CHAPITRE VI
Hier, 21 (il est dés époques et des jotira que le cœur n'oublie jamais), je fus témoin d'un spectacle qui m'enfla d'orgueiret qui eût donné de la vanité au plus humble.
Jesuis si singulièrement bâti, que personne au monde, peut-être^ nes'estmontréaccessible autant que moi, soit au sarcasme, soit à la raillerie. Encore aujourd'hui je suis fier de l'éloge d'un porteur d'eau , de son attention quand je passe, de ses égards s'il me laisse le
haut (lu pavé. Si un de ces hommes bien pinces l'été, bien calfeutrés l'hiver, glisse à coDtre-bord de moi qui n'ai qu'une demiredingote, un demi-pantalon, un gilet sans dos, un chapeau qui n'en est pas un, des souliers qui n'ont jamais été que des lisièresj et que ce haut seigneur de l'élégance fasse halte et se pose devant une arcade du Palais- Royal, pour suivre avec intérêt ma marche rapide et réguliôre, je me sens quelque chose: je me croîs cent fois plus qu'un déguenillé , qu'un abandonné, qu un mendiant.
Il y a des curiosités qui me blessent profondément , il y en a d'autres qui me donnent six coudées de taille; et je ne mY trompe pas , je 'disting'iK pariaiteiaent celles-là de celles-ci , etil-m'ett souvent arrivé, — je croîs favoii- mis quelque part, — de refusa' certaine aumône qui m'était laite par un iàtou par un sot.
Ce n'est pas tout que d'être humain , ii fautétre généroix dans son humanité; la manièiie de donner décuple le bienfait, «t ia dbarifié -est peut-être moins une TCrtu qiie la délicabesw.
DE CRODROC-DUGLOS. 5t
Ce n'est pat tous qui pouvez iàire ces diitinctions, riches et puissants, bbsés snr toutes les émotions de l'âme ; ce n'est pas non plus le mendiant de naissance et jjar habitude ; c'est quelquefois le mendiant timide et honteux ; ■c'est toujours moi, moi Chodruc-Duclos , autrefois iàshionable , jeune et fort conune vous, plus impérieux, plus brave que vous sans doute, et aujourd'hui réduit, paror^ruell et vengeance, à ce que vous voyez.
Si voas vous promenez au milieu des ruines de Thèbes , paimi les tronçons et les pilastres dispersés de Babylone ; si vous foulez du pied les savants et glorieux débris d'Athènes, il est impossible que vous vous fessiez une idée de ces grandes cités mortct par le fi-ottement dn temps ou par la civiKsation plus dévastatrice encore : et cependant vous ne pouvez vous empêtrer de vous jeter dans le passé, pour retrouva*, -par les leçons de lliistoire, les magnifiqaes monuments qui ont fait la gloire de peuples aujourdliui à la tombe.
Je vous défie (et le ra^nt>chement va tam
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doute vous irriter contre moi, tant vous y trouverez d'orgueil), je vous défie, dis-je, de soupçonner le superbe Duclos de Bordeaux, à l'époque de ses <:hevaleresques amours et de toutes ses chaudes luttes avec toutes Tes passions des hommes; de ce Chodruc Duclos, brisé, mutilé, pour ainsi dire dépecé, infatigable promeneur du Palais Royal.
L'œil et le cœur y sont encore; mais peu de jiersonnes voient l'œil , pas une ne voit le cœur... On ne regarde que les baillons.
Revenons sur nos pas, car mon humeur philosophique vient de m'entrainer bien loin du dramatique récit que j'ai à vous &ire. Ecoutez donc, si vous en avez le temps.
Je vous ai p^rlé d'Eugénie, cette folle jetée si aveuglément à la brutalité des hommes, si pieuse pourtant dans ses affections, si dévouée dans son amour. Il Ëiut que je vous en reparle encore.
Les amies , les compagnes d'Eugénie ^ croyant qu'elle recevait toutes les confidences de ma vie aventureuse, dans les courts entretiens que nous avions ensemble, la qucstion-
DE CHODRUG-DUGL<^ 5ï
naieut souvent avec imporbinité , pour savoir d'elle quelques-uns de ces traits de cou* rage et d'héroïsme dont la Toix publique m'avait ^t le héros ; et la généreuse enfent imaginait monts etmerveilles pour me grandir à leurs yeux. Conune elle m'appelait son amant, quoique je n'eusse fait que lui serrer la main, elle trouvait un bénéfice personnel dans ces récits, dans ces contes, dans ces exagérations ; de telle sorte que ses soeurs^ qui l'avaient d'abord ironiquement appelée madame Duclos, l'estimèrent plus tard fort heureuse de sa prétendue liaison avec moi.
