FILLE ET SOBUR DU ROI. MORT DE HENRI II
1559. L'an 1 ôôg, le peuple de France, par toutes les villes et villages,' se réjouissoit grandement pour la paix que le Dieu étemel leur avoit baillée, laquelle par tant d'années avoit été fort désirée. Les pauvres gens de Picardie commencèrent à s'en retourner en leur pays, pour veoir les ruynes que la guerre, mère de tous maux, y avoit laissées. On ne parloit plus par toute, la France que d'icelle paix et des triimiphes qui se préparoient dans la ville de Paris, pour plus honorablement recepvoir les ambassadeurs du roy d'Espagne, de l'empereur, du duc de Savoye et prince de Piedmont, et des aultres pays estranges qu'on attendoit d'une sepmaine à l'aultre , pour célébrer les mariages du roy d'Espagne avec la fille du roy de France Henry, et de madame Margueritte de France, fille du feu roy Françoys premier, avec Philibert- Emmanuel, duc de Savoye.
Le roy, de sa part, estoit plus resjouy de laditte paix que nulle aultre personne de son royaxune, non tant pour luy et les siens enfans, qu'il estoit pour l'amour et soulagement du pauvre peuple de Picardie, l'oppression duquel luy estoit si odieuse, qu'il ne se passoit ni jour ni nuict qu'il ne priast dévotement Dieu , les mains et yeux eslevez au ciel, de luy envoyer laditte paix, ainsi comme l'avons veu par plu-
^ L'indication chapitre soixante -deu- mais le changement de chapitre résuite œiesme manque ici dans le manuscrit; des chifiGres placés en haut des pages.
sieurs foys et sommes tesmolngs. Nostre roy, dis-je, resjouy extrême- 1559. ment de laditte paix, souvent par ses chantres faisoit à Dieu chanter et iuy-mesme chantoit, Te Deum laudamas, et en la fin d'iceluy faisoit chanter le verset, a Domino factam est istad, et Iuy-mesme respondoit le respons dudit verset : et est mirabile in oculis nostris.
S. M. bailla charge à monsieur le connestable, qui estoit de retour de sa prison, et à mons. de Guise, de tenir la main à mettre gens nobles et vertueux sur les passages de l'entrée des pays estranges en France, pour recepvoir là les ambassadeurs avec toute courtoisie et allégresse et les amener à Paris defiraiez à ses despens, aussi de pourveoir à toutes axdtres choses nécessaires pour les pompes, bravades et gentillesses requises à la grandeur de S. M. et des roys et potentatz estrangers qui, par leurs ambassadeurs, deb voient comparoir au bancquet royal desditz mariages de sa fille et de sa sœur. Les bancs du palais de Paris furent transportez dedans le couvent des Augustins^ et messieurs de la court là translatez pom* plaider les causes jusques après ledict bancquet royal. Dieu scait si ledit palais fut moins aorné de toutes choses d'honneiu* et de plaisance qu'il avoit esté au bancquet des nopces de mons. le daulphin et roy d'Escosse.
Tous les princes, grands seigneurs et capitaines de France se meirent en chemin et partirent de leurs maisons pour aller à Paris présenter leurs services à sa majesté et poiu* estre présens auxditz mariages. Les ambassadeurs arrivèrent en grand train audit Paris, environ la fin du moys de may ou commencement de juin, et furent aussi honorablement receuz que bragardement estoient venus. Chascun, tant des estrangers que des Françoys, furent logez par fourrier et par quartiers, dans la ville de Paris, affin que tout allast en bon ordre. Iceux ambassadexu*s furent receuz par trois roys et trois roynes, qui estoient le roy de France Henry et sa femme, le daulphin de France, fdz du roy et roy d'Escosse, et sa femme, et mons. de Vendosme, roy de Navarre, et sa femme, tous accompagnez et assistez des princes
^ Dans le registre du conseil (Archiv. imp. n"^ 18,9^3) , à la date du mardi 1 1* jour de may i55g, on lit : Aux Aagastins,
1559. de leurs royaumes, et principallement des princes du sang royal de France et des princesses enfans du roy, de mons. le duc de Lorraine, du connestable, de messieurs de Guise, de Bourbon et aultres. Mons. le connestable estoit mieulx cognu des ambassadeurs que tous les axdtres , pour avoir esté prisonnier entre leurs mains quasi Tespace de deux ans et pour avoir moyenne et négotié avec eux les traictez de paix et des mariages. Et pour. ce &rent par luy présentez au roy, quant ilz feirent leur harangue et récitèrent le pouvoir et charge qu'ilz avoient de leurs princes qui les avoient envoyez.
Quelques jours avant que de célébrer lesditz mariages, au palais de Paris, en la présence du roy, d'iceux ambassadeurs, des princes et de messieurs les présidens et conseillers de la court de parlement, feurent leus les articles de la paix tous Tun après Faultre, ensemble tous les accordz faictz de part et d'aultre, et les mandemens, pouvoirs, charges et procurations qu'iceux ambassadeurs avoient de leurs princes. Lesquelz articles de paix, mandemens, pouvoirs, charges et procurations furent encores une fois jurés et ratiffiés par le roy, les princes du sang et aultres de France, et par lesditz ambassadeurs, et iceux enregistrés au greffe de laditte court de parlement, pour foy de plus grande approbation. Et le jour mesme, au soir, dedans la court du logis du Louvre, où estoit logé le roy, dedans la court du^palais, et par les places et carrefours de Paris furent faictz feux de joye, lesditz ambassadeurs et leurs gens présens, pour monstrer la grande joye que le roy et les Françoys avoient de laditte paix et de Talliance qu'on avoit faict avec les roys et princes estrangers.
