‹ Mémoires de Chodruc-Duclos;Chapitre 51 sur 84 · UNE ESPÈCE DE RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

UNE ESPÈCE DE RÉVOLUTION

1 83o venait de sonner, Paris était debout , les citoyens s'armaient de bâtons, de sabres, de fusils ; les rues se barricadaient de pierres , de voitures, de meubles et de cadavres, l^a fusillade retentissait de toutes parts; le tocsin envahissait les nirs, et dans les rues, dans les carrefours, sur les places publiques, au centi'C des palais, le cri aux atmes se perdait dccbos en échos , les balles sifflaient et trouaient des poitrines.

Hommes , femmes , enJ^nts , vieillards ; riches, artisans, pauvres , artistes , ouvriers surtout, se dédiainaient contre les gardes royaux qui ne leur avaient Ëiit aucun mal, contre les gardes-du-corps qui auraient voulu leur en faire , et contre un roi qui ne leur avait fait aucun bien.

Pendant trois jours, ni j^us ni moins, on se battit; on prit et reprit des ^lises, des casernes, des cbâteanx, des postes; pendant trois jours, ni plus ni moins, les pères et les fils s'excitaient à la révolte, que d'autres ont appelée révolutiou, et que j'appelle, moi, une force. Les mères alarmées veillaient la nuit poux avoir dm. nouvellesL de tout ce qui l«i}r était cher». Bne£, c'était un. tohu-bobti épouvaniable, univ^ersel, dont oa attendit le dernier soupir avec

Seul dansi Fat à ce baccbanal n< par un mot. Not on nous a octro reste alla comme moins bien... Q

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quatre cents miUioiu d'impôts, vous ne payez qu'un milliard et demi ; au lieu de grandes espérances, vousavez de grands regrets; au lieu de gardcs-du-corps et de gardes royaux, vous avez des armées de sergents de ville et de mouchards... Iln'yaquelesmiaUtresqiù n'ont pas changé de nature : c'est toujours la bonté dans ce quVlle a de (dus affable, l'abnégation dans ce qu'elle a de plus généreux , la justice dims ce qu'elle a de plus digue, la droiture dans ce qu'elle a déplus noble, le patriotisme dans ce qu'il a de plus pur. Quant aux autres bommes et aux autreS' choses, c'est à l'avenant : on ai mis les places, les bonneuis — j'allais dire déshonneurs — y les titres, les priviL^es, aux enchères, le plus oiB^nt a obtenu. Vive le roi !... mais lequel?

Pauvres moutons! comme vous votis laissez tondre! Allez! allez! vous êtes plus déguenillés que moi.

Et pendent que ces grandes, ces magiques , ces merveilleuses, ces incroyables choses se passaient , pendaut que les bôpitaux s'emplie^

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saient de blessés et les maisons de deuil, que

disait Ouclos ?

Emile Clu>druc-Duclos, l'homnie à la lougue barbe , le Croquemitàuie des marmots , te fou, le maniaque, le cynique, se promenaii, comme par le passé , au milieu des balles qu'il laissait errer, sans se soucier le moins du monde de leur sifflement.

Oui, mes héros, on a pu me voir , pcudunt vos trois glorieuses, seul, les bras croisés, poursuivant sans me ralentirmes promenades quotidiennes dans mon palais, et la foule des hurleurs se ruait de part et d'autre avec des cris, des frémissements qui ressemblaient ù du courage ; je m'asseyais tranquillement sutun perron , sur la devanture d'une boutique , et je saluais les balles au passage.

— Duclos! Duclos! me cria un libraire de mon palais en voyant ma figure envahie pur , les éclats des briques, sauvez-vous, on vous tuera.

• — Les balles ont mieux à foire, répondisje à mon peureux.

Ce sontles seules paroles que j'aie pronon*

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cées pendant que s'accomplissaîl la grande révolution qui adonné un Guizot, un Thiers, un Mole, un Duchâtel, un Martin (du Nord), àla place d'un Peyronnet, d'un d'Haussez, d'un Cliantelauze , d'un Folignac ; bonnet blanc , blanc bonnet.

