‹ Mémoires de Chodruc-Duclos;Chapitre 52 sur 84 · UNE TENTATION · texte numérisé non relu

UNE TENTATION

Républicains , libéraux , bonapartistes , se donnaient quotidiennement rendez-vous an cafi' Ijemblin, et là, entre la demi-tasse et le petit verre, les uns et les antres projetaient le renversement de la monarchie, pour rétablir plus tard... ce qu'il aurait plu à Dieu.

La police avait l'œil ou plutôt les yeux écarquîllés sur cette sorte de club révolutionnaire, dont les principaux meneurs n'étaient pas sans influence ; car on les avait vus

112 BIÉMOIRES

liomnies de cœur et d'action dans les moments difficiles.

Quelques-uns d'entre eux, généreux et litCDveillants, me tendaient la main quand je passais devant le café ; quoiqu'ils me donnassent avec plaisir, ils n'auraient cependant pas voulu m'inviter à m'aller asseoir à leur table, lis n'étaient pas déjà si bien vêtus que la disparate fût immense entre leurs habits et les miens; mais je me promenais, j'étais connu, je mendiais... et je comprenais la susceptibilité.

Un jour M. Br. , grand et beau jeune jjomme à épaisses moustaches, à redingote bleue et boutonnée jusqu'à la cravate, charpente taillée en hercule, ouvre, ferme rapidement la porte du café, puis m accoste en me retenant par le bras :

— Je voudrais vous parler.

— C'est ce que vous faites.

— En particulier.

— Personne ne nous écoute.

— Ce que j'ai à vous dire est de la gravité la plus haute.

DE CHODRUG-DUCLOS. 113

— Si vous m'entraînez dans uu lieu caché, on nous suivra de l'œil , on nous entendra peut-être. Parlez ici , c'est le plus sûr moyen de ne pas avoir de confidents.

— Soit, promenons -nous. Aimez- vous l'état de choses qui existe?

— Pas trop.

— Voyez comme il nous abandonne.

— Qui, nous?

— Nous, les incompris.

— Je ne comprends pas.

— Dites : un bel appartement, de bons dîners, un équipage, cela ne vaut-il pas mieux que des haillons , une manSEurde et des bottes sans semelle?

— Ud million de fois mieux.

— Eh bien ! il faut bouleverser ce qui existé.

— Ça va.

— Et pour cela nous n'avons besoin que d'un peu d'énergie, d'un peu de poudre et de beaucoup de silence.

— Oui ; mais du silence avec de ta poudre, c'est un oeu difficile.

DE CHODRUC-DCCLOS. 115

comme un homme de bien et comme un homme assez énergique... Je l'avais lancé jusqu'au jetd'eau, dont il interrompit l'harmonie.

■Depuis cette aventure, une des six douzaines dont j'ai été te héros dans mon palais , la chentèle du café Lemblin me témoigna quelques ^rds; et la preuve, <feat qu'un certain jour où j'étais riche en espèces sonnantes, puisque je possédais 3 livres 7 sous , j'entrai dans l'établissement libéral pour prendre ma demi-tasse; tout le monde s'en alla me laissant seul déguster te précieux aromate. En payant au comptoir, je m'aperçus que la dame me roidait la monnaie sans toucher à la pièce de vingt sous. Indigné, je la repris, et dis enfermant brusquement la porte :

— -Puisqu'elle vous parait trop sale, vous ne Taures pas. .

Deux jours après cependant, en passant devant 1« café, je jetai mes vingt sous par fa .porte entr'ouverte , et je suis sûr que cette ibis on acceptai le prix de ta demi-tasse.

UÉHOIRES

Page 1