Mariage par procuration d'Elisabeth de France avec Philippe II , roi d'Espagne ^ La cérémonie a lieu dans l'église de Notre-Dame de Paris.
^ Contrat de mariage de Philippe II, duc d'Albe représentant le roi d'Espagne,
roi d*Espagne, avec ÉUsabeth, fille aînée — Marguerite de France et PhiUbert-£m-
de Henri II. i55g, ao juin. (Isambert, manuel lurent mariés sans pompe dans la
Rec, des anc. lois françaises , t. XIII, p. 546.) chapelle du palais, le g juillet, tandis que
Le mariage par procuration fut célébré le Henri II était entre la vie et la mort. Le
a6 juin devant le cardinal de Bourbon , le contrat avait été signé le 27 juin.
Après la messe et au sortir de laditte église Nostre-Dame, l'as- 1559. semblée fut conduitte dedans le palais pour disner, auquel le roy feit axdtant de debvoir qu'il avoit faict à celuy de ses deux premiers enfans, le roy-daulphin et sa fille, la femme du duc de Lorraine. Cestoit une chose bragarde à véoir, dedans Paris, que la magnificence de quatre roynes toutes ensemble au jour des espousailles.
Tout ce jour-là, le lendemain et les deux aultres jours d'après se passèrent (comme m'ont dict ceux qui y estoient] au bal et danse des princes, roys et roynes, ambassadeurs et aultres, où chascun prenoit du contentement assez. Les aultres jours se passèrent à jouer à la paulme , au palmail, à tirer de l'arc, car à telz jeux se resjouissoit fort le roy. S. M. n'alloit nulle part que les ambassadeurs d'Espagne et de Savoye ne cheminassent quant et luy, lung d'img costé et laultre de l'aultre, estans eux trois suyvis du roy-daulphin, qui accompagnoit l'ambassadeur du pape, une aultre fois l'ambassadeur de l'empereur, le roy de Navarre, l'ambassadeur d'Angleterre. Les aidtres princes de France cheminoient avec les seigneurs de la suitte desditz ambassadexu*s ; le roy se rendoit frère et compagnon de tous et nommément de ceux qui l'acostoient, auxquelz il monstroit une parfaicte amitié et bienveillance aussi grande qu'il eust sceu faire à leurs maistres, s'ilz y eussent esté présens.
Pour le festoyement desquelz et contentement des dames, saditte majesté commanda qu'on despavast partie de la rue de S^-Anthoine de Paris, lez la Bastille et du costé de sa maison des Tournelles, pour y faire les joustes et courir la lance. 11 feit dresser des lices et des eschaufaux pour mettre les seigneurs et dames qui n estoient puissans pour jouster et coxu'ir en lice, afiin de regarder les chevalliers qui courroient esdittes lices la lance et la bague, avec aultres jeux d'armes, auxquelz il vouloit prendre et bailler plaisir aux spectalteurs et dames du royaume de France. A ces jeux^ S. M. invita tous chevalliers
' Des armes furent apportées, pour le dans les portefeuilles de Fontanieu , à la tournoi, du château de Fontainebleau à Bibl. imp. vol. 397-298.) Paris. (Voy. un acte du 10 mars i56o
1559. d'armes, vielz et jeunes, affiû de faire paroistre leurs vertu, force et dextérité , pour Thonneur des ambassadeurs et des dames. Les bons et vrays chevalliers, qui avoient es guerres passées éprouvé leurs forces contre les Bourguignons et ennemys du royaume, furent bien resjouis du plaisir et commandement du roy. Les chevalliers couars et mal adroictz n'en estoient trop joyeux, non tant pour la peine et travail qu'ilz y peussent avoir, mais à cause des dames de France, et principallement de celles avec lesquelles ilz faisoient Tamour et auxquelles ilz s'estoient vantez d'avoir faict merveille contre les ennemys es guerres, batailles et rencontres qu'on avoit eues contre lesditz Bourguignons et ennemys. Il se trouve plusieurs de telz mignons qui, pour s'insinuer en l'amour des dames, prétendent devant elles avoir accompli de grands exploictz, et avoir mis par terre des ennemys par centaines contre vérité; car ils n'ont approché d'eux que d'une demye journée le plus près, ou bien, s'ilz en ont approché davantage, quant ils ont veu reluyre les hamois et gromeler img peu rartillerie desditz ennemys, ilz leur ont tourné le dos et les talions, sans leiu^ dire bonjour ni adieu, sinon tout bas et d'assez loing. Mais, poiu* monstrer qu'ilz ont faict img grand debvoir, ilz rompent, en s'enfuyant, leurs lances contre une muraille ou ung arbre, et, se voyant quelque peu loing, eux-mêmes avec leurs masses donnent de grands coups sur leurs corceletz et morions, qu'ilz taschent de forcer. Us espèrent ainsi faire croire à leurs dames et à aultres gens aysez à tromper en telle marchandise, que cela leur a esté faict en la bataille par l'en^ nemy; leur plus grand regret est qu'ilz ne sauroient monstrer sur leur corps la plus petite blessure que tant d'ennemys qu'ilz disent avoir tué et rué par terre leur ayent faicte; et, nestoit la crainte qu'ilz ont de se blesser eux-mesmes, ilz se donneroient voluntiers quelques coups sur la teste ou aultre lieu de leurs corps, pour persuader ausdittes dames qu'ilz ont receu cela de l'ennemy pour le salut d'elles. Aussi, telz gens fuyoient la lice du tomoy que le roy avoit commandé et furent quasi tous malades, aflSin d'avoir moyen de n'y pas assister, et de se vanter en l'entretien de leurs dames
que, sans rindisposition de leurs corps, ilz y eussent bravé et faict 1559. merveilles, ayans grand regret de n'avoir esté en santé pour s'y trouver.
