‹ Mémoires de Chodruc-Duclos;Chapitre 28 sur 84 · DE GH0DRUC-4)CCL0S · texte numérisé non relu

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le lançâmes toutes voiles dehors vers la plage rocheuse, où il alla se hriser.

Quant à nous , qui avions perdu quelques hommes, remplacés par des captifs, nous , primes le large, piquâmes vers le cap Blanc, et courûmes de temps à autre quelques bordées.

En matelot insoucieux de son aveuir, le capitaine Bernard , se réservant une feiblepart de la prise, fît à chacun de nous des largesses capables d'exciter notre courage s'il avait eu besoin d'être stimulé ; mais le fin renard y conquit notre reconnaissance , et il put dès ce moment compter sur nous à la vie à la mort.

Quelques jours après ce combat glorieux pour nos armes, nous mouillions, par dix brasses, à un quart de lieue d'unecôte abrupte et calcinée , dans une anse mal protégée des vents du large, et à très-peu de distance d'un joli trois-mâts portugais , qu'une brise contraire avait empêché de nous fuir.

— Ce navire m'appartient, médit tout bas le capitaine Bernard en s'approchant de moi.

Nods verrons au point du jour si meé prévisions ne se réaliseront pas.

— ' Vous faites dcmc la guerre à tout ce qui navigue?

— Je &is la guerre à tout ce qu'il me plaît d'amariner. Je ne sais si je me trompe, mais ce trois-mâts est un cafard ; et je gagerais dès ce moment qu'il porte dans ses Ûancs boueux six (ois plus de monde que ta Flèche.

— t)ès lors il est peut-être imprudent de l'attaquer.

— Je m'étonne que cette réflexion vienne de vous , messire Duclos , car il me semble que vous ne comptez pas plus que moi le nonabre des ennemis. Mais ce n'est pas i;omme enneftiis, je crois, que nous causerons avec les bommes dont je vous parle.

■ — Alors, je ne vous comprends pas.

— Vous me comprendrez demain, tïites a vdire prùde Tonia de se tenir prête.

— Je vais le dire à Tonio.

— Que ce soit Tonio ou Tonia , peu in'im- ^rte, (Jourvu qu'il oïl (Jli'elle agisse cdiîiiiie il du cbtnme elle 1% fait jusqu'ft ^réèeilt.

DE atbcmt-btCLos. S$$

Le ca{)ittilrïe Bét-nard avaii tOtt. Ce tieit pas le lendemain , mais la nuit même, et bOe heure aptes la ebtiversation qiie je viens de rapporterj tjue nous eûtnes afiaire au navire pdt-tti^s qUi s'appelait àliri-s la Sdnm-Trinidad, et qui, au point du joUr, tie se notiïmii |ilUs rietl diï tout.

Je vous l'ai dit, Bertiard était un de ces homtnes tellement actife , tetletuent pré- Tdyatits, qu'il tie fermait jamdis les deux yeut k k fois; je tte crois pas i^ue ce loup de mer, d'Uiie Si singulière esfiècë, Élit janlais dbnllt piaà d'une heute sans se t^eillër; et sdd térell était une commotion électrique.

'— Debout 1 enftnts! Si j'ai bien vu, att milieu de ces profondes téuëbrës, II y a là uU renard poitugals ou brésilien qui chei-cbe à nous fuir^

» Courons sus, je tie pense pas que noué ayods besoin de brûlei- beaucoup de poudre contre de pareils bandits. »

La Sanm-Trinidad avait sileneleusemënt viré au Cabestan, et ae laissait pouasef MU large pai- utte douce brlSfede terre.

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Le capitaine Bernard, qui voyait même ee qai n'était pas, alors que son intérêt liii disait devoir, file son câble, et profite de la même brise pour aller au trois-mâts portugais.

Vous le savez , la Flèche doit peut-être son nom à ses rapides allures :

Après un quart d'heure de marcbe, nous avions atteint le fugitif; et, le doublant, nous avions exposé nos flancs à l'abordage de sa poulaine. Un coup de barre, de l'un et l'autre navire, empêcha le choc. Mais, voyant notre manœuvre, le capitaine portugais nous en demanda la cause en assra mauvais français. Bernard lui répondit, en français plus correct et plus énergique , qu'il eût à mettre en panne et à se laisser visiter.

— Du reste, ajouta-t-il, voici ce qui '^'ous prouve que mes canons sont en fonte et mes boulets de calibre... Feu ! »

Et un large sabord fut ouvert sur les flancs de la Trinidad,

Qaatorze de nos hommes montèrent à bord du trois-mâts portugais.

Parmi eux se trouvait Tonio; et comme je

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voulais l'aoeompagner, le capilaine m'ordonna de rester à ma place. Je tendis la main à mon petit camarade; et au moment où il sautait sur la Trinidad, une petite boite en fer-blanc tomba de sa pocbe ou de sa ceinture , presque à mes pieds. Je recommandai à l'aventureuse fille une prudence iautUe, car je savais qu'elle n'en ferait qu'à sa tète, et je lui dis que mon anxiété saurait bien prévoir si ma présence lui serait de quelque secours.

