AMBASSADE TURQUE. LE PAPE ET LB ROI D^ESPAGNE BNVOIBNT DBS SECOURS X
CBARLBS IX.
L'an i56a, après Pasques, les affaires de France se portèrent de mal en pis touchant les mœurs, la religion et la paix d'entre les princes, lesquelz princes de plus en plus entrèrent en grande mes** fiance les ungs des aultres^, et principalement les princes de Bourbon contre ceux de Lorraine, combien que les ungs et les aultres dissimuloient assez et cachoient leurs intentions pour les réserver à la nécessité et quand Toccasion se présenteroit. Pour ce temps, n'y avoit que les huguenotz qui eussent boa temps et crédit tant à la court et suite de S. M^ que par tout le royaume, combien que M. le connesrtable, qui n'estoit huguenot, Fempeschast.le plus qu'il peust. Madame
1562. la royne mère du roy, selon le bruict commun, clochoit des deux costez et penchoit plus du costé de Thérésie et huguenotterie que^de Taultre. Le roy estoit sur son unziesme an de son ige pour le plus, et taschoit-on à le cathéchiser en la prétendue religion réformée; qui, par la grâce de Dieu et du connestable, en fiit préservé et non imbu; et d'aultant qu'on taschoit à luy faire apprendre et aymer laditte prétendue religion et les hiiguenotz, d'aultant plus les haissoitril et n*en vouloit veoir ni ouyr parler. Toutesfois, pour la minorité où il estoit, n*avoit aulcun commandement qu'on voulust exécuter, s'il n'estoit au prouffît de laditte prétendue religion, à laquelle estoient fort enclins le roy de Navarre et la royne mère, qui luy bailloient advancement plus qu'il ne falloit, pour complaire à mons. le prince de Condé, qui estoit faict chef et protecteur de la cause. Lequel prince , avec les solliciteurs de laditte cause, bastissoient img nouveau mesnage contre l'aucthorité du roy et sa personne, pour se saisir de S. M., le faire prisonnier et avoir le gouvernement de luy, l'ostant du tout des mains du roy de Navarre et de la royne mère, et ne cerchoient plus que l'heure opportune pour se ruer sus à main armée , l'ayant trouvé à despourveu. Et, pour y mieux parvenir, avoient gangné lesdictz gouverneurs, roy de Navarre et royne mère, qui avoient faict si grise mine aux aultres princes que force letir avoit esté de se retirer de la court, et en eussent voluntiers chassé le comiestable, n'eust esté la crainte qu'ils avoient qu'il ne se joignist avecf mons. de Guise, contre lequel le roy de Navarre et la royne mère souffix)ient poursuitte estre faicte au conseil privé, comme ayant enfrainct les édictz du roy sur les huguenotz de Vassy, lequel de Guise s'estoit retiré en sa maison de Joinville avec sa mère.
En mesme temps, lesdictz huguenotz et prince de Condé bastissoient et praticquoient ung aultre mesnage avec les juges et gouverneurs des villes de France, et principalement des meilleures et fortes villes de renommée, comme Paris, Meaux, Orléans, Rouen, Boiu^ges, Lyon, Tours, Angers, Vendosme et aultres principales, de toutes lesquelles leur fut assez facile l'accez, excepté celle de Paris,
de laquelle ilz ne purent chevir, pour la sagesse des hommes qui 1502. avoient le gouvernement d'icelle, lesquelz ne voulurent obéyr pour promesse qui leur fust faicte.
Mons. le prince de Gondé et les solliciteurs de la cause, voyant qu'ilz ne pouvoient composer de la ville de Paris et la tirer à leur dé* votion , reculèrent leur entreprinse de se saisir du roy , jusques à ce que par subtil moyen ilz eussent la maîtrise de laditte ville. Ilz pensoient y parvenir par la force et grand nombre d^hommes qu^ilz eussent mis et logez en icelle sans dire ni sonner mot, et, lorsque le nombre en eust esté suffisant avec les huguenotz d'icelle, se saisir de nuit des portes et des murailles, comme aussi des rues de chascun quartier d'icelle ville et en avoir la maîtrise à Timproviste. Et pour ce faire , furent envoyez hommes audit Paris bien montez et enhamachez, les ungs après les aultres, à divers jours et par toutes portes et endroictz, affîn quilz Parisiens ne s'en aperceussent sitost, qui se logèrent les ungs es tavernes et hostelleries, les aultres es maisons des huguenotz de laditte ville.
Mons. de Guise et mons. le card. de Lorraine, qui estoient Tung à Reims et laultre à Joinville, comme nous avons dict, ne dormoient pas, et ne se tenoient oysifz en leurs maisons, ains veilloient nuict et jour à despescher hommes de toutes partz, tant dans le royaume que dehors, pour les envoyer sçavoir toutes nouvelles, tous desseings et praticques secrettes qui se démenoient tant contre eux que contre le roy et le royaume ^ Lesquelz, estans bien certains de la prompte rébellion future contre le roy et son estât, escrivirent à S. M. ce quHlz en sçavoient et à la ville de Paris , sans Tadvertissement desquelz laditte ville estoit perdue.
Les gouverneurs, le roy de Navarre et la royne mère, ayans receu les lettres dudit sieur de Guise, commencèrent à regarder Tung Taultre et à entrer en mesfiance Tung de Taultre. La royne mère, contre la volunté du roy de Navarre, monstra au roy son filz les
* Voy. sur les espions des Guises la L^nde du cardinal de Guise , dans les Mémoires deCondé, t. VI.p. 44.
1502. lettres dudît Meur de Guise, comme aussi au conuestable, qui tous furent esmerveillez de telles nouvelles» Or n'estoit pour lors mons. le prince de Condé à la court du roy, qui estoit à Fontenay ou Monceaux-lez-Méaux en Brie, lieu fort commode pour le prendre, si la traîson n'eust esté desoouverte.
Le roy et mons. le connestable, ayans veu les lettres dudit sieur de Guise, résolurent avec le roy de Navarre et la royne mère qu'il falloit mander ledit sieur de Guise à la court, pour Touyr parler. Le roy de Navarre ne s'y vouloit accorder, qui, par tous moyens, taschoit à persuader au roy et à la compaignie qu il n'estoit rien de telles entreprinses, descpielles il advertiroit son frère le prince de Condé. Toutesfois, ne fut ouy en son dire, ains tout sur Fbeure fîit despeschée une poste, pour aller audit sieur de Guise et le faire venir à la court.
Il de Guise, bien sçachant qu'on poursuivoit contre luy par justice devant le roy pour le faict de Vassi^, et aussi que le protecteur de la cause, avec tous les liuguenotz de France, lui vouloient courre sus, s'estoit armé et assuré contre eux pour se deffendre, ayant à son commandement douze cens chevaux bien armez sans son train, qui tous luy avaient faict foy de loyauté et de mourir avec luy si besoin en estoit; lesquek il mist aux champs pour lacoompagner jusques en la maison du roy, s'il eust esté nécessaire pour la garde et deffense de sa personne.
Ce pendant qu'on alloit faire venir à la.court ledit sieur de Guise, la royne mère ordonna des espies et aguetz de toutes parts, pour descouvrir ce qu'elle poiuroît des nouvelles entreprinses et traîsons qui se brassoient, et quant et quant fit approcher du roy les capitaines de ses gardes, auxquelz secrettement elle donna charge de &ire approcher et armer leins soldats nuict et jour, et de se tenir tous prestz de faire le service et devoir de leur charge s'il en estoit besoing, sans en rien dire ni descouvrir au roy de Navarre, lequel, par tous moyens telz qu'on pourroit penser, il falloit amuser, affin qu'il n'entendist avec son frère M. le prince de Condé. Et ont esté
quelques tmgs du royaume si hardis de dire et escrire en ung certain 1562. lirret qui est intitidé, La vie de Katherine de Médicis \ qu'elle luy avoit mis entre ses mains et livré la plus belle damoiselle d'honneur qu'elle eust, pour abuser d'elle à son plaisir; ce que je ne croy, car iaditte dame estoit si sage et honeste qu'elle sçavoit d'aultres moyens |dus honestes poiu* amuser ledit roy de Navarre que cestuy-là, lequel de Navarre estoit aussi aisé à manier qu'tm simple homme , tant il estoit débonnaire et courtois, ou« comme plusieurs ont didt, aysé i abuser. Durant ces menées, mons. le prince de Condé alla à la court pour mettre ordre à l'entreprinse de la cause, et conféra avec messieurs l'admirai de France, d'Andelot, colonel de l'infanterie de France, et le cardinal de Chastillon, qui suyvoient tousjours le roy et la comt, principaux solliciteurs de Iaditte cause , et les plus fins et ruses qui fussent en France. Il prince de Condé n'alla aucunement saluer le roy, ni le roy de Navarre, son frère, comme aussi ne fit la royne mère, ains fut assez empesché de recevoir et envoyer pacquetz, messages et postes de toutes partz, et faisoit la moytié plus d'affaires que le roy ni ses gouverneurs. Ce voyant, la royne alla parler à luy pour le saluer et pour luy faire entendre une partie de ce qu'elle avoit entendu dire de la future rébellion, parlant de ce avec luy moitié à jeu, moitié à certes. De laquelle ni de ses dictz ne fit grand conte ledit sieur prince , qui monstra à Iaditte dame ung visage triste et plein d'orgueil; toutesfois, elle monstra semblant devant luy de n'en estre courroucée, et le plus amiablement qu'elle put se recommanda à sa bonne grâce, en luy disant telz motz, « Mons. le prince, je vous re* commande la pauvre vesve et ses petis orphelins, v parlant d'elle et de ses enfans ^. Qui empescha ledit sieur prince d'aller saluer Je roy de
* Voy. plus haut « p. 119, la note sur Co/ii2^^ t. in,p. aiS.] — 11 y a sept lettres Catherine de Médicis. sur ce sujet; les Mémoires de Condé n'en
* Lettres de Catherine de Médicis au renferment que quatre. Jacques Spifame, prince de Condé , pour le prier de prendre envoyé par le prince de Condé à la diète en considération c Testât de ce royaume, de Francfort, y présenta et y fit sceller la vie du roy et la sienne, et entreprendre da sceau de Tempîre la copie de ces la deffense contre ses ennemis. • {Mém. de lettres.
1562. Navarre son frère, (ut une je ne sçai quelle mesfiance qu*il avoit de luy, et manioit avec les huguenots, admirai, ses frères et aultres Tentreprinse de ia cause le plus secrettement qu'ils pouvoient, et ne s'en vouloient descouvrir à luy, d*aultant qu'il roy de Navarre estoit ung avec la royne mère et le connestable , qui en tout et partout eussent empesché à leur pouvoir laditte entreprinse. Ledit sieur prince fut, de ce voyage, si peu à la court que ledit roy de Navarre, empesché à ses plaisirs avec celle qu'on a dict luy avoir esté baillée pour l'amuser, telle que dessus est dict, ne put parler à son frère ledit prince, et à peine sceut-il bien qu'il avoit entré à la court.
L'entreprinse de se saisir de la ville de Paris par les huguenots s'avançoit fort, et taschoient lesdictz huguenots de tenir le tout prest, tant la surprinse d'icelle ville que la prinse du roy tout en ung jour et une mesme heure, de quoy bien s'appercevoient les Parisiens; lesquels, par le conseil que ledit sieur de Guise leur avoit baillé n'y avoit pas longtemps, avant que s'en retourner en Lorraine, se donnoient garde secrettement jour et nuict, de peur de laditte surprinse. Lesquels, voyant le nombre desdits huguenots croisfre en leur ville et se loger es maisons des huguenots d'icelle , après que les tavernes et hostelleries furent pleines, envoyèrent en poste audit sieur de Guise pour l'advertir du tout, et pour se haster d'aller à leur secours conune il leur avoit promis , et ainsi menoient leurs affaires les Parisiens envers ledit sieur de Guise, conune faisoient les huguenots les leurs avec ledit sieur prince de Condé, et taschoient les deux partys à qui préviendroit son compaignon.
La royne, voyant les affaires s'empirer, ne se put garder d'en parler avec affection au roy de Navarre, moytié à jeu, moitié à certes, avant que mons. de Guise fust arrivé à la court, et pria ledit roy de Navarre de faire lever la court hors de Monceaux ou Fontenay-les- Meaux, et de mener le roy et elle à Paris, lieu de plus grande sûreté. Lequel roy de Navarre rapaisa laditte dame de belles paroles, sans en vouloir rien faire; ce que voyant icelle dame, quasi conmie en plorant, dist audit roy de Navarre, comme elle avoit faict à
mons. le prince de Gondé, son frère : « Je vous prie, dist-elle, gardez, 1562. je vous prie, la couronne du roy mon filz, sa personne, la vefve et les orphelins. » Qui causa la royne de dire telz motz au roy de Navarre fut la multitude de gens armez qu'elle voyoit abbonder et croistre de plus en plus à la court, et quasi tous incognus, qui tenoient une chère et manière orgueilleuse au possible, haultains en parler et monstrant le signe de gens qui ne demandoient que sédition et noise pour commencer leur entreprinse, qui fut cause de renvoyer à mons. de Guise pour le haster d'arriver à la court.
Mons. le connestable se trouvoit fort empesché de telz troubles, pource que cela le regardoit à cause de sa charge. Il avoit assez longtemps eu du grouin et male-chère de la royne, qui estoit cause qu'il n'alloit qu'aultant qu'elle le poulsoit; pareillement estoit empesché de veoir ses nepveux les Chastillons, qui estoient le card. de Chastillon, l'admirai de France et d'Andelot, estre de la conjuration huguenoticque et de l'entreprinse séditieuse. Toutesfois, entrèrent en conseil ledit connestable et laditte dame ensemble secrettement, sans le sceu du roy de Navarre , où résolurent qu'il n'y avoit moyen de se saulver, sinon par l'ayde de mons. de Guise, lequel il falloit haster d'entrer en court.
Mons. de Guise, ayant iterato receu lettres de la royne \ de mons. le connestable et des Parisiens, fit mettre ses douze cens chevaux aux champs, à ses despens et sans qu'ilz mangeassent le bon homme; il en envoya une partie par dessus la rivière de Marne, et l'aultre partie par la rivière de Seine , et leur bailla jour et heure de se trouver es environs de la court du roy et de la ville de Meaux, où audit jour il se debvoit trouver et arriver, ce qu'il fit aux derniers jours du mois d'apvril, et estoit fort temps qu'il y arrivast, car
* Le rôle que Q. Haton fait jouer à la du duc de Guise et du triumvirat. Ses
reine mère k Tégard du duc de Guise dans lettres au prince de Condé, ses hésitations
cette circonstance n*est conforme ni aux avant de se décider à ramener Charies IX
autres récits ni à la vraisemblance; Cathe- à Paris, en font foi. rine tombait malgré elle entre les maint
1562. le jour assigné que les huguenote avoient donné pour saisir la per* sonne du roy et la ville de Paris estoit le premier jour du mois de may. Ledit sieur de Guise alla saluer le roy, le roy de Navarre et la royne mère, si tost qu'il eut mis le pied à terre; il {ut mieux que le bienvenu et luy fut par les ungs et les anltres des dessus nommez dict qu'il estoit plus que le bienvenu. Sans tenir long propos, fallut adviser aux affaires du royaume, qui de toutes partz bastoient au plus mal, mesmes pour le regard du roy, à la majesté duquel ledit sieur de Guise monstra lettres des entreprinses qu'on faisoit contre sa pei^ sonne et auctorité; de quoy moult fut attonné le jeune roy, qui du tout se recommanda audit sieur de Guise, en luy disant jusques i telz motz : t Mons. de Guise, mon amy, saulvez-moy et me servez de père, comme vous avez faict au feu roy mon frère, et je serai moult tenu à vous et aux vostres. • Auquel fit response ledit sieur de Guise quil voluntiers exposeroit corps, vie et biens pour son service, et que dès à présent il avoit douze cens chevaux aux champs à ses despens pour luy faire service; desquelz, s'il plaisoit à S. M., il en feroit entrer pendant deux heures le nombre de cinq cens à sa court, prête à luy faire service fidellement. De laquelle promesse et offre moult s'esjouit le jeime roy, qui commanda qu'on les fist approcher et loger le plus près de soy qu'il seroit possible. Or à ceste venue Guisienne furent toutes traîsons et entreprinses descouvertes.
Ce pendant qu'il de Guise estoit avec le ix)y, ses gouverneurs et mons. le connestable en conseil, arriva une poste qui apportoit lettres audit seigneur, de la part de mons. le mareschal de S^-Ândré et des Parisiens, pour les haster d'aller à Paris en diligence, ou aultrement la ville estoit perdue et sur le poinct d'estre saccagée, comme l'orgueil et le hault cacquet des huguenotz , tant de iaditte ville que aultrès qui estoient dedans en nombre infini, le démontroient; lesquelz cheminoient par les rues les armes au poin, en chantant diverses chansons, tant de psalmes que de lamentations de Hyérémie, qui démonstroit assez le proche mal de Iaditte ville, si promptement n'y estoit remédié. Lesquelles lettres furent monstrées au roy et conseil
susdit; lesquelz arrestèrent et résolureat que ledit sieur de Guise se i562. transporteroit audit Paris pour la garde de la ville , et qu^ le roy de Navarre et mons. le connestable garderoient le roy, et adviseroient le moyen de le saulver et le rendre en lieu de sûreté , ce que les ungs et les aultres firent avec toute difficulté; et bien advint que mons. le prince n'estoit pas à la coiut et qu'il estoit empesché aux affaires de la cause , qui ne se pouvoient bien encores résouldre au gré de tous huguenotz et rebelles principaux de laditte cause.
Qui tenoit les huguenotz en suspens, et qui les empeschoit de promptement exploicter leur entreprinse , estoit le partage de la peau de la beste qu'ilz ne tenoient encores, qui estoit le roy; ilz estoient en ceste difficulté qu'ilz feroiènt de sa personne et de messieurs ses frères , pareillement comment ilz partageroient le royaume et le cantonneroient, ainsi que le pays d'Allemagne, pour s'en faire seigneurs et roys , chascun d'eux selon leur mérite , après l'avoir distraict de la couronne et obéissance royale, et n'y eut que ce seul poinct qui les arrestast et retardast. Mons. le prince s'atendoit que, venant à chef de l'entreprinse, il seroit faict roy de France; mais ses suppôtz ne l'entendoient pas si largement qu'ilz n'en eussent leur part, et toutesfois arrestèrent en leur conseil qu'il n'estoit temps de disputer de ce poinct, mais que, sans plus dissimuler, il falloit se mettre aux champs, sous le nom et prétexte de la religion. Ceste résolution prinse, arrestèrent le joiur de se saisir du roy' et des villes, principalement de Paris, qui fut le premier jour de may, ainsi que nous avons dîct, et par mesme moyen fut arresté et donné le mot du guet pour se mettre en besongne.
Le pénultiesme d'avril de ceste année, mons. de Guise arriva dans la ville de Paris avec bien petit train, car il avoit couru la poste tout le chemin depuis Fontenay ou Monceaux-lez-Meaux jusques près le bois de Vincenne. De l'arrivée duquel extresmement furent resjôuys les Parisiens; ilz reprindrent cœur et courage en eux, sans sonner mot, et, sans en monstrer le semblant devant les huguenotz, lesquelz ne laissoient, pour son arrivée, de poursuivre leur oi^eil, ne sçachant
1562. pas qu'il allast contre eux et pour le salut de laditte ville. Les gouverneurs d'icelle ville , comme le prévost des marchans, les eschevins, les présidens et conseillers d'icelle, sans sonner mot, s'allèrent rendre au logis dudit sieur pour le saluer, et n'y allèrent tous ensemble, ains les ungs après les aultres. Mons. le mareschal de S*- André faisoit bonne mine par les rues de Paris et bien de Tempesché, duquel se mocquoient lesdictz huguenotz, qui estoient en cette volunté de le bien chastier. Pendant trois jours après, il alla après les aultres Parisiens pour saluer ledit sieur de Guise, et pour prendre conseil sur une si difficile affaire. La résolution de ce conseil fut telle, que, veu le grand nombre d'estrangers qui estoient dans la ville et tous armez , Ton se garderoit de faire sédition , s'ilz huguenotz n'assailloient les premiers, et que, au cas qu'ilz assaillis» sent les premiers, on nespargnast homme pour se deffendre, ni aultre moyen quelconque, mesmement que Ton sonnast le toxin avec la cloche du Palais. Pour mieux se donner garde de laditte sédition, fut résolu entre eux que dès le soir on advertiroit les capitaines , cinquanteniers et dizeniers de chascun quartier et rue de laditte ville, de se tenir prestz dans leurs maisons les armes au poin, pour se deffendre, si besoin en estoit; que, à Fayde du chevalier du guet, accompaigné du plus grand nombre de gens que faire se pourroit, sur les dix heures du soir, seroient conduictz hommes sur les murailles de la ville et aux portes, pour s'en saisir et faire le guet toute ia nuict; que, incontinent après minuict, seroient posez corps de garde en plusieurs endroitcz de laditte ville, les armes au poin, pour em* pescher la sédition qu'ilz huguenotz et estrangers eussent peu faire , se voyans descouvers; que au lendemain, à l'heure de huict, neuf et dix heures du matin, le ban se feroit par tous les carrefom^s des rues dudit Paris, que tous estrangers, gens sans adveu et aultres qui n'estoient de la ville eussent promptement à partir de laditte ville, sous peine d'estre pendus et estranglez. Ce qui fut si hem*eusement faict et exécuté que rien plus. A ce lendemain, les portes de la ville ne furent ouvertes qu'il ne fust sept et huict heures du matin, et
grosse garde à icelles; le ban susdict fut faîct, commissaires fm*ent 1562. députez de laditte ville, pour aller visiter les hostelleries et tavernes, pour sçavoir combien et quelles gens estoient logez en icelles, et de quelle qualité et pour quelle affaire ilz estoient en laditte ville. Qui se trouvèrent bien prins furent messieurs les buguenotz, lesquelz, se voyans prins à la ratière, furent aussi adoulcis qu ilz avoient esté orgueilleux les jours de devant, et se trouvèrent avoir bon marché qu on les voulût bien renvoyer sans leur mal faire. La chance fut bien retournée , car les plus marris furent les plus joyeux, et les plus joyeux les plus marris. Les Parisiens, qui avant ce estoient extrêmement marris, furent les plus joyeux, et les buguenotz , qui estoient les plus joyeux, furent à ce joiu: les plus marris d'avoir perdu le butin qu'ilz espéroient, et fut chanté par les rues de Paris par les Parisiens, à la louange dudit sieur de Guise, telz cantiques : Benedictas qui venit in nomine Domini. Lesdictz Parisiens avoient eu si peur, avant la venue dudit sieur de Guise en leur ville , que plusiem^s des plus riches avoient habandoimé laditte ville pour se saulver avec leurs finances.