Et ils m'appellent fou! qu'étes-vous donc, messieurs les sages?

On m'a prêté un mot &meux, qui est une ci'uauté : je ne l'accepte ni nele répudie; libre àchacun, selon sa pensée, d'encroire ce qu'il voudra. Racontons le fait — je dis le feit — seulement je vous préviens que je n'aime les fables qu'entre les mains des enfants.

La fusillade était vive de la rue de Chai-tres au Palais-Koyal : l'échange de balles se faisait avec activité; les partis perdaient du monde sans perdre un pouce de terrain; et, pour mieux juger de l'état des choses, je me dirigeai sur le champ de bataille. Cétait beau ! c'était curieux !

Adossé à une colonne, derrière laquelle il

se cachait après avoir feit feu, un brave gar-

it sur un

garde royal qui, détaché des siens, semblait avoir accepté un cartel du 'héros de JuiHet — *• comme on les a nommés depuis. — La barncade, le mur étaient criblés; mats les deux chnnipions, toujours debout, ne s'atteignaient jamais. Impatienté de leur maladresse, je m'approche du bourgeois , et le débarrassant cle son fusil :

■ — Tiens ! lui dis-je , vmci comme on vise.

Et décbargennl l'arme, je Hs faire un plongeon au garde royal.

— Si je ne continue pas , ajoutai-je à la lidouM ennobUe, c'est que ce n'est pas mon opi~ nion.

Le mot a ^é trouvé assez curieux par quelques hommes d'esprit qui en empruntent YoloDtiers à leurs voisins, et qui n'ont pas rotogi de se l'approprier;

En aucun temps du miHide, en aucun siècle de chevalerie, on n'a vu plus de grandeur dame, de magnanimité, de noblesse, dc'dé-

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sont entrés le premier au Louvre ; et trente au moins qui ont pris, â lut tout seul^ la caserne de Babylone.

Ce sont des choses vraiment honteuses que celles qui ont eu lieu autour de nous — car je compte encore— après ces trois illustres journées : on s'était battu , on avait triomphé, on avait chassé les Bourbons aînés pour prendre les Bourbons cadets. On avait tout volé dans les coffres , dans les arsenaux ; l'on avait tout rendu, et voilà.

Eh bien ! le drame complètement clos , entièrement achevé, chacun des triomphateurs tend la main encore noire de poudre ou de lie de vin, et demande à genoux autre chose que ce qu'il avait obtenu debout.

En vérité, c'était dégrader la victoirej et je ne comprends pas que le ruban de Juillet, qu'on accorda si libéralement à tant de libéraux , n'ait pas jeté la France dans une extase dont elle n'auniitjamais dû se relever.

Pour ce qui me regarde, je déclare que je n'ai rien ^demandé, malgré le sang-froid que j'ai montré au milieu de la bataille , sinon le

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fusil à l'aide duquel j'abattis le garde royal.

Cependant, je l'avouerai, le souvenir de mon ancienne amitié pour Peyroonet se l'éveilla dans mon cœur au souvenir de son désastre, et j'aurais volontiers donné la moitié de ma redingote en lambeaux et un de mes souliers en lisière pour assurer sa liberté.... Peyronnet ne valait pas davantage.

Voyez pourtant comme les récompenses furent distribuées avec justice! 11 n'y a pas eu un carabin appelé au secours d'une éfjiati' ' gnure, sur la poitrine duquel ou n'ait piqué ou cousu un ruban de Juillet. Ils ne faisaient que leur de^ir , et on les récompensait. A la bonne heure ! Mais moi?

Un gamin de douze ans au plus, nommé Babée , fut blessé à la joue d'une façon cruelle ; il pousse un cri et tombe. On le saisit, on le place au coin d'une borne et on s'en va. J'accours, je m'empare du béros, j'entre avec lui dans un jardin de mon palais, je coui-s au bassin, j'y descends, et de mon mouchoir lavé la veille, de mon seul mouchoir, je panse la blessure du pauvre en&nt , qui me

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donne son adresse, et que je porte chez lui , rue des Moulins, n" i4; — non sans quelque danger, car j'escaladai deux barricades pendant le trajet.