Au contraire, les chevalliers preux et hardis, qui en leiu*s corps, testes et visages avoient les marques des ennemys receues es rencontres et batailles, lesquelles marques portoient seur et bon tesmoignage de leurs vertus, s'égayoient du tomoy et jeux commandez par le roy, et leur tardoit qu ilz fussent en lice, affin de monstrer là à ung chascun qui les regarderoit, qu'ilz n'avoient receu telles marques en leurs corpz qu'ilz n'en eussent faict d'aultres aux en-nemys.
Environ le 8 ou lo* jour du moys de juillet^ de ceste présente année, le roy, les princes, les ambassadeurs et aultres chevalliers, qui avoient volunté de s'employer au contentement des dames et d'iceux ambassadeurs, se trouvèrent en la rue S*-Anthoine de Paris, où se feirent les jeux susdictz. Et quant tous furent assemblez et mis en ordre poiu* coiu-ir, chascim d'eux , selon leur degré et qualité , fut avisé de ceux qui ouvriroient la lice et le jeu. Il fut dict et arresté que les ambassadeurs ne courroient dedans la lice contre les Françoys , de peur qu'ilz ne fussent blessez et que leurs princes ne tirassent cela à injure s'ilz y recepvoient aulctm mal; mais trop bien leur fut accordé que, s'ilz ambassadeurs vouloient prendre plaisir en laditte lice et jeux royaux et y courir, ce seroit les ungs contre les aultres et non contre les Françoys, ni les Françoys contre eux; car le roy et les princes de France eussent esté moult dolens s'il feust mal advenu auxditz ambassadeurs.
Les deux premiers qui feirent l'ouverture du jeu et qui entrèrent en lice, pour courir Tung contre l'aultre, furent le roy de France et mons. de Guise François de Lorraine^, lesquelz tinrent le ban de deux
^ Il y a ici une confusion de date. C'est * D*après les mémoires de VieilleviUe
le lo juillet q[ue Henri II mourut; mais (1. VII, c.xxvii), la première joute eut lieu
la lice où il Ait blessé par Hontgommery entre Henri II et le duc de Savoye, et la
eut lieu le a g juin. seconde entre le roi et le duc de Guise.
1 559. chevalliers de marque et de mise ^ Leur force faisoit voiler les esclatz des lances en Tair, chascun d'eux désarçonnant son homme de la selle des chevaux, sans savoir le ruer par terre. Les lances rompues, estans comme à la désespérade lung de Taultre, ilz eurent recours à la masse d'armes, puis à Tespée et au coustelas, se* chamaillant sur leurs hamois d'une manière furieuse , comme s'ilz eussent esté grans ennemys Tung de Taultre; et feirent ces deux hommes debvoir de preux et vaillans chevalliers d'armes. Enfin, ayant jousté l'ung contre l'aultre au contentement d'eux et des regardans, ilz se quittèrent pour reprendre leur allaine et pour faire place aux aultres. Le roy, ayant reprins son vent, voulut encores jouster et soustenir le choc de plusieurs chevalliers, comme du roy de Navarre et d'auitres princes et chevalliers de son ordre, où il n'eut tant de peine que luy en avoit donné mons. de Guise , joinct qu ilz se povoienl feindre, à cause de sa majesté; et après en avoir mis par terre quelques imgs, se déporta pour l'heure sain et saulf, permettant aux aultres de tenir le rang en laditte lice, poiu: eux monstrer et faire paroistre la force de leurs corps, comme il avoit faipt de la sienne. Mons. le connestable tint le rang à son tour, conune feirent après le roy de Navarre et mons. de Guise, après avoir reprins leiu* allaine. Le nomln'e des chevalliers qui coururent fut grand, car tous chevalliers y furent receuz aussi bien que les princes, et y furent respectez fort ceux qui s'y montrèrent vertueux, et furent bien chéris du roy, encores que une partie d'iceux ne fussent que petis gentilshommes à comparai* son de sa grandeur et de celle des princes.
Les héréticques eussent bien voulu et désiroient advenir ce qui advint audit toumoy; car jà y avoit certain temps qu'ilz cerchoient le moyen de faire mourir S. M., et que, pour ce faire, avoient marchandé à plusiem^ meurtriers et assassins, ainsi que nous avons dict en l'an dernier passé, en parlant de Caboche.
Entre les chevalliers de petit lieu , qui furent fort recommandez et
^ Pasquier blâme comme peu conve- Henri II dans ce tournoi. (Lettres, i. IV, nable à sa dignité la part active prise par 1. 1, p. 17a, 173.)
qui feirent merveilles auxditz toumoy et jeux royaux, fut le seigneur 1559. de Mongomery, aultrement appelle le capitaine Lorge, lequel par sa force et dextérité jetta par terre plusieurs aultres chevalliers tenant le rang dedans la lice, aussi courageusement que personne qui y fust; et y estoit moxdt voluntiers veu du roy, de aulcims princes et seigneurs et de toutes les dames , luy seul emportant Thonneur dudit combat, après le roy et mons. de Guise.
