‹ Mémoires de Chodruc-Duclos;Chapitre 29 sur 84 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Comme deux trombes chassées par l'ouragan, la lionne et le. lion se précipitèrent en même temps. Il y eut: chaos; presque! tous nous fûmes jetés à;terre....; niais, debout au même instant, nous nous trouvâmes placés en ordre de bataille. • .

Quatre des nôtres étaient .blessés par.le choc: nous les couvrîmes avec générosité. Notre première décharge ,'qiié nous, n'avions pas eu le temps de diriger, fiit suivie d'une seconde presque aussi superflue; cariés bêtes furieuses nous avaient dépassés , puis nous

craigniODS de tua* quelques-ans des noirt accroupis derrière nous.

Soit dignité, soit iostinct de leur défense, les lions venaient de se retourner vers nous, et il devint bien évident que c'était à nous désormais qu'ils voulaient avoir affiùre. Ils devinèrent que là élait un troupeau de victimes dont ils Imseraient les membres à leur gré, dès qu'ils n'auraient plus rien i redouter de nos armes; et c'est pour cela qu'ils avaient &it comme nous et contre nous v<dle-&ce.

Un coup de pbtolet partit...

Tonio avait bien visé.

La lionne, frappée à l'oeil gauche, poussa nn horrible rugissement auqud répondit k rauquement plus menaçant encore de son formidable ami ; et comme je vis les jours de Tonio en grand péril, je me trouvai à l'instant près de lui.

— Merci, me dit-il , j'y onnptais.

— Vo pistotet?

— VoUà.

— Unegafl«?

— Je n'en ai pas.

DE CHODRUC-DUCLOS.

- Demandes-en une à ud matelot.

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devoir et creuse profondément les chairs.

Les matelots s'animent à cette lutte acharnée : ils coupent, ils trouent, ils percent; et la mêlée (ait un carnage admir^hle. Chacun songea sa sûreté personnelle, et chacun pourtant semble agir dans l'intérêt de tous.

La lionne est à terre; le lion chancelle. Nous croyons le combat terminé : il l'était en effet, mais le massacre ne l'était pas.

Les deux bêtes furieuses ne veulent pas que leurs cadavres mutilés gisentseuissnr la plage. Elles se ruent sur les groupes des noirs blottis près du flot;, elles mâchent, elles triturent. Excitées par l'odeur du sang, elles se vautrent avec frénésie sur les victimes sans défense. .Elles se roulent sur les corps inanimés; elles tombent, se relèvent, tombent encore.... Un sourd mugissement retentit, un soupir d'agonie se fait entendre, un dernier râle : c'est encore une victime que leurs griffes viennent d'achever.

Les ténèbres nous enveloppaient. Blessés , édofés, bien portants et meurtris, nous rejoignîmes les embarcations.

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Six des nôtres avaient péri.

— Eh bien! Tonio, souffres-tu beaucoup?

— Presque pasj le souvenir de la lutte ef]&ce la douleur. Et toi , Duclos?

— Je crois rêver; mes artères battent à se briser sous ma peau. Que dis- tu de tout cela?

— Je dis que l'ouragan et le typhon ne sont rien.

— Ou peu de chose.

— Le lion, comme le simoun..., c'est la tempête du désert.

lUÏHOlBKS

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serions assurés ^ , à une certaine distance du rivage et sous la même latitude — ain» que

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brAlkwu de mesurer la différence du lion ' et . du tigre, — cet autre citoyen des steppes africaius,qui est ici etik en même temps, dont le sommeil est une fièvre, et que &it bondir de joie le parfiim du sang et du cadavre.

Mais le capitaine,' à qui' nous ftmes part de nos désirs , nous refusa tout net, se moqua de nous , et nous demanda si .les piastres espagnoles et les guinées anglaises ne valaient pas mieux que des peaux morcelées de lions , de tigres et de panthères.

— Allons, allons, nous dit-il en nous frappant de petits coupsd'amîllé sur l'épaule ; ce n'est pas là, mes amis, que vous devez consacrer votre mariage; et puisque vous vous

Tonio rougit.

— Puisque les hommes ont voulu qu'il filt nécessaire d'avoir recours pour cette cérémonie à des personnages yétus d'une k<pn assez singulière, hâtons-nous, levons l'ancre, et arrêtons-nous en face d'une des îles du Cap- Vert, où la brise qui souffle va nous porter; puis bon voyage, mes petits moulons qui vous

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adorez si bien ; et vous battez encore mieux, je gage.