Du reste, je me hâte d'ajouter que je n'ai point enlevé la caserne de Babylone, et que je nesuis pas même entré le premierau Louvre.

Cest une bien belle page qu'une page révolutionnaire ! J étais jeune quand s'accomplit la grande œuvre de 89; j'étais déjà mûr, et même moisi, quand s'est effectuée celle de 1 83o : la première est toujours présente à mes souvenirs ; c'est à peine si j e crois à la seconde. Est-ce qu'elle a eu lieu ?

Dans les Tuileries on a changé de draps ; voilà tout.

10» UÉHOIB£S

DE CHOI«0C>OUCL0S. Il»

^e âon Alteue Cbodruo-Ductos , souTeraia du PalaU-^yal et iieus ciroonvoisins.

A l'époque si difficile du jugem^it des hi>< nistres il en fut de même à mou égard, et soit pour protéger Peyronnet, soit pour m'eeipécher de le punir de son ingratitude , je me vis de nouveau harcdé par cette bande hidetiw d'e^ions qui affrontent le jour dès qu'il est question d'un remue -njénage quelconque, de même que les crapauds et les reptiles aux chauds rayons du soleil d'avril.

. Ces inlam«i vinrent rôder autour de moi ; je parus étranger aux ardents débats de ht Cour des Pairs, et la police en demeura pour sa courte honte.

De tous les pièges qui me furent tendu* à l'époque des ordonnances, un surtout fort adroit me laissa quelques heures d'incertitude dans ma conduite. Un billet ainsi coaçu fîM gliwé sou« ma porte, et on m'en prévint par troU coups rudement frappés et par outte exclamation : « Vieille amitié ! »

J« m« levai, je bondis en chemise jusqu'à la rampe crasseuse de mon escalier j w>

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homme proprement véta l'avait des<xiidu déjà, et je rentrai pour lire la mystérieuse missive. La voici :

■ La fortune a ses caprices: aujourd'hui ^tand et petit, demaiA petit et grand. Le rat - délivra un lion, et I^a Fontaine est làbulîste encore moins que philosophe.

» Si Duclos veut se rappeler ses anciens amis de Bordeaux , il en sera récompensé autant qu'il l'a été peu de ses premières affections. Ceci est une parole solennelle.

» Duclc» ira, demain à six heures, où il est sûr de trouver son vieux camarade } il emportera d'ahonl les capitaux qui lui seront confiés. "S'il y a mort , cetto somme lui est acquise.

n Duclo» comprendra poui-quoi on emprunte une main étrangère pour lui faire cesconfîdeoces.

" On s'en rapporte^ du reste, à sa prudence et à son courage, pour le résultat de fafiaire délicate qui lui est confiée. >•

Je cachai ma lettre sous un des carreaux de ma cbeiuinée, puis je sortis.

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Gomme je m'aperçus que j'étais espionné ; comme je'recounus dès lors l'embûclie, je me rendis aux environs du ministère des affaires étrangères. J'entrai dans une allée , comme pour mettre un peu d'ordre à mes vêtements; deux grands gaillards m'y suivirent en toute hâte , et j'en sortis à l'instant même en leur faisant entendre à peu près ces deux mots : « Fichus imbéciles ! «

Si je ne les avais pas sus accompagnés de sbires taillés comme eux , je vous réponds bien que mes deux coquins auraient passé un mauvais quart d'beure dans le corridor assez obscur où ils m'avaient traqué.

Peyronnet, aurais-tu fait pour Duclos ce que Duclos a feit pour toi , lui étant Peyronnet, toi étant Duclos?

Je suis sûr du contraire.

Trois cris sinistres venaient de retentir : « Le roi est chassé. Baguse a trahi une seconde fois la capitale, les ministres sont arrêtés. »

De ces trois cris, un seul était vrai jusquelà: le roi était chassé. Rambouillet, à tout prendre , valait mieux que la place de la Révo-

IM JIÉUOIBES

lution , et Cherbourg était plus protecteurque

Tarennes.