Messiem:s les buguenotz mis hors la ville de Paris en la manière que dessus, les ungs allèrent cercher mons. le prince de Condé, les aultres les siewcs admirai, d'Andelot et card. de Chastillon, qui estoient les chefz de la cause; les aultres, ayans prins conseil à euxmesmes, voyant le hasard quilz avoient eschappé, se retirèrent en leurs maisons, et ne voulurent suyvre davantage qu ilz n eussent veu quel traict prendroit l'entreprinse.
Mons. le prince de Condé et ses suppostz Chastillons, voyans avoir perdu la ville de Paris par la prudence de mons. de Guise, cuydèrent perdre patience, et pensans quil fust encores audit Paris, allèrent le lendemain, premier jour de may, assaillir et attenter de prendre le roy auprès de Meaux; mais y perdirent leur temps, car ledit sieur de Guise, qui par ses espions avoit eu advertissement de laditte entreprinse, fut au roy devant eux. Il le fit partir de là en toute diligence, et le tira dans la ville de Meaux, en attendant que les gardes
1562. de S. M. et les gens de guerre qu'il de Guise avoit amenez à la court fussent armez et prestz à combattre pour la liberté du roy, et tant fit ledit sieur de Guise qu il tira le roy hors de Meaux à mdin armée et le saidva dans le chasteau du bois de Vincenne-lez-Paris, en despit des rebelles huguenotz, qui ne fut sans coups frapper. LV vant-garde desditz rebelles attacqua assez rudement les Suisses de la garde de S. M., pensant que saditte Majesté fust avec eux; mais furent trompez; car saditte Majesté, encores qu'elle fust jeune de unze ans ou environ, couroit la poste avec ledit sieur de Guise devant lesditz Suisses, et fut faict ung eschec par lesditz Suisses sur lesditz huguenotz entre Lagni et le pont de Trillebardon, où il en demeura en la place de part et d'aultre. Cependant que le roy se saulvoit de* puis Meaux jusques au bois de Vincenne , le chemin estoit tout cou* vert de gens de guerre armez et bien montez pour son secours; au devant desquelz accourut mons. le mareschal de S^-Ândré, que mons. de Guise avoit laissé à Paris, et qui avec soy menoit bien mille Parisiens, tant de pied que de cheval, tous harquebusiers bien morionnez et équippez. Le roy de Navarre , la royne mère et mons. le connestable suyvoient le roy avec ledit sieur de Guise, qui se trouvoient ïort empeschez de ce trouble, et n'avoit le roy fiance plus grande qu'auxdictz sieurs de Guise et connestable.
Le roy, ayant gangné le chasteau de Vincenne , se trouva là en plus grande sûreté qu'il n'avoit esté à Meaux et les environs , i cause de la ville de Paris, qui est tout auprès ^ Sans la prudence de mons. de Guise , qui avoit faict garnir et saisir les portz de dessus la rivière de Marne, avant que mons. le prince de Condé s'en advisast, sans difficulté le roy eust esté prins; car ledit sieur prince de Condé, envoyant ses gens auxditz portz, les trouva tous occupez et bien garnis de gens de guerre, qui empescha que son entreprinse ne pût réussir ni venir à son eifect.
Mons. le prince voyant avoir perdu les plus grands et meillem-s
* La cour se transporta de Fontaine- à Vincennés, et le 6 avril Qiarles IX bieau à Melun le 3i mars, le lendemain 8*installa au Louvre.
moyens de ses desseings, qui estoient de surprendre le roy prisonnier 1562. et la ville de Paris poiu* la saccager, se retira dans la ville d'Orléans, le grand galop, laquelle estoit à son commandement par le moyen du bailly dudit lieu, qui estoit huguenot et de Tintelligence de la cause ^ Avec ledit sieiu* prince entrèrent grand nombre de gens de sa suitte, lesquelz, par son commandement, se saisirent des portes de laditte ville et s'en firent maistres. A Tinstant, les maisons des habitans catholicques furent remplies de huguenotz et rebelles, qui vescurent aux despens desditz catholicques; les égUses et maisons des ecclésiasticques furent ce jour saccagées, pillées et du tout desmeublées, combien qu'au lendemain de l'arrivée dudit sieiu* prince le ban eust esté faict par son commandement qu'on ne pillast, saccageast ni les églises ni les ecclésiastiques, et par cela apperceut-on bien que les deffenses faictes de l'auctorité dudit sieur prince estoient ung brandon et commandement à mal faire.
Ledit sieiu* prince ne fust plus tost arrivé audit Orléans, qu'il despescha postes pour courir de toutes partz, et advertir les habi* tans des villes qui avoient intelligence avec luy et la cause de se rebeller contre le roy, de se saisir de leursdittes villes, de tenir les catholicques, qu'ilz appelloient papaux, en si grande subjection que nul d'entre eux n'osast lever l'œil, et de tant et si bien faire que la force et la maistrise leur demourast« Ce qui fut dextrement exécuté. La première où ilz commencèrent de ce pays, fut Meaux, où les églises furent entièrement saccagées, pillées et volées, et n'y demoUra croix ni calices, meubles quelconques, ymages, chaises, menuiseries
* Condé entra le 2 avril dans Orléans, nieu, vol. 3oi-3oa.) Voyez dans les Mé-
dont d*Andelot était déjà maître. — Le 7, moires de Condé le manifeste du prince
il écrivit aux églises réformées de France pour expliquer la prise d armes (8 avril),
pour leur demander des hommes et de un Traité d'association pour la liberté du
Targent dans l'intérêt de la délivrance du roi et le repos du royaume ( 1 1 avril) , etc.
roi et de la reine mère et de Tafiranchis- — Lettre de Spifame et de Bèze aux églises
sèment de la religion chrétienne. Les mi- réformées , pour expliquer les motifs de la
nistres protestants retirés k sa suite à Or- prise d'armes et exciter les fidèles à la dé-
léans firent la même demande. [Mém, de fense de la cause. Orléans, 5 avril 1663.
Condé, t. m, p. aai, etBibl. imp, Fonta- (Bibl. imp. Fontanieu, vol. 3oi-3oa )
1562. ni aultre meuble, que le tout ne fust par les nouveaux religieux de la prétendue réformée religion ravy, destruict et emporté, comme aussi fut le bien des maisons des prebstres, ciirez, chanoines et aultres, qui ne fut sans quelques meurtres commis es personnes des ecclésiasticques et aultres qui se trouvèrent à la fiireur. Uz nouveaux réformez ayant saccagé le tout es églises et maisons des prebstres et de plusieurs catholicques et marguilliers des parroisses, se voyans estre trop près de la ville de Paris et de la cotut du roy, quittèrent la ville et s'en allèrent après mons. le prince à Orléans, bien sçachant qu'en peu de jours on les eust assiégé pour les prendre audit Meaux. Il fallut qu'ilz saccageurs huguenotz rendissent compte aux députez par ledit sieur prince du larcin et pillage des églises et ecclésiasticques dudit Meaux, sous peine d'estre déclarez larrons, voleurs et sacrilèges et quant et quant punis de mort; et après avoir rendu compte auxdictz commissaires du tout ou partie, furent tenus et réputez gens de bien et vertueux.
On receut incontinent nouvelles que les villes de Rouen S de Caen*, du Mans *, de Boisgency, de Vendosme, d'Angers, de Tours, de la Rochelle, de Chastelleraux, de Montauban, de Lyon^, de Chaslon sur la Saône ^, de Mascon et de Bourges en Berry \ estoient toutes rebellées contre le roy, pour tenir bon contre S. M. et ceux qu'il y envoieroit, pour ledit siexu: prince de Condé et ses huguenotz réformez. Tous les habitans desdittes villes n'estoient d'accord de laditte
' La prise de Rouen par les protestants eut lieu dans la nuit du i5 au 16 avril. (Floquet, Hist du parlement de Normandie, t. II, p. 38o.)
' Les 8 et 9 mai, les protestants saccagèrent les églises de Caen.
^ « Remonstrance envoyée au roy par les habitans du Mans,» a g avril i56a. {Mém. de Condé, t. III, p. 35o.} Le Mans fut pris le 3 avril.
* « La prinse de Lyon par les fidèles le dernier d*avril i56a.» {Archives curieuses
de VKist de France, i^série, i.IV,p. 176.) — • Discours de ce qui a esté fait es villes de Valence et Lyon. ■ {Ibid. p. i85.)
* • Abrégé des choses les plus mémorables arrivées pendant les guerres civiles soubs les règnes de François II , Charles IX, Henri III et Henri IV, et particulièrement celles qui regardent QiÂlon, etc.» (Ulh lustra Orhandale, de Léonard Bertaud, 1. 1.)
* Bourges tomba le 27 mai au pouvoir des protestants. (Baynal, Hist. du Berry, t. IV. p. 35.)
rébellion , et n y avoit que les gouverneurs d'icelles , comme les baillifz, 1 562. gens de justice et aultres, qui estoient hugucnotz, qui eussent intelligence avec ledit sieur prince et laditte cause. Lesquelles villes furent remplies de garnisons huguenoticques au possible, tous logez es maisons de ricbes et pauvres catbolicques, qui moult oultrageusement furent tourmentez en leurs corps et biens par lesdictz huguenotz, et les prebstres, gens d'église martirisez et cruellement memtris et tuez, ainsi qu'en ferons incontinent le discours. De la vie desquelz ilz huguenotz se disoient faire sacrifice à Dieu. Les églises et maisons des prebstres des villes susdittes et des villages à l'entour furent équippées, rompues, voilées et saccagées, comme celles de Meaux et d'Orléans. Hz nouveaux réformez ne se contentèrent de massacrer les gens d'église et de piller ce qu'ilz trouvoient esdittes églises; mais,^ comme barbares et Scythes, prcnoient prisonniers les riches marchans catholicques desdittes villes et villages, comme aussi les marguilliers d'icelles églises, et les lyoient de chaînes de fer et de cordes, et les jettoient es plus villaines prisons qui fussent esdittes villes, et les gehannoient et tourturoient par tourmens aultant et plus cruels que jamais firent Turcs ni barbares à chrestiens, pour leur faire déclarer où estoient les croix, calices et richesses des églises qu'ilz ne trouvoient pas. Desquelles gehannes et tortures plusieurs en moururent. Dz huguenotz , pires que Juifz et Turcs, forçoient par tourmens et menaces les catholicques, hommes et femmes, à renoncer la rehgion catholicque et romaine pour prendre la leur. Tous ceux qui vouloient renoncer la religion catholicque et romaine et prendre la luthérienne et calvinienne, de quelque qualité qu'ilz fussent, tant prebstres, moynes, religieux que laiz, estoient avec eux les bienvenus et mieux receuz, moyennant qu'ilz jurassent sur le sainct Evangile, devant leurs ministres, que jamais ne retourneroient à laditte église catholicque romaine, à la messe ni aultre service divin qui se faisoit es églises de laditte religion catholicque, mais au contraire empescheroient par tous moyens aultres personnes d'y aller,* et la feroient hayr, comme chose abominable et meschante.
1562. Depuis qu'ilz huguenote se fiirent (aictz maistres des villes dessusdictes, n'y fut plus chanté ni messes, ni matines, n'y eut plus confession, ni baptesme, excepté le baptesme duquel ilz usoient à la nou^ velle façon de Genefve, ni aultre sacrement de Téglise de Jésus-Christ; ilz contraignoient les habitans d'aller escouter leurs prédicans, et lés empeschoient de faire ni dire aultre service à Dieu que celuy qu'ils huguenotz faisoient et cbantoient avec leurs prédicans à leurs presches, qui estoient des psalmes de David traduictz en rime françoise par Clément Marot et Théodore de Bèze. liz ne soufiroient aulcunement que nul eust dict son Pater noster^ son Ave Maria, ni aultre oraison en latin. Les catholicques , hommes ni femmes, n'eussent osé porter patenostres de quelque valeur que ce fust, eussent-elles esté de bois, ni heures en latin, sous peine d'estre battus par eux, et leurs patenostres et heures ostées, rompues et bruslées. Brief, nul ne croyroit la misère qu'ilz huguenotz faisoient aux cathohcques des villes et aultres lieux où ilz avoient maistrise sur eux.
Et pour monstrer amplement la barbarie et tyrannie qui estoit esditz huguenotz, nous réciterons icy ce que véritablement avons sceu des faictz de leur vertu et piété. Et premièrement commencerons à la ville d'Orléans, dans laquelle fut commencée la tragédie huguenoticque pour ceste année ^ Fault entendre que plusieurs gens d'église trouvèrent moyen de se saulver dans les maisons de leurs amys, à la première fureur des jours que les églises et leurs maisons furent saccagées. Entre lesquelz fut ung vénérable et scientifique personnage prebstre, docteur en théologie, curé de la parroisse de mons. S^- Paterne, âgé d'environ soixante ans, noouné
nostre maistre ^ lequel se saulva en la maison d'ung de ses
parroissiens, fort homme de bien, où il fut quelque mois à tous les
* Sur les violences et profanations com- diin, i56a, fol. 58), dit que le curé de mises à Orléans par les protestants, voyez Saint-Paterne se nommait Guéset, et ra- Lottln, Recherches historiques sur la vilh conte la triste fin de cet ecclésiastique avec d'Orléans, t. I, p. 43a et suiv. moins de détails que Cl. Haton. Voy. aussi
* Cl. de Sainctes, dans son discours du Additions aux mémoires de Castelnau, t. Il, taccagement des églises catholiques (Ver- 1. IV, p. s 5.
jours chanter la messe en quelque lieu secret de laditte maison, sans 1562. estre descouvert ni apperceu des huguenotz qui y estoient logez. Quand il sembla audit curé que la fureur et rage huguenoticque fust passée audit Orléans, donna charge à son hoste de secrettement se* moudre les plus catholicques de ses parroissiens et les introduire en sa maison aux jours des dimanches et festes, à l'heure que les huguenotz seroient à leurs presches, pour venir à la messe et au sermon qu'il lem* feroit, aflBn que le divin service qui leur estoit interdit en public fust par eux faict en secret. Auquel obéit ledit hoste, qui en invita ce qu'il put et des mieux affectionez à la religion catholicque, lesquelz, à Theure assignée, se trouvoient audit logis, où estoit chantée la messe bas , et les prières faictes , comme aussi le sermon du sainct Evangile, dont ilz estoient fort joyeux, et continuèrent environ ung mois à ce faire avant qu'estrç descouvers par les huguenotz. Ce que finablement descouvrirent aulcuns huguenotz de laditte ville, voisins dudit hoste du curé, qui les accusèrent au bailly du lieu, et aux aultres huguenotz.
Ceux-ci se donnèrent garde du jour et de l'heure qu'ilz verroient entrer les parroissiens dudit curé en laditte maison, et ung jour, entre les aultres, ayant apperceu plusieurs estre entrez en icelle, jugèrent que c'estoit pour y ouyr la messe; et pour ce forcèrent le logis pour y entrer, et entrez qu'ilz y furent tant cerchèrent qu'ilz trouvèrent le bon curé, revestu des omemens, qui chantoit la messe. Lequel fut par eux prins, lié et tiré hors de laditte maison, revestu des ornemens de l'église à chanter la messe , et ilz le menèrent par toutes les rues en cest estât, en se mocquant de luy et de la messe. Les paroissiens qui furent prins avec luy furent par ces pieux réformez huguenotz liez deux à deux par les bras et conduictz après ledit curé par les rues, avec toute mocquerie et ignominie et avec coups et bulTes merveilleux. Ilz trainoient ledit curé en laisse, avec une corde quilz luy avoient mis au col et aux mains; puis, après l'avoir traîné par toutes les rues de la ville en cest estât, le menèrent à une des portes de la ville, où letindrent toute la journée, et luy ayant mis ung morion
1562. sur la teste, le repurent d'injures et de coups de baston, Tabreuvèrent de leurs villains crachatz au visage, et se jouoient de luy, tout ainsi que firent les Juifs de Nostre Seigneur Jésus-Christ. Et après l'avoir bien battu, craché et injurié, la journée estant passée, le hvrèrent audit baiily, qui commanda qu'on le minst en prison ; lequel , quelques jours après , fit son procès et le condempna à estre pendu et estranglé dans ladîtte ville à une potence. Messieurs le prince de Condé , l'admirai et d'Ândelot estoient dans Orléans à veoir ce spectacle, qui n'en firent que rire en se mocquant dudit curé et de la messe; lesquelz approuvèrent la sentence de mort dudit curé, qui pour tout crime fiit exécuté comme séditieux. Les tirans huguenotz ne luy voulurent jamais permettre d'oster et dévestir les omemens de l'église , desquelz il estoit revestu quand il fut prins en chantant la messe, et le pendirent et estranglèrent avec iceux. A le veoir exécuter y avoit plus de deux mille personnes, tant catholicques que huguenotz, desquelz, comme l'ai entendu par ceux qui y estoient, lesditz sieurs prince de Condé et aultres estoient présens aux fenestres d'une maison.
Le bon curé, estant monté sur l'échelle au plus hault, regarda de toutes partz à l'entour de soy la belle compaignie qui estoit là présente, tant des huguenotz que des catholicques, et après les avoir regardé, pria le bourreau et le seigneur admirai de France, qui estoit là, qu'on ne le hastast poinct de mourir, et qu'on luy baillast temps de parler et de faire ses prières, ce qui luy lut accordé. Il fut requis sur l'échelle par ledit sieur admirai, comme plusieurs fois avoit esté en prison, de se desdire de ce qu'il avoit presché selon la religion catholicque et romaine, et de déclarer à l'assistance qui estoit là présente que la nouvelle prétendue religion réformée que tenoient lesdictz huguenotz estoit la meilleure et vraye religion de Jésus-Christ et de ses apostres, et que luy et les aultres docteurs et prebstres estoient des séducteurs de peuple et des abuseurs de simples gens par leurs messes, matines et aultres cérémonies, et qu'en ce faisant luy seroit donnée grâce par mons. le prince de Condé, qui moult l'aymeroit,
comme aussi feroit toute l'église réformée, parlant des huguenots. 1562. Ausquelles requ estes et promesses ne voulut obéir ledit curé, ains demeura ferme en la vraye religion catholicque jusques à la mort.
Ce nonobstant qu il ne voulust obéir auxditz sieurs ni à leur vouloir, luy fut donné temps et espace de parler et de faire ses prières, lesquelles il commença par telz motz : « 0 Dieu étemel, créateur du ciel et de la terre, qui as ordonné toutes choses selon ta volonté, et qui par ta prescience as cogneu et sceu toutes choses avant qu'elles ayent jamais esté faictes, et qui par Jésus-Christ, ton filz, nostre seigneur et nostre frère, nous as donné cognoissance de toy et t'es estably et'basty une église à toy plaisante, sans tache ni malice, laquelle tu as voulu estre retirée et rachetée des mains de Satan, par l'effiision du sang espandu et par la mort dudit Jésu&-Christ, ton filz unicque; en laquelle église tu as prdonné aulcuns estre apostres, aultres évangélistes, aultres pasteurs et docteurs, pour l'entreténement d'icelle jusques à la consummation de l'œuvre de ton ministère, qui durera jusques à la consummation du monde; du nombre desquelz tu m'as appelle (encores que je n'en sois digne), et as permis que je fusse réservé jusques ences joiu:s de misère et tribulation, pour estre icy honteusement condempné à la mort, et estre mocquerie à tant de peuple desbauché de ta religion. Ce toutesfois, je prens en gré et te remercie, et cognois que mes péchez en peuvent estre cause; car, comme homme que je suis, j'ay esté subject à mal faire et ne me puis justifier devant toy que je n'aye comme tous les aultres hommes du monde esté tel. Ce néantmoings, une chose me console devant toy, qui est telle, que la mocquerie, les battures, tourmens et la mort à laquelle je suis condempné me sont et seront faictes pour la deffense et sousténement de ton honneur, de ton église, espouse de Jésus-Christ, et de sa saincte parole qui est le sainct Evangile. Je ne puis estre comparé à Jésus-Christ, qui a esté condempné à la mort et exécuté par les Juifz, gens infidelles, sans cause ni raison aultre que celle pour laquelle je suis condempné. Il ne fîit accusé d'aulcun mal faict, sinon qu'on dist contre luy qu'il estoit séditieux quand il enseignoit et près-
1562. choit la vérité de rÉvangile, comme on a dict que je suis. Les be- Doitz apostres ont esté par les Juifz, gentilz et payens, condenmez à la mort, sovhz le terme de séditieux, en plantant Téglise catholicque, apostolicqne et romaine que nous tenons en France et qui y a esté tenue depuis mil cinq cens ans et sera jusques à la fin du monde, quoy que ne veuillent les héréticques et ceux qui par armes les deffendent. Ce me seroit une honte et ung plus grand péché devant Dieu si, en telle nécessité que je suis, je renonçois à Jésus-Christ et à son'espouse la saincte église militante, poiu* les beaux offres et dons que Ton me présente, qui est de me donner la vie corporelle, laquelle, si j'acceptois en la manière qu'on me requiert, me ferbit perdre la vie éternelle que j'atens par la mort à laquelle je suis condempné; pour laquelle vie étemelle avoir, je vous exorte tous, mes paroissiens et catholicques de cestc ville d'Orléans, qu'en la captivité et oppression où vous estes maintenant, que vous ai presché devoir advenir sur vous et sur cette ville il y a plus de dix ans, ne défailliez en la foy de Jésus-Christ et de sa vraye église apostolicqne , en laquelle vous avez esté nez, baptisez et catéchisez, vous assurant qu'en peu de temps vous serez délivrez des tourmens où vous estes, et encores en toute liberté servirez au Dieu vivant. A vous aultres, messieurs qui estes icy présens, et aultres qui sont par le royaume desbauchez de la vraye religion de Jésus-Christ et qui avez délaissé la vraye église d'iceluy pour suyvre la faulse église des héréticques, je vous donne le conseil que mons. S^ Pierre l'apostre donnoit aux Juifz auxquels il preschoit, en leur disant ainsi : A vous aidtres, qui avez crucifié Jésus- Christ et persécuté son église, je vous admoneste de vous repentir et faire pénitence, et que ung chascun de vous se fasse baptiser, et Dieu vous pardonnera. Vous, messieurs, vous estes tous baptisez, il nest plus nécessaire que vous le soyez; mais il vous est nécessaire de vous retirer de vostre hérésie et de rentrer en l'église de Jésus-Christ par pénitence, et, se ainsi le faictes, vous serez saulvez. Les princes et seigneurs que vous suivez et pour lesquelz vous combattez n'ont poinct de paradis pour vous saulver, ils s'y trouveront assez empeschez eux-
mesmes, ni d*eiifer pour vous dampner; et de ce je vous en assure 1562. par la mort que je vais recepvoir. Mais n'y a que le Dieu T^ensiel qui sçaura bien juger le tout. Vostre conversion ne m apportera nul prouffit; vostre persévérance à mal faire comme avez commencé ne me portera plu3 domage, car vous voyez que je perds corps, biens et vie, et que ce nest pour mon prouffît ce que je vous ditz. »
Sur ces remonstrances, soudain s'esmut une grande sédition entre les soldatz huguenotz qui estoient présens à ouyr ledit curé; aulcuns disoient : « Voilà un homme de bien; on luy faict tort, sa religion est la meilleure; je ne veux plus estre huguenot. » Les auitres disoient que non, mais que c'estoit un cafiart et séducteur de peuple, qui sçavoit mieux qu'il ne disoit. Et sur ces paroUes s'esmurent de grands bruictz et quasi des combatz. Ce que voyant Tadmiral, dit au bourreau qu'il expédiast, et sur ce finit ses jours le bon curé. La mort duquel porta grand proffit à plusieurs; les catholicques d'Orléans en furent faictz plus fermes et dévostz en la vraye religion; les esbranlez et non héréticques parfaictz furent confirmez, et plusieurs huguenotz parfaictz retirez. Mous, le prince de Condé fut aulcunement esmeu pour avoir veu et ouy ledit curé, et à peu tint qu'il ne se retirast, et ne se put garder de dire que véritablement c'estoit ung homme de bien et bon pasteur, d'aultant qu'il avoit mis et donné sa vie pour ses brebis, à l'exemple de Jésus-Christ.