Dans le joyeux bercail de madame *** triomphait par ses erotiques lazzîs, comme Eugénie par son frais embonpoint , une jeune émancipée qu'on appelait Antoinette, et dont on abrégea dans l'avenir la longueur du nom en proportion de l'amitié^ qu'elle avait su conquérir. Ainsi, après Antoinette on l'avait nommée Tmnette, puiff- Nette , et dans le quartier bioi des gens savaient que ce nom était aussi une qualité.
^'ette était courte et brune; elle roulait
f^Bt^t qu'elle ne marchait dans la rue et sur les trottoirs, où sa voix stridente chantonnait toujours quelques-uns de ces refrains, catéchisme tnditionnd des maisons où Nette avait likit son éducatiou première. Je vous aurais défié de voir cette pétulante fille sans TOUS arrêter pour la suivre de l'œil au bùfien de ses évolutions, et sans tous écrier : ■> Qu'dle est heureuse ! »
Les rivales détrônées la sumommfflent aussi madenoiaelle Cihouk, parce qu'dk était ronde par les joues, ronde par la pohrilke et ronde... partout. La folle tirait vanité de tous ces avantages; et, quand elle manquait à la table de madame**^, le dîner .était moms bruyant, le repas nKÙns pndongé.
Nette ou Cibouk contait à merveille, et savait par tenir ana présent o« paseé ; sa mémoive était une vraie fournaise où s'ei^pvf» ftaàeai, pours*^^ revitivdeforaiea plus acres, 'kxhansoos dandestinaneBt itaprimées dans Paris, et que les sale* ^;ents delà police récitenl, k demi avinés, dans leurs prière» de chacpiejoar:
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Mais je ae sais comiaeni Ui se fitiisitit que les mots scabreux et les pensëeséchereléM pcsdi» aent de levr cyiùsme en passant par la bouche àe mademoiselle Ciboule. Toujours. est^ii qoe ce qui aurait dégoûté chez une antre votn amusait cJbcz elle.
Si bouche est un trésor ;
Sous son caquet brillant, le cuivre devient or. t
€>D m'a souvent assuré , dans la risfr Pierre* Lescot, que mademoiselle Nette était l'auteuv d'un grand BombEe deces complainttes poétiques et naïves rimées au dernier jour d'um grand crimineL Je l'en crois bien capable : sa tète était un volcan , sa parole une Iwve, ses re^^irds une gerbe de feu. Avec ces quaJitât, on doit être poète-ou mollusque.
Nulle bcebis errante de la maisoa de madame *** ne se mettait avec pliK. de gpùt que mademoiadle Antoinette — Toioettr-^îilette -—Ciboule; et Eugéote, elle-même^ boiataît pavillon devuDt lelégaMce de sou asue, qui devint bientdt sa redoutable nvale. Jle ne swb comuenl elle s'y pceiuùt poiu: aJMMirr jk sa
tailk les vêtements du soir à elle alloués par la maison j car enfin elle était aussi dodae que les autres étaient longues et fluettes, et cependant, à l'aide de petits nœuds, d'aiguilles plantées par ici, d'épingles, plantées par là, de plis dessinés avec grâce, de ruches accourcies ou rallongées, de fîcbus jetés sur les épaules ou sur les bras , les corsets , les robes, les jupes semblaient tout exprès taillés pour elle et par une bonne ^seuse. Nette étaitlesecondoi^ueilde madame**', Eugénie en était le premier. Ciboule enlevée, l'établissèment devait être en souffrance; Eugénie morte , le temple devait périr.
Dès qu'une querelle s'engageait dans cette rue si propice aux pugilats et aux attaques nocturnes , dès que les chapeaux roulaient à terre, dès que les fronts se couvraient de boue et de sang, dès que les os craquaient sous le bâton noueux , dès que la foule agglomérée stationnait, impassible témoin de ces batailles de chaque jour ; et que la police, qui les feisait naître souvent, feignait d'accourir ' pour saisir les lutteurs, vous étiez sûr de
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trouver Toinette-Ciboule à oôté du péril, et, telle était laffection qu'on lui avait vouée dans le quartier , que bien souvent le combat cessait à une parole de sa bouche, à un geste de sa main. Mais il est juste d'ajouter que Toinette, fort curieuse des mouvements terrestres, faisait rarement le geste ou prononçait la parole , et que ta mêlée avait son cours jusqu'à l'extinction complète d'une des parties belligérantes.
