut relevée, il mëmonthkdesyeuxraugesetpleinsdie larmes.

Je passai devant lui, nos ^egânJt të croisèrent, et il lut dans le mien tabt ide 'repentir et d'affection que ses bras se croisèrent sur sa poitrine, et qu'un sourire de Sa bouche sembU me dire : « Punissez-moi comme hier, mais récompcnsez^moi cowiQe aujourd'hui. »

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— Cest un soigné gaillard, me dit le capitaine h qui je parlai le soir de Tonio ; je l'ai

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— Elle est bien lourde.

— J'ai le bras fort, et puis j'ai aussi une ga£Ge pendue en bandoulière.

— (Test bien ; mais ne t'expose pas trop : nous avons affaire à forte partie, et les braves comme toi se font pleurer quand on les perd.

— Ça fera que je me perdrai.

— Comment donc ?

— -Puisque vous devez me pleurer.

Tonio, sur uo sifflet du maître, avait volé à son poste, et le premier boulet partit pour assurer le pavillon.

Le coup nous fut rendu ; mais à la quantité de toiles que le trois-mâte jetait au vent , nous reconnAmes bientôt que l'ennemi voulait fuir; aussi nous lai^&mes comme lui nos voiles hautes et basses, nous hissâmes nos bonnettes et nous Teûmes bientôt attdnt; car ta Flèche méritait son nom par la rapidité de sa course.

Citait un navire marchand dont une partie des canons était en bois, et qui pourtant ne voulait pas se rendre sans combat. Les bordées volèrent, les hourras retentirent, les

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vergues s'enlacèrent, et la lutte s'engagea bientôt à l'arme blanche.

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Ma part de prise fut beUe. J'avais cUx-neuf cents piastres ; et comme le capitaine voulait doubler la somme :

— NoD, non , je suis assez payé, lui dis-je; mais si vous tenez à récompenser le zèle et le courage, gratifiez Tonio, qiii s'est (xmdiiit comme un césar et qui est assez grièvement ëbréché.

— Où est-il?

— Par là.

— Qu'on appelle Tonio.

— Capitaine, dit le vétérinaire, c'est n ent£té : vous n'en ferez rien. Il est couché, son sang coule en abondance, et il ne veut pas se laisser guérir, disant qu'il n'a reçu qu'une ^atignure.

— Qu'on me le jette ici, fit le capitaine.

— Permettez , répUquai-je : il est imposable qu'un motif puissant empêche Tonio de vous obéir, je vais l'interroger.

Le pauvre gar^n, étendu sur une caronade, étanchait sa plaie avec un peu d'étoupe. — ;Eh bîeal eh bien! Touio, la bravoure

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n'exclut pas la discipline : pourquoi n'es-tu pas venu à l'ordre du capitaine ?

— Parce que ça ne m'a pas convenu.

— Tu peux te faire punir, et puis tu es blessé ; je tiens à ce qu'on te panse, et à tu m'aimes un psu^ tu ffA )[>T4t*r tc^ épaule an chirurgien.

— Je ne la lui prêtera pa».

— Pourquoi ?

— . Parce qu'il saurait que je suis une femme, et que le capitaine seul le sait à bord.

H^HOIRIS

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