Le roy le voyant si preux et courageux et setd en la lice, se présenta devant luy pom* courir la lance contre luy, ce qu'il refusa de faire par plusieurs fois, s'excusant sur Taltesse de S. M., se réputant indigne de tel honnetu*, disant qu il n appartenoit à ung si petit gentilhomme tel qu'il estoit de recepvoir telle faveur d'ung si grand roy, et par tous moyens honestes s'excusoit de ne courir contre laditte majesté; mais d'aultant plus qu'il s'excusoit, laditte majesté le pressoit et importunoit de ce faire, luy disant qu'il ne craignist et ne refusast poinct contre luy non plus que contre ung aultre, et tant feit laditte majesté qu'il convertit ledit capitaine au combat \ et feirent quelque course l'ung contre Faultre moult dextrement dedans laditte lice, où prenoit le roy grand plaisir, comme aussi faisoit toute l'assistance des seigneurs et dames. Et estant si resjouy le roy de la vertu
^ L'EstoIlle dit que le capitaine Lorges fut comme forcé de courir et tirer contre le roy. (Mémoires, 1. 1 , p. 53 , édit. de Petite t.) — On lit dans les mémoires de Saulx-Tavannes (Collect. Michaud, i" série , t. VIU, p. 325) : «Montgomery, Escossois, après quelque refus de courre contre le roy, brise sa lance en la cuirasse. • — M. de Vieilleville , dans ses mémoires (Collect. Michaud, i" série, t. IX, p. 283) , afiBrme que Lorges voulut s'excuser de faire une seconde course contre le roy. — Brantôme est encore plus explicite : t La malle forlune, dit-il, fut que sur le soir, le toumoy quasi fini, il voulut encor rompre une
lance, et pour ce manda au comte de Montgomery qu'il comparut et se mît en lice. Il refusa tout à plat et y trouva toutes les excuses qu il y peut ; mais le roy, fasché de ses responses, luy manda résolument
qu'il le vouloit » ( Vies des hommes il-
lustres, Henry II.) — Piguerre, en son Hist. de France, p. 337 , dit que Montgommery fut forcé de jouter contre Henri II. Ces divers témoignages et l'assertion de , Cl. Haton lui-même suffisent pour démentir l'accusation que cet auteur porte plus loin contre Montgommery d'avoir avec intention donné un coup mortel au roi Henri II.
1559. de ce chevallier, comme aussi il estoit de tous les aultres qui jà avoient montré leur force et dextérité audit tomoy, pour Thonneur des ambassadeurs et des dames de France , se délibéra de courre encore une course ou deux contre ledit Lorge, ce qu il feit à son malheur et à la ruyne de toute la France.
Car fortune, ennemye de la réjouissance de ce prince chrestien et Hector gaulois, envieuse de ses vertus et générositez héroïcques, Dieu le permettant, Faccabla au moment où il avoit atteint le but de ses plus grands désirs, qui estoit de la paix recouvrée avec les princes estrangers pom* le proufiit des subjectz de son royaume, pour laquelle paix les mariages susditz avoient esté faictz et l'assemblée amassée. Le roy, courant en la lice avec le chevallier susdit nommé Lorge, le choc d'eux deux fut si rude, qu estans aussi forts, adroictz, et vertueux Tung que Taxdtre, l'ung ne pouvant renverser Taultre, rompirent leurs lances en plusieurs pièces et esclas. Dont advint que Tesclat de celle dudit Lorge entra dedans la teste du roy par dessoubz la visière de son armet ou morion qu'il avoit abaissée et destournée de devant ses yeux pour veoir plus clairement et à son ayse ; lequel esclat luy demoura en la teste lardé de part en part, qui fut cause de tourner la joye supresme de ce prince et de toute l'assemblée en grande tristesse et douleur. Le malheureux coup donné, furent les deux chevalliers aussitost abattus à terre Fung que Taultre , l'ung pour le mal qu'il avoit receu du coup, l'aultre pour se mettre à genoux devant S. M., pour luy demander pardon, lequel luy fut donné surle-champ, sans aulcune difficxdté, par laditte majesté, qui deffendit de luy rien faire, dire, ni reprocher présentement ni à l'advenir, le deschargeant du tout du coup qu'il luy avoit donné, mesmement de sa mort, si elle advenoit dudit coup, le déclarant innocent de ce mal, parce qu'il avoit par saditte majesté esté importuné de courir contre luy^
^ Brantôme dit aussi que Henri II , avant quelques historiens aflBrment que , depuis de mourir, pardonna à Montgommery . ( Vies sa blessure , le roi ne recouvra pas la parole. des hommes illastres, Henry II.) Cependant (Voy. Mézeray, Abrégé chron, t. IV, p. 72.)
Or fut la feste moult troublée, qui jusques là, depuis son com- 1559. mencement, s'estoit démenée si joyeusement et magniiîcquement que rien plus; furent les jeux et les danses bien rués jus; la lice où le coup avoit esté donné, le jour et Theure du combat furent maulditz, non de tous les assistans, ni des héréticques luthériens du royaume, ains seullement des roynes de France et d'Espagne, femme et fille du roy blessé , et de tous les bons princes et seigneurs catbolicques qui estoient là présens.
Le coup et pardon donné , fut S. M. portée et conduitte dedans son hostel et maison des Toiunelles, qui estoit toute joignante de la place où il fut frappé, et là fut pansé jusques à sa mort, qui fut environ de quatre ou cinq jours après, et mourut environ le 1 5* jour du moys de juillet de ceste présente année ^; par la mort duquel furent les cartes bien meslées en France, ainsi qu'il sera veu au second livre que nous avons espérance de faire , Dieu aydant.