La seconde place d'honneur de la maison de madame *" n'allait pas plus à mademoiselle Ciboule que le second rang n'allait à César dans Borne la conquérante; et la rusée "matoise, témoin et confidente de la passion d'Eugénie pour moi, s'était dit : « Si je chasse de la rue Pierre-Lescot l'Homme à la longue barbe , à coup sûr Eugénie désertera le quartier. » Mais , dans l'irapuissance où elle se vit de m'éloigner d'un gîte que j'occupais depuis plus de seize ans, Ciboule se dit encore, dans sa vanité féminine : » Pourquoi ne remplacerais-je pas cette mijaurée d'Eugénie dans les
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grande que noi, c'est vrai; nets je suis pIiK ronde. Elle es* pl^as bktnde v[ne mot , c'est vrai encore ; mais je «vis fAus branc.. >• — La PalîsGc n'eût pas mieux dit. — « Eirfîn, noas sommes du même â^ ; cUe a dix'-bmt an», je n'enaiquedix-icptdeputssaBioi&: doncjepuis Istter à armes-égales. LnttûosettrionipboBfl.»
I^ lutte âitrude, ebaode, animée, incessante. Quand je passais , le jour , sous Its étroites croisées de madame ***, soit qu'il gdàt à plusieurs degrés, soit qu'une cbaleur écrasante s'engouffrât dans ce long boyau pestîleré , Ciboule lançait amoureusement sur ma tête tantôt un nœud de rubam provocateur, tautAt une fleur emblématique ; et la pau^ TFCtte ne quittait son obserratoÎFe que sur les ordres réitérés ei sur les menaces de la dame du Ueu , acar iàtre; et grondeuse comme la plupart de ses pazeilles. -
Ce n'est pas tout: Antoinette, lorsque Sffa rôle l'appelait au dehors, se moquait para»tcment des- afjaceries d . el ai elle me voyait parai il n'est pas de gcstifc
DE CBCWNUI&BOCLOS. 5»
q«ctlMdâclaEationa(|a'elleneiaa(ire8sàt, avec un doux sourire et avec son organe d'aoge StÊÊàaifé.
Mais, hélaa! es»luliiieviea perpé&wUeSi, ces. prévcmancu ehalieiureuseas, toute» cea attaipies £Émùuac3 Sàtss en pl^ soleil eu au ma âÊ» plus. ^»iaaes téoèbees, dlevaieBt jeimB dans la maison de madame'**, un désordre épouvantable. . . L'écfaafaud pouvait «adresser au bout de tout cela.
Euçitûe avait, vu le manég0 de ses compagnes, et son cœur s'en était eflray«. Craintive et DioAeatev comme toute àme. ûmanle, elle ■e se neconnaififleit pas assez de mérite peur me subjuguer, et trouvait, au coatrairef dans SB rixale, toutes les heureuses q.iMiIiités. (j[ui fitiU. lesi iMtbtea «L durables eoiu}uétc&. Sa j»iMiaifi^èictte.M ttahissatt paf des. soupira et des lurmesif eti* ^m-BÎt ^uand ella élût màAf. eUe {Hawaii au milieu de sei sœurs gD^uenaedea, dis: ^eiuiait la nuit.,, elle jieair rait k jeuK. &» yeua «taient àereaufr deux
abondantes ibnlai^Kb d>nii a'^linnnai«nt des
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eux la jeanesse et la iratcheur de la pauvre
enfent.
Je crus Eugénie malade, et je le lui demandai un soir avec un touchant intérêt.
— Oui, je souffre, me dit-elle en poussant un gros soupir et en me serrant la main. Oui, je souflre, et c'est vous qui en êtes cause.
— Moi?
— Oui, vous, Emile.
— Je n'ai cependant rien £iit qui puisse vous afÛiger.
— Eh ! vous savez bien ce que je veux dire, monsieur Duclos, et votre peu de franchise me fait autant de mal que votre froideiu-.
— ■ Voyons, expliquez-v(nis. Je dois une consolation si vous êtes dans la peine} car je vous sais bonne, généreuse, et je ne doute pas de toute l'amitié que vous avez pour moi.
— Vous vous trompez, monsieur Duclos, ce n'est pas de l'amitié que j'ai pour vous; c'est de l'amour, mais un amour qui me &it bien mal, qui me tuera peut-être.
— En&nt! tu es trop insoucieuse pour
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nourrir une passion mortelle, et tes fraiches couleurs me rassurent; mais parle et dismoi les reproches que tu as à m'adresser.
— Tu fois la cour à Toinette.
— Je ne fais pas la cour à Toinette.
— Pas d'équivoque.... tu fais la cour à Ciboule.
— Je ne fois point la cour à Ciboule.
— Alors elle te ia fait, elle.
— C'est possible; mais je ne m'en suis point aperçu.
Un cri terrible sortit d^une petite porte voisine, retentit bruyamment comme la cbute d'un aérolithe, et Ciboule se trouva placée entre nous deux, pareille à une phrase entre deux parenthèses.