Théodore de Bèze, prédicant, qui s'estoit retiré audit Orléans, le plus estimé des auitres prédicans de France pour son beau parler plus que pour sa science, voyant mons. le prince esmeu et esbranlé de se desbaucher de leur prétendue religion, pour avoir ouy ledit curé en ses derniers propos sur l'échelle, comme aussi tant de soldatz, fit sonner le presche et monta en chaire pom* prescher et appeler ses gens qu'il voyoit se retirer de son hérésie; mais toutesfois ne sceut si bien dire qu'il ne luy en eschappast plusieurs, qui quittèrent la ville et le prince et s'allèrent les ungs rendre en leurs maisons, les aidtres au service du roy et de l'église catholicque contre eux héréticques ^
* CI. de Sainctes traite Théod. de Bèze beaucoup plus sévèrement que Haton; il
1562. Les huguenotz obstinez et qui suyvoient pour le pillage se jettèrent aux champs par les villages des environs dudit Orléans et aultres villes quMlz tenoient, pour aller saccager les églises et prebstres d'iceux; lesquelz prebstres, quand ilz tomboient en leurs mains, estoient plus pirement qu entre les mains du grand Soldan de Babilone. Car, oultre la perte de leurs biens, estoient martirisez par cruelz tourmens jusques à la mort. Aux ungs couppoient les oreilles tout entièrement, puis les tuoient et enfiUoient lesdites oreilles, dont ilz faisoient des escharpes; aux aultres leur couppoient les génitoires et les leur faisoient manger, et mille aultres cruaultez que nostre maistre Claude de Sainctes, docteur en théologie et chanoine régulier, celui que nous avons dict estre ung des docteurs qui furent par le roy envoyez au concilie, a mis par escript, avec les noms des prebstres martyrisez et ceux des villages où ilz denieuroienf, en son livre intitulé : Le saccagement des églises et prebstres par les héréticques huguenotz de nostre temps, en France ^ Fault entendre qu'en ceste persécution
1 accuse d'avoir amassé grand argent et fait massacrer beaucoup de monde. Dans une lettre à la reine de Navarre, du i3 mai 1 56i, Bèze désapprouve, au point de vue matériel , les brisements d*images , quoique de soi ce fait soit suivant la volonté de Dieu, et déclare entièrement inexcusables les violations de sépulture, en ajoutant que le prince de Gondé est décidé à en faire justice. (Mém. de Condé, t. II , p. SSg.) Voy. c Remonstrance au roy sur les idoles abattues et rejettées hors des temples en quelques villes du royaume. i56a. » {Id. t m, p. 355.)
' Voici le titre du livre de Cl. de Sainctes que €1. Haton ne parait pas avoir eu sous les yeux au moment où il écrivait son récit : Discours sur le saccagement des églises catholicques par les hérétiques anciens et nou» veaux calvinistes, en l'an 1562, A monsei* gneur Tillustrissime card. de Lorraine, par
F.-Gl. de Sainctes, théologien à Paris. A Verdun, pourN. Bacquenob, imprimeur de monseigneur Tévesque et comte dudit Verdun, 1 56a, avec permission dudit seigneur (in-8' de xx et 86 p.). — 11 y a une autre édition : Discours sur le saccagement des églises, etc. Paris, Fremy, i563, in-8'- — MM. Cimber et Danjou, dans leurs Archives curieuses de Thistoire de France, t. IV, i"* série, p. 359, ont réimprimé le chapitre xiv de cet ouvrage. — On trouve dans le même recueil (t. VI , p. a 9g ), la reproduction du récit contenu dans le Théâtre des cruaultez des héréticques de nostre temps. (Anvers , Adr. Hubert , 1 588 , in-4*. ) L'auteur cite un grand nombre de faits : « Michel Grellet, de Tordre de saint François, pendu à un arbre, en présence de Coligny ; frère Viroleau , lecteur dudit couvent, occis cruellement, luy ayant premièrement couppé les parties honteuses ; d'autres
de Téglise^ les prebstres les mieux vivans et moings vicieux qui tombèrent es mains desditz tigres kuguenotz furent les plus cruellement traictez et martirisez; car tous les prebstres vicieux qui se voulurent rendre avec eux n'eurent aulcun mal et y fîirent les bienvenus, moyennant qu'ilz reniassent leur prebstrise, la religion catholicque et quilz la persécutassent.
Il de Saincte récite qu*en ung village, entre Nostre-Dame de Cléry et Orléans, ilz barbares huguenotz prindrent ung prebstre, auquel ilz coupèrent les parties honteuses et génitales, et luy les firent manger; et, incontinent après, le fendirent depuis la gorge soubs le menton jusques au petit ventre, et tout vif luy descouvrirent les boyaux pour veoir qu estoit devenue ceste viande.
A img aultre luy cernèrent la couronne de dessus sa teste et luy couppèrent les quatre doigtz sacrez des deux mains, puis le despouillèrent tout nud , sans luy laisser aulcun linge devant ses parties honteuses, et le lièrent à ung arbre pour le faire manger aux mousches, et après l'avoir longtemps laissé en cet estât, qui estoit en plain esté, le tirèrent à la harquebuse.
En ung aultre village près ledit Cléry, les dragons roux de hugue-
prebstres , ou gens catholiques , tués par pendaison, coups de hallebardes, laissés mourir de faim, sciés et fendus avec des cordes, bruslés à petit feu (le tout à Angoulesme) ; une femme bruslée aux pieds et aux jambes avec des pelles de fer (à Montbrun] ; le lieutenant général d*Angoulesme et la femme du lieutenant criminel de cette viUe, mutilés, estranglés, Iraisnés par les rues; un prebstre, Loys Fayard, harquebuse, après qu'on luy eust bruslé les mains dans Thuile bouillante et qu on luy eust versé cette huile dans la bouche (àChasseneuil, prèsAngoulesme} ; le vicaire de S*-Au2anni, mutilé, enfermé dans un coffre percé et bruslé d'huile bouillante; d'autres, auxquels on arracha
la langue et on brusla les pieds (en la paroisse de Rivières) , auxquels on creva les yeux , qu'on pendit par les pieds, qu'on précipita du haut des murailles; un prebstre qu'on martyrisa de mille manières , en luy faisant sacrifier la messe (à Houdan, près Chartres) ; le tombeau de Louis XI rompu , et ceux des ancestres du roy de Navarre et du comte Jean d*Angoulesme violés; des prebstres dont on ouvroit le ventre et enrouloit les boyaux autour de basions et qu'on enterroit vifs (en Gascogne); une femme dont on remplit la partie honteuse de poudre à canon qu'on fit sauter (à Bazas) ; un huguenot portant une chaîne d'oreilles de prebstres, etc. etc. »
1562. notz entrèrent en la maison d'un dévost et honneste homme d'ég^se, prebstre, jà viel, malade de fascherie du trouble advenu en Téglise, auquel ce jour-là on avoit donné le sacrement de Tonction, parce qu'il estoit sur le poinct de la mort. Lesquels > entrez en laditte maison, n'eurent patience que le sainct homme fust mort; mais, au lieu de luy crier Jésas Maria, avec blasphesmes exécrables luy mirent une corde aux deux piedz et le traînèrent par les rues, battant à grands coups sur son corps, où luy firent finer ses jours par tel martire, et après lavoir laissé mort par les rues, allèrent ravir et emporter tous ses biens, disans quilz estoient ses héritiers, puisquilz s'estoient trouvez à l'heure de son trespas, et ne laissèrent aulcun meuble en sa maison.
Ung aultre qu'ilz trouvèrent qui fuyoit devant eux pour éviter la fureur de leur rage fut par eux attainct et, attrappé et, après plusieurs injures, battures et opprobres, luy fendirent le ventre par le nombril qu'on appelle le bouteril, et par là tirèrent environ demy aulne et plus de ses boyaux, qullz lièrent et attachèrent à ung petit arbre, et l'ayant mis tout nud, en le foytant avec des veines, le contraignirent de tourner à l'entour dudit arbre , jusqucs à ce que tous ses boyaux furent desmellez et enveloppez à l'entour dudit arbre, puis le laissèrent là mourir, et au lieu de luy crier Jésas Maria à son trespassement, avec injures atroces luy persuadoient de renoncer la foy catholicque.
A ung aultre prebstre luy fendirent la gorge par dessoubz le menton, et par là luy arrachèrent la langue hors de la bouche et la luy laissèrent pendre devant so]( sur son estomac, et l'ayant mis en tel estât, avec grands coups sur son corps, luy disoient, « Curé, chante la messe, chante per omnia, » et en ce tom^ment luy firent finer ses jours.
Ung aultre curé et prebstre fut par eux prins, mocqué, battu et lié à leur dévotion; puis, après toutes sortes de mocqueries et injures, fut par eux soufilé et enflé comme ung mouton, puis escorché tout vif, et, n'estant mort entièrement, l'invitèrent à chanter la messe, qu'ilz disoient avoir escourchée à l'envers.
Plusieurs aultres prebstres lurent et en divers lieux, qui par les- 1562. ditz nouveaux cfarestiens réformez de la prétendue religion ne furent si cruellement traictez par telz tourmens; toutesfois, la plus grande partie en souffrit la mort. Les ungs furent liez à des arbres et par eux tirez à la barcpebuse; les aultres furent contrainctz de souffler dedans leurs pistoUes et harquebuses, lesquelz ilz deslachoient au travers de la bouche desditz prebstres, qui leur divisoit la teste en plusieurs pièces et mouroient. Aultres furent par eux pendus et estranglez aux fenestres de leurs maisons et aux arbres; aultres furent jettez dans des fours chaux et bruslez, qui est une mort fort cruelle; aultres furent par eux jettez es eaux et rivières pour eslre nayez; et pour le faire brief, n'y eut espèce ni genre de tourment, de quelque cruauté que ce fust, qu'ilz enragez huguenotz ne fissent aux prebstres, moynes, religieux, et à plusieurs aultres catholicques des gens laycques.
Les prebstres qui furent par eux prins et qui tombèrent en leurs mains ne furent tous meurtris, martirisez ni mortz, ains en eschappèrent plusieurs par rançon de leur bien; mais estoit après qu'ilz avoient devant eux renoncé la foy catholicque et promis de n'y jamais retourner ni chanter la messe en quelque temps que ce fust, et de ce faire les faisoient jurer par le serment de leur foy et sur le péril de leur âme.
Ces nouveaux réformez de huguenotz de toutes partz et endroictz du royaume faisoient coiurses secrcttes pour tascher à surprendre villes, chasteaux et places fortes, pour piller les é^ses et les habitans d'icelles, comme aussi pour y tenir fort contre les catholicques et le roy. Entre lesquelles, tost après que la ville de Rouen eust esté par eux saisie, trouvèrent moyen, par Tintelligence dubailly et gens du roy de la ville du Mans au pays du Maine, de se saisir de laditte ville; à ung jour de dimanche ou feste commandée de l'église, à l'heure que les catholicques estoient aux grandes messes de leurs paroisses, et comme bestes féroces et enragées, coururent ilz huguenotz auxdittes églises surprendre lesditz cathohcques à despouFveu, sur lesquelz frappèrent à grands coups de harquebuses , pistoUes et
1562. espées, sans respecter le lieu, les personnes, les qualitez, sexes et âges. Ce premier coup de furie par eux faict, fermèrent les portes desdittes ég^ses et s'enserrèrent dedans avec lesditz catholicques, pour premièrement prendre et lier les prebstres qui ne furent tuez à leur arrivée, comme aussi les plus riches et notables parroissiens et parroissiennes de laditte ville qu ilz trouvèrent dedans , et comme chiens les couplèrent deux à deux pour les mener es prisons de la ville, pour avoir meilleur moyen de piller leurs maisons et par après les prendre à rançon.
Ceux desditz huguenotz qui furent dans la grande église épiscopale firent rage sur les prebstres, car en icelle y avoit peu d'aultres gens pour lors, et de fureur ung d'entre eux courut au grand autel pour tuer le prebstre qui chantoit la messe; mais fut arresté par ung de ses compaignons, qui luy dist telles parolles : « Hél compaignon, laisse achever la messe à ce diable de prebstre ; car aussi bien est-ce la dernière qu*il chantera jamais. » Laquelle messe fut plus grande que le pauvre prebstre peust, qui, sortant de Tautel, fut par les tirans cruellement martirisé. Il y eut ung grand désastre en laditte ville ce jour-là.
Voilà ce que nous avons sceu à la vérité de la cruelle persécution première de nostre temps en France par les huguenotz et prince de Condé leur chef. De laquelle maistre Claude de Sainctes avoit faict ung petit livret, lequel, estant mis en lumière et bien imprimé, fut tout incontinent interdict par la royne mère et le roy de Navarre, à la supplication du prince de Condé, poiu» le deshoneur qu'il en recepvoit d'estre chef et capitaine de telz tirans qui estoient à sa suitte et qui avoient commis telles cruautez soubz le nom de son service. Et fut deffendu à tous imprimeurs de n^en plus imprimer, sous peine de la vie; et fut ledit maistre Claude de Sainctes en fuitte pour l'avoir composé et faict imprimer. Mais sa paix fut tost faicte, après qu'il fut de retour du concile. La royne fut blasmée d'avoir accordé Finterdict dudit livre, veu qu'il ne contenoit que toute vérité et que ledit sieur prince estoit aucteur, par souffrance , de telz crimes. Mais laditte
dame s'excusa sur le roy de Navarre qui Favoit ainsi voulu, disant 1562. pour ses raisons qu'il ne falloit scandaliser les princes de France qui estoient du sang royal, comme estoit ledit prince de Gondé son frère, lequel, comme il disoit, avoit dueil en soy de telz faictz, qu'il n'approuvoit. Ce néantmoings, n'en fit jamais faire aucune punition; ains estoit bien ayse du butin des calices et croix d'or et d'argent, comme aussi des aultres meubles et biens des églises, des ecclésiasticques et aultres qu'ilz tirans luy rendoient ou à ses commis.
Durant le temps que toutes ces cruaultez ci-dessus dictes se faisoient par les nouveaux réformez de la prétendue religion, le roy estoit à saulveté dans le chasteau du bois de Vincenne, avec lequel estoient ses gouverneurs, c'est assavoir la royne mère et le roy de Navarre, acc8mpaignez de messieurs le connestable, de Guise et le mareschal de S^-André; lesquelz se trouvèrent fort empeschez d'un si grand désastre advenu au royaume de France par ceux qui s'estoient tousjours vantez d'estre les loyaux et fidelles subjectz du roy et du royaume, qui estoient lesditz huguenotz, au jargon desquelz s'estoient laissé décepvoir les gouverneurs du roy, lesdictz royne mère et roy de Navarre, contre le conseil de tous les aultres princes et seigneurs catholicques de France.
Pour lesquelles tirannies, cruaultez et audaces dompter, fut tenu conseil au bois de Vincenne du moyen qu'on pourroit user contre telz assaultz et rébellions, entreprinses par telz rebelles, conspirateurs et perturbateurs de paix et repos public; où furent mis en avant tous les moyens pour y pouvoir parvenir. Premièrement, fut advisé d'y essayer par amytié, pour tascber à retirer de ceste téméraire entreprinse mons. le prince de Condé. Et pour ce faire, luy fut envoyé ung héraidt du roy, au nom de son frère le roy de Navarre et de la royne mère, pom* le prier avec toute sûreté de venir à la court du roy dire et faire entendre à S. M. et aux princes les doléances qu'il avoit, pour lesquelles il s'absentoit sans en avoir dict l'occasion; en ajoutant que, pour luy lever toute occasion de mesfiance, S. M. luy envoyoit par le pourteur une lettre de sauf-con-
1562. duit, et que, si elle n estoit assez ample à son gré, luy seroient envoyez gens grands seigneurs en ostage pour la sûreté de sa personne, pourveu qu'il en voulust envoyer aidtant des siens et des principaux. Auquel hérault fit response ledit seigneur qu'il n'avoit aulcune chose à luy dire ni à ceux qui Tavoient envoyé, et pour ce, quil s'en retournast quand il voudroit. Et fut à Orléans que ledit seigneur fut trouvé par ledit hérault, lequel s'en retoiuma au roy luy dire sa response ^
Le roy, encores qu'il fîist jeune et petit, et son conseil, composé des seigneurs ci-dessus nommez, furent indignés de ceste response. Chascun craignoit de dire librement ce qu'il pensoit dudit prince et des moyens qu'on debvoit user contre luy, à cause du roy de Navarre. Ce que bien apercent la royne mère, laquelle, adressant sa parole audit roy de Navarre, luy dist telz motz : « Monsieur dB Vendosme, je ne sçai que veult faire le prince vostre frère , ni vous avec ; vous ne dites nul moyen par lequel on puisse avoir raison de luy; je doubte que vous vous entendiez avec luy. Vous avez jà fait plusieurs entreprinses, desquelles on ne peut bonnement juger à quelle fin vous les avez faictes, et en cognoissez seul vostre intention. »
Desquelles parolles s'indigna et courrouça fort ledit sieur de Vendosme roy de Navarre, lequel, en blasphémant Dieu, comme l'ai ouy réciter à ung personage qui se vantoit d'y avoir esté présent, dist à laditte dame qu'il n'avoit rien faict ni entreprins que ce qu'elle luy avoit commandé ni son frère avec, ainsi que Tung et l'aultre en feroient apparoir quand il seroit temps, et qu'elle seule estoit cause des troubles de France , pour avoir mis les princes d'icelle en bayne les ungs des aultres, et nommément les princes de Bourbon contre ceux
^ Sur les négociations entamées par la cour avec le prince de Condé et en général sur les événements de Tannée i56a , voyez le « Journal anonyme de ce qui s'est passé en France durant Tannée i562, principalement dans Paris et à la court, b (BibL imp. CoUect. Dupuy, vol. g44.) — Voy. aussi «lea Moyens de réprimer le
trouble qui est en ce royaume, envoyez à la reine mère par M. le prince de Condé. • i56a, mai a. (Mém. de Condé» t. III, p. 384); «Deux requestes présentées au roy par le triumvirat, et réponse de la reine-mère.» i56a, mai 4 {ibid. p. 388, 3g a et 3g3); Réponse du prince de Condé, i56a, igmai (ibid. p. 3g5].
de Guise, desquels princes de France, tant des ungs que des aultres, 1562. en faisoit moings de cas que du moindre Italien de sa suitte. Et entrèrent lesdits roy et royne en altercat devant le roy et son conseil, qui rapaisèrent tout pour Turgence des affaires ; et proposa-on que le remède et moyen quil falloit faire, veu la response dudit sieur prince, estoit de luy faire la guerre poiu: le ramener par force, puisqu'il refusoit de se réunyr avec le roy et les princes par amytié. Et en fut la résolution faicte entre le roy de Navarre, mons. le connestable, mons. de Guise et mons. le marescbal de S -André, qui eux quatre ensemble s'accordèrent du moyen de la commencer et de la conduire. Le roy de Navarre promist de se comporter vaillamment, pour le prouffit du roy et du royaume, comme aussi pour la deffense de la religion catbolicque, combien que la guerre se démenast contre son frère , lequel il promist de n'espargner, suyvant la discipline et art militaire, non plus que ung prince estranger. Et sur ceste promesse , ftit faict lieutenant général du roy en laditte guerre , et il promist de ne rien entreprendre pour le faict d'icelle et de ne rien conclure, sans en advertir le roy, la royne sa mère et le conseil desditz sieurs connestable, de Guise et marescbal de S^-André.
La résolution de faire la guerre au prince de Condé et ses buguenotz arrestée, fut ordonné à toutes compaignies des ordonnances du roy d'aller faire monstre la part qu'il fut ordonné à cbaque cornpaignie, les unes à Paris, aultres à Meaux, aultres à Troyes en Cbampaigne, et aultres lieux. Il fut ordonné aux chefs, capitaines, guidons, lieutenans, d'aller faire le serment, devant le roy, de fidélité et loyauté à Dieu, à la religion catbolicque et à la couronne de France. Et fut commandé auxditz cbefz des compagnies d'ordonnances de faire faire pareil serment aux gens de leurs compaignies, en leur faisant faire monstre, sous peine de les casser des ordonnances de S. M. Et furent icelles monstres proclamées au quinziesme jour du mois de may de ceste année et furent faictes en armes.