Sitost que la mort dudit seigneur roy fut sceue, les douleurs et tristesses des deux roynes susdittes furent bien augmentées; combien qu'on a tout incontinant apperceu que la vefve de France n'en a faict dueil en son cœur fort longtemps; mais la royne d'Espagne et ses deux sœurs, la duchesse de Lorraine et madame Margueritte, filles du deffunct, en portèrent grand dueil en lem: cœur et longtemps. Madame Margueritte de France , sœur unicque du roy, en mena ung grand courroux, car ilz s'aymoient fort fung l'aultre. Les petis enfans de France, messieurs d'Orléans, d'Anjou et d'Alançon avoient
^ Henri II mourut le lo juillet. Voy. Paris, imp. de Rob. Estienne, ibSg. (Ar- Dùcoars de la mort du roi Henri II (écrit chives curieuses de Vhist.de France, i" série, par un huguenot) (Mém. de Condé, 1743, t. Ul, p. 307.) — Voy. aussi des lettres de t. I, p. ai3): — « Le trespas et ordre des Tévêque de Limoges et de Philippe II, obsèques, funérailles et enterrement de dans les Négociations , lettres et pièces difeu de très heureuse mémoire le roy verses relatives au règne de François II, pu- Henry, II* de ce nom , très chrestien , prince bliées par M. Louis Paris , dans la CoUect. belliqueux, accompli de bonté, Tamour des Docum. inédits sur Thist. de France, de tous estatz, prompt et libéral, secours i84i, in-4*; — Brantôme, Henry II; — des affligez, ■ par le s^ de la Borde, Fran- Pasquier, Lettres; — de Thou, La Place çois de Signac , roy d*arme8 de Dauphiné. et les autres historiens contemporains.
1559. cause d^estre maryz de la mort de leur père. Le roy-daulphin , son filz aisûé, ne se resjouit en sa mort, combien que la couronne et royaume de France luy escheussent et apartinssent, car ilz ne luy pouvoient fuir. Mons. de Guîse, combien que la mort dudit sieur roy Ye&tt advancé en plus grand crédit qu*il n*estoit, en fut plus mary que nul aultre de la France, tant ilz aymoient perfectement Tung T-aultre. Mons. le connestable avoit occasion d'estre fort dolent de laditte mort, ce que véritablement il fut, parce que son crédit se diminua de la moytié. Madame la duchesse de Valentinois avoit argument de se contrister de ceste mort plus que personne du ropume, car elle estoit mieux aymée en fol et villain amour dudit roy que toutes les dames de France. Non seullement les velve, orphelins, princes, seigneurs et dames de France furent maryz et troublez de la mort de ce roy, mais aussi tous les catholicques des villes et villages de son royaume, et principalement les laboureurs des champs en feirent dueil, pour le grand repos qu^ilz avoient eu soubz son règne, excepté le pays de Picardie , qui avoit soustenu le fléau de la guerre par l'espace de six années entières et plus. Et combien que les habitans des villages et de plusieurs villes eussent perdu leurs biens par lesdittes guerres, si est-ce que grandement ilz ont pleuré la mort dudit roy, bien entendu par eux les courtoisies desquelles il avoit usé avec eux'. Les princes de Bourbon, c'est assavoir le roy de Navarre et mons. le prince de Condé, ne feurent fort dolens de la mort susditte. comme aussi ne furent les dames royne de Navarre et de Montpencier. Les seigneiurs de Colligny, qui sont MM. le cardinal de Chastillon, l'admirai de France et le seigneur d'Andelot, furent bien ayses du coup mortel, et plus ayses de la mort intervenue dudit seigneur, comme aussi furent tous leurs adhérens héréticques, desquelz ilz s'estoient tous tacitement rendus protecteurs contre le feu roy ^, et ont eu plu-
^ On trouve dans la Bibl. historique de * On a accusé les protestants d'avoir
Lelong et Fontette (t. Il , p. a 3a ] une liste témoigné ouvertement leur joie de la mort
des oraisons funèbres , éloges , lamentations de Henri II , par des paroles , des chansons
qui se rapportent à la mort de Henri II. et des actions de grkce» à Dieu ; il feut
sieurs personnes ceste oppinlon que le coup fut prémédité et déli- 1559. bérément pensé avant qu'estre donné par le capitaine Lorge, quelque bonne mine de refus qu'il eust faict de jouster contre laditte majesté. Car, comme il fîit cognu tout à Tinstant et depuis bien expérimenté, les dessus nommez Bourbons et aultres ont esté les vrais protectexu^s d'icelyy Lorge, et par sa confession mesme, conune depuis s'en est vanté, advisa de ne laisser perdre ceste bonne occasion qui se présenta de faire le coup , pour le soulagement de tant de gens de bien qui estoient en peine, les ungs es prisons, les , aultres en bannissement de leurs, biens et pays, pour le faict de la religion, entendant parler desditz héréticques luthériens, qu il appelloit les gens de bien; et ne put trouver meilleure occasion de faire ^on coup que lorsqu'il veit ledit feu roy abaisser la visière de son armet ou morion, qui luy descouvroit partie du visage et principallement à l'endroict des yeux et de la veue. Lequel, si tost qu'il eut obtenu pardon dudit deffunct roy, s'absenta de la court et se retira en sa maison, non pour faire pénitence de son melfaict, mais en demeura plus orgueilleux, se resjouissant d'avoir esté la cause et le moyen d'oster de la terre de France le prince duquel il et son père avoient receus grands honneur et biens.