Tonio garda le silence de l'embarras après cette étrange allocution du capitaine Bernard; et moi , pour qui le mariage a toujours paru un lourd fiirdeau, je répondis, mais avec assez de délicatesse pour ne point affliger une femme comme Tonio, et pour ne pas trahir non plus un secret que seul je connaissais :

— Le capitaine Bernard rit de mon amour, et il iait bien. T^a mer est hostile à toutes I^ passions dn cœur ; et voilà pourquoi , sans doute, Tonio n^a pas voulu jusqu'ici encourager ma tendresse. D'ailleurs, je ne suis pas plus ricbe que noble : il faut à cette jeune et belle fille — non pour à présent, mais pour son avenir - — un grand nom, des titres, des équipages, de somptueux hôtels; et moi, chétif, abandonné, sans fortune, j'ai compris que mon devoir était de combattre le sentiment qui m'avait dominé à mon insu. Je me garderai bjeri d'accuser Tonio de sa réserve , de ses scrupules, de son ambition ; je les approuve au contraire, et à sa place ma

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conduite anait la ÙBaam ; nu rëaalvtHtt

comme la sienne, inébranlable.

Il y eut dans un r^rd que Tonio lantja sur moi un tel caractère de modestie et de dignité, que je courbai la tête en signe de respect, et que j'attendis une réponse qui pût combattre ma volonté si bien exprimée; mais la noble fille s'obstina dans son silence de peur d'en trop dire ou de n'en pas dire assez. Le capitaine, toujours &cétieux, même au sein des batailles, ajouta que nous étions de grands niais; qu'il savait combien nous étions cbers l'un à l'autre; qu'il fallait en finir de cette passion avant de revoir notre pays ; que nous allions faire une petite balte dans quelque imperceptible village d'une île du Cap- Vert jque, s'il n'y avait là ni prêtre ni cbapelle, il ferait dresser un autel dans une grange et nous donnerait lui-même la bénédiction nuptiale. -

—C'est chose «mvenue, poursuivit-il en jetant à l'air 1a dernière bouflee de sa cigarette; je suis capitaine, voosètes messnbor-

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doanés : vous m'obéiree, ou la garcette fera

son jeu.

Si je n'avais pas connu le véritable nom de Tonio, peut-être — je l'avoue — aurais-je trouvé plus raisonnable la parole de Bernard; maïs avec le caractère de cette jeune fille si dévouée , si magnanime , il ne fallait point se flatter de partager sa destinée sans le consentement de sa mère en ejcil , et je redoutais trop un refus pour m'y exposer. Aussi, dès ce jour, je m'éloignai de ma compagne autant que je le pouvais sans trop éveiller les sou p^nsdequelques matelots qui étaient déjà venus jusqu'à moi. De son côté, la belle enfiint simula une gaieté qui dut donner le change au capitaine; mais qui ne me trompa point, moi, plus intéressé dans la cause que Bernard.

Nous partîmes. Les vents nous furent favorables, et peu de jours après pointaient à l'horizon les cimes de l'Archipel , où le capitaine avait rêvé l'alliance de ses deus meilleurs ofHciers.

Près de la côte il mit en panne, et, appelant Tonio et moi dans la dunette :

3» HÉHODtES

— Eh bien 1 en&nts, nous dit-il, est<e entendu, est-ce conclu?

— Quoi?

— Vous mariez-TOus , oui on non? Je ne veux pas à mon bord des Bgures pâles et allongées comme les vôtres : il me iaut, à moi, toujours des sourires au combat, des chants et des jurons pour accompagoer le calme ou la bourrasque. Voyez, il y a là-bas un gentil petit bourg dominé par. un clocher : je gage que nous y trouverons une église, uu prêtre, un registre. Vous direz oui et oui tous les deux , vous ne soupirerez plus à enfler mes voiles, et ce sera chose bâclée pour l'éternité.. . Eh bien! eh bien ! vous ne répondez pas? Allez vous promener! je ne me mêle plus de vos amours, auxquels, du reste, je ne crois guère dès ce moment... Cap an nord!