Aux jours et lieux assignés à cbascune compagnie pour faire icelles monstres, y eut beaucoup de faultes. Car plusieurs compagnies, au
] 562. lieu d^aller es villes à eux désignées pour le service du roy, s^en aUèrent à Orléans, pour le service du prince de Condé et des huguenotz contre le roy. Des aultres compagnies qui obéirent et demeurèrent au service du roy, plusieurs particuliers se cassèrent et quittèrent le roy pour aller au service du prince et de la cause ; aultres furent cassez par les chefz desdittes compagnies, pour ce qu'on sçavoit qu'ilz faisoient profession de laditte prétendue religion et refusoient de faire le serment de combatre contre ceux d'icelle prétendue religion. Il se trouva des personnes de toutes qualitez, de tous âges et de tous sexes, qui se trouvèrent du party de ceste faulse prétendue religion, tant de la maison du roy, des princes que du royaume. Plusieurs chevaliers de Tordre du roy, plusieurs chevaliers de Tordre de mons. S^-Jehan de Jérusalem, templiers, commandeurs et chevaliers de Malthe, plusieurs prebstres, aulcuns évesques, cardinaux, abbez, prieurs, moynes, gentilshommes, bourgois de ville, marchans, damoiselles et artisans se trouvèrent de la prétendue religion, contre Téglise catholicque et contre le roy, les ungs avec port d'armes, les aultres par contribution de deniers, qui rendit leur cause merveilleusement forte. Tous qui estoient dextres à porter les armes et qui avoient moyen de s'ecquipper de pied ou de cheval allèrent au service dudit prince et de laditte cause. Ceux qui ne pouvoient aller & laditte guerre fomnissoient argent et contribuoient pour Tentreténement d'icelle contre le roy et la religion catholicque ; comme faisoient en ce pays de Provins frère Pierre Pisseret, moyne, prieur
de la Fontaine aux Bois; maistre Deninat, trésorier de Téglise
de Bray, prebstre et chanoine; M* André de Gramont, prieur de S-Ayoul de Provins, demourant audit lieu, lequel de Grandmont enroUa au nom d'ung sien parent, nommé mons. de Basordan ou Basjourdain, le plus de soldatz de ce pays qu'il put, et, leur ayant baillé argent, les envoyoit à Orléans les ungs après les aultres, trois à trois, quatre à quatre, cinq à cinq, et non en plus grande trouppe, de peur d'estre descouvers et manifestez. Et le lieu où il chaiçea le plus desdictz soldatz fut es environs de la forest du Gault, comme i
la Forestière, Champguion et aultres lieux des environs de la ville de 1562, Sézanne, et en envoya le nombre de soixante à quatre-vingtz , avec argent pour les équipper et nourrir jusques audit Orléans, où là estoient receus par ledit Basordan pour faire service audit prince de Condé et à iaditte cause. La damoiselle d'Yvemy, dame d'Aidnoy et de Cousture, faisoit grande contribution à Iaditte cause, comme aussi faisoient Tabbé de S*-Jacques de Provins, nommé La Chesnais, l'esleu Barengeon, ses deux frères, M* Jehan Saulsoy, médecin, sa mère, ung de ses frères, Tapoticaire, Marc Boyer, procureur, et encores quelque9 aultres dudit Provins, qui faisoient profession d'icelle prétendue religion.
Le roy expédia commissions de toutes partz pour lever gens de pied, chevaux d'artillerie, pionniers et castadours, pour aller à la guerre contre ledit prince et ses huguenotz ; et furent les commissions dé lever les gens de gied données aux capitaines cognus, qui jà avoient faict service au roy es guerres dernières "contre l'Empereur et le roy d'Espaigne. Les capitaines qui eurent charge, en ce pays de Champaigne et Brie, de lever des solda tz, furent les sieurs de Rancé-Corcelle, de Risocourt, de Herbin, de la Lune, de la Rue au Ry, dict le Capitaine faictnéant, et le capitaine La Grue de Villenauxe, archer des prévostz des mareschaux, duquel nous avoirs parlé en Tan dernier passée Pionniers furent levez, chevaux d'artillerie enharnachez pour le service du roy, et envoyez tous à Estampes, où le roy fit dresser et amasser son camp pour aller contre ledit prince, ses huguenotz et la cause.
Durant le temps que le roy donnoit ordre au faict de la guerre pour amasser son camp, mons. le prince de Condé, l'admirai et d'Andelot n'estoientà repos, ayant à leur ayde mons. de la Rochefoucault, prince de France, mons. le prince Portien^, seigneur de Sedan, avec le capitaine Lorge, appelle le seigneur de Mongomery, qui estoit celuy qui avoit tué le roy Henry, tous hommes signalez
^ Page a3o. né eo i54i, mort en 1667. (Voy. Addit.
* Antoine de Croy, prince de Porcien, aiu? Mémoires de Castelnau, t. I, p. 389.)
1562. et fort experts en faict de guerre; iesqueiz tmdrent conseil du moyen qu ilz avoient de faire la guerre au roy et à la religion cathoiicque et romaine. Laditte religion servît de couverture audit sieur prince de Condé et aux siens pour faire la guerre au roy et au royaume, et leur eust encores servy pour s'emparer de la couronne, s ilz fussent venus à chef de leur entreprinse. La résolution desditz sieurs fut telle, qu'il falloit que chascun d'eux emploiast les moyens qu'il avoit pour attirer gens de toutes qualitez à leur party, tousjours soubz le nom de la liberté que la prétendue religion apporteroit, et de la récompense que cbascun en auroit. Aux grands seigneurs estoient promis les premiers lieux et estatz du royaume; aux gentilshommes, les faveurs et bienfaictz, estant récompensez par le bien des églises, qui leur seroit distribué chascun en son lieu, pour le posséder en vray héritage; aux ecclésiastiques, la liberté de la chair, par le mariage qui leur seroit permis, avgc la chaîne du gouvernement de l'église réformée, pour en estre ministres, diacres et surveillans; au tiers-état, gens des villes et des villages, la liberté de franchises en toute paix, sans plus payer tailles, emprunctz, gabelles, ni aultres impositions quelconques, et sans jamais avoir guerre, après que celle-ci seroit finie, qui debvoit estre en peu de temps.
Outre ce, arrestèrent qu'ilz de laditte religion n'estoient encores assez fortz en France pour tenir bon, fust à assaillir ou à se deffendre contre le roy et leç catholicques, et cpie pour ce leur estoit besoin de se retirer aux nations étrangères d'Angleterre et d'Allemagne , qui faisoient profession de laditte prétendue religion , afiin d'estre par eux secouruz et aydez; mais demeurèrent longtemps en leur délibération à regarder le moyen comment ilz pourroient avoir la faveur desdittes nations estrangères et soubz quel prétexte ilz oseroient les requérir de leiu* ayder. Touteffois, à la fin conclurent qu'ilz les requerroient au nom et faveur du roy, lequel ilz diroient estre prisonnier et sa mère aussi es mains du roy de Navarre et de mons. de Guise, qui se vouloient emparer du royaume de France et les tenoient prisonniers à ceste fin.
Le cardinal de GhàtiUon est envoyé par le conseU des protestants auprès de 156^* la reine d'Angleterre, pour lui demander des secours d'hommes et d'argent. II expose à cette princesse que les Guises tiennent prisonnier le jeune Gbaries IX et sa mère, qu'ils ont chassé les princes du sang de France et que leur dessein est de s'emparer du royaume; il signale le mécontentement de la noblesse, qui néanmoins n'ose prendre les armes à cause des services rendus au pays par le duc de Guise du temps de Henri II, et l'impuissance du prince de Gondé et de ses adhérents à délivrer le roi sans assistance étrangère. Elisabeth accorde au cardinal un secours de deux à trois mille honmaes et autant de millions d'argent, dont lui et quelques seigneurs de sa suite se portent caution ^
Monsieui^ d'Andeiot, frère dudit cardinal de Ghastillon et de Tad^ mirai, fut délégué par le conseil- du prince et de la cause « pour aller pour eux ambassader et pourter telle harangue aux seigneurs d^Al* lemaigne protestans et usans de laditte prétendue religion réformée; et s'adressa au conte palatin du Rhin, auquel, oultre la harangue faicte par son frère à la royne d'Angleterre, il monstra lettres expédiées du grand sceau de la chancellerie, que leur avoit délivré le chancelier, qui tenoit pour eux, avec la subscription du roy contre* faicte, où estoient escritz ces motz, Charles, et au dessoubz le nom d'ung des secrétairies du roy, qui donnoit argument auxditz royne d'Angleterre et conte palatin que la requeste desditz ambassadeurs estoit civille et véritable. Le conte palatin receut fort favorablement ledit sieur d'Andelot, auquel il promist secours et ayde d'hommes pour son argent et celuy de la cause. Ledit d'Andelot demoura avec luy pour Irdevéê d'hommes allemans, qu'on appela Reistres; il en leva et enroUa jusqu'au nombre de six milles, qu'il trouva avec toute difificulté, faulte d'argent, et fut bien letemps de cinq mois avant que de les mettre aux champs^.
Pour les payer et pour trouver argent, fut faicte taille sur les hu-
* On trouve dans les Mémoires de Condé la protection de la cause de Dieu , la dé-
le texte du traité conclu entre la reine d'An> fense du roi et de son royaume contre les
glelerre et le prince de Condé, en date du auteurs des troubles (t III, p. 6g3). lo septembre 1 56a (t.III,p. Gâgj.etdela ' Voyez dans les Mémoires de Gondé,
protestation dans laquelle Elisabeth ex- t. III, des lettres relatives à lenvoi des
plique les motifs qui lont mue à prendre reîtres en France.
1562. guenotz de France de toutes qualitez, tant des villes que villages, nobles, prebstres, marcbans, bourgeois et artisans qui faisoient profession de iadîtte prétendue religion. Mais ce moyen fut fort long, par quoy le conseil de la cause fut d'avis que le prince de Condé fist forger de l'or et de l'argent des calices et croix des églises quilz avoient pillées et saccagées. Ce qu'il fît, et, pour ne poinct desgouster les nations estrangères du bon vouloir qu'elles avoient de le secourir au nom du roy, fît forger et marquer les espèces d'or et d'argent qu'il fît faire au coing et nom du roy de France, et les espèces qu'il fîst le plus forger fîirent escuz et testons. Ce pendant qu'on forgeoit lesditz or et argent, il prince de Condé se saisit et se fît saisir des receptes des tailles, gabelles et impositigns du roy en toutes les villes et élections qu'ilz tenoient, ensemble des deniers du domaine du roy, avec lesquelz appliqua le revenu des églises pour le payement et entreténement de la guerre contre le roy.
En attendant que le secours fust venu des estrangers en France pour les huguenotz, mons. le prince de Condé fît une protestation et déclaration sur la prinse des armes par luy et les gens de la cause.
Dans cette pièce, il cherche à justifier sa conduite; il expose que lui et ses adhérents ont entrepris la guerre pour la défense du roi et de sa mère, pour le rétablissement de Tautorité royale et du repos public, et qu'ils ont été sollicités à agir ainsi par des lettres de Catherine de Médicis.
Laquelle déclaration et protestation il fît imprimer, comme aussi les lettres de laditte dame royne, pour monstrer à un chascun sa cause estre juste et équitable ^ Toutesfois, nul bomme du royaume, tant ceux de son party que des catbolicques, n'a creu à laditte déclara-
* Au sujet de ces pièces, voyez plus mai. {Id. ibid. p. 364.) — Dans les com-
haut, p. 33g, note a, et 347. note 1. Voy. musions données en i56a au nom du
aussi : Discours sur la captivité du roy, prince de Condé, ce seigneur est désigné
1 56a, mai. • (Mém. de Condé, t. III , p. 374.) sous le titre de protecteur et défenseur de la
— Advertissement à la royne mère du roy, maison et couronne de France, touchant les misères du royaume, i56a»
tion, ,qu'on savoit bien estre faulse quant à rémprisonneraent du roy 1562. et de ia royne et au deschassement des princes. Pour le regard des lettres de la royne mère, qu'il disoit luy avoir esté par elle envoyées, je crois bien qu'il estoit vray, car elles ont esté depuis imprimées et veues par ung millier de personnes. La cautelle et malice de la dame estoit si grande, qu'elle se délectoit de mettre les princes en division et hayne les ungs contre les aultres, affin qu'elle régnast et qu'elle demeurast gouvernante seulle de son filz et du royaume.
Cette déclaration donna hardiesse à plusieurs personnes du royaume , encores qu'elles sceussent bien le contraire de ce qu'elle contenoit; mais les lettres de la royne mère, desquelles estoit faict mention en icelle, leur bailla courage d'aller, avec le pillage des églises et ecclésiasticques que ledit prince permettoit estre faict sans aulcune répréhention, comme aussi toute aultre manière de voUerie par les chemins et villes surprinses. Les gentilshommes de ce pays qui y furent et des premiers lurent les sieurs d'Estemay, de Saint- Symon, seigneur de Chantaloue, parroisse de Bauchery, de Besancourt, filz de la femme dudit S*-Symon, de Umbrée, du Buat, parroisse de Bannost, d'Acou, seigneur d'Éveiiy en partie, de Lumigny, de Mouy et aultres, desquelz je n'ai sceu le nom pour ce qu'ilz estoient gentilshommes sans renom, avec lesquelz fiurent plusieurs vacabonz, tant des villes que des villages, gens sans Dieu, sans loy et sans foy.
Les gens de mons. le prince de Condé ne se jettèrent aux champs du premier coup en armes pour assaillir ni combattre; mais, en attendant ses forces d'Angleterre et Allemagne, le prince envoya tout ce qu'il avoit de François en garnison dans les villes qui tenoient pour son party et qui avoient par les gens de la cause esté surprinses en faveur de luy et de la prétendue religion. Et si se travailla fort pour en faire surprendre et rebeller d'aidtres de toutes partz et endroictz du royamne , pour donner plus de fascherie et empeschement au roy et aux catholicques; et pour ce faire, travailloient fort les princes et grans seigneurs de son party. M. le prince Portien couroit les pays de
1562. Champaigne et Brie avec de quatre à cinq cens chevaui, pour tascher par surprinses et intelligences à entrer dans les villes desditz pays.
Il perdit une belle occasion de la ville de Troyes, que ses gens avoient surprinse à Timproviste; ils se firent maistres de quelques portes, par Tintelligence quHlz avoient eue avec des huguenots de la ville qui leur aydoient; mais ne se purent faire maistres de toute la ville, par la vaillance de mons. de Sainct-Falle\ bally dudit lieu, qui y estoit ce jour-là; qui, au premier bruict, sWma et fit armer les habitans, lesquelz se ruèrent sur les huguenotz, tant assaillans que ceux de la ville, à grand oultrance, et tant firent, il de Sainct-Falle et les habitans, qu'ilz regangnërent leurs portes vertueusement, ayant taillé en pièces tout ce qui se rencontra en leur voye des huguenotz. Uévesque, qui se faisoit nommei* le prince de Melphe, gangna sa rançon pour n'avoir esté trouvé en laditte ville par les catholicques, qui firent debvoir de le bien cercher en son évesché et par la ville pour le massacrer, d'aultant qu'il estoit huguenot et aydant à trahir icelle ville. Il fiit tué environ aoo personnes huguenotz à laditte émeute.
Il prince Portien, estant audit pays de Champaigne et Brie au mois d*apvril de ceste présente année, sur les jours que les villes d'Orléans et aultres furent surprinses desdictz huguenotz, praticqua avec maistre Jehan AUeaume, bally de Provins, et Jehan de Ville, procureiu* du roy, de hiy hvrer laditte ville de Provins et de le mettre dedans au nom et faveur de mons. le prince de Conclé et de la cause , ou du moings de luy dire le moyen d y entrer de nuict ou de jour au desçu des habitans catholicques d'icelle, pour s'en faire maistre. Le jour, le moyen et l'heure donnés audit seigneur, ordonna ses gens pour venir à chef de l'entreprinse, qui, par le vouloir de Dieu, fut assez mal conduitte de lemr part, dont bien en advint à laditte ville. Au jour assigné, dont la nuict ensuivant debvoit laditte ville estre surprinse, dès les quatre heures du soir et plus tost, arrivèrent
' Anne de Vaudrey, s' de S*-Phal. — Sur la famffle de S*-Phal, voy. Ythier, Nobiliaire de Provins j p. 174.
audit Provins, Ifes ungs après les aultres, par petites troiippes, bien le 1562. nombre de cincpante hommes à cheval, assez bien enhamachez et armez, qui se logèrent es hostelleries de TEscu de France, du Gras- Mouton et aultres, et qui, faisant bonne mine, visitèrent lesdittes hostelleries et logis pour de cinq à six cens chevaux qu ilz disoient debvoir arriver audit Provins, cedit jour, assez tard; et dirent estre le train dWg prince quilz ne nommèrent poinct. Incontinent que les huguenotz de la ville dudit Provins veirent arriver lesditz cinquante hommes dessus dictz, s^aprochèrent des principaux qu-ilz cognoissoient, pour les carresser, et apperceut-on qu'ilz faisoient bonne mine les ungs aux aultres. Les principaux de laditte entreprinse se firent conduire par quelques ungs desdictz huguenotz de Provins au logis du bally, où ilz entrèrent pour se mieux recorder sur Texécution de Tentreprinse ; laquelle résolue entre eux, se retirèrent en leurs hostelleries. Or n y eut-il huguenot de Provins qui ne aUast faire la caresse auxditz arrivez et d'une gayeté de cœur.
De quoy premier s^apperceut Jehan le Dain, hostelier du Gras-Mouton, homme de bon esprit et bon citoien, lequel, avant qu'en parler à personne, ayant bien remarqué la manière de faire et contenance de ceux qui estoient logez en sa maison, s'en alla visiter TEscu de. France jusques es estâbles, pour sçavoir combien de chevaux estoient logez là dedans , pour considérer les gestes et manière de faire des hommes qui là estoient logez et pour voir s'ilz respondoient à ceux qui estoient logées chez luy; lequel les trouva d'une mesme façon. Il appella Fhoste du logis, qui s'appelloit Jehan Naudier, homme certes de bonne mise, pour conférer ensemble sur la manière de faire et de dire de ses hommes, et après avoir bonnement remarcqué leurs faictz, dictz, allées, venues, gestes et parlemens, résolurent que c'estoit quelque menée secrette qu on vouloit faire et entreprendre en domage de la ville, et sur l'heure allèrent cercher les procureur et eschevins de la ville, pour leur donner advertissement du tout, affin de se donner garde d'estre surprins. Lesquelz tous ensemble s'allèrent conseiller et demander l'advis de M* Philippe Durant, président
1562. du siège présidiai dudit Provins, homme entier pour la républicque de laditte ville et bien expérimenté en toutes choses; lequel leur bailla conseil que, entre les sept et huict heures du soir, ilz allassent fermer toutes les portes et lever tous les pontz de laditte ville, et quMlz emportassent les clefz en leurs maisons, affin de remédier à la surprinse qu'on doubtoit, et quant et quant de faire armer quelques cent hommes pour faire le guet de nuict par les rues et principallement devant les hostelieries où estoient logez les gens doubteux. Ce qui fut faict fort secrettement. Après que les portes furent fermées, ilz procureurs et eschevins ordonnèrent cinquante hommes sur les murailles des portes de Jouy et de S*-Jehan, par où on espéroit que deibvoit arriver le train, auxquelz fut ordonné de ne sonner mot, ains de faire guet continuellement pour descouvrir ce qu ilz verroient et ouroient.
Après que les dix heures du soir fiu*ent passées, arrivèrent à la porte de Jouy les espies dudit prince Portien, qui allèrent descouvrir en quel estât estoient toutes choses; lesquelz, quelquement espouvantez, quand ilz virent les pontz levez, les portes fermées, et le silence si grand dans la ville, coururent à leur prince, qui estoit à Mortery, luy dire ce qu'ilz avoient veu ; mais il pensa le tout bien aller et que la closture desdittes portes et pontz-levis pouvoit estre occupée par leurs gens et huguenotz de la ville, veu que le silence y estoit si grand quilz disoient. Et, sur ce rapport, fit cheminer ses gens et luy avec audit Provins, lesquelz, quand ilz furent à la barrière, dirent les motz du guet par trois fois assez foiblement, que noz gens de la ville ne purent entendre; et, voyans que nul leur respondoit, crièrent haultement et heurtèrent à la barrière à grands coups pour avoir nouvelle de quelqu'un de dedans. Auxquelz fut respondu par ung homme dudit Provins commis des aultres pour porter la paroUe, qui en respondant demanda : < Qui va là? » Auquel fut dit par ung des gens dudit prince que c'estoit mons. le prince de Portien qui demandoit passage par la ville de Provins pour s'en aller en Bourgongne aux affaires du roy, et que pour ce on leur ouvrast la porte tout à Finstant. —
Auquel respondit celuy de la ville quil ne luy estoit possible d'où- 1562. vrir laditte porte pour ceste nuict, ni demain qu'il ne fust huict heures du matin, parce que les gouverneurs de laditte ville avoient, dès le soleil couché, emporté les clefz en leurs maisons. — A laquelle response, s'exclama ledit prince en disant: « Ah diable I noz gens sont massacres, nostre entreprinse est descouverte, Toiume bride, tourne bride 1 1 Et ce dit, prindrent leur chemin par dessus les fossez de la ville et allèrent gangner la chapelle de SMehan hors la porte, et dévalèrent droict au Méez-ia-M agdalène , pour aller passer au moulin de Hésonart. Après lesquelz, s'escrièrent les gens qui faisoient le guet de la ville sur les miurailles, et à gorge desployée s'escrièrent, « Au renard, au renard 1 > puis après : « A Tarme, à Farmel » Et fut ce cry porté d'huis en huis, de main en main par toute la ville. Les habitans sortirent alors de leurs maisons les armes au poing et une partie d'entr'eux fîit par les gouverneurs envoyée sur les murailles de la ville faire le guet, l'aultre mise en corps de gardes en divers lieux des rues de laditte ville. — Auquel cry et bruict, sortit le bailly tout armé de son logis, avec une douzaine de ceux de la trahison, qui furent bien attonnez quand ilz virent toute la ville en armes avec chandelles allumées par les rues, d'huis en huis. Lesquelz furent par le guet bien resserez, comme aussi furent ceux qui estoient logez es hostelleries, lesquelz avoient esté empeschez de sortir dès le soir qu'ilz voulurent aller aux escoutes, et pensoient bien estre à leur dernier jour. Toutesfois, par le conseil dudit président, qui toute nuict fut par les rues à gouverner l'affaire, n'eurent aulcun mal, et furent renvoyez au lendemain huict heures après leur maistre , sans aulcun domage.
Dès ceste nuict, les habitans de Provins commencèrent à faire guet et au lendemain à fermer la porte, pour se garder d'estre surprins. Ce fut Dieu qui gouverna ceste entreprinse pour les garder; et, si ledit prince Portien et ses gens eussent attendu à se monstrer audit Provins jusques à huict heures du soir âans parler à personne, y eussent entré tout à leur ayse, sans empeschement quelconque. Car jusques
1562. à ce jour les portes de la ville ne fermèrent de nuict. Ledit bally fut fort blasmé des ungs et des aultres; il fut blasmé des huguenotz de ce qu'il n'avoit mis à bonne fin son entreprinse et trahison; et des babitans de la ville de leur avoir esté traître, et oncques depuis, durant le cours de ceste guerre, n'eut gouvernement des affaires de leur ville et fut d'eux réputé traître et proditeur de sa patrie, lequel, en ce qu'il put, s'en excusa envers les ungs et les aultres.
Durant le temps que le roy et les huguenotz faisoient chascun de leur costé leurs appareilz de guerre pour courre Tung sur l'aultre, advint que le feu fut mis dans Tarsenac de la ville de Paris, sans qu'on sceust aulcunement qui l'avoit mis, sinon qu'on estima et crut-on que ç'avoient esté les huguenotz, pour brusler les pouldres à canon et sailepestres qui estoient dedans, et pour tascher par ce moyen à brusler la ville de Paris, en vengeance de ce qu'elle n'avoit esté saccagée ni prinse par lesditz huguenotz et gens du prince de Condé, par la diligence de mons. de Guise et des Parisiens, et aussi pour affoiblir le roy et le royaume d'aultant. Ce feu allumé aux pouldres dudit arsenac, qui estoient en grande quantité, mena ung bruict moult efiroiable dans laditte ville et pourta ung grand domage. Plusieurs personnes furent meurtries et tuées des pierres et pièces de bois que la fureur du feu et desdittes pouldres chassa au loing, plusieiurs maisons d'alentour dudit arsenac furent rompues et bruslées, comme aussi aulcunes qui en estoient assez loing.