Eh bien! mol chétif, moi dont les faoUes n'avaient pas plus voulu que l'opulence, moi oublié, méprisé, eu lambeaux, je rèscJus de me relever dans l'opinion publique par un de ces actes de vigueur dont j'avais déjà donné un exonple dans la Vendée.

On dit que les hommes font les circonstances ; je crois plus exact d'avancer que les circonstances ibnt les honunes, et que c'est alors seulement qu'ils se dessinent dans leur grandeur ou dans leur crétinisme.

Si je vous disais les mille et mille évolutions que j'ai &ites alors pour découvrir la retraite de Peyronnct , vous tomberiez en admiration devant mon ressentiment est mon ingTotitude. Je savais certaines maisons où il allait d'habitude, je ne les perdais pas de vue, at l'amîtié voit de loin quand elle cberche à voir I J'interrogeais tout le monde; jequestionnai&le riche, le pauvre, l'enËint, l'homme mûr : en trois joius j'ai plus parlé qu'en dix-sept au-

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sont loquaces» et qu'au prix de mes guenilles , dont jetais si vaniteux, j'aurais voulu sauver la vie à mou oublieux ami. C'est moi le premier, bien certainement, qui ai &it courir le bruit de l'arrestation de Peyronnet et de d'^u&sez. C^iand on croit tenir quelqu'un, on ne le cherche plus; etTonconnaissaît trop dans toutParis mesancienxies relationsavec le ministre signataire des ordonnances , pour qu'on osât me soupçonner de làux, quand je proclamais que jel'avaisvuconduitsous bonne escorte par huit gendarmes. En second lieu, si je n'avais désigné que lui, j'aurais pu être suspecté; mais j'ajoutais que d'Haussez était arrêté aussi, et j'avais nommé le luioistre de la marine eu lieu du ministre des af&ii^ étrangères, parce que le premiei' était un brave garçon, point offensif, honnête, instruit, qui avait suivi le torrent ; taudis que oelui4à, PoUgnac, ignorant, &t, vaniteux, avait ouvert les écluses.

lie peuple était alors tellement fiu-ieux —et le peuple est toujours mouton ou tigre — qu'au seul bruit de l'ai-restatiou de Po%iiac,

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et me souhaita bonne chance eo me priant de me souvenir* de lui aux jours de ma prospérité; car personne alors ne croyait à une révolution.

J'avais trop bien dit : Pe^Tonnet fut emprisonné, Peyronnet de tous les ministres alors le plus méprisé, le plus haï, le plus conspué : cela, parce qu'il avait fait une Loi d'amour.

O ingratitude humaine 1

Lorsque l'acte fut accompli ; désespéi-é de l'insuccès de mes tentatives , j'allai l'éprendre ma belle, mon honorable livrée, celle sous laquelle seule mon cœur battait à Taise , et je recommencjai mes quotidiennes évolutions.

— Il était bien instruit, disait-on* souvent en passant auprès de moi dans les galeries du Palais-Boyal ; ce gueux est arrêté...

Le gueux c'était Peyronnet. moi j'étais le riche, l'homme d'intelligence et de génie.

Un citoyen recommandable, dont je dirais le nom s'il ne m'avait depuis lors rendu quelques services, peut-être, bêlas! pour acheter mon silence, me promit dix mille francs qu'il me montra, si je le mettais sur

lift HÉHOmKS

la voie de la retraite de PeyronDet. J'eus dabord envie de le punir de sa lâcheté en acceptant sa proposition, et en te trompant par uu adroit mensonge; mais un malheureux hasard pouvait me donner gain de cause, et je renonçai sans r^ret à l'énorme bénéfice qu'on me fit ofïrir arec un millionnaire, à qui l'abandon des dix mille francs en aurait rapporté peut-être cent mille.

Qu'est-ce qu'on appelle probité en ce monde ?

DE CHODRUC-DCCW)S.

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