Dès que les quatorze hommes nous eurent quittés, je ramassai la botle tombée; puis, me retirant dans ma cabine, je l'ouvris sans souger aux reproches auxquels je m'exposais.

La boite ne contenait qu'une lettre et des mensonges. Voici la lettre , que je transcrivis :

u Bonne et tendre mère, ne t'étonne pas si » tu reçois de moi tant d'argent. Je suis tou- B jours la fille jeune et labwieuse que tu con- » nais, que tu aimes, que tu bénis; et la fe* » mille honorable qui m'a reçue avec tant de '< bienveillance m'accable tous les jours de > ses bienBiits, Groirajs-tu qu'en gratification

SM HI^OnŒS

» d'un pelit service que j'ai renaa à l'enfent t de madame A..., cette excellente femme, si » opulente d'ailleui^, m'a forcée à accepter les » qtiatremille francs que je t'envoie?

>• O ma mène ! prions pour cette femille » gënéreuseîTusaiségalemMitpourquijeprie 1 tous les jours, et si mes vcenx sont sinc^^es H pour qu'ilme soit bientôt permis dete serrer » dans mes bras.

n Courage, espérance... la guerre finira un •> jour; et alors, <^l alors, ta fille blen-aimée • n'aura plus rien k demander à Dieu.

» Éléonore de B.... »

Et pour suscriptioD : * A monsieur D., ban- » quier au Havre , pour faire parvenir à ma- « dame la comtesse Marie-Antoinette de B..., » à Manchester. »

Ainsi donc cette généreuse fille cachait à sa mère en exil ses courses et ses dangers! Cest là un des mille traits de tendresse et de dévouement donné à des parents et à des amis éloignés, pendant cette trop longue sAîe ' de jours néfastes qui ont déchiré notre patrie

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et dévoré un il grand nombre de ks enfbnts.

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Duclos, me répondit la noble etifant; promettez-moi de me garder ce secret jusqu'à notre retour en France.

— Il sera gardé.

— Ob ! cela faisait mal à voir ! me dit d'une voix affable Tonio qui cherchait à ne pas m'élmgner, cela déchirait le cœur, cela soulevait les entrailles !

» A fond de cnle, dans un cloaque infect, sans air, sans jour, enchaînés par un pied, couchés sur des courbes de bois ; pour oreiller , une barre de ter; pour élancher la soif, une eau fangeuse; pour apaiser la faim, quelques fèves ofriaces; pour imposrr silence aux cris de doute«r, une garcette noueuse cinglant les reins, tin< baguette de iiisil zébrant la peau...-; et l'ordre de cbanier quand descendait le hideux capitaineau fond de cette tombe creusée dans les flots.

» Après la tristesse et les larmes sont venus le désespoir et la vengeance. Les Noirs étaient les Blancs, les Blancs étaient les Noirs. Mes matelots ont frappé les officiers portugais; j'ai hvppé le capitaine Feraandez & mon tour ,

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je lui ai lait sentir le dard ai^ de la garcette; et après avoir démarré les malheureuses vietimes qui croyaient rêver, qui pleuraient,

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Notire grand canot précédait ceux qui amenaient les premiers esclaves à terre; et tandis

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errante alla-t-elle jusqu'à l'admiration pour

témoigner sa gratitude aux sauveurs.

Chaque individu nousappoftait un cadeau, soit en fruits, soit en étoffes, soit en armes, soit en ivoire ou en poudre d'or; et Toniosurtout, qui s'était montré si empressé, si humain dans la délivrance des esclaves , se vit l'objet d'une idolâtrie particulière. Il ne tint qu'à tut de se faire nommer roi de ces hommes d'ébène. Mais le brave jeune homme avait une tout autre ambition dans l'âme ; et quoique vivement touché de si ardents témoignages de sympathie, c'est elle qui, la première^ donna le signal du départ.

Autant la joie avait éclaté naguère , autant la tristesse fut grande dans la bourgade lors de nos adieux. Les plus habiles nageui-s se jetèrent à l'eau malgré nos prières et nos ordres; c'est par un miracle du ciel que pas un d'eux ne fut victime de la dent vorace des requins infestant la rade et les rives de cette terre de désolation.

Déjà quelques-uns des naturels rebroussaient chemin pour rejoindre leurs frères,

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lorsque, de la savane, de grands cris se firent entendre.

JordoDDai aux avirons de rester immobiles, et nous vîmes les braves gens que nous - avions laissés, courir à nous les bras levés et donner les signes les moins équivoques d'une frayeur invincible. Je craignis une surprise; et , d'accord avec Tonio, nous mîmes le cap sur la terre, visitâmes l'amorce de nos pistolets, et nous préparâmes à une ardente rencontre avec ceux qui étaient venus , selon nos prévisions , d'une anse voisine , pour nous arracher le bénéfice de noti'e générosité.