Ce faict cousta la vie et les biens à de huict à neuf cens personnes huguenotz de laditte ville de Paris , qui s'y trouvèrent quand la sédition commença. Car les Parisiens, se voyant assaillis par le feu mis audit arcenac, s'eslevèrent contre les huguenotz de leur ville si furieusement qu'ilz ne pouvoient trouver lieu de seureté pour se saulver d'estre tuez, murtris et saccagez. Plusieurs huguenotz se réfugièrent dedans les églises, pour contrefaire les catholicques , mais en furent bien tirés hors par les crochetenrs et gens incognus qui les massacroient^ Heureux estoit le huguenot qui avoit * Sur les cruautés commises par les catholiques envers les protestants , voy. de Thou ,
ung amy prebstre ou moyne pour se saulver en sa maison ou pour 1562. emprunter sa robbe et son froc. Les petits enfans seulz furent réservez , moyennant qu'ilz n'eussent discrétion de sçavoir discerner du bien au mal. La sédition dm^a huict jours entiers à tousjours cerchcr huguenotz en iaditte ville, où furent commis plusieurs abus; car, soubz le nom de huguenotz, plusieurs catholicques furent tuez , massacrez et jettez en la rivière par leurs ennemys et ceux à qui ilz les accusoient. Ce mot de huguenot estoit pour lors audit Paris en si grande haine « que, pour faire tuer img homme par les ru^ et le massacrer, il na falloit que dire aux massacreurs , « Voilà img huguenot I » tout à Tinstant, sans en enquérir davantage, le pauvre homme estoit mort; et se trouva cinq ou six bons catholicques avoir esté tuez en ceste façon ^ Duquel abus furent advertis messieurs de la court de parlement, lesquelz firent deffenses au palais et par les carrefours de la ville qu'on ne tuast ni qu on ne massacrast plus personne desditz huguenotz, mais, là où on en trouveroit, qu'on les appréhendast au corps et qu'on les menast prisonniers pour faire leur procès et procéder contre eux par voye de justice, et qu'on n'y espargnast personne, de quelque qualité ou condition qu'ilz fussent; ce qui fut faict, de sorte que plusieurs desditz huguenotz qui avoient eschappé la sédition ne purent eschapper la prison^. Lesquelz , par sentence de justice,
1. XXX, et le Bulletin de la Société de ment de Paris, qui ordonne que le lieutenant
civil et quelques ofiBciers du Ghâtelet marcheront par les rues de celle ville , pour y faire arrêter les séditieux, 4 juillet ]563. [Mém.deCondé, t. III, p. SaS.) — • Arrestet ordonnance de la court de Parlement sur ' rinjonction à tous officiers royaux et autres de faire profession de leur foy et religion catholicque, i a juillet i56a.» Pans, sans date, 8 p. in-8*. — « Acte de profession publique de foi, signé des prévost des marchands , échevins de Paris , conseillers de vffle, procureur, recoTCur, quarteniers , sergens de la ville, etc. a4 et 27 juillet i56a. • (Bibl. imp. ms. deColbert, vol. a6a, p. 207.)
lliistoire du protestantisme français.
' ■ Règlement pour la garde et seureté de Paris, par mons. de Brissac, gouverneur. 9 juin i56a.» (Bibl. imp. Fontanieu, vol. 3oi-3oa.)
* « Arrest de la cour, du 6* juin 1 56a , qui ordonne la profession de foy de Iaditte cour et de tous les officiers dlcelle, et qu il seroit fait procession , à laquelle Iaditte cour assisteroiten robbes rouges, pour Texpiation des blasphèmes, exceds et cas exécrables conunis en Téglise de S'-Médart , par les malsenlant de nostre s** foy catholique. • (Imprimé; vol. 3oi-3oa deFontanieu.) — Arrêt du parle-
1562. furent exécutez , les ungs pendus et estranglez, les aultres rompus et mis sur des roues, estans, avec le crime d'hérésie, convaincus de murtres, voUeries et saccagemens des églises et ecdésiasticques ; entre lesquelz furent exécutez Gabaston, chevalier du guet de Paris, pour le saccagement de Téglise de S*-Méda^t^ et quasi une douzaine de prédicans. Le pillage fut deffendu, quant et quant la sédition durant laquelle avoit esté permis ou tolléré, et Dieu sçait que plu- • sieurs pauvres crocheteurs et portefais furent faictz riches et plusieurs huguenotz pauvres. Les maisons des huguenotz, tant de ceux qui avoient esté saccagez, pillez, que aultres absens, furent toutes marquées et scellées des armes ou armoiries du roy, et les biens mis en inventaires et soubz la charge de commissaires ordonnez de par le roy, jusques à ce que S. M. et la court de parlement en eussent ordonné. Et fut par ce moyen laditte ville de Paris si bien nettoiée de huguenotz que les plus hardis n'eussent osé dire qu'ilz en eussent esté. Et tous ceux qui avoient esté soubçonnez de Testre et qui avoient pour quelque temps délaissé et intermis le service divin des églises catholicques, n'en rhoboient quasi plus jour ni nuict, pour saulver leurs vies et leurs biens; et oultre ce, pour estre veus catholicques, pendirent des croix et des y mages des sainctz à leurs chappeaux, et les dames des patenostres à leurs cinctures.
Sitost que les hiiguencttz sçurent la sédition faicte à Paris sur leurs
' Voici ce qu*on lit dans le Journal des événements de i56a indiqué plus haut :
«Le XXI* d*aoust, Gabaston, capitaine du get, futdescapité et puys bruslé à S' Jehan en Grewe, pour avoir esté au pillaige de S'-Médard et avoir favory aux huguenotz et aultres mal fectz. Le R. et A. et W. le vouloit fort sauver; mais ne fut jamais possible, car le peuple estoit tant animé contre luy que, si Ton Feût eslai^, Ton creignoit que le peuple ne fit violance à la court de paiiement mesmes. Il morut catholicque, tenant tousjours la croys en
sa main et la baisant , se confessa et vpuleut avoir absolution de la main du prebstre; avant qu*il fût descapité, demanda un salve regina, de sorte que le peuple, qui lui vouloit si grand mal, fut soubdain réconcilié, voyant sa fin. Toutesfoys , il y eut un crocheteur, accompaigné de quelques enfans mal nourris , lesquelz , quant la justice fut partie du lieu du supplice, prindrent le corps qui estoit presque tout bruslé, et le traînèrent par la ville et pub le pourtèrent à une vouerie achever de le brusler. [Revue rétrospective, t. V.)
frères de la prétendue religion, redoublèrent leiu* rage sur les catho- 1562. licques et principallement sur les prebstres et siu* les églises, lesquelz prebstres et églises ils saccagèrent comme devant. Hz abatirent la grande église de S**-Croix d'Orléans, rez pied rez terre, et plusieurs aultres en plusieurs aultres lieux. Et non contens de saccager lesdittes églises et prebstres, ilz quant et quant exercèrent leur rage et cruauté sur les entrailles et ossemens des roys et princes trespassez. Premièrement, ilz huguenotz qui estoient dans Oiiéans, tant ceux de la garnison que ceux de la ville, avant que d'abatre Féglise S*"-Croix, desterrèrent le cœur, frescheure et entrailles du feu petit roy Françoys second, qui estoient enterrez en laditte é^ise, dans ung petit cofiBret de plomb, et les jettèrent aux chiens, ayant premièrement fricassé son cœur en ime pesle sur le feu avec gresse. Et fut dict pour tout vray qu il se trouva desditz huguenotz qui se monstrèrent si cruelz qu ilz en mangèrent, combien qu'il y eust jà près de deux ans entiers qu'il estoit mort.
Pareillement, les huguenotz de la garnison de la ville de Vendosme rompirent les monumens et sépidchres des ayeulx et père de leur chef le prince de Condé et du roy de Navarre; les ossemens et pouldre desquelz ilz jettèrent au vent et par les champs, pour avoir le plomb de leurs bières et cerceuils ^
Ceux de la ville de Bourges en Berry^ en firent aultant au monument d'ime dame et contesse dudit lieu, qui estoit là enterrée il y avoit de cent à six vingtz ans, ainsi qu il apparoissoit en escript sur le tombeau d'icelle. Laquelle dame, après ledit tombeau ouvert, fut trouvée aussi belle, vermeille, saine et entière en son corps comme le jour qu elle mourut, sans que img seul de ses cheveux fiist tombé ni hors de sa teste. Ce nonobstant, lesditz enragez ne furent pour ce esmeuz à miséricorde envers le corps de laditte dame, lequel ilz dépiécèrent par pièces et morceaux, et les jettèrent par les rues dudit Bourges; qui fut ung faict, avec la fricassée du cœur du roy, fort barbare et tirannicque.
' Voy. de Thou, 1. XXX. — * Voy. l'Histoire du Berry. par M. Raynal, t. IV.
1562. coffres bien forbis et reluisans, tuer grande quantité de vollailies, sans estre requis desditz gens de guerre de leur bailler argent, leur en offroient voluntiers ai£n qu'ilz se passassent à moings de despence, et, pour estre jJus paisibles avec eux et pour les appaiser, leur donnoient demy-teston, aultres dix soulz et les plus haultz ung teston, selon le nombre de soldatz qui estoient logez en la maison; et où ilz se trouvoient plusieurs logez en une mesme maison et chez un mesme hoste, si est-ce que pour tous n^estoit la rançon que d*un teston. Le soldat qui pouvoit estre logé seul en ung logis avoit plus de prouffît seul à demy-teston ou cinq soulz que luy donnoit son hoste que n'avoient plusieurs en ung logis. Les gens des villages exhortèrent si bien lesditz gens de guerre à leur bailler rançon par le moyen susdict, qu^en peu de temps après lesditz de guerre volurent chascun leur teston, et d'un vindrent à deux, de deux à trois et de trois à escu pour homme , avant que les troubles cessassent, et si rompirent tables, bancs et torteaux, couches, cofires et escabeaux. [Il y a ici une lacune dans le manuscrit )
Goutures-lez-Bray ^, qui avait refusé de recevoir les compagnies royales, fiit fort maltraité.
Les filles et jeunes femmes eurent fort à faire à deffendre leur pudicité. Les hommes en fuitte, le bien fut mis au pillage et tout autre acte de villenie fut par iceux soldatz exercé, l'espace de trois ou quatre jours quilz demeurèrent audit lieu. S'il y eust eu bonne justice en France, l'insolence faicte audit lieu estoit plus que suffisante pour faire mettre à bon droit ledit Bisocourt sur la roue et ses soldatz au gibet. Mons. de la Barge, gentilhomme demourant à Molind'Ocle, parroisse des Ormes, ayant compassion de l'affliction des habitans dudit Costure, ses voysins, pria ledit Bisocourt de desloger, comme aussi fit Gond Fortin, archer et garde de la porte du roy, appelle V Enfant de Goix, demourant à Flamboin, pour l'honneur
^ Commune des Ormes, département de Seine-et-Marne.
desquelz il deslogea, et n'eut honte de dire que, sans eux, il n'en eust 1562. party de huict jours. Voilà comment il Risocourt et les aultres capi* taines de sa faction se travailloient et diligentoient d'aller au camp pour le service du roy. Les rebelles huguenotz pilloient et ravageoient le royaume d'un costé et eux de l'aultre. Ceux dudit Costure furent si bien estrillez à ceste fois qu'ilz n'eurent plus volunté de tenir bon contre aultres trouppes de gens de pied , ains les laissèrent entrer pour y vivre à discrétion, -comme es aulti^es lieux.
Les habitans du bourg de Thénisi ^ n'eurent pas meilleur marché d'une aultre compagnie de gens de pied qui les assaillit; je n'ai retenu le nom de leur chef. Hz entrèrent dedans Thénisi non si facilement que Risocourt à Cousture , car les habitans se deffendirent longtemps contre eux avant que de se rendre , jusques à en tuer six ou sept et à en blesser plus d'ime vintaine. Qui pareillement leur Ait cher vendu; car ilz gens de guerre, estans entrez audit Thénisi , tuèrent plus de douze personnes des habitans qui tombèrent en leurs mains, et si pillèrent tout ce qu'ilz trouvèrent de quoy ilz purent faire leur prouffit. Par ainsi ces trois bourgs fermez voisins à une lieue l'ung de l'aultre, c'est assavoir ledit Thénisi, Costures et Vimpelles, n'eurent occasion de se mocquer long temps Tung de l'aultre; car en moings de vingt jours ilz fm^ent chastiez et battus de mesmes veines, qui moult les apauvrirent en faict de meubles ; car à tous ne leiu* demoura que ce qu'ilz avoient vestu au jour de leur fîiitte et surprise.
Les habitans de Meel-sur-Seine , qui , dès l'an mil cinq cens quarante- '
huict et neuf, avoient obtenu lettres du roy poiu* se fermer de fossez qu'ilz firent faire dès lors, eurent quelque oppinion en eux de se fortifier en ceste présente année; et pour ce faire, firent curer leurs fossez et les remparer, en espérance de tenir bon contre les gens d'armes qui journellement logeoient en leurs maisons. Et pour se rendre plus fortz contre iceux gens d'armes , acheptèrent des grais et des pierres poiu* faire la maçonnerie de leurs portes, et de faict en
^ Déparlement de Seine-et-Marne, arrondissement de Provins, canton de Donnemarie.
1562. firent une du costé et au bout devers Ermés et Goix, qui est assex petitement faicte, avec assez de coustance. Lesquels , ayans entendu ie inaulvais traictement que les gens de guerre avoient faict aux bourgs susdite, qui estoient plus fortz de gens et de closture que eux, perdirent courage et n en firent davantage.
Avec les grès et pierres restés sans emploi, M. de la Vallée ^ seigneur de Melz à cause de sa femme Anne de Brinon, veuve de M. de Luze, se fait construire un château. L'ancien château avait été ruiné au temps des guerres contre les Anglais.
Il nous fault retourner k parler des affaires du roy et de la guerre quil luy convint faire contre les huguenotz condéiens. Fault noter que le roy et ses gouverneurs furent contrainctz de dresser trois camps dans le royaume, pour résister à la rage cruelle desditz huguenotz condéiens, tout en ung mesnie moys. Le premier fut à Estampes, qui fut environ de trente mille hommes de faict, pour le mener de la partie d'Orléans; duquel fut gouverneur le roy de Navarre, encores qu'il eust son frère, mons. de Condé, chef et protecteur desditz huguenotz. Ledit sieur roy de Navarre mena avec soy mons. de Guise, qu*il ordonna son lieutenant à la conduitte dudit camp. Messieurs le connestable de France et le mareschai de S^-André furent audit camp, avec lesditz sieurs roy de Navarre et de Guise, pour conseille», comme gens fort expérimentez en faict de guerre.
Le deuxiesme camp ftit assemblé es environs de Pontoise, quon mena devant Rouen, duquel ftit gouverneur et lieutenant pour le roy mons. d'Aumalle, frère dudit sieur de Guise, qui tint laditte ville assiégée depuis le moys de julUet jusques au mois de décembre, ayant avec soy de dix à douze mille hommes.
Le troisiesme et dernier camp fut assemblé es environs de Lyon, duquel mons. de Nemours fut gouverneur et lieutenant pour le roy. Lequel assiégea et reprint les villes de Chaslons et Mascon-sur-la-
^ Sur Gabriel de ia Vallée, Yoy. à la bibliothèque de Provins le Nobiliaire de M. Ythier. p. 63.
Saône, mais ne put que faire à celle de Lyon, faulte de secours, 1562. combien que son camp fust, ainsi que Ton disoit, de quinze à dix^ huict mille hommes. Ledit sîeur de Nemours, avec mons. de Maugeron, son lieutenant, gouvernetu* de Daulphiné, firent assez d^exploict sur les huguenotz condéiens de ce pays-là , et les contraignirent de quitter plusieurs places, villes et chasteaux, et les affoiblirent fort par rencontres et escarmouches rudes et cruelles , où plusieurs desditz huguenotz furent tuez. Hz de Nemours el Maugeron auroient rcgangné la ville de Lyon, sans ung traître de la ville qui les empescbea. Il y eut ung grand eschec donné en laditte ville ; toutesfois, lesditz sieurs furent contrainctz de se retirer, ayant perdu beaucoup de leurs gens. Ledit sieur de Nemours trouva moyen de regangner le baron des Adroictz, grand seigneur huguenot, qui pour les huguenotz tenoit les champs et le pays en subjection contre le roy et son auctorité, et le réduisit au service du roy avec plusieurs seigneurs et soldatz de ses trouppes : dont le prince de Condé et ses huguenotz furent moult dolens, car c^estoit ung des plus vaillans guerriers de leurs trouppes, Tung des plus meschans contre Téglise catholique , et qui fit moult de mal au pays de Daulphiné.
Le roy de Navarre, avec les seigneurs de sa suitte, ayant assemblé son camp à Estampes, le fit cheminer vers Orléans, et pensoit-on qu^il alloil mettre le siège devant la ville pour la reprendre , dans laquelle estoient mons. le prince de Condé son frère, Tadmiral de France et aultres grans seigneurs de leur cause; mais passa oultre, et alla à Boisgency, à Cléry, de là à Toiu-s et à Vendosme; desquelles villes il chassa les huguenotz qui les tenoient, et les reminst en Tobéissance du roy sans grande difficulté. Et croy que nulle desdittes villes ne tint bon et n endura le canon contre ledit seigneiu* et son camp, ains les aban^ donnèrent et s'allèrent rendre, les aulcuns à Orleand, les aultres à Boiurges en Berry, aultres à Potiers, les aultres à la Charité , Sancerre , , Vézelay et Auxerre, que lesditz huguenotz tenoient. Dans lesquelles villes de Tours, Vendosme et aultres réduittes au roy furent mises grosses garnisons et capitaines pour le roy.
1562. De Tours et Vendosme, ledit sieur roy de Navarre envoya sommer la ville de Bourges en Berry de se remettre en lobéissance du roy, ce qu'elle refusa faire; par quoy y fit mener Tartillerie et conduire le camp au moys de septembre, et la fit assiéger, battre et canoner avec toute hostilité de guerre. Laquelle ville ne se voulut rendre du premier coup; ains tint bon et endura le canon et plusieurs assaulx bien Tespace dung moys et plus avant que de se rendre. Et fut nouvelle qu'ilz ne se voulurent rendre qu'à la royne mère du roy, laquelle les print à mercy, contre la volunté du roy de Navarre et aultres seigneurs du camp, leurs bagues saulves^
On commença fort à murmurer par toute la France de laditte dame, et jugea-on qu'elle s'entendoit avec mons. le prince de Condé, et disoit-on qu elle faisoit le faict et le defiaict. Et est une chose toute certaine, comme il a depuis esté avéré, qu'elle s'entendoit avec ledit sieur prince de Condé, auquel elle escrivoit souvent les- desseings du conseil du roy son filz et de la guerre qu'il faisoit contre luy, et ne se contentoit laditte dame de luy escrire, mais souvent et à la desrobée se transportoit dans Orléans et aultres lieux entre eux assignez, pour parler ensemble; dont plusieurs personnes du royaume jugèrent mal au déshoneur de sa pudicité , tant d'ung party que de l'aultre.
La reprinse de la ville de Bourges estonna fort les huguenots qui tenoient les villes de Potiers et de la Charité sur Loyre. Car, sçachans qu'on vouloit les assiéger, quittèrent icelles villes et se retirèrent, les ungs à Orléans, les aultres es villes de Sancerre, Auxerre et Vézelay, ayans pillé et ravy tout ce qu'ils purent avant que d'en partir. Il fut bruict par le pays qu'ilz huguenotz avoient mis le feu dans la Charité ; mais ne fut vray.
Le roy de Navarre tint conseil, après la reprinse de Bourges, pour
^ V. 1 acte de la capitulation de Bourges la reprise de Bourges par les catholiques.
(3i août i56a), dans les Mémoires de (Voyez mon analyse de ce Journal, dans
Condé, t. ni, p. 63ii. — On trouve dans les Mémoires de la Société des Antiquaires
le Journal de Jean Glaumeau le récit de de France, t XXII.)
délibérer devant quelle ville on mèneroit le camp du roy. Car pour lol^s 1562. ne sçavoit-on où prendre les huguenots, sinon dans les villes, pafrce qu^ilz ne tenoient encores les champs en trouppes ni forme de camp. Ledit sieur roy de Navarre estoit d'avis d'aller assiéger la ville d'Orléans ; mais le conseil ne s'y put accorder pour deux raisons : la première, à cause de la pestilence qui estoit dans icelle, de laquelle mourut la femme dudit sieur prince de Condé, de la maison de Roye, qui s'estoit retirée léans. L'aultre raison estoit à cause du prince de Condé, lequel on eust esté content de retirer au parti du roy, à cause dudit roy de Navarre son frère, saùs coups frapper; ce qu'on espéroit qui fust advenu après qu'on eust eu réduîct et reprins les aultres villes du royaume. Et pour ce fut résolu audit conseil qu'on laisseroit laditte ville d'Oiiéans; mais que, passant par auprès, on iroit assiéger et mettre le camp devant la ville de Rouen en Normandie S affin de secourir mons. d'Aumalle, qui la tenoit assiégée il y avoit plus de quatre moys, sans y avoir faict aultre chose que d'avoir prins le mont S**-Katerine , qui est une assez forte place sur une haulte montaigne, à ui^ quart de lieue dudit Rouen, de laquelle il contraignit les huguenotz de desplacer tost après qu'il fut arrivé^. Mais du depuis ne sceut aultre mal faire auxditz huguenotz de Rouen que de les tenir en suhjection ou à l'ahhoy, en attendant que le camp du roy de Navarre l'iroit secourir. Depuis que ledit sieur d'Aumalle fut campé audit mont de S'^-Katerine, ne l'osa abandonner, de peur de le perdre, car ce eust esté ung grand désavantage pour le roy, et qui eust- beaucoup cousté à reprendre ; parquoy, ceux qui sçavoient de quelle importance estoit ce mont louèrent assez ledit sieur
' Les protestants commirent à Rouen biens y estans. i56a, août a6. > (Mém. de de grandes déyastations. Voy. «Arrestdu Condé, t. III, p. 61 3.) pariement de Rouen séant à Louviers ' Arrêt du parlement de Paris, qui orcontre les rebelles séditieux qui ont pris donne qu*il sera fait des prières publiques et porté les armes contre le roy, violé les pour rendre grâce à Dieu de la prise du temples , saccagé et bruslé les monastères , fort S^*-Calherine, à Rouen. i56a, 7 ocreligions, lieux de dévotion, maisons des tobre. (Mém, de Condé, t. IV, p^ Ai*) catholiques, pillé, robbé et emporté les
1562. d'Aumalle de Tavoir prins et gardé jusques à la venue du camp du roy. •
Dudit mont S'^-Katherine on descouvre et veoit-on par toutes les rues dudit Rouen. Les huguenotz irritèrent moult de fois ledit sieur d'Aumalle pour le &ire partir dudit mont, (nst pour les aller ' assaillir dans la ville ou pour les tirer au combat hors d'icelle; et pour mieux et injurieusement le provocquer, ilz huguenotz de la ville vestoient sur leurs corps les chappes des églises qui servoient aux services des trespassez, et en se pourmenant par les rues, au veu des gens du camp dudit sieur d'Aumalle, chantoient Requiem mtemam et disoient que c'estoit le service dudit sieur qu ilz faisoient Et firent ce par deux jours; mais autroisiesme fallut faire le leur. Car le canonier du camp dudit sieur, après avoir veu telles mocqueries, hracqua quelques pièces de faulconneaux si dextrement, au lieu où ilz avoient coustume d'aller faire le service, questans revenus autroisiesme jour, tira au milieu d'eux et les minst en pièces, et oncques depuis en cest endroict n'allèrent chanter Requiem pour ledit sieur d'Aumalle.
