‹ Mémoires de Chodruc-Duclos;Chapitre 26 sur 84 · TÉNÉRIFFE · texte numérisé non relu

TÉNÉRIFFE

Le corsaire plongea son r^ard dans le mien, qui devitat plus éclatant encore :

— Diable ! diable, dit-il sans s'émouvoir, il parait que j'allais passer un mauvais quart d'heure. Mais laflaire peut s'arranger. Toi, Tonio, je te nomme contre-maître, puisque tu viens de me sauver la vie; toi, Duclos, je te nomme mon ami, puisque tu m'empêches de commettre unelussesse. »

Nous n'avions rien à craindre de cet homme extraordinaire, pirate et forban à la fois, et de qui une parole donnée était un arrêt I. 16

m MÉMOIRES

solennel ; aussi fûmes-nous sans crainte sur

l'avenir.

Tonio et moi ce jour-là nous dinâmes à sa table; et, heureux de notre journée, nous nousendoriiiinies paisiblement, laissant coui^ rir la Flèche vers Ténériffe, où la poussait une brise fraîche et courtoise.

Il y avait imprudence à piquer vers cette lie de lave qui bouillonne sur une fournaise dont la bouche porte encore jusqu'au ciel ses jets enflammés et ses flots de bitume ; mais, je TOUS l'ai dit, le capitaine Bernard, dès qu'il flairait une prise, n'aurait pas reculé devant toute une escadre ; et le renard^ guidé par son instlnctde rapine, ne se trompait guère dans ses inspirations. Il louvoya pendant trois jours entte l'archipel des Açoresfit celui des Canaries j puis, livrant à l'air toutes ses voiles j il visa le beaupré sur Sainte-Croix de TénérifTe, capitale de tout l'archipel.

A cinq ou six encablures de la côte , il mit en panne , et sonda de sa longue-vue la rade foraine protégée par une demi-douzaine de fbttins. Une belle corvette anglaise était

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ifiGUllIée près du môle ; Bemacd avait prévu la rencontre : aussi, dès qu'il eut aperçu la

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rhomme que le hasard vousa donné pour chef.

» Pourriez-vous médire, monsieur Duclos le philosophe, où commencent et où finissent les passions vicieuses et les vertus des hommes ? Je vous défie de me signaler le départ, je vous défie de me fixer les limites. L'espèce humaine est composé^ d'honnêtes gens et de fripons , au jour le jour ; ce matin moi, demain vous... L'intérêt, n'importe lequel, a fait la chose et la métamorphose; passez-moi la rime, puisque la raison y est, poursuivit-il en riant.

" Le banquier prêle à six pour cent ; dites à la loi de se taire, et vous verrez si le banquier se contentera de ce petit bénéfice. Ne pariez pas oui , vous perdriez.

1 La jeune fille a été sage par le passé, à désespérer tous ses adorateurs.

» Demain un nouveau soupirant se présente : le cœur de la pauvrette parle; hier elle était pure, aujourd'hui elleest flétrie.

n L'opinion publique la dit coupable , la coodamne... En justice, pourquoi Dieu, qui est Fout-pOiSBuit, qui pouvait l'empêcher de

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tomber, tui a-t-il montré l'homme qui devait la séduire? pourquoi lui a-t-:il donné un cœur et une àme?Si nous remontons récbelle sociale, c'est bien pis , ma foi ! Je voudrais savoir si les Titus , lesMarc-Aurèle , les Antonin, lesTrajan (vous voyez ^ue je connais quelques noms historiques), sont bien séparés, depuis leur mort, des Galigula, des Néron, des Tibère, desHélio{jabale...

» Je parierais, moi, qu'ils cuisent dans la même marmite , ou qu'ils jouissent de la même béatitude ; car le Dieu tout-puissant les a £a.its ce qu'ils ont été.

n Venons maintenantà des temps plus rapprochés, à notre histoire de France, par exemple.

— Doucement , m'écriai-je ; il y a là des temples dans lesquels je ne veux pas qu'on fouille, il y a là des tabernacles auxquels je ne permets pas de toucher.

» Capitaine, à d'autres histoires s'il vous plaît. X

Un énerj^ique et pieux regard de Tuuîo dit merci, et je fus heureux.

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— A la boDue heure, poursuivit Bernard ; et comme je veux en finir, venons à mon hî»' toire, à moi. Vous me connaissez à peu près, vous savez ce que je feis, ce que je peux, ce que je sais &ire. Voyons , que suis-jet

— Corsaire. Â cette condition la corvette est à nous.

— A cette condition aussi la France me déclarera corsaire et non pirate... Allez vous coucher.

n n'était pas encore jour que le ca^Htaine Bernard, à cheval sur le bastingage, fumait son cigare et parcourait d'un œîi avide la cor^ vette anglaise prête à lever l'ancre ou à filer son cfible. Celle^i, impatiente et curieuse, avait voulu , la veille, s'assurer que nous étions navire ami , et pour cela elle avait détaché un de ses canots vers nous; mais elle avait changé d'avis, sans doute par crainte, et la brise de terre poussa jusqu'à la Fl^he le signal à l'aide duquel on rappelait les canots.

Voici le jour... Le soleil ne se montre pas encore au-dessus de l'horizon , et déjà le pic, qu'on ne peut voir du mouillage de Sainte-

DE CaODBliC-DUCLOS. S&f

CroU, dons sa ciqae nageuse, d'où B'écJiappent, CQ itOfifS^ rapides , de* ctJoDoes d'une iumée rougeà(;re montant en spiral^ et dispersées par la brise du matin. Petit à petit les cûnes secondaires deviennent brillants^ les rejpparts volcaniques, jnenaçant et protégeant â la fois la capitale , se révèlent aux rayons obliques de l'astre du jouri le clocher de Sainte -Crois perd sa teinte honteuse, les maisons étalet^ au regard leur &çade bUnche bordée de noir, l'ombre projetée de l'Ile se rapetisse; et de la cime des rockers à pie, des toitures des couvents, des figuiers qui Ij^nent à travers les vignes énergiques, des palmistes dont les panaches onduleux se pavanent à l'ajr, s'échappent d'ioDAmbraUesvok d'oiseaux avides d'espace, saluant de leurs ci^ joyeux la chaleur qui vient les visita*.

La corvette anglaise a vu aussi son équipage debout ; elle ne peut plus sans honte demeurer tranquille au rivage : elle hisse son foc , et lecapitaine Bernard, attentif à tousses mouvements, bondit sur le pont, s'empare de son

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