Du bord, le capitaine nous - exfiédia un troisième canot avec six gaillards déterminés, et dès que nous vimes venir à nous un nouveau renfort, nous respirâmes à l'aise, bien certains de faire payer cher aux importuns l'inconTenance de leur visite.

Nous voici débarqués, laissant les canots à la garde d'un seul homme.

Les noirs ne pouviiient se calmer. Nous avions beau les questionner, impossible de les compreudrc; seulement, il nous était aisé

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de voir que, mincus [Mr la t«'retir, ib se recommandaient à notre clémence et A notre générosité.

— Que pensea-Tous de tout ceci , Tonloî lui demamlai-je à deml-Yoix. Ne leraiï^e point an pi^e P

— Peut-£b«; mais quaTons^nout à craindre? six d'entre nous, armés comme nous k, sommes , viendraient à bout d'un millier de ces pauvres êtres. Si je crtAs à leur stupidité, j'ai foi également en leur reconnaissance;

— Vous avez raison.

— D'ailleurs ne les voyez-vous passe Blet tàt tmnblants et à demi mdrts da-rière flous, comme s'ils comprenaient que nous seuls pouvons les abriter? Allez, allez, s'il y a pértl, le péril ne nous viendra pas d'eux.

Nous avions à peine a&llevé de boUB communiquer nos observations t que plusieurs autres individus arrivèrent de l'intérieur , en poussant comme les premiers des clameurs assourdissantes.

— Aux armes ! fis-Je à mes matelots.

■ — Aux armes! fit Tonio en composant uu

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pelotan des siens, et en ea plaçant bravernsnt à leur tête. Toici l'enneoù !

« Ce ne sont pas des Portugais avides à la cunée des esclaves à vendre, ce n'est pas une peuplade rivale qui vient disputer à celle-ci son atërile territoire, ce n'est pas un roi redouté qui vient chercher des sujets, à livrer en échange de quelques brasses de drap rouge, ou de quelques barils d'eau<de-vie.

» C'est un monarque plus puissant, plus redoutable j plus indompté, {dus cruel..>

n Cest un magnifique lion ; c'est une superbe lionne, sa compagne.

— Il manquait cet épisode à ma vie aventureusu, dis-je k Tonlo.

— Je ne demande pas mieux qu'il se pr*seote, me répondit l'intréfùde; j'aurai que^ que chose de plus à lui raconter.

— Lui, toujours lui !

— Toujours, monsieur Duclos, parce que lui c'est une mère. »

Les deux féroces quadrupèdes venaient de s'arrêter.

En présence de tant d'ennemis, leur cou-

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rage ne s'amoindrit pas sans doute ; mais il dut réveiller leur prudence. Nous n'étions pas gens d'ailleurs à leur vendre notre vie sans la teur Êiire acheter un peu chèrement.

Tonio était magnifique d'impatience ; il voulait courir à ces adversaires, mais il éoouta mes paroles plus sages, et nous attendimes , pendant que nous étions assourdis par un bourdonnement monotone et lugubre, chant de mort des malheureux qui se tenaient à vingt pas de nous, agenouillés ou ventre à terre.

la nuit allait venir.

Le lion et sa royale compagne ne bougeaient plus ; et d'eus aussi nous arrivait un roulement ténébreux et rauque, n'ayant rien de la peur, mais tenant bien plutôt de la rage.

— Coûte que coûte, me dit Tonio, nous ne pouvons partir sans combattre. Je donne, moi, plus que de l'instinct à de pareils êtres; je leur donne du raisonnement. Ils ont compris que nous, hommes habiles, armés, qui ne fuyons pas à une approche, étions un solide rempart contre leur voracité : ils espèrent

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que nous leur abandonnerons le champ de

no MÉMOIRES

Le mAle, eDCadré dans son épaisse orinière, battait ses flancs de sa queue vigoureuse. Ses

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feit de proibades trouées, et la gafie poutiéc

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ments, nous nous trouvons toujours en face

de leurs ongles, en &ce de leurs deuls.

Rien ne donne plus d'intelligence à l'homme de cœur que le'danger. En présence du péril, le poltron s'abrutit ; on peut le frapper du talon,et il meurt de crainte de mourir. L'homme d'audace et d'énergie , au contraire, sentgrandir toutes ses facultés a proportion de l'imminence de l'attaque. Jamais plan de bataille ne fut mieux combiné que celui préparé i la bâte et d'un coup d'oeil par Tonio et moi. Cesl que deux temporiseurs, deuxMootécuculli africains nous étaient opposés; c'est que ces deux généraux avaientflancs robustes, prunelle ardente, fureur à l'âme, et quatre griiFes mues par des ner& élastiques et vigoureux,

— A toi , Duclos ! ine dit Tonio , qui vit dir^er sur moi l'œil fauve du lion.

— A toi, Tonio ! dis-je à mon tour; car j'avais vu la lionne prête à s'élancer sur lui.

— A nous deux, Emile !

— ^Anousdeux,fîIlede la vicomtesse de B...1

SE CBOnHCC-DCCLOS.

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