Qui sollicita pareillement que le camp du roy soubz la conduitte du roy de Navarre fust mené à Rouen , fut mons. le card. de Bourbon, archevesque dudit lieu; duquel assez rudement avoit par les huguenotz de laditte ville et gens de leur garnison esté chassé, encores qu'il fust prince du sang royal de France et frère de leur chef le prince de Condé. Lequel, pour rentrer en sa maison et ville archiépiscopalle, fut, avec le conseil de messieurs de Guise, le connestable et mareschal de S^-André, d'avis d'aller audit Rouen mener le camp, premier que d'aller à Orléans, et de ce faire en sollicita le roy de Navarre son frère , qui , comme au conseil , luy voulut bien obéir. Pourquoy fut le camp mis aux champs de Bourges pour aller à petites journées audit Rouen, où il arriva quelques peu de jours auparavant la feste de Toussainctz.
Une aultre raison avoient messieurs du conseil pour persuader au roy de Navarre d'aller audit Rouen pour réduire la ville et le pays en l'obéissance du roy, qui estoit telle : qu'il falloit par néeessîté y
aller, àffin de joindre les forces du roy, qui estoient séparées, toutes 1562. en ung, et ainsi se rendre plus fortz contre Tennemy, qui attendoit des forces d'AUemaigne, pour se joindre avec eux et se mettre aux champs, en forme de camp, joinct aussi que le camp du roy de Bourges s'afibiblissoit fort à cause des garnisons qu'il avoit convenu laisser et mettre es villes qu'on avoit reprinses et réduittes.
A l'instant que le roy de Navarre et son camp furent arrivez à Rouen , il fit sommer la ville de par le roy de se rendre à luy, pour veoir s'ilz lui porteroient quelque respect plus qu'à mons. d'Aumalle. Auquel firent response qu ilz ne se rendroient non plus à luy qu'à aultres, ains qu'ilz tenoient la ville pour le roy, en attendant sa majorité et sa liberté. Laquelle response print ledit seignetœ pour refus, et pour ce la ville fut par luy assiégée, batue et canonnée par toute fureur de guerre, sans y rien espargner. Si laditte ville fut vertueusement assaillie, aussi fut-elle opiniâtrement deffendue par les huguenotz de dedans, sans y espargner ni respecter aulcune personne que ce fust. Car ilz n'y espargnèrent ledit roy de Navarre, non plus que ung simple soldat, lequel roy de Navarre fut par Tung d'entre eux tué d'ung coup de fauconneau en visitant les tranchées, en la présence démons, de Villegangnon, natif de Provins, chevalier de Malthe, qui fut blessé dudit coup en une jambe qu'il eut rompue , de laquelle il demoura boiteux le reste de sa vie. Hz huguenotz , sçachans avoir tué le roy de Navarre , entrèrent en une liest^re et joye indicible ; car par sa mort ilz pensoient avoir tout gangné, et à haulte voix crioient victoire de l'Évangille sur la messe, et quasi firent feu de joye dans leur ville de ce coup ; mais ne leur en fut donné le loisir. Car les seignetirs connestable, de Guise, d'Aumalle et mareschal de S -André poursuivirent l'affaire si vivement, contre l'espérance desditz huguenotz, qu'ilz furent contrainctz de laisser toute joye pour entendre aux afiaires que leur donnoient lesditz sieurs. Lesquelz si furieusement firent battre laditte ville, que les murailles d'i celle furent par grandes breschesjettées par terre, et incontinent tout chauldement les assaux donnez si gaillardement que les pauvres huguenotz ne sçavoient où
1562. ilz en estoient. Lesquelz, avec grande perte de leurs gens, furent malgré eux prins d'assault, fuez, meurtris et passez la plupait au tranchant de Fespée ^ Et fut par les gens du roy renversée la chanson des huguenotz, et chanté victoire de la messe sur l'Evangile huguenot. Le capitaine Lorge, appelle le seigneur de Mongomery, qui estoit celuy qui avoit tué le feu roy Henry, estoit gouverneur dans laditte ville pour les huguenotz et le prince de Condé. Lequel, voyant la ville perdue , se saulva sur la mer en une harque qu^il avoit faict * appareiller pour luy et pour les principaux chefz de la rébellion Tout ce qui fut trouvé en armes par les rues et sur les murailles fut passé par le fil de Tespée. La ville fut mise au pillage par les soldatz du camp, qui se firent gentis compaignons. Dieu sçait que ceux qui estoient mal habillez pour leur yver ne s'en allèrent sans robbe neufve. Les huguenotz de la ville furent en tout maltraictez et les catholicques supportez ; car ilz avoient beaucoup souffert les premiers, depuis le moys dernier que les huguenotz les avoient surprins, jusques à ce jour. Les principaux huguenotz gouverneurs de laditte ville, tant justiciers que aultres, qui furent trouvez en icelle, comme aussi les prédicans, furent emprisonnez et par sentence de justice condempnez, pendus et estranglez, et les prédicans bruslez et leurs biens confisquez au roy. Les églises des catholicques fiirent ouvertes, le service divin, la saincte messe et les sacremens remis en usage, qui avoient esté fermez et intermis en laditte ville plus de six moys y avoit, les ecclésiasticques rentrèrent en leurs biens , églises et maisons, pour y vivre en sûreté, à la garde desquelz et de la ville fiit laissée grosse garnison de par le roy avec capitaines loyaux et de fidélité. Après que le camp du roy fut entré dedans Rouen et que la fureur fut appaisée, fut tenu conseil par les princes et officiers de la couronne qui là estoient avec le roy et la royne sa mère , ensemble
^ La ville de Rouen fut prise le a6 octo- 1 56a , a 7 octobre. (Mém, de Condé, t. IV,
hre.(Floqnei, Histoire du pariementdeNçr- p. 5o.) Voyei sur le siège de Rouen les
mandie, t. II , p. 435.) — Récit fait dans le Mémoires de Vieilleville (coUect. Michaud,
parlement de Paris de la prise de Rouen. i" série, t. IX, p. 33a).
plusieurs prélatz de France qui nestoient au concilie, de ce qui 1562. estoit à faire pour le plus expédient des affaires du roy et du royaume, tant pour le gouvernement de sa personne et du royaume que poiu* la conduitie des guerres, au lieu du feu roy de Navarre. Auquel conseil fut résolu que le gouvernement de la personne du roy et du royaume demeureroit seul à la royne mère, laquelle prendroit pour coadjuteurs et conseilleurs messieurs le connestable et de Guise , sans le conseil desquelz elle ne feroit aulcune chose d'importance qui pust domager Tauctorité du roy et porter domage au royamne. Laquelle charge elle accepta plus que voluntiers, et y avoit plus d'un an qu elle aspiroit à ce but, estant, comme plusieurs ont dict, bien ayse de la mort dudit roy de Navarre. Pour le regard de la conduicte des guerres, mons. de Guise, contre sa volunté, fut faict heutenant général du roy par tout le royaume; ce que ledit seigneur ne put refuser, pour le trouble qui estoit et pour rassemblée de la gendarmerie, qui estoit là réunie et preste à se départir faulte de chef.
Ces deux poinctz arrestez, en plorant le roy de Navarre, mons. de Guise donna ordre à la gendarmerie du camp et envoya ung hérault sommer la ville de Dieppe, qui est sur la mer à dix lieues de Rouen, de se rendre au roy. Les chefz firent response que non, ne croyant que la ville de Rouen fust reprinse et rendue au roy, combien que aulcuns huguenotz dudit Rouen se fussent saulvez audit Dieppe, qui les assuroient que si estoit. Parquoy ledit sieur de Guise fit cheminer le camp droict audit Dieppe; mais ne chemina jusques là, car les chefz huguenotz qui tenoient laditte ville pour le prince de Condé et la cause, sans dire mot aux habitans, quittèrent la place et se saulvèrent par la mer au Havre de Grâce ou aultre lieu. Ce que voyant, les habitans délibérèrent en eux de se rendre, avant qu'es tre assiégez, à la miséricorde dudit sieur de Guise, auquel ilz envoyèrent les clefz de leur ville, encores qu'il et le camp fussent à six lieues loing d'eux. Lequel seigneur, ayant entendu par leurs députez leurs excuses, les print à mercy, moyeimant certaine composition que je
1563. n'ai pas sceu à la vérité. Ledit seigneur envoya des capitaines et des compaignies en garnison dans laditte ville, qui y furent receus des habttans et eurent le gouvernement et maistrise en icelle pour le roy.
Il fut mis en délibération d'aller assiéger le Havre de Grâce, qui est ung port de mer où les navires de France et aultres lieux s'abof^ dent pour prendre terre ou pour voguer en mer, quand les marchans veulent voyager sur la marine. Lequel Heu du Havre de Grâce estoit détenu et occupé par les An^ois que la royne d'Angleterre avoit envoyé au secours des huguenotz de France et à leur requeste. Et sur ceste délibération furent portées nouvelles au roy et audit sieur de Guise que mons. le prince de Condé dressoit son camp et avoit receu le secours des Allemans reistres que le comte Palatin du Rhin luy avoit envoyé à l'instance et poursuitte du sieur d'Andelot, qui les estoit allé mendier. Parquoy fut l'entreprinse du Havre de Grâce délaissée à une aultre fois, et fît- on tourner visage au camp du roy pour tirer à Paris, et s'opposer audit prince de Condé, qui l'alloit assiéger.
Avant que passer oultre, fault dire ung petit mot du roy de Na- , varre tué devant Rouent Premièrement, nous avons dict ci-dessus que les huguenotz pensoient avoir tout gangné, pour l'avoir tué, pour ce qu'il estoit lieutenant et gouverneur général du roy et du royaume; et avoient ceste oppinion que la guerre cesseroit par sa mort, comme estant le roy et le royaume sans gouverneur. Au gouvernement desquelz ilz tendoient de substituer le chef de leur cause et rébellion, le prince de Condé, comme estant le plus proche et habille prince du sang à ceste chaîne et non aultre. Aussi , ilz semèrent libelles et remonstrances à tous les estatz de France, tendans  ces fins de poser bas les armes de part et d'aultre pour en-
* Relation de la mort du roi de Na- aussi, dans les Mémoires de Condé, des
varre. 1 56a , 1 7 octobre. (Archiv, curieuses lettres adressées à la reine de Navarre sur
de l'hist. de France, t. IV, 1" série, p. 67, la mort de son mari, et les Additions aux
et Mém. de Cmié, t. IV, p. 116.) Voyez MémoiresdeCastelnau,t. I, LUI, p. 887.
tendre au gouvernement de saditte majesté et du royaume. Mais en 1562. vain travaillèrent, parce que leur nouveau desseing fut découvert, qui estoit de couroner roy de France ledit sieur prince de Coudé, de chasser le roy et messieurs ses frères de rhéritage-de la couronne françoise , et de les rendre à néant, fust par la mort ou aulirëment. Les grans seigneurs de la ligue condéienne et cause huguenoticque s'aten* doient d^estre haults eslevez, non es offices royaux, mais au jpartage du royaume qu'ilz espéroient faire entre eux en le cantonnant par provinces, desquelles ilz prctendoient d'estre seigneurs souverains^, sans recognoistre roy ni aultre personne par dessus eux, en la manière des Suisses d'AUemaignc, lesquelz sont roys chascun d'eux sur leurs subjectz. Iceux huguenotz, voyans que leur desseing fut descouvert, et que nul estât du royaume fit response à leurs libelles, oultre le faiictde la religion par eux dès le commencement mis en avant, advancèrent du-depuis ce poinct, pour excuse de leur port d'armes, quik combatoient pour la liberté du roy et de mons. le prince de Cbndé , son gouverneur et lieutenant général au lieu du feu roy de Navarre son frère; et se voyans déboutez par tous estatz de telles couvertures, et la guerre leur estre faicte plus vivement que devant, commencèrent les premiers à regretter la mort dudit roy dé Navarre et à estre marris de ce qu'il avoit par eux esté tué.
La royne mère, comme en fut le bruict commung, neut aucun regret de sa mort; car par icelle, comme nous avons jà dict, demoura seuUe régente du roy son filz et du royaume, chose que dé tout son cœur elle désiroit, car elle avoit ledit roy de Navarre en desdaing, pour ce qu'il l'empeschoit de moult d'angaritions et surcharges qu'elle taschoit dès son vivant k mettre sur le royaume, à la foule du peuple.
La royne de Navarre, sa femme, n'en démena grand couroux, d'aultant qu'il menoit la guerre aux huguenotz , desquelz elle estoit des premières et plus opiniastres, et pour ce aussi qu'il s'estoit réduict à, la religion catholicque, dès le collocque de Poissy fàict entre les prélatz et les ministres prédicans.
1562. Le commung peuple de France ]e plaignit aussi peu, à cause de son inconstance en matière de religion, et pour ce qu'à sa venue au gouvernement du roy et du royaume il avoit donné toute liberté aux huguenotz et faict venir les prédicans en France, sans le mandement et auctorité duquel ilz n eussent eu telle liberté, et les catholicques n'eussent esté ainsi oppressez. Et faidt confesser qu'il est cause de la liberté huguenoticque et de la ruine de Téglise catholicque de France et de tous les maux qui s'en sont ensuivis et s'en ensuivront à jamais, car, s'il eust gouverné le roy et le royaume en la religion catholicque et interdict la huguenoticque , comme avoient fait les prédécesseurs roys, lesditz huguenotz ne se fussent jamais eslevez par armes, et n'eussent faict la guerre qu'on en eust eu la raison en peu de temps, sans la ruyne du royaume.
Or est-il vray le commung proverbe vulgaire qui dict qu'on ne peut estre de tous aymé ni de tous hay. Lequel proverbe se trouva vray de la personne dudit roy de Navarre; lequel, combien qu'il ne fût plainct ni regretté des personnes que nous avons dict ci-dessus, • si est-ce que de tous ne fut sans regret. Premièrement, par les princes de France fut moult regretté; et combien que en matière de religion il eust cloché des deux costez, si est-ce qu'encores penchoit-il plus du costé de la catholicque et romaine qu'il ne faisoit du costé de la huguenoticque et héréticque; et n'eust esté sa femme, la royne de Navarre, jamais ne se fust incliné à la huguenoticque. A laquelle (sa femme) il complaisoit, à cause que la majesté royalle du royaume de Navarre venoit d'elle, qui estoit yssue de la maison d'Albret, et non de luy, qui estoit yssu des Boiu*bons et maison de Vendosme. Laquelle royne sa femme, dès sa jeunesse, avoit esté catéchisée et instruicte par sa mère, sœur du feu roy François premier du nom, en la religion luthérienne et calvinienne , en laquelle elles ont continué toute leur vie.
Les soldatz et gens de guerre de France le plorèrent et moult regrettèrent sa mort, et dirent tous qu'ilz avoient perdu leur père et bienfaicteiu*; car sur toutes choses il aymoit tous bons guerriers.
fussent-ilz de pied ou de cheval, et en toutes guerres où il s'estoit 1562. jamais trouvé, avoit esté fort soigneux d'entretenir les soldatz quil veoit faire le debvoir au falct de la guerre, lesquelz il encourageoit de faire de bien en mieux pour le service du roy et de leur patrie, comme fort bien le monstra aux guerres dePicardie. Quand ilz soldatz n avoient plus d'argent, fiist au camp ou pour s'en retourner en leurs maisons, sa bourse estoit tousjours ouverte pour eux, et ne les contentoit d'un karolus ni d'un soulz, mais leiu* aulmosnoit testons et escuz, selon le mérite qu'il cognoissoit en eux. Il estoit fort soigneux des blessez, lesquelz il faisoit médicamenter à ses despens par ses cirurgiens et médecins, et les recommandoit comme sa personne, ne se rendant paresseux de les aller visiter et consoler en sa propre personne.
Il estoit semblablement fort pitoiable des laboureurs et gens des villages où estoient les guerres; et par tout son pouvoir empeschoit qu'ilz ne fussent molestez oultre la nécessité. Il deffendoit tousjours qu'on endomageast les bleds, vignes et aultres biens de la terre qui estoient aux champs et ne vouloit permettre qu'on en print, sinon en cas de grande nécessité. Il aymoit le peuple et empeschoit les levées de deniers, tailles, subsides et angaritions au plus qu'il pouvoit ; et avoit ceste volonté , s'il eust vescu longtemps en son gouvernement du roy et du royaume, de diminuer les tailles et gabelles, si tost que les guerres de présent eussent esté cessées; mais Dieu, qui a voulu pugnir et cbastier le peuple de France et luy faire sentir les verges de son couroux, ne l'a permis; lequel nous prierons luy faire mercy : il est mort pour son service et pour le service du roy et du royaume.
Durant le temps que le roy et son camp furent à*Rouen et les environs, novelles leur furent portées que les reistres que le sieur d'Andelot, frère de l'admirai, avoit mendié en Allemaigne, par la permission du comte palatin du Rhin , estoient enrôliez jusques au nombre de six milles hommes, et prestz à partir de leur pays pour venir en France au secours des huguenotz et du prince de Condé^
1562. qui, soubz ung faulx baillé à entendre, leur furent accordes par ledit comte palatin et aultres seigneurs d'Allemaigne.
Ce mot de reistres n'avoit oncques, du vivant des plus anciens, esté en usage en France, et n'en avoit-on jamais parlé qu'à présent, encores que de tout temps les roys de France se fussent servis en toutes guerres des Âllemans, Suisses et lansquenets, qui sont contenus soubz ce mot et nom de Germanie ou d'AUemaigne. Tal faict tout debvoir d'enquérir à plusieurs personnes qui s'estimoient sçavoir toutes choses, que sîgnifioit ce mot de reistres; mais n'ai sceu trouver homme qui m'en aye faict sage comme j'eusse bien volu.
Le roy et la royne sa mère, par le conseil de mons. le connestable et du seigneur de Guise, après avoir deument esté advertis de la levée et partement desditz reistres de leur pays pour entrer en France au secours des huguenotz condéiens, despeschèrent mons. d'Aumalle avec ample commission de lever tous gens de guerre qu'il trouveroit par les champs des pays de Champaigne, Brie et Bourgongne, tant de pied que de cheval, et de faire sonner le tabourin, pour en lever de nouveaux pour le secours du roy, si ceux qu'il trouveroit ne sufiisoient , et de tous faire ung camp gros et suffisant pour combatre lesditz reistres et les empescher de joindre le prince de Condé ni ses huguenotz ; duquel il fîit faict lieutenant général pour sa majesté. Ledit seigneur d'Aumalle, dès la Sainct-Remy, se transporta en son gouvernement de Bourgogne avec sa commission , pour s'enquérir et estre faict certain de la venue desditz reistres et du passage qu'ilz prenoient , et du tout ayant eu certaines novelles, fit sonner fe tabourin à noveaux capitaines, auxquelz il bailla commission pour lever des soldatz , pour commencer à faire son camp et amas. Toutes les compagnies qu'il trouva par les champs des pays susditz furent par luy arrestées à son secours, et parce qu'il ne trouva gens par les champs que des gens de pied, manda à mons. de Guise, son frère, que du camp du roy envoyast certaines compagnies de cheval, ce qui fut faict; et tant travailla qu'il assembla jusques à de huict à neuf milles personnes en son camp pour aller au devant desditz reistres. Geste levée
nouvelle de gens de guerre porta ung gros domage auxditz pays de 1662. Brie et Champaigne, car ilz tindrent les villages plus de cinq sepmaines avant que d^estre assemblez, et toujours reistres ehtroient es pays et gangnoient la France.
Le camp dudit sieur d'AumalIe, assemblé au delà de Chaslons en Champaigne, fut par luy conduict jusques en Lorraine, en intention de chocquer là lesditz reistres et de les combatre, pour les empescher de passer plus avant; mais advint que , quand il fut prest de ce faire , la royne mère luy envoya lettres signées de sa main, cachetées du cachet du roy, qu'il ne les combatistlà, ains qu il les laissast entrer plus avant sans leur rien faire ; et depuis ce jour, ledit sieur d'Aumalle, de deux en deux jours, recepvoit mandement de laditte dame que nullement il n'ataquast lesditz reistres. Les soldats du camp dudit seigneur ne demandoient qu à JBrapper dessus les lif-lof de reistres , et combien que ledit seigneur ne les licenciast de se ruer sus, si est-ce que, voyant leur commodité, ne les laissoient à repos, et ne eussent osé lesditz reistres s'escarter de leur camp que bien viste ne fussent reserrez , et en assommoit-on tous les jours quelqu'un. De quoy fat laditte dame advertie, laquelle derechef manda audit sieur qu'il continst ses soldatz de se plus ruer sur lesditz reistres. Lesquelz, se voyans en saulvegarde, sV' cheminèrent par au-dessus de Langres, et de là par auprès de Dijon pour passer aisément la rivière de Saône à Chanceaux , où elle prend sa soiuxe. De Chanceaux prindrent le chemin par au-dessus d'Auxerrè pour faire le passage de la rivière d'Yonne, et d'Auxerre s'allèrent joindre avec mons. le prince de Condé auprès d'Orléans, à la conduitte du seigneur d'Andelot, qui estoit tousjours avec eux, qui sçavoit tous les portz et passages des rivières.
