CHAPITRE XIV
UN ÉCHAPADD.
Je reviens à un thème que j'ai déjà touché, mais qui est inépuisable. Thème horrible : condamnaUon , flétrissure de notre époque d'égoïsme, de notre siècle de philosophie, où chacun devrait avoir sa place au soleil et son pain quotidien.
Hélas! hélas! l'ombre est vaste, à Paris surtout , et le bras de l'ouvrier tombe souvent parce que son corps manque de nourriture.
On assure que l'on souffre beaucoup plus
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de la soif que de la faim... On assure un mensonge et une sottise à la fois.
Une douleur de tête poussée à l'excès est ub horrible supplice,'une douleur de deatu poussée à l'excès est une torture épouvantable, un rhumatisme poussé à l'excès est un déchirement à porter au suicide; une feîm poussée à l'excès est un râle de l'enfer.
L'homme qui soufire de la faim demande à boire pour combattre les spasmes, et il y réussit; mais la fièvre recommenœ bientôt d'ellemême, et vous souffrez d'autant plus que vous avez été un instant soulagé. La faim creuse , glace et brûle en même temps.
Je le sais; mais j'ignore pourquoi je n'ai jamais essayé de la soif. Je mourrai, je crois, sans connaître cette douleur.
On souffre beaucoup plus de la Ëiim que de la soif à Paris. Cela doit être : vous avez pourvous désaltérer l'eau claire de la fontaine, l'eau sale du ruisseau, et, si vous voulez quel-
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de vin m'a Jàit souvent crédit, le l se lassait à une seconde visite truand la première n'était pas soldée.
O riches ! voutez-voiis devenir humains, généreux, compatissants? essayez de la taim... Mais vous aimez mieux rester ce que vous êtes, car vos digestions deviendraient laborieuses au souvenir des souffrances dont vous avez été témoins; et ce tju il vous ftiut, à vous ', après vos somptueux repas, c'est \a. béatitude de l'appétit satisfait , c'est-à-dire le repos , la torpeur du porc qui se couche et se vautre dans son auge. ■
Tenez , il faut que je vous dise une de mes études ; tant pis pour vous si elle vous troyve sans émotion. Quant à moi, j'en. garderai le souvenir jusqu'à ma dernière heure.
Xavisqi un jour dan; mon palais — vous savez que c'est le Palais-Royal — un homme maigre, jaune, ratatiné, de vingt-cinq à trente ans. Ses cheveux étaient noirs , ses yeux vik, son front semblait révéler de l'intelligence, et ses joues creuses annonçaient ou le libertinage ou la diète. .
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Je voulus Tanalyser, je résolus de le suivre.
Depuis le matin , il était resté assis snr un banc de pierre en face du café Corazza, et il avait amicalement salué de la main plusieurs personnes assez proprement vêtues et qui glissaient dans les allées.
Le froid était piquant, la marche et îe mouvement seuls pouvaient le combattre. Mon homme devait être bahitué à la souffrance : il g;reIottait â peine quand mes dents s'entrecboquîûent.
J'cKfe iwtié, fc tottdoatai au fUètr tfaile arc^,, etieaatvi» de l'eraUe ^ ^ ^'■■^ ^ *^
cœ^jT'le pauvre sédentaire.
Ses habits avaient été Bns et coupés par un boa tailleur, ses bottes déchirées sortaient assurément de chez Kolmann ou Sakoski, sa chemise était d'une soie fine et coûteuse- La riohene, l'ofwdwctoe pcMiHtre, wiR«At passé par là.
Je m'approchai. Le penseur récitait des
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vers de Philoctète , puis il bourdonna la
sti-ophe de Malherbe :
La mon a des rigueurs à nulle autre pareilles ;
- On a beau la prier , Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre
Est Eonmis à ses lois ; Et la garde qui veille aux barrières du Loavre
n'en défend pas les rois.
Il y eut un moment de repos , de méditation.
L'homme se leva, se promena et s'approcha-bientôt d'un passant chaudement claquemufé dans une magnifique redingote longue fourrée d'hermîne. • ^
— Oui, mon cher, j'attends un ami. Et toi?
— Moi, j'ai invité plusieius amis, on m'attend aussi chez Véfour.
— Comme je crains que cet ami ne vienne pas encore , prête-moi une pièce de cent sous.
— Cela me serait difficile: j'ai pris tout juste l'argent nécessaire au payement de la carte.
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— Mais tu es coimu là , et l'on te fera crédit d'une bagatelle.
— Du crédit, à moi ! Allons donc, je rougirais jusqu'au blanc des yeux... Adieu , au revoir; et si tu veux demain, viens à mon hôtel, je te rendrai le service que tu me demande-s.
— J'irai. A quelle heure?
— De deux à quatre.
■ — J'irai le matin.
— Oh! le matin, c'est impossible: Laure sera chez moi.
— Je respecterai ton tête-à-tête et tes amours.
L'homme se retira poussant un gros soupir, alla s'asseoir à la place qu'il avait quittée, puis y restajusqu'au roulement de tambours, ïe soir à six heures et demie...
l,e malheureux n'avait donc pas mangé de la journée!!!
Il sortit , récita encore des vers dont je n'entendis que deux ou trois rimes, et se dirigea vers la rue de Rivoli, dont il arpenta le magnifique trottoir d'un pas calme et mesuré. A chaque
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piéton qui le heurtait avec brutalité — comme on heurte la misère — il disait de sa voix honnête :
— pardon, monsieur.
Et la marche se poursuivait.
 onze heures et un quart, le piéton se retourna brusquement et se trouva presque sous moi, sans que j'eusse eu le temps de l'éviter. Il me vit,' me reconnut , posa vivement sa main dans son gousset vide , et continua sa marche en disant :
— Le pauvre homme !
Cette exclamation de la charité m'arracha des larmes.
Il n'avait pas mangé, il aurait voulu me donner du pain; il n'avait jms de Ic^emeut, et il aurait sans doute voulu m'abriter. Moi ^ infortuné, je ne pouvais rien lui offrir, it m'eût proluiblement refusé ; puis j'avais reçu la veille de graves reproches de mon logeur, à qui je n'avais rien donné depuis trois jours.
Je continuai donc silencieusement mes observations , et je vis rincoonu se diriger vei-» St-Roch , par la rue du Dauphin.
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Dans la rue Traversière-St-Honoré, je perdis de vue l'incoanu auquel je m'étais attaché par le malheur; et deux ans passèrent sur ce
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qui a faim, pour le sauver des replis du fleuve,
du désespoir, de la ^illotine.
Un sou au pauvre, et le pauvre mange, et i) prie, il bénit, il ne tue pas.
Un sou ! c'est bien peu de chose.
Un sou \ c'est beaucoup ; c^est une fortune , (^ést un heureux !
DE caooRW^atKWs.