Tonio s'approcha de moi, me pria de m'asseoir à ses côtés sur le banc de quart, et me prenant la main avec une cordiale effusion :

— Je n'ai point répondu aus paroles du capitaine^ me dit-elle d'un accent plein d'é-

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motion qu'elle ne chercha point à déguiser. Je dépends d'une mère, monsieur Duclos, d'une

Nfl HÉUOIASS

iaioe; et j'ai dû vous feiro cet aveu , maintenant que TOiis connaissez ma femille, main-

DE cnODRUODDCLOS. 117

que Htoi... non plut... je... n'ai pu... tf amour pour vous.

Tonio pâlit, se leva hrusquement et courut donner des ordres Inutiles à un matelot aoœudé au grand mât.

Un instant après, en passant à aei oôtrit, je dis à Tonio :

— Bonjour, frère.

>— Bonjour, monsieur, me répondit>il.

Et il s'en allii causer Amilièremeat avec le cafHtaine.

Bien certainement, si je l'arais voulu alori; si je m'étais exposé à un refus que les prières de mademoiselle de B.... auraient empêché, mon avenir eût été brillant; car il était allé de prévoir la fin d'une crise politique dont l'Europe était lasse et que la France seule ne pouvait faire durer long-temps encore. Iib fira-té naturelle ne me fit point défiiut} mais je voulus la cacher lora de mon demiar adieu à mademoiselle de B.... Combien je souffris de eette séparation, qui m'arraoh«it, non pas une fortune, mais toutes mes phis obères espérances t '

3«B MÉHOIBBS

Oh! combien, dès ce moment aussi, je regardai à l'horizon afin d'y chercher, avec ' le capitaine Bernard, quelque navire assez audacieux pour nous attendre ou nous provoquer! Certes, si un nouveau combat nous avait été ofifert, je ne crus pas que les haches ennemies m'eussent épargné. J'avais résolu d'en finir avec cette existence toujours ballottée, toujours en guerre avec le calme et le bonheur ; nous aurions vu qui de Tonio ou de moi avait dans l'âme un attachement 'plus sincère, un plus saint dévouement.

Mais la route se fit sans nouvelle renconfre : nous courûmes vers l'est; puis laissant porter au nord et côtoyant l'Afrique , nous ne tarâmes pas à -voir s'ouvrir devant nous cette iarge fissure par laquelle l'Atlantique jette sea flots dans la Méditerranée.

' ' Kdus entrâmes dans le détroit; nous mouillâmes à Cadix : Tonio débarqua , me dit adieu avec des témoignages de regret et d'estime, et .. j*appris peu de tanps après qu'elle avait rejoint son heureuse mère à Manchester.

Bernard vendit son bâtiment à un riche ar-

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tnateur de Cadix, nommé Iriarte; il donna la volée à son équipage; et moi, sur unca> buteur espagnol qui Élisait le trafic et la contrebande depuis Cadix jusqu'à Bayonne, je regagnai ma patrie. Mais, avautde débarquer, je fus totalement dévalisé par ces flibustiers de malheur, et c'est à grand'pàne que je rejoiguis Bordeaux.

.■i>,Goot^le

CHAPITBE XXVI.

J*avais le cœur et la tête pleins de grrandes choses, je voulus oublier complètement les jours orageux de mes triomphes mondains, je fis dans ma pensée divorce avec les intrigues de boudoir, et je me dis qu'il y avait dans l'homme de. cœur autre chose que la vaaité des conquêtes fëminines.

Les mots Patrie et Roi résonnaient en mon âme , et je comprenais la magie des batailles qui se disputaient pour le soutien ou le renversement des trônes.

— On parlera de moi, me dis- je en me

DE CHOMITO-UVCLOS. 291

fi-appaDt la poitrine et le front, oq pariera de

pa HiHOIBES

— Les voilà.

— Ce passeport est irr^ulier.

DE CBODRUC-DUCIOS. 293

je songeais aux moyens de me sauver soit en escaladant un mur, soit en mettant le feu à

du Câfié , j'aurai des esdaves , et je respirerai un air libre sur une terre embaumée, sous un ciel régénérateur.

-~ De l'enthousiasDie !

— Cett si horrible une prison !

— » Vous pouvea en sc^r.

— Merci, monsieur, montrez-nUH lecbeain ; toute minute est un vol que vous faites à mes poumoBS avides d'être dilatés.

DE CH^ttCIG4»tKL0S.

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