Mons. d'Aumalle avec son camp les costoya tousjours, une rivière entre deux, depuis la Lorraine jusques à S*-Florentin ou les environs. Lequel,, les voyant estre à toute ^eureté près de leiirs forces, bailla congé aux gens de son camp de se rafreschir par les villages, en allant à petites journées trouver le camp du roy la part qu'il seroit, qui pour lors estoit encores en Normandie. Auquel camp de Normandie
1562. s*al]a pareillement rendre ledit seigneur d'Aumalle, dire où il avoit conduict lesditz reistres par le mandement de la royne. Depuis ceste heure-là, les princes et seigneurs du party du roy apperceurent la grande faulte qu ilz avoient faict d'avoir donné le gouvernement du roy et du royaume à ceste femme, qui ne taschoit qu'à brouiller les cartes de part et daultre, affin qu'ayant mis les princes et seigneurs en disscntion les ungs contre les aultres, et panla mesfiance qu'iiz prenderoient les ungs des aultres, elle seuUe demeurast gouvernante de son filz et du royaume. Il eust beaucoup mieux valu, pour le prouffit de la France et principallement des pays de Champaigne, Brie et Bourgongne, que ledit sieur d'Aumalle ni aultres fussent allé au devant desditz reistres ; car ce fut la ruyne des villages où ilz logèrent. Après que ledit seigneur eutlicentié son camp de s'aller rafreschir, plusieurs bons soldatz, ayans veu les menées que dessus, se cassèrent et ne volurent plus suyvre, ains se retirèrent en leurs maisons, jugeant bien que le meilleur n'en vauldroit rien.
Le roy et ses gouverneurs, sçachant à la vérité la levée des reistres, et voyans par chascun jour novelles surprises des villes de France, envoyèrent mandement en toutes celles qui tenoient encores bon pour S. M. à ce que les habitans eussent à se bien garder nui et et jour, de peur d'estre surprins. Et pour se tenir en plus grande sûreté , on leur bailla commission d'eslire ung gentilhomme d'honneur et de crédit non huguenot, pour estre capitaine desdittes villes où il y avoit bailliage et des aultres qui seroient du ressort dudit bailliage; lequel auroit pmssauce de louer et entretenir quelques compagnies de gens d'armes, pour courre sus à ceux qui attenteroient de prendre les villes, ou qui tiendroient les champs par les villages desditz baiUiages sans commission de saditte majesté. Ce mandement, venu à Provins, fut leu en l'auditoire à jour de plaiz, et heure fut prinse pour assembler le corps de la ville, etprocéder à l'élection d'un gentilhomme pour estre capitaine. Au jour et heure déterminés, s'assemblèrent dans l'hostel de la ville dudit lieu les gens de justice , avec les procureur et eschevins d'icelle et avec quelques habitans ; lesquelz esleurent mous, de Rochefort , seigneur de
Montmirail en firie pour leur capitaine ^; car il estoit faoïmne de grand 1562. crédit et riche de grands biens. Il fut esleu en son absence. Je ne sçai si j'équivocque poinct, en disant qu ilz de Provins eslurent ledit seigneur de Rochefort pour leur capitaine, ou si le roy et ses gouverneurs Tavoient poinct faict capitaine de Provins sans Félection des habitans. Or, par qui et comment cela fut faict, si est-ce pour tout certain que ledit de Rochefort fut faict capitaine dudit Provins, du bailliage et ressort d'iceluy. Lesditz de Provins, suyvant le mandement du roy ou de leur auctorité privée, taxèrent leur ville, bailliage et ressort d'iceluy à sept mille livres toum. d'estat par chascim moys de fan audit Rochefort, pour subvenir aux fraiz de sa charge. Lesquelles 7,000 livres furent témérairement imposées sur toutes personnes de toutes qualitez , exempts et non exempts (les gentilshommes qui estoient à la guerre pour le service du roy exemptez seuUement), par M® Jehan AUeaume, bailly dudit lieu, Denis Legrand, advocat du roy, Jehan de Ville, procureur du roy, Jehan Robinot, Nicolas Philippe, etc. procureur et eschevins dudit Provins, sans demander Tadvis et consentement des aultres villes et villages dudit bailliage et ressort, mesmement sans appeler les gens d'église dudit Provins, qui furent par eux taxez et cottez à la taille qu'ilz en firent.
M. de Rochefort fait son entrée à Provins, comme capitaine de la ville, avec plus de cinquante cavaliers; il est reçu en grande pompe. Le bailli, les gens du roi , réchevinage et les bourgeois notables vont le recevoir au village de Voulton ; deux cents arquebusiers sont mis sur pied; on tire le canon, etc. — La levée de la taille destinée au traitement de M. de Rochefort change bientôt cette joie en mécontentement; les gens d'église de Provins se rendent tous ensemble opposants à cette mesure, et font citer le bailli et les gens du roi à la cour des aides, comme ayant levé des deniers sans conmiission royale et sans le consentement des intéressés. — Le bailli, craignant de perdre le procès et peut-être la vie, promet aux ecclésiastiques de leur rendre l'argent payé par eux et de ne plus leur en demander; sur ces bases, un arrangement se conclut et le procès est mis au néant. — Les habitants de Provins payent le premier mois de la taille; quant aux
' Jacques, comte de Rochefort, baron II était fils de Charles de Silly, s' de la de Montmirail , mort sans enfants en 1 5 70. Rocheguyon , Rochefort , etc.
1562, gens des villages, on leur fait payer deux mois, et le capitaine La Grue est envoyé avec sa compagnie pour contraindre les récalcitrants.
Mons. le prince de Condé, ayant receu ses reistres, fit sortir d'Orléans et des aultres villes qui tenoient encores pour sa cause les huguenotz qui estoient pour porter les armes contre le roy, tant de pied que de cheval, et dressa son camp, qui se trouva monter en tout au nombre de vingt-cinq milles personnes ; duquel estoient chefs et gouverneurs les sieurs admirai de France, d'Andelot son firère, La Rochefoucault et de Mouy, qui, après le seigneur de Guise, estoient estimez les meilleurs guerriers de France, avec le capitaine Lorge, dit Mongomery, qui s^estoit saulvé à la prinse de Rouen, ainsi que Tavons dict. Ledit sieur de Condé fit sortir quant et quant soy plusieurs simples personnes d'Orléans, qui luy servoient de castadours, pour conduire quelques pièces d'artillerie qu'il avoit prins dans laditte ville. Son camp fut composé de environ dix milles piétons soldatz, et le reste de cavaliers, fort en ordre et bien montez; la pluspart Françoys naturelz et des ordonnances du roy et gentilzhommes du pays, tous aguerris et qui cheminoient de courage. Ce camp dressé, ledit sieur prince, qui en estoit seul gouverneur, le fit cheminer d'Oriéans à Pluviers, petite ville mal fermée et peu forte , dans laquelle il sçavoit y avoir deux ou trois compagnies de gens de pied pour le roy; laquelle il alla assiéger et sonuner de se rendre à luy. Ce que ne volurent faire du premier coup les habitans et capitaines d'iceUe ; au refus desquelz furent desbandez les canons et artillerie dudit sieur prince, qui, en peu de temps, firent bresche et abatirent les murailles, qui n estoient que de menue pierre maçonnée de terre. Les habitans de la ville et les capitaines qui estoient dedans pour le roy, voyant les murailles de leur ville abbatues, résolurent de se rendre audit sieur prince, leurs vies et bagues saulves, pour le regard desditz capitaines et soldalz, et, pour le regard des habitans, leurs vies et biens saul&, sans estre pillez ni rançonnez d'aultre chose que de vivres qu'ilz promettoient fournir pour la nouriture et vie des gens de guerre dudit sieur prince. A laquelle composition les receut ledit sieur
prince, sans leur tenir promesse ^ car, après qu'il et son camp furent 1562. logez dans ladltte viilc, irrité de ce quon luy avoit à sa première requeste refusé Feutrée, et qu'ilz de la ville avoient en se deffendant tué plusieurs de ses gens, fit prendre prisonniers tous les capitaines, tant de gens de guerre du roy que de la ville, lesquelz il fit pendre et estrangler au lendemain de son entrée en laditte ville , en la pré-sence de leurs soldatz et desfaabitans d^icelle. Au premier jour que ledit seigneur fut entré dans Pluviers, il fit séparer les soldatz du roy qu'il trouva dedans d'avec les gens de la ville , lesquelz i] fit enserrer prisonniers dans des granges, où il les fit guarder toute la nuict; parmi lesquelz s'estoient saiilvez les prebstres de la ville et des villages qui s'estoient retirez léans, et au lendemain les alla tous visiter. Il tira les prebstres d'avec les soldatz, et les sépara à part pour les mener au gibet avec les capitaines, qui furent avec eux pendus, et donna la vie saulve aux soldatz, à ceste condition qu'ilz se retireroient chascun en leurs maisons et que de leur vie ne porteroient les armes en lieu du monde contre luy ni la cause pour laquelle il combattoit, et de ce leur fit faire le serment, ce qu'ilz firent pour saulver leur vie; et, après leur serment faict, les fit desvaliser d'armes et des meilleures bardes qu'ilz eussent avec leur argent, et les envoya en cueilleurs de pommes bors de la ville, sans leur faire donner ung morceau de pain, encores qu'ilz n'eussent mangé il y avoit près de trente-six beures.
Lesditz soldatz s'esmerveillèrent moult de ce qu'il choisit luy-mesme les prebstres qui estoient parmy eux esdittes granges, babillez comme eux et non en prebstres, et si toutesfois n'en laissa ung seul et les tira tous, sans qu'ilz apperceussent que aulcune personne les luy monstrast. Toutesfois, ilz eiurent ceste oppinion que quelque huguenot secret dé laditte ville les luy avoit enseignez et donnez à en-
* Pithiviers ou Pluviers, dans la forêt Thou avance que les prêtres qui furent d*Orléans, se rendit le ii novembre. trouvés dans la ville furent inhumaine- D*Aubigné, Hist nniv. 1. Ut, p. 1 63, dit ment massacrés, quon pendit deux capique la garnison eut la vie sauve , • borsmis taines , qu*on désarma et dépouilla les solquelques prestres et deux capitaines, qui dats. (Hist aniv. liv. XXXIII.) avoient manqué de foy au prince. • De
1562. tendre par leurs habitz desquels ilz estoient vestus. Tous ne furent pendus; car il en échappa quelques ungs à rançon, par le moyen de quelques gentilshommes huguenotz qui estoient en la trouppe du camp, qui les satdvèrent. Les habitans de la ville furent fort mal traitez, pillez et rançonnez des gens dudit prince, et mangez jusques à tout, et ne leur demeura de meubles que ce que les gens de son camp ne volurent charger. Et furent faictes ces choses entre la feste de Toussainctz et celle de la S*-Martin d'hiver; car le dimanche d'après la S*-Martin, qui estoit le quatriesme jour du moys de novembre, rapassèrent par Provins plus de 4oo desditz soldatz, tous ung baston de vigne en leur main pour toutes armes, esquippez en la façon que dessus, qui s'en retournoient en leur pays de Champaigne es environs de Reims, Chaslons et S*®-Menehoue, où ilz avoient esté levez au son du tabourin, par le mandement de mons. d'Aumalle, pour aller au devant des reistres, ainsi qu'avons dict ci-dessus, et depuis mis en garnison en laditte ville de Pluviers par ledit sieur d'Aumalle, pour amuser ledit prince, en attendant l'exploict de Rouen et de la Normandie. Les pauvres soldatz demandoient l'aumosne d'huis à huis par la ville et par les villages, et, parce qu'ilz estoient en grande trouppe , prenoient le pain des maisons des villages esquelles on leur refusoit de leur en donner pour Dieu , l'emportoient par force , et aultre mal ne faisoient, faulte de meilleur moyen.
Après que ledit seigneur de Condé eut fait piller et manger la petite ville de Pluviers, il fit marcher son camp à Estampes, ville assez grosse, mais mal peuplée et peu forte; dans laquelle il entra sans aucune résistence et y trouva les portes ouvertes et sans aulcune garde. De laquelle ville estoient deslogez la compagnie de mons. le mareschal de Saint-André, avec quelques compagnies de gens de pied, que mons. de Guise y avoit mis en garnison de par le roy pour la garde de laditte. Lesquelz, ayans eu novelle du maulvais traictement que ledit sieur de Condé avoit faict à ceux de Pluviers, escampèrent avant sa venue et s'allèrent saulver en la ville de Paris. Les ecclésiasticques çt riches boui^eois dudit lieu n'aten dirent sa venue, ains, avec les
finances des églises et de leurs maisons, s'allèrent mettre en saulve 1562. garde audit Paris, distant dudit Estampes de quinze petites lieues pour le plus. Ledit prince et son camp s'arrestèrent audit Estampes quelques dix ou douze jours» pour la piller et pour "donner ordre aux alTaires de son entreprinse. Durant lequel temps il fit saccager ta petite ville de la Ferlé-AJex\ et brusler les portes, affin qu'à luy et à ses gens leur fust libre d'entrer et sortir à toutes heures, et pour y recevoir les vivres qu'il faisoit avaller par la rivière qui passe par icelle, qui vient de Pluviers et au-dessus. Il fit saccager et piller l'église et le prieuré dudit lieu, où il trouva encores à butiner, mais non le meilleur. Le seigneur de Mouy fut logé en icelle avec les gens de sa conduitte, durant le temps qu'ilz séjournèrent auxditz lieux d'Estampes et la Ferté-Alex. fls pensoient jà estre i^oys du royaume, parce qu'ilz ne trouvoient personne qui leur résistât , car le roy et son camp estoient encores en Normandie. Ilz tentèrent de trouver passages sur la rivière de Seine et de passer en la Brie , affin de se saisir des rivières de Seine et de Marne , pour empescher les vivres qui se menoient par icelles rivières à Paris, et affamer cette ville. Le prince fit explorer le pont de Chamois ou Samois^, qui est sur laditte rivière de Seine, entre les villes de Montereau-Fault-Yonne etMelun, qui est l'ung des plus beaux pontz de pierre qui soit sur laditte rivière ; mais en vaiii travailla. Car mons. de Guise y avoit mis de si bonne garde et fidelles capitaines que les explorateurs ne s'en retournèrent tous luy dire les nouvelles, et si avoit donné commission ledit seigneur aux capitaines qu'il avoit envoyé en garnison audit Samois, qui est au bout dudit pont, du costé de Gastinois, et à eestuy qui estoit dans Héricy', qui est au bout dudit pont, du costé de la Brie, que, au cas qu'ilz lussent forcez de lever ledit passage, ilz, en se retirant, fissent rompre ledit pont au millieu de la rivière , au lieu le plus dangereux
** La t'erté-Aleps, département de Seine- de Fontainebleau, est situé sur la rive
et^Oise, arrondissement d^Etampes. gauche de la Seine.
' Le village de Samois , département de ' Seine-et-Marne, arrondissement de
Seine-et-Marne, arrondissement et canton Fontainebleau, canton du Châtelet.
1562. et périssable. Ce quilz firent, après avoir entendu que ledit prince y vouloit faire cheminer son camp pour passer, et se retirèrent tous dans Héricy, au bout dudit pont qui est du costé de la Brie, pour attendre là ledit sieur prince, qui, ayant eu nouvelle de la rupture dudit pont, ne s'en approcha. Ledit sieur de Guise envoya mandement aux villes et bailliages qui sont depuis la ville de Nogent-sur- Seine jusques à Rouen de garder et faire garder les pontz et passages qui sont &ur laditte rivière, pour empescher lesditz huguenotz dy passer et aussi de enfoncer et effunder en Teau tous les ba'cz , bateaux et nacelles qui estoient sur laditte rivière, ce qui fut faict.
Ledit sieur prince fut en délibération d'aller passer à Montereau- Fault-Yonne ; mais fut adverty qu'il y avoit une garnison pour le roy, comme aussi y avoit dans les villes de Melun et de Corbeil. Parquoy résolut avec son conseil qu'il estoit pour eux plus expédient d'aller tenter la fortune au passage de Corbeil qu'à celuy de nulle aultre des villes dessus dictes, affin de ne perdre temps et de n'esloigner de trop loing la commodité qu'ilz prétendoient de trouver quelque passage au dessoubz de Paris, pour passer la rivière de Seine, et fuyr au Havre de Grâce, où le camp du roy n'avoit esté, ou bien de ne s'enserrer entre deux rivières, de peur qu'estans pressez par nécessité de bataille ou rencontre ilz ne pussent regangner leur tesnière , qui estoit la ville d'Oriéans. Avant que de se présenter devant la ville de Corbeil, mons. le prince de Condé employa tous ses moyens de faveur et amytié pour gangner mons. de Pavans, qui estoit en laditte ville lieutenant pour le roy, et tascher qu'il luy livrast et rendist icelle ville ^ ce que ne voulut faire ledit de Pavans, pour promesses ni offres qui luy furent faictes fort avantageuses et opulentes. Quoy voyant ledit sieur prince, forcené de despit, fit mener son camp devant laditte ville, qu'il assiégea et bâtit de son artillerie; mais trouva aultres murailles et forteresses qu'il n'avoit faict à Pluviers. 11 fut fort bien receu dudit sieur de Pavans à coups d'artillerie, qui des totus de
* Charles de Coules, s' de Pavans, chevalier de Tordre, lieutenant de la compagnie du duc de Lorraine.
la ville et des églises fit escannoucher les gens dudit prince, en telle 1562. sorte qu'ilz fiirent contrainctz de se loger dans les maisons des faux* bourgs pour se saidver des canonades catholicques, et n en eussent osé sortir hors de jour, de peur d'estre tuez. Ledit de Condé demanda à parlementer audit de Pavans, pour veoir s'il le respecteroit et obéiroit mieux à sa personne qu'aux messagers qu il kiy avoit envoyé pour avoir ledit passage, promettant ne faire aulcun desplaisir à la ville, aux habitans d'icelle, ni aux gens de guerre qui y estoient, lesquelz fort il pria d'accepter son parti et de quitter celuy du roy et du prince guisien. Desquelles requestes fut refusé par ledit de Pavans, qui, pour sa récompense, fut dudit sieur prince fort menacé, pour veoir si, par lesdittes menaces, il obéiroit poinct mieux que par amytié; mais travailla en vain, et eut potu* response ledit sieur prince qu'il, avant que d'avoir la ville de Gorbeil, fauldroit qu'il eust la vie de luy de Pavans et de plus de cinq cens nobles gentilshommes guerriers, tous féaux et loyaux serviteurs du roy, et conséquement de tous les habitans de la ville, qui estoient en icelle bien résoluz de s'emploier pour le service du roy et de la religion catholicque jusques à la dernière goutte de leur sang. De laquelle response fut fort mal content ledit sieur prince, qui, en se retirant, dit audict de Pavans que tost ou tard il en auroit sa raison. Ledict sieur prince, pour son honneur, n'osa encores ce jour-li, ni huict après, lever le siège de devant laditte ville; mais au contraire fit rassembler et camper son camp devant les murailles, qu'il fit canoner assez rudement, selon le peu de moyens qu'il avoit, et donna la charge de la conduitte de l'affaire à ung capitaine de sa troupe des plus signalez et renommez qu'il eust, le sieur de Briquemaux lez-Chastillon-sur-Loin, homme aussi meschant que redoubté. Lequel, en faisant trop du bon mesnager en ceste affaire, fîit par ung canonier de la ville tué d'ung coup de fauconneau et mis en plusieurs pièces. De la mort duquel fut fort marry ledit sieur prince , comme aussi fut l'admirai de France, qui estoit avec luy. Ledit sieur prince, après avoir perdu son capitaine et bien deux ou trois cens hommes de son camp, honteusement leva le siège de devant Corbeil,
1562. et Talla camper près les fauxbourgs S*-Marceau de Paris, où il fîità séjourner l'espace de trois sepmaines toutes entières, en intention d'assiéger laditte ville de Paris, qu il pensoit prendre d'assault ou par surprinse, à cause des intelligences qu'il avoit avec les huguenotz de laditte ville, qui par tous moyens travailloient à le mettre dedans, si les gouverneurs d'icelle ne s'en fussent donnez de garde.
L'audace dudit sieur prince espouvanta aulcunement les Parisiens, quand ilz le virent campé devant leur ville. Lesquelz, pour remédier aux inconvéniens, en attendant le roy, mons. de Guise et le camp, mirent grosse garnison de gens de guerre qu'ilz avoient levez dans les maisons des huguenotz de leur ville, pour les tenir de court et quasi comme prisonniers, et les empescher de sortir desdittes maisons et de ne parler les imgs aux autres. Hz Parisiens firent sortir de leur ville toutes gens incognus et sans aveu, et fallut que tous ceux qui ne voulurent partir de laditte ville se fissent advouer et donner gens qui respondissent d'eux; et firent ce pour obvier aux traïsons et au feu qu'ilz craignoient estre mis en leur ville par telles gens. Mons. le prince de Condé fit lascher plusieurs voilées de canon devait et par dessus la ville; aussi fit faire plusieurs courses à ses gens de cheval jusques aux portes d'icelle , pour tàscher à tirer lesditz Parisiens au combat hors de leur ville, en intention d'exploiter la traïson qu'il avoit dedans; mais oncques ne voulurent lesditz Parisiens sortir hors leurs barières; ilz aguettoient lesditz coureurs si proprement et si à poinct que, à chascune course qu'ilz faisoient, y demoUroient toujours en la place mortz ou bien blessez, hommes ou chevaux, des coups d'arquebuses et canons qu'ilz laschoient sur eux. Parquoy furent lesditz assaillans contrainctz de se tenir aux escartz et de ne plus approcher la ville de si près. Durant le siège, les garnisons poiu* le roy qui estoient dans Corbeil, Montlehéry et Dordan faisoient toujours quelques courses sur les huguenotz du camp qu'ilz trouvoient aux escartz, et en escarmouchèrent assez bonnement, taisant quasi plus d'exploict sur iceux la nuit que le jour, pour ce que les nuitz estoient en leurs plus grandes longuem*s et les jours aux plus
petis de Taimée, qui estoit au commencement du moys de décembre; 1562. et poiu* ce fiu*ent contrainctz iceux huguenotz de se camper tous ensemble, sans plus oser s'écarter les ungs des aultres.
Le roy et mons. de Guise, ayans receu nouvelles de Tassiégement des villes de Corbeil et de Paris par lesdictz huguenotz, laissèrent, comme nous avons dict, le voyage du Havre de Grâce, poiu* aller au secours desdittes villes et pour faire teste à Tennemy huguenot; et poiu" ce faire, ledit sieur de Guise fit acheminer le camp du roy à Paris, qui ne fut sans grande incomodité, pour la difficulté du temps d'hiver et des petis jo\u*s, qui n'estoit temps propre pour le charroy de Fartillerie. Toutesfois, pour l'urgence de l'aflfaire qui pressoit, tout le camp print courage de se retirer vers les bons vins françoys, estans tous hodez et lassez de boire le cydre de Normandie; et tant fut faict, qu'environ le vingtiesme jour du mois de décembre, le roy, la royne sa mère et mons. de Guise arrivèrent dans la ville de Paris, au grand re confort et contentement des habitans d'icelle, le camp de S. M. estant es environs dudit Paris, entre le port de NeuUy, le pont S*-Qou, Poissi et Mante sur Seine, pom- s'approcher de l'ennemy et l'empescher de ses desseings.
