‹ Mémoires de Chodruc-Duclos;Chapitre 24 sur 84 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

M'AIME-T-EIiE?

Le navire vendu, le prix empoche, il y eut d^rtion. Les deux citoyens de La Teste obtinreut la permission de rester à terre, afin d'y attendre une occasion favorable pour retourner dans leur pays ; mais Tonio demeura fidèle i son capitaine; et je pense que, si je n'avais pas voulu poursuivre notre croisière, le brave matelot se serait jeté à la mer pour se réunir à moi.

C'était une jeune femme , au teint brun, au regard de comète, à la parole brève. Jamais je n'ai vu de profil plusgrec, débouche

DE CHODRUC-DUCLOS. 225

mieux articulée, de front plus pur; jamais épaules rondelettes n'ont servi d'appui à une tête plus poétique. Ses cheveux étaient d'un noir bleu dont nul peintre ne saurait trou- ' ver la nuance, et ses dents éblouissantes brill^ent d'autant plus qu'elles n'étaient presque jameiis totalement voilées par deux lèvres de corail , dont le tabac et les liqueurs enivrantes n'avaient point souillé le poli velouté.

n était impossible de voir une démarche plus libre, des façons plus aisées; elle avait le pied tellement marin , qu'on eût dit qu'elle prévoyait le fort roulis ou le rapide tangage ; et quand tout le monde se cramponnait aux manœuvres pour ne pas être renversé par les soubresauts de la Flèche, Tonio, ou plutôt Tonja, seule debout sur le pont, semblait fixée là comme le morceau d'acier sur l'aimant.

Pourquoi donc avait-elle changé de vêtement et s'était-elle jetée dans une vie aussi aventureuse? Le capitaine mêmequi l'avaitenrôlée ne le savait pas. Feu^tre devais-je être plus heureux; et c'est pour cela que, la veille

330 HËHOIRES

de notre embarquemeat, la trouvant seule et pensive à l'aiguade de la Praya, j'allai douœment à elle, et la pris parle bras comme on le feit d'un ami de qui l'on attend une confidence.

Nous gardâmes tous deux unsilence obstiné; moi , parce que je ne voulais rien devoir qu'à l'amitié de Tonia; elle, parce qu'ellevoulait, sans doute, se £iire un mérite d'un aveu que j'aurais dû à un désir nettement exprimé.

Ne pouvant emporter la position d'assaut , je la tournai :

■— Sais-tu , Tonia, que le métier que nous fiîsons est rude?

— ^Rudeaujourd'hui, calmedemain, comme la mer , comme les passions.

— Tu connais la mer, connaltrais-tu les

5 aussi f

— Lesquelles ?

— Mais celles qui, seules, occupent les jeunes filles belles et fortes , ainsi que toi.

— C'est un compliment que vous m'adressez , car vous ne m'avez point trouvé beau quand j'étais matelot; et maintenant que vous

DE CQODRUC-DUCLOS. S37

gavez que je suis une femme, tous me dites que je suis belle.

— Cest qu'on ne vante jamais la figure d'un homme que lorsqu'on parle de lui ; mais, sois tranquille, je t'avais remarquée.

— Tant mieux, c'est quelque cbose.

— Ce n'est guère si ce n'est que cela.

— Ce ne sera jamais davantage.

— Qui peut répondre de ravenir?

— Je réponds du mien.

— Tu me désenchantes, Tonia, car j'ayaia une espérance.

— Laquelle, monsieur Duclos?

— Pour que je continue, feis-moi d'abord un plaisir : tutoie-moi; le veus-tu ?

— Je le veux bien , Emile , mais cela ne te rapportera rien.

— Si, si; l'égalité est .une grande et noble cbose, et maintenant que nous sommes de pair, maintenant que le lieut^iant s'est eflàcé pour faire place à l'ami, voyons, pourquoi t'estu âtite centre? *

S38 HÉUOmES

— Ce n'est jamais à l'ami seulement que je ferai ma confidence.

— A qui donc, à l'amant?

— De ma vie je n'aurai un amant.

— Et cependant, permets>moi cette vanité, Tonia ; mais dans le dernier combat où tu as montré tant de courage, pourquoi t'es tu si souvent exposée pour me sauver la vie?

— Parce que je faimais.

— Eh bien ! alors...

— Alors tu ne seras pas plus avancé, car cet aven sorti de ma bouche et de mon cœur à la fois, prouve autre chose que ce que tu rêves. Tu crois peut-être que je t'aime parce que tu es brave et beau ; tu es dans l'erreur. Mon amour, Emile, est né d'une pensée... Je me suis imaginé que tu ne t'étais abandonné aux flots que pour te veiner d'une infidèle ; et dès ce moment, je t'ai plaint. Au jour de l'action , je me suis aperçue qu'il y avait quelque chose en moi qui ressemblait à de la tendresse ; et aujourd'hui j'ai supposé que tu voulais nous quitter, mes yeux se sont mouillés de larmes... Je t'ai dit tcnit , Emile ; je t'ai dit tous mes

DE GHODRUC-DUCLOS. 339

^ntiments; ai-je devioé les tiens, et un amour malheureux est-il cause de toa exil ?

HÉHOIRES

DE GHODRUC-DUCLOS. 231

— Bemettons-nous en route.

Tonia me prit iamilièrement par le bras ;

3S3 HÉHCHRES

troupeau de chèvresTagabondes^glissaientsur nos tètes et allaient se perdre là-bas, là-bas , sur les bordsa&icains ; tandis que les oiseaux voyageurs, fiitigués de leurs courses éloignées, venaient tous à tire-d'aile , ainsi que des ramiers à leur gite, cbercber dans les creux des rocbers et sur les plus hautes cimes des monts, l'abri paisible d'où Us devaient s'échapper le lendemain, au lever du jour, pour de nouvelles excursions.

Tonia et moi nous contemplions avec extase ce magnifique tableau, quand un bruit sourd , pareil au roulement du tonnerre, vint nous saisir ; et au même instant la terre trembla sous nos pas... nous fûmes presque renversés. Quelques instants après, une seconde secousse, plus ibrte que la première, nous contraignit à nous appuyer contre un arbre vigoureux qui parut incliner son front, et vouloir quitter le sol où il vivait depuis des siècles.

A une troisième secousse plus violente que les précédentes, nous fûmes renversés avec notre appui, qui ne ae releva plus; et quand

Page 1