Les ambassadeurs d'Espagne, d'Italie, d'Allemagne, de Savoye, d'Angleterre et aultres lieux furent grandement troublez de ceste mort, venue en leurs présences aux jeux et çsbatemens qui avoient esté dressez et semons pour l'honneur d'eux et leur festoyement; et purent dire que le feu roy devoit estre comparé au pellican, le quel, estant en sa vieillesse, se tue pour bailler la vie à ses petis, ce qui estoit advenu de la personne du roy, lequel s'estoit ou avoit esté tué pour leur bailler la vie, àr eux qui par si longtemps luy avoient esté estrangers et ennemys. Sa mort ftit pour eux une vie et paix perpétuelle, et poiu* les siens une mort et ruyne cruelle. Iceux ambassadeurs se trouvèrent assez empeschez et ne sçavoient
cependant convenir que le passage où mort est écrit avec une remarquable mo- Théodore de Bèze (liv. Il) raconte cette dération.
1559. ce quilz debvoient faire pour se retirer de France; ilz envoyèrent en poste advertir leurs princes et seigneurs, affin d avoir d'eux mandement pour gouverner les afiaires selon leur volunté, estans toutesfois bien dolens en leur cœur, courage et contenance, de la mort de ce prince qui les avoit si royallement festoyez, et par le moyen duquel ilz espéroient, avec le temps, accroîstre leur crédit envers leurs maistres.
Plusieurs personnes de France doutèrent que la paix naguères faicte avec Tempereur, le roy d'Espagne et aultres ne dureroit guères à cause de la mort du roy; mais en ce lurent trompez. Car le roydaulphin son filz , par le conseil de messieurs les cardinaux et princes de Guise et de Lorraine , satisfeit à tout ce dont estoient tenus le feu roy et le royaume envers les princes estrangers, et pai- ainsi icelle paix fut entre eux continuée, et fut au royaume de France une nouvelle guerre allumée.
0 heureuse paix aux Ânglois, aux Flamans, Allemans, Italiens, Piémontois, Millannois et Espagnolz, qui vous a mis en repos etfaict dormir les huys ouvers, en rien ne redoutant plus les Françoys, qui tant de fois depuis trente ans vous avoient faict abandonner voz biens et voz maisons, pour s'y rafraischir à leur plaisir, et maintenant à eux malheureuse, estant par icelle paix en une plus grande guerre que ^ jamais I Et à bon droict peuvent bien dire iceux Françoys que les guerres qu ilz ont faictes et menées contre vous leiur estoient une paix du vivant de leur roy, et que maintenant, après sa mort, laditte paix leiu- est et sera une cruelle guerre.
0 heureuses nopces pour l'Espagne, pour la Savoye, la Bourgogne et aultres pays estranges dessus nommez, et malheureuses à la France, que pleust-il à Dieu que jamais vous n'eussiez pensé aux fiUes de France pour les demander en mariage à son royl
0 heiu^euse assemblée de Paris, pour lesditz Espagnolz et aultres estrangers, en laquelle la paix a esté pour eux confirmée et par icelle la France troublée!
0 nations estrangères, tant chrestiennes que barbares, qui occupez
partie de la terre et des mers, combien estes-vous resjouies d'avoir 1559. retrouvé liberté et assurance en vos pays, par eau et par terre, contre Timpétuosité et la hardiesse des Françoys, qui, par laditte paix et la mort de leur roy, sont comme captifz et reserrez chez eux par le fléau de la guerre 1 Chantez Te Dewn laudamas en voz temples et par les rues de voz pays; cest à vous à faire et non à la France, laquelle, au lieu de chanter avec vous les chansons et cantiques de joye, fault qu'elle chante les vigilles des trespassez et qu'elle larmoyé par chants lugubres.
Pleurez donc, France la désolée, pleurez M
Pour parler à la vérité , il n'y a eu estât en France qui n'aye eu grande occasion de pleurer la mort de ce roy, tant en général qu'en particulier, tant il s'est en sa vie montré débonnaire à tous et à ses ennemis mesme, voire quand il les a tenu en sa puissance, usant avec eux de miséricorde , haïssant iniquité et aymant la vertu^. U a
Ml y a ici dans le manuscrit cinquantedeux vers de lamentations qu'il m*a paru inutile de reproduire. — Le recueil manuscrit de chansons conservé à la Bibliothèque impériale, sous le titre de Recueil de Mawrepas, contient une chansoa italienne sur la mort de Henri IL — M. Leroux de Lincy, dans son Recueil de chants historiques (t. II , p. a 1 4) « donne une chanson dans laquelle le comte de Montgommery est censé raconter les aventures de sa vie , et entre autres le coup mortel qu'il porta à Henri II.
* Voyez une appréciation étendue du caractère de Henri II dans Brantôme. ( Vies des hommes illustres, Henry II. ) — Voici ce qu'on lit dans V Histoire particulière de la court de Henry II ( Arch. curieuses de l'histoire de France, i" série, t. III, p. 279) : «Ce prince (Henri II) estoit à la vérité très bien nay, tant du corps que de l'esprit; sd taille et proportion des mieux ac<
complies, robuste, forte et gaillarde pour le travail, à quoy il s'adonnoit beaucoup, et de disposition ce qui se pouvoit désirer. » — « Il avoit un air si affable et humain que , dès le premier aspect , il emportoit le cœur et la dévotion d'ung chascun ; aussy a-t-il esté constamment chéry et aymé de tous ses subjetz durant sa vie , désiré et regretté après sa mort. Le distique latin qui fut faict après ceste malheureuse bataille de S*-Laurent en faict foy, qui dict :
«Henrioo pardt populos, maledicit et Annœ , Diaoam odit, sed mage Gnisiadas.