Dès au lendemain que le roy fut arrivé à Paris, la royne sa mère en partit pour aller veoir le prince de Condé en assez petit train. Si elle en demanda congé au roy, je croy que non; si elle en print l'advis de messieurs le connestable , de Guise et mareschal de S^-André , encores moings. Mais, de son auctorité particulière, voulut faire ce voyage, soubz la couverture d'aller parlementer de paix et de retirer ledit sieur prince de ceste rébellion. Avec lequel elle demoura en son parlement l'espace de cinq heiu*es, seuUe avec luy dans sa fente, sans estre veuz de personne. De ce qu'ilz firent, dirent et traictèrent ensemble, nul n'en ouit oncques parlera Sur les quatre heures du soir,
' Sur les conférences de Catherine de ment de Paris, par laqueQe elle annonce
Médicis avec le prince de Condé, voy. de un accord fut la veille avec ceux qui por-
Thon, Histoire universelle, hy.XKX.Voy. toient les armes contre le roi. i56a,
aussi t Lettre de la reine mère au parie- juin a5. • (Mém. de Condé ^ t. m, p. 567.)
1562. laditte dame se retira dans Paris, aux fauxbourgs duquel ratten* doient cinq ou six cens honunes armez, tant de pied que de cheval, avec ses gardes, qui montoient à pareil nombre, qu^elle nWoit voulu passer plus avant avec elle.
Ce voyage et parlement donnèrent moult de soubçon à toutes pet-sonnes, tant princes, seigneurs que Parisiens, et fut laditte dame taxée de déshoneur par le commung peuple et autres personnes de réputation, pour ledit voyage et auftres qu'elle avoit faict audit prince jusques dans la ville d'Orléans et les environs, depuis ceste guerre oonunencée et la mort de sa femme, avant qu'aller à Rouen. Et avoiton d elle ceste oppinion qu elle estoit amoureuse d un fol amour dudit sieiu* prince (ce que je ne croy). Il s'est mesme trouvé des hommes, tant d'ung party que de l'aultre, lesquelz n'ont eu honte de dire et assurer qu'il estoit yssu lignée bastarde de eux deux; et, au retour de ceste visite audit prince , fut crié par les fenestres d'une maison dudit Paris par quelqu'un mal vueillant de ladite dame telz motz qui s'ensuivent, c'est assavoir : «Que regardez-vous ceste putain, qui vient de se faire fourbir k son
puttier et ruffien de prince de G>ndé! » Auxquelles paroles haulsa la teste laditte dame droict aux fenestres de la maison d'où elle pensoit venir la voix de telles paroles, pour remarquer la maison et les personnes; ce que bonnement elle ne put faire, pour estre jà la nuict serrée et pour la multitude du peuple qui estoit par les rues et fenestres des maisons, et, sans dire aulcone chose, passa oùltre pour s'en aller en son logis. Il fut grand bruict, durant ces troubles et depuis, que laclitLe dame se vouloit marier avec ledit prince, cLose à quoy oncques ne. pensa, comme j'estime, car elle estoit trop honeste pour ne pas garder son honneur royal, comme il en est apparu. Toutesfois, sans mal juger d'elle, moult de |;eii5 nobles et sages l'eussent mieux réputée qu'ilz n'ont faict, si elle n'eust si souvent escript et fréquenté, tant en public qu'en secret, ledit seigneur prince durant les troubles de ceste guerre, et a- on eu ceste oppinion d'elle qu'elle entretenoit les princes de France ea que-
relies et soubçon, ou^ pour mieux dire, en mesfiance les ungs des 1562. aultres.
Or, dès la nuict ensuivant que laditte dame eut parlé audit prince, il leva son camp de devant Paris, et s'en reculla bien de six à sept grandes lieues, tirant droict à Dreux pour s'aller rendre en Normandie et gangner le Havre de Grâce, où il espéroit de recevoir une trouppe d'An^ois qui descendoit là pour son secours, et que la royne d'Angleterre luy envoyoit, à la diligence du cardinal de Chastillon qui les estoit allé mendier. Chascun des huguenotz, au descamper, mint le feu en sa loge , ce que bien apperceurent les gens du roy et de la garde de Paris, qui faisoient le guet sur les murailles. Qui fut occasion de redoubler la maulvaise oppinion qu'on avoit contre la royne, et creut-on pour tout vray qu'elle luy bailla conseil de descamper ceste nuict, pour ce qu'elle savoit bien mons. de Guise se préparer pour les combattre pendant deux jours pour tout délay.
Au lendemain de la nuict de son partement de devant Paris, mons. de Guise envoya haster le camp, auquel il fit passer la rivière de Seine, par les pontz et passages dessus dictz, ce jour mesme, pour aller faire teste audit prince et son camp, pour ne le laisser esloigner de la campaigne qu'il tenoit, et pour l'empescher de passer laditte rivière de Seine et d'aller en Normandie; ce de quoy ne se doubtoit ledit sieur prince, qui, s'estant arresté aux paroUes de la royne, n'avoit envoyé ses espies pour descouvrir véritablement la routte que tenoit le camp dii roy. Lequel incontinent eut en teste ledit prince, qui n'eut moyen que de cercher lieu advantagçux pour se serrer et attendre le combat, qu'il apperçut bien qu'on luy vouloit donner et qu'il ne pouvoit éviter, sinon avec le danger de perdre tous ses gens, combien que le camp du roy estoit en assez maulvais ordre poiu* combattre, estant tout barrasse et fatigué du travail de la guerre qu'il pourtoit il y avoit plus de sept mois. Lequel camp du roy, estant encouragé et persuadé par ledit sieur de Guise , s'apresta au combat, et s'approchèrent les deux armées si près l'une de l'aultre
1562. qu'il ne leur estoit possible de fuyr devant son ennemy, sinon avec danger de tout perdre.
Mons. le prince, se voyant serré de si près qu'il ne pouvoit fiiir, ordonna son camp de tout ordre requis pour combatre, et monstra signe de vouloir assaillir celuy du roy, qu'il espéroit vaincre, tant potir avoir de sa part les meilletirs et plus hardis guerriers de France que potir l'intelligence qu'il avoit avec aulcuns chefz et capitaines du camp du roy. Les meilleurs et plus hardis guerriers de France qui estoient de sa part estoient MM. de la Rochefoucaidt , l'admirai de France, d'Ândelot, les deux plus expertz en guerre qui fussent possible en chrestienté avec mons. de Guise; Telligni, gendre dudit admiraP; Mouy, gendre de feu mons. de Luze, seigneur du Plaissie aux Brébans, aultrement le Plaissie aux Toumelles lez Provins^; Genlis'; le vidasme de Chartres, Columbières, Movans et le capitaine Lorge, appelle le conte de Mongomery, tous suyvis d'ung nombre de gentilshommes de France fort expertz au faict des armes. L'avant-garde fut donnée à conduire audit sieur admirai, la bataille audit sieur d'Ândelot, en laquelle estoient les reistres qu'il avoit amené d'AUemaigne, et l'arri ère-garde fut conduitte par ledit sieur prince de Condé. Les ministres et prédicans desditz seigneurs estoient armez et bien montez avec leurs maistres en laditte guerre; lesquelz à cheval faisoient la presche chascun d'eux en son quartier, en chan^ tant leurs psabnes de Marot en vulgaire françoys ou bien les psalmes de David, comme ilz disoient, traduitz en françoys; et chantoient avec une si haulte voix, que le camp du roy les entendoit bien. Hz exliortoient ung chascim de combattre vertueusement pour l'honneur de Dieu et de sa saincte religion réformée , pour laquelle ilz disoient avoir les armes au poing et aussi pour l'advancement de l'honneur de
' Louis , sieur de Téiigny , de Lierville , en secondes noces à Guillaume de Nassau ,
de Chatelier, de Montreuil-Bonin , gen- prince d*Orange.
tilhomme ordinaire de la chambre du roi , * Charles-Louis de Vaudray, sieur de
lieutenant de la compagnie de l'amiral, Mouy.
épousa, en mai 1671, Louise de Coligny ' Jean d^Hangest, sieur de Genlis. qui, devenue veuve en 1672, fut mariée
mons. le prince, protecteur du roy, du royaiune et de laditte religion réformée, et par leurs doulces et enmiélées paroUes, taschoient à encourager leurs gens de guerre , leur promettant paradis dès ceste heîu'e-là.
Mons. de Guise, qui les poursuivoit, ne voidut passer ceste bonne occasion dé les combatre qui se présentoit; lequel voiant ses ennemys et du roy d'ung si hault courage , encores qu'ilz semblassent estre plus fortz que luy et leur camp en meilleur équipage que le sien, dressa ses gens au combat. Il print la charge de mener Tavant-garde pour résister aux ruses de Tadmiral, qu^il sçavoit mener celle du prince. Il donna la charge de la bataille au sieur mareschal de S^-André, pour résister au sieur d'Andelot, qui conduisoit celle du prince; il laissa à mons. le coimestable la conduitte de Tarrière-garde, pour tenir bon à mons. le prince de Condé, s'il Tattacquoit.
Les deux camps mis en ordre pour combatre, fallut tirer Tung Taultre au combat. L'artillerie commença à desbander des deux costez les ungs sur les aultres^ Dès le matin, mons. de Guise avoit faict chanter la messe dans le camp, à laquelle chascun assista, et à la fin de laquelle fut baillée Tabsolution en général à toute Farmée catholicque, par le prebstre qui chanta laditte messe. Quelques salutz et anthiennes furent chantées par les soldatz et gens de guerre catholicques, en Thonneur de Dieu et de la vierge Marie, en se recommandant corps et âme soubz leur protection et saulvegarde, et se mint chascim au meilleur estât qull put. Les catholicques n eurent
' > Discours de k bataille de Dreux, dicté par feu M' François de Lorraine», duc de Guy se. * [Archives curieuses de fhist de France, t. V, p. 97.) — « Brief discours de ce qui est advenu en la bataille donnée près de la ville de Dreux, le samedy 19* de ce mois de décembre i56a.» (Cette pièce parait être de Coligny. — Menu de Condi , t. IV. p. 178.) — Lettres contenant des relations de la bataille de Dreux. ( Ibid.
p. i83 et suiv.) — D'Aubigné, HisL univ. t I, 1. m, ch. XIV, p. 166. — Addit, aux Mém. de Casielnaa, t. H, 1. IV, p. 71 ; — Mémoires de Lanoue (coUect. Michaud, i" série, t. IX, p.. 6o5. — Mémoires de Vieilleville (Ihid. p. 821); — De Thou, Hist, univ. 1. XXXIV. — L*année catholique, à Dreux, était commandée, non par le duc de Guise, mais par le connétable.
1563. plus XMt faict leur oraison, qnMncontinent les charges se commencèrent les ungs sur les auitres.
L*ordre de la bataille fut tout au contraire qu on ne pensoit; car Tadvant-garde du prince, que menoit Tadmiral , alla attacquer l'arrièregarde du camp du roy, que menoit mons. le connestable , oncle dudit admirai. Lequel connestable ni ses trouppes ne voulurent oncques . mordre; mais au contraire, sa compagnie la première tourna le dos avec quelques auitres, et à brilde avaiiée picquèrent à Paris, où iiz chevauchèrent sans regarder derrier eux, tant ilz eurent peur. Ceux qui tindrent bon de laditte arrière-garde du costé du roy furent pour la pluspart taillez en pièces et prins prisonniers. Le premier desqueiz fut ledit sieiu* connestable. Les huguenotz saisirent Tartillerie du roy et furent maistres quelques heures; et à la vérité, à ceste première charge, ilz avoient tout gangné par la trahison dudit connestable et de mons. d'Estrée, maistre de Tartillerie, de laquelle artillerie il ne ses canoniers ne firent aidcun emploi, et fut dict que la plus grande partie des pièces qui furent laschées n'estoient chargées que de foin. Ce pendant que Teschec se donnoit avec le connestable, certaines compagnies tenoient messieurs de Guise en son avant-garde et le mareschal de S^André en sa bataille à Tabboy, faisant mine de les attacquer. Et ne s'apperceut ledit sieur de Guise de la fortune trompeuse de ceste bataille, jusqûes ad ce qu'il ouit chanter victoire! Victoire de l'Ëvangille sur la messe ! et qu'il vit quasi tout son camp en désordre et s'enfuir. Car à la vérité , ainsi que l'ai ouy réciter à gens des deux partis qui se trouvèrent à ceste bataille, ce premier assault fut fort rude. Il de Guise, voyant ce désordre, taschea à joindre le mareschal de S^^ André, et avec ime prudence incroiable et quasi impossible, rallia ce qui luy estoit démettre de reste de son camp d'une bonne manière. Lequel reste, encouragé par ce prince guisien, print cœur en soy, et, toute crainte de mort mise bas, se ruèrent de coiu*age sur le camp huguenot d'une telle fureur quil huguenot, après avoir bien soustenu, fut contrainct de prendre la fuitte pour se saidver la part qu'il pouvoit. Mons. le prince de Condé fut prins
prisonnier pai- ledit sieur de Guise et Tadruiral fort blessé; le sieur J.462. d'Andelot se saulya h la fuitte, ayant perdu quasi tous les geas 4e isa bataille et une bonne partie de ises reistres. Le roy avoit en son cainp des reistres d'AUemaigne aussi bien que les bu^eAOtï; les-^ quelz sestriUèrent bien les ungs les «auitres. Les JSuisiskes du roy iireiit ung terrible carnage desditz huguenot?, quand ilz les eurent vaincuz , comme aussi firent les paysans du pays qui estoient aux escartz.
La bataille £u.t si cruelle que , par le rapport de ceux qui eurent charge de visiter et enterrer les mortz, en fut trouvé de compte faict, tant dung costé que d'aultre, le nombre de douze mille et plus. Vingt- deux enseignes du prince de Condé fiu'ent trouvez sur le champ, lesquelles furent recueillies par les gens du roy et envoyées par mons. de Guise à S. M«, qui les fist poser dans la grande église de Nostre-Dame de Paris. La perte de gens fut plus grande du costé du prince de Condé, pour le regard de mortz., qu'elle ne fut du costé du roy. De ce costé, y eut beaucoup de gentilshommes prins prisonniers, comme aussi de blessez. Mons. le maresdbal de S*-André , après avoir moult courageusement oombatu et faict grand exploict, fut à la fin contrainct de se rendre prisonnier, auquel &t faict ung traître et malheureux party; car, tout aussi tost qu il fut cognu, fut misérablement massacré et tué par ceux qui le prindrent prisonnier et auxquelz il s'estoit rendue De quoy furenlt fort blasmez tous les huguenotz, qui jamais n'ont honestement sceu excuser ce faict. C'estoit, après messieurs de Guise, Tadmiral et d'An*delot, Tung des meilleurs guemers de France, et qui tout wu temps avoit honorablement servy b roy comme aussi fidellement. U fut fort regretté du roy, de mons. de Guise et de tous bons capitaines, qui avoient expérimenté ses vertus. Messieurs de la yiUe de Paris le
' Sur le maréchal de Saint-André, sur Additions aux Mémoires de CastelnaUs t. II ,
les causes et les circonstances de sa mort, p. 81 ; et Vieilleville, Mémoires, dans la
voy. de Thou, Kv. XXXIV; Brantôme, collection Michaud, t. IX, p. 3 2a. Vies des hommes illastres: Le Laboureur,
1 562. pleurèrent fort. Entre les gens de remarque blessez , des gentishommes de ce pays de Brie, y fut fort navré en Tespaide d'un coup de pistoUe mons. de Beauvais, seigneur de Nangis, Gurcy et Amilly, lequel quant et quant fut prins prisonnier et mené dans Orléans ^ Après avoir payé grosse rançon, il fut renvoyé en sa maison, où il mourut après avoir traisné quelque demy-an, et ne put-on jamais trouver le moyen de le guarir de ce coup, d aidtant que la balle de laquelle il avoit esté attainct, conune rapportèrent les cirurgiens et médecins, esloit empoisonnée. Tous ceux qui furent prins prisonniers du costé du roy furent menez par les buguenotz dans la ville d'Orléans, et ceux du costé du prince furent menez à Paris, excepté la persoime de mons. le prince de Condé, qui fut par le commandement du roy envoyé dans la tour de Loches. Geste bataille fut donnée le jour de la feste mons. S*-Thomas lapostre, trois jours avant Noël, qui sont les plus petis jours de Tannée, dont bien en print aux buguenotz qui en reschappèrent, veu le courage que les catholicques avoient à les combatre. Heureux fxît le huguenot qui put faire une croix sur ses habillemens poiu* se saidver ce jour-là et lendemain, combien qu^audit lendemain les gens du roy nen purent plus trouver par les champs, parce qu ilz s*estoient saidvez la nuict, chascim à sa conunodité. Les buguenotz de cheval, toute la nuict galopèrent pour gangner la ville d'Orléans, où ilz s'allèrent rendre en sûreté.
Mons. de Guise et le reste de son camp se logèrent ce jour-là où ilz piu^ent pour prendre leur repas; la pluspart desquelz n'avoient encores beu ne mangé. Ledit sieur de Guise, avant que de manger, fit sa prière pour rendre grâce à Dieu de la victoire que sa miséricorde luy avoit donnée; lequel aussi quant et quant envoya une poste au roy, qui estoit à Paris, pour luy annoncer ceste glorieuse victoire contre Fennemy, qui estoit plus tost venue d'en hault que de la force des honunes; et arriva ce messager audit Paris entre unze heiu^es et minuict, qui fut moult joyeusement receu, après ^ Voy. plus haut, p. 3 A.
qu'on l'eut ouy parier. Car les fuyars de la compagnie de mons. le 1562. connestable, qui, au commencement de Fattacque de laditte bataille, avoient, sans vouloir frapper, tourné le dos et s'estoient enfui à Paris, avoient poiuté nouvelles en laditte ville et au roy que la journée estoit perdue pour S. M., et que le prince avoit tout gangné. Le roy, ayant receu les nouvelles de la victoire gagnée par mons. de Guise son lieutenant, et comment mons. le prince estoit prins prisonnier, en fit sonner au lendemain la trompette par les carrefours de la ville de ' Paris, aflfin que chascun eust à en louer et remercier Dieu. Et luymesme, avec la royne sa mère, allèrent remercier Dieu dans la grande é^se de ceste victoire et firent chanter l'hymne et canticque de joye qui est Te Deam laudamas, qui fut chanté avec une singulière mélodie et une grande alégresse de cœur. En chascune église de laditte ville de Paris fut chanté ledit Te Deam, et poiu: monstrer la singulière joye que chascun rendoit et debvoit rendre à Dieu, furent quant et quant sonnées toutes les cloches des églises dudit Paris quasi par tout ce jour.
Mons. de Guise traicta fort honorablement mons. le prince de Condé durant le temps qu'il fut entre ses mains, et luy donna ses serviteurs pour le servir fort révéremment, comme il appartenoit son excellence, en attendant que le roy l'eust chargé pour l'envoyer à Loches. On fit courir le bruict par la France que ledit seigneur de Guise demanda audit sieur prince la question qui s'ensuit : « Hé déa ! mon cousin, vous ne faictes poinct bonne chère; je vous prie de me dire quelle chère et traictement vous m'eussiez faict, si je fusse tombé prisonnier entre voz mains, comme vous estes entre les miennes. » A laquelle question ne voulut faire response ledit sieur prince; et alors ledit siexu: de Guise luy dist : « Mon cousin, je vous prie de vous resjouyr et faire bonne chère, tant que vous serez entre mes mains, esquelles n'aurez aulcun mal, et vous promectz que, si ce n'estoit le debvoir que je doibs au roy pour luy rendre compte de ma charge, je vous délivrerois présentement pour aller en vostre liberté, et vous baillerois compagnie d'assurance pour vous y con-
âo
1563. duire; mais vous sçavez quil faut que j'obéisse au roy, ainsi que je suis tenu. » Et depuis n eurent aultre paroUe ensemble ^
L^admiral et d'Andeiot son frère, qui avoient esté blessez à laditte bataille, se retirèrent à Orléans avec le connestable leur oncle, qui estoit leur prisonnier, qu'ilz menèrent quant et eux, réallièrent le reste de leurs gens qui leur restoient de laditte bataille , et les enserrèrent avec eux audit Orléans. Ledit sieur admirai se pourta chef et lieutenant pour les buguenotz, en Tabsence de mons. le prince de Condé; il envoya postes et courriers de toutes partz du royaume aux villes qui tenoient encores pour eux, et leur fit entendre que, combien que mons. le prince fust prisonnier, il ne falloit perdre courage pour cela, d'aultant que mons. le connestable . estoit prisonnier entre leurs mains, comme aussi estoient plusieurs aultres seigneurs du camp du roy, qui seroit l'occasion que le faict de la cause et de la religion de leur costé ne se pourroit mal porter. Et pour ces causes, les pria de tenir bon et de ne se rendre au roy, ains d'avoir bon courage et fiance au Seigneur, qui les délivreroit avec les moyens que la cause, ou en général ou en particulier, pourroit» trouver et inventer contre le prince guisien, leur capital ennemy, des mains duquel il espéroit qu'ilz seroient délivrez en peu de jours. Ce néantmoings, ilz buguenotz de France ne furent pour ce guères assurez, ignorans encores le moyen d'invention duquel ledit sieur admirai leur parloit. Les buguenotz sérieux, qui estoient épars en leurs maisons, tant es villes rebelles que aultres, lurent fort esbranlez pour se réunir avec les catbolicques , combien que peu desditz buguenotz sérieux qui n'alloient à la guerre fussent dans les villes de leur habitation, mais en avoient escampé de peur d'estre saccagez; et où il en demeura de telz, retournèrent à la messe avec les catbolicques, faisant bonne mine, disant qu'ilz n'en estoient pas. Et de telz s'en trouva ung à Provins, nommé maistre Ânthoine
^ • Lettres du roi, par lesquelles il charge (Mém, de Condê, t. IV, p. i8i.) Voj. aussi le maréchal de Dampville de la garde du une lettre de la reine mère, du 3 janvier prince de G)ndé. i56a, at décembre.* i563. (Ibid. p. 190.)
Barengeon, médecio, homme doux et paisible, mais huguenot des 1562. premiers ; lequel , ime partie par les prières de sa femme , qui estoit fille de Chauvet, de la ville de Bray, bonne catholicque, Taultre pour ce qu'il n'eust osé aller par les champs, tant il estoit timide, demeura en sa maison, contrefaisant le catholicque à son possible. Ses deux frères, Tesleu et Tenquesteur, avoient absenté la ville de Provins, qui sembloient quelque peu plus hardis que luy pour se trouver en toutes compagnies, mais non guères. Durant l'absence desquelz mourut ledit médecin, qui, par fintîse ou de bon cœur (ainsi que Dieu le sçait), receut les sacremens de l'église catholicque et fut enterré au cymetière de S*-Ayoul avec les catholicques.
Ledit médecin, avant que mourir par l'esté de ceste année, lut au dangier d'estre massacré pai* les enfans de Provