CHAPITRE XVIII
UM SUICIDE MASQUÉ. — UN CBIEN EMRAGÉ.
D'où me viennent ces deux feuilles de papier? Je ne sais. D'où me vient ce crayon? Je l'ignore. Mais s'il m'arrive une de ces pensées corrosives qui brûlent l'âme et qui font rêver le suicide, rien ne me manque, à moi qui ne possède rien, pour que la vivadté de la plaie puisse se prolonger par le sou-
1» MÉUDOIS
■ Cest un malheureux; » tous disent : « Cest
un fou. 0
Eh ! non , cb aritables ! le fou ne sent pas sa douleur, on le croit du moins; je sens la mienne, moi; je la sens double, peut-être parce quej'ai de la mémoire etque mon passé a du soleil.
Une calamité ne vient jamais seule, dit le proverbe qu'on appelle la sagesse des nations. Eh bien! ce proverbe est plus qu'un axiome, c'est une stupidité : un malheur, ce sont tous les malheurs; sans cela, le malheur ne serait qu'une contrariété.
Il y a des gens peti ts, bien petits, — au physique et au moral, — à qui tout réussit, même la.honte, même les fautes, même le déshonnoir; et qui, après un naufrage en pleine mer, trmiveraient pied au. milian. du vaste. Océan Pacifique. Il y «a a d'autrespiaii; qui le caillou de la route eU une montagoe,. le ruisseau un torrent, ïormiate un gpuC&c. Moi,, par exemple, je suis sûr que si j'essayais. diismcide, le grùn de poudre seraitme^oxplo* son; l'atome de {desb, va boalett.
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J'ai réseau de vivre, je vivrai ; mais je suis convaincu que s'il me vient la pensée d'en finir arec i» misère, le pain quotidien, — qui me &it si souvent défont, — sera pour moi le poisoa le plus acre, le plus actif.
La fondre frappe an homme et l'épargne, «n autre tombe sur un trottoir et se tue. IjC premier était un vaurien, le second nn père de femUle dont les enfants vont mourir de iâim!
O Providence divine, que tu es mystérieuse! je' devrais dire cruelle.
U faut cent fuis moins d'arsenic pour tuer un homme que de pain pour le faire vivre : est-ce logique?
Il y a dans Paris un citoyen fort riche, fort cenùdéKé, que je connais^ que vous connaissez tous, (|ui lisait un jour la gazette dans le jardin des Tuileries. Un r,Iinéa lui apprend qu'un navire , venant du Havre , a Ëùt uaU&agc et s'est perdu corps et biens. Ce navire lui a{K parteoait et portait toute sa Êirtune.
L'armateur dése^iéié court cfaei luir s'vnoc
jSfi MÉMOIRES
d*ua pistolet qu'il place dans sa bouche ;
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tuer vous-mêmes un jour, vous n'en savez pas plus que Duclos.
Pour moi la vie cestle mouvement, la mort c'est l'immobilité. Les prêtres vous disent que la mort c'est la vie ; le dire c'est chose facile , que le plus habile vienne me le prouver.
Je parierais mille contre un, — si j'avais mille quoi quecefùt au monde, et si quelqu'un daignait parier contre moi — que, pour peu que le désir me prît de me tuer, le bassin du Palais-Royal me servirait de voile, moi debout ; et que l'air n'arriverait pas à mes poumons. U faudra que j'essaie.
Eh bien! nonj si j'en essaie, si je veuxbri- «r avec tant de déceptions, de tortures, de misères , je gage encore un million contre un franc que ce qui devait m'ctre utile me deviendra fatal.
Notre passage sui- cette terre n'est pas le plaisir, le luxe, l'éclat des fêtes, la somptuosité des festins, les joies du ménage, les éblouissements de la renommée , le parfum des adulations, l'extase desnuits mystérieuses...
Notre passage sur celte terre n'est pas non
15» HÉHOIHES
plas le crime qui guette dans l'ombre, levioe aux flambeaux, la misère râlant sur un grabat, les jours sans pam., les nuits sans sommeil, la fièvre sans anai...
Notre passa^ sur cette terre est une pensée ; car une pensée est aussi la m»rL
Tenez, le moral et le physique, ta matière et l'esprit se donnent si étroitement la narn sur cette teire roulant dans son orbite, que je ne résiste pas au besoin de vous citer un fait que vous appellerez singulier, vous, geus futiles; et que vous direz mensonge, vous, cerveaux imprégnés de science.
Le fait s'est passé à Bordieaux : j'achèverai de le conter, si mon crayon qui s'use et mon papier qui s'emplit m'en laissent le kusir; serrons.
Deux frères escortés de leurs amis — ils en araient, eux, on ne les nommait pas Duclos — deux frères s'acheminaient vers la rivière, où l'alné devait s'embarquer pour la Guadeloupe. Ils étaient près du port; ils se disaient adieu de la main, de la lèvre et du cœur, quand un chien passe, donneun ctiup de dent
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aux. deux frères et s'échappe le long du fleuve.
Les polissons suivent la méchante bête et l'assaillent à coups de bâtons et de pierres ; elle s'élance, traquée de toutes parts, et disparait sous un bateau.
I.es deux frères regardent leur jambe: ce n'est rien, une piqûre Imperceptible.
Cependant un pharmacien est là , on y va , on lui demande un peu d'alcali : ou cautérise la plaie ; l'homme de l'art dit qu'on ne doit avoir aucune inquiétude , et les derniers baisers sont donnés et reçus.
L'un monte dans un canot qui l'attend et va rejoindre le navire en partance , l'autre retourne à son bureau.
Qunrante jours après, celui-ci meurt dans un accès épouvantable d'hydrophobie.
Six mois plas tard, le frère absent, qui venait d'achever d'heureuses spéculations, rejoiut la ville natale arrès avoir annoncé son retour à son frère et à ses amis.
A l'approche du navire signalé, les amis seuls accourent ; le voyageur descend , cherche son frère d'un œil inquiet.... On le prie de
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ne pas trop s'alarmer; on l'entratae, A résiste, il appelle son frère à grands cris...
—Mort, lui dit-on enfin.
' Les larmes arrivent après la première, la plus poignante douleur. Il se laisse conduire vers sa maison , et on essaie de lui faire comprendre que, puisque son frère devait mourir, il devait, lui, ses remerciments au ciel pour avoir épargné à sa tendresse fraternelle les angoisses d'une dernière agonie.
— Hélas! je l'aimais tant, et j'étais si heureux de la fortune que je lui apportais !
— U est mort aussi en vous nommant.
— Une fièvre?
—Non.
— Le regret de mon abseoce, peut-être ?
— Non; mais à votre adieu, sur le port, au moment de votre départ, un chien l'a mordu.
— Eh bien !
— Vous devinez.. .
Quelques mioutes après un accès d'hytlro-
DE CHQDROG-DOGLOS. Ut
pht^ie conduit le frère près de aoa fr^«, à la tombe.
Ils (mt dit que le venin l'avait tué. Le veain sortait de la bouche des amis.