« Qui se rapporte à nostre langue :
«Le peuple excuse Henry, maudit Montmorency, Hait Diane surtout ceux de Guise aussi.»
— Citons encore les passages suivants de la légende du cardinal de Gube (Mémoires de Condé, t. VI, p. 19 et Sg) : tLe roy
1550. esté amateur de paix et à icelle s'est voluntiers incliné, encores qu'il eust du meilleur sur Tennemy du royaume et grand avantage sur ]uy; il a esté plus heureux en guerre que prince qui aye esté roy de France, depuis Charlemagne; il estoit fort sage en conseil et avoit ung bon jugement naturel de toutes choses. Il a esté grand protecteur et deffenseur de Tég^ise catholicque et romaine apostolicque , grand hayneur de Thérésie et des héréticques tout son temps. Il a esté vray pillier et appuy de justice, commandant aux justiciers de juger équitablement, et leur recommandant les causes des vefves, orphelins et pauvres gens. Il a prins grande peine de réformer les abus qui estoient en Téglise et en la justice, pour lesquelz faire cesser il a faict plusieurs ordonnances sm* Tabréviation des procès, voulant oster toute chicanerie que Tavarice des praticiens et justiciers ont
(Henri II) estoit de doux esprit, mais de peu de jugement, et du tout propre à se
laisser mener par le nez 0 estoit d*un
naturel paisible et bénin , comme chascun sait, mais en peu, ils (les Guises) changèrent merveillettsemeni son naturd
Avant qu*il iîist roy, le cardinal (de Lorraine) luy avoit esté donné pour gouverneur, mais il ne servit qu*à le corrompre
et gaster, luy servant de et serviteur
d*amour. Les pierres, cabinets et tapisseries de Thostel de Reims (où infinies paillardises se sont commises) en parlent encor... Les Guises, après avoir mis en main leur séneschale, taschoient à faire que Henry renvoyast sa femme en Italie. Et une fois à Bossillon sur le Rosne, ilz en tindrentun grand parlement, délibérez de faire renvoyer ceste roy ne, qui fut bien aydée par le cardinal de Chastillon depuis en ce mesme faict. Alors faisoit-elle la chrestienne, ayant la Bible souventes fois sur sa table , y lisant et faisant lire. D*autre part estoit avenu que, par le
commandement du grand roy François, 3o pseaumes de David furent traduits par Marot et mis en musique par divers musiciens ; car le roy et Tempereur Charles le Quint prisèrent cette translation par paroles et présens.^Mais si personne les aima et embrassa estroitement et ordinairement pour les chanter et faire chanter, c*estoit ce jeune prince Henry, lors dauphin, de manière que les bons en bénissoyent Dieu, et ses mignons et la séneschale mesme £ugnoyent et lui disoient : Monsieur, cestuycy ne sera-il mienP Vous me donnerez cestuy-là, s*il vous plaist. Lors il estoit bien empesché à leur en donner à sa fan- : taisie et a la leur. Toutesfob il retint pour luy le laS*. Bienheureux est qaiçonques sert à Diea volontiers, lequel chant estoit fort bon et plaisant et bien propre aux paroles. Le chantoit et faisoit chanter si souvent, qu*il monstroit avoir un grand désir d*estre béni en lignée , ainsi que la description est fiiicte en ce pseaume. •
mis sus. Il avoit bien poUicé la gendarmerie, et en telle façon y avoit 1559. mis ordre que les gens de guerre n'eussent osé rien prendre des biens du laboureur., sans le payer de gré à gré; et a ceste ordonnance esté observée toute sa vie, c'est-à-dire le temps de son règne, qui a esté de treize ans non entiers, car il est mort sur le commancement du treiziesme an de son gouvernement. Non seuUement lesditz gens de guerre n'eussent osé prendre aulcime chose sur les laboureurs sans payer, mais aussi ne les eussent osé desteler de leiu* hamois et charrue, ni les destourber de leur labourage pour se faire guider, eux ni leur bagage, sous peine de la hart, ni prendre leurs chevaux, hamois ni charrettes, sinon en cas de nécessité et en payant. Cest ordre fut tout son règne si bien observé que les laboureiu^s n'eussent daigné fermer les huis de leiu*s caves, celiers, gamiers, coffres et aultres serrures de leurs maisons pour les gens de guerre, tant ilz se gouvemoient honestement, selon laditte ordonnance. Les poulies, poulletz , chapons et aultres volailles estoient parmi les jambes desditz gens de guerre es maisons des laboureurs quand ilz y estoient logez, et si n'en eussent pas tué une seuUe sans demander congé à l'hoste et pour l'argent. Ilz ne faisoient bruict ni insolence es maisons desditz laboureurs, non plus qu'en leurs maisons propres; et pour ces causes, les laboureurs et gens des villages ont bien occa^ sion de pleurer et regretter sa mort, car avec grande difficulté y aiu*a-il roy au royaume de France de longtemps qui les gouverne si doulcement et en telle façon, et four ce a-il esté appelle le père des laboureurs.
