‹ Mémoires de Chodruc-Duclos;Chapitre 56 sur 84 · LE CHANGEUR JOSEPH · texte numérisé non relu

LE CHANGEUR JOSEPH

Je reçus un jour un coup de •pomg tellement rude sur la poitrine , que je m'Àriai à l'instant : « Quelqu'un est volé! » Je ne me trompais pas.

Deux hommes étaient venus d'Italie. Partis le même jour de Turin sans se connaître , ils étaient armés à Paris le roéaae jour, s'étaient U^és dans la même maison , et avaient pris une chambre au même étage.

En montant eL en desondant leur escalier iO.

IM HËUOIRES

pour aller au travail, ils s'étaient dit bonjour,

puis bonsoir... Voilà deux amis.

Us étaient employés au même atelier; ils firent les mêmes ouvrages en maçonnerie, en menuiserie ; ils devinrent inséparables, car ifs avaient même âge, mêmes goûts, mêmes viees, même dégradation.

— Dis donc , ça va mal.

— Je dis plus, ça ne va pas bien du tout.

— Je dis plus encore, ça ne va guère.

— Oui, mais ça pourrait aller mieux.

— Que faudrait-il?

— Un poinçon, un crâne à frapper, de l'or après, du cœur et de bonnes jambes.

— Tout,cela est aisé. Le crâne, le poiuçon, le cœur et les jambes, rien n'y mqnque, si ce n'est l'or.

— Je sais où il y en a.

— Au Palais-Royal.

lis allèrent ensemble au Palais-Royal, ils entrèrent ensemble dans le bureau d'un changeur, ils lui parlèrent ensemble; l'un frappa de son poinçon un crâne sans che^'eux, l'autre emporta de l'or et des billets de ban-

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que; ils s'échappèrent ensemble, sortirent ensemble de Paris, allèrent ensemble au bord d'un champ se partager la somme volée, rentrèrent ensemble par la même barrière, soupèrent , et s'endormirent ensemble après avoir lavé ensemble leurs vêteiqents au même courant d'eau.

Les rechercha de la justice furent inutiles; un gabelou, employé à la barrière, fut plus adroit que la police... Un gabelou !..

Enfin, c'est comme cela.

Un jour qu'il pleuvait, deux hommes avinés entrent et franchissent la barrière, le chapeau sous le bras.

Pourquoi le chapeau sous le bras, puisqu'il pleuvait? Le crime est bien imprudent , et il faudrait qu'un gabelou fût bien gabelou pour ne pas adresser cette question :

— Que portez-vous là?

— Un chapeau.

— Et dans le chapeau?

— Un mouchoir.

— Et dans le moudboir?,

— Rien.

IN Htbiomi»

— Je yeux voir es rien.

Voua cotmeodrez que pour xm gabelou la

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On tenait donc les auteurs du vol et de l'assassinat, qui allaient repartir ensemble pour l'Italie , en cachant l'or et les billets dans les bras creux d'une brouette qu'ils avaient là^ hnqBée ensemble.

L'arrêt fut prononcé : la hache du bouireaa fit son ofHce; Malagutti et Bâta furent jugés le même jour , coudamnés. le même jour , et la même heure, sur la place même où ils étaieuL venus ensemble laver leur chemise souillée de sang.

Attendez :

Joseph avait survécu aux coups de poinçon; sa femme était cedeveuue belle.

Un matin, Joseph sort de bonne heure ; à peine a-t-il franchi la porte de sa maison , qu'il entend un crieur public :

H Voici, messieurs, la condamnation à mort des célèbres assassins Malagutti et Rata, qui vont périr aujourd'hui en place de Grève ! Les voilà , messieurs, qa ne se vend qu'un sou ! » -

Joseph tombe dans la rue et meurt...

Ces deux hommes devaient tuer Joseph !

Mais pourquoi Dieu a-t-il fait mourir, presque de la même mort, deux autres hommes dont la vie avait toujours été noble et glorieuse?

Le souvenir de La Béole et des frères Faucher m'a poursuivi long-temps pendant le procès de Malagutti et Rata.

Dieu est Dieu, et je ne suis pas son prophète.

DE CHODRUG-DUCLOS.

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