A cause de la poilice qu'il avoit mise sur la gendarmerie en la forme que dessus, il doubla les tailles, affin d'avoir argent pour payer les gens de guerre et de leur faire observer son édict de poilice, et estoient lesditz gens de guerre bien payez. Mais ime chose est à craindre et qui n'a guères mis à advenir après sa mort. Les tailles sont demeurées sur le pauvre peuple, et si la gendarmerie a mangé et ruyné les villageois; toutesfois, si la mort ne Teust prévenu, il avoit ceste volunté de descharger entièrement ses subjectz
1559. desdittes tailles , gabelles et impositions, ensemble de casser tous nouveaux offices à gages qu'il avoit mis sus par les villes du royaume , et qui estoient à la foulle du peuple , affin de luy faire resentir de mieux en mieux le bénéfice de la paix que Dieu luy avoit donnée, espérant de faire florir son royaume, et de le rendre le plus riche de toute la terre. Mais Dieu ne luy en a pas faict la grâce, car Fhomme propose et Dieu dispose.
Le peuple de France s'est trouvé indigne de ce bien , à cause de ses péchez et de son orgueil; la corruption des bonnes mœurs a continué en tous estatz, tant ecclésiastique que aidtres, depuis les cardinaux jusques aux simples prebstres, et depuis le roy jusques aux simples villageois. Chascun a voulu suyvre son plaisir; on a délaissé mesme Tancienne coustume de s'habiller. De temps immémorial , nid homme de France n avoit esté tondu ni porté longue barbe avant le règne dudit feu roy; ains tous les hommes, garçons et compagnons, portoient longs cheveux et la barbe rasée au menton. Le feu roy a esté le premier roy tondu qui aye jamais esté en France et qui ait porté longue barbe. Les prebstres et évesques se sont faict tondre des derniers, et ont porté longue barbe, ce qui a esté trouvé fort estrange. Depuis le commencement du règne dudit feu roy, ont commencé les nouvelles façons aux habillemens toutes contraires à l'antiquité , et a semblé la France estre img nouveau peuple ou ung monde renouvelé
En ce temps et par tout le règne dudit feu roy, faisoit bon vivre en France, et estoient toutes denrées et marchandises à bon marché, excepté le grain et le vin, qui enchérissoient certaines années plus que d'aultres, selon la stérilité, et toutesfois, esdittes treize années de son règne n'ont esté que trois ans de cherté de grain et de vin, et n'a valu le blé froment, en la plus chère desdittes trois années, que 1 A et 1 5 s. t. le bichet, à la mesiu*e de Provins, et les aultres grains au prix le prix, et ne duroit telle cherté que trois moys pour le plus; — la queue de vin, 24 et 2 5 I. t. pour la plus chère desdittes années; — les années communes, le blé froment ne valloit que 5 s. t.
le bichet, mesure dudit Provins, et les aultres grains audessoubz; 1559.
— la queue de vin, 4o, 60, 60 s. t. ou 4» 5, 6, 7, 8 1. 1. le vin, cru •^» de Provins et d'alentour, et Testimoit-on estre cher quant il passoit la somme de 8 liv. t. es années médiocres; — le telleron de bois de charme rendu à Provins, au trespas dudit feu roy, ne valloit que 4 !• t. pour le meilleur; — le cent des meilleiu*s fagotz de houppier, de trois piedz et demy de long et aultant de grosseur, 3o et 35 s. et les moindres au dessoubz; — la pièce de laine de la meilleure estoit à 100 s. t. et Taultre au dessoubz; — Taulne de drap blanchet du meilleiu*, la somme de 20 et 22 s. et 6 d.
— Tatdne de drap gris 1 2 s. et 6 d. et 1 5 s. — Taulne du meilleur drap noir 46 s. taintiu^e de Paris; de la tainture de Provins 3o et 35 s. t. — Taulne de tiretaine, 3 s. et 4 la meilleure; — Taidne de grosse toille de chanvre, couverte d^estouppes, 3 s. la meilleure; celle de deux chanvres, 4 et 5 s. t. la mesm^e de Provins; — la paire de soulliers de vache, à simple semelle, de dix, unze et douze poinctz, 6 s. t. et à double semelle lo et 1 1 s. — la vieille vache sur le pied rengressée valloit 100 s. et au dessoubz; — le bœuf du creu de ce pays, 8 et 10 1. t. — le veau gras, 20 et 2 5 s. t. — le mouton gras, 2 5 et 3 o s. t. et les moindres au dessoubz du prix; — le chappon 4 et 5 s. les meilleurs ; — la poulie 2 s. et 6 d. — 6 et 7 œufz , pour ung blanc ; — le millier d'eschallatz de chesne et de quartier à fuscher les vignes, 5o s. t. — la planche de chesne d'une toise de long et ung pied de large, 5 s. t. — le boisseau de noys, 20 d. et 2 s. t. — la paire de roues d'onne, 2 5 s. t. et de faytre, 20 s. — la tomneure de roue en bandes de fer, 5o et 60 s. — la forgure de fers à charrue, 8 s. et depuis à 10 et 1 2 s. t. — Tarpent de terre à laboiu^er, aultant que la forgure de fers; — l'arpent de terre d'achapt à tousjours, sans aultre charge que le cens, de i5 à 20 1. 1. et l'arpent de pré aultant; — l'arpent de bonne vigne à tousjours et bien planté, 1 00 1. t. — les maisons faictes ou à faire n'estoient chères. — La journée d'ung manouvrier, fust à besongner aux champs ou aux vignes , estoit au temps d'esté de 2 s. et 6 d. le jour.
1550. avec ses despens, et aultant ung maçon, iing chaqpentier et ung couvreur à la journée.
(La fin du chapitre LXII et tout le récit du règne de François II manquent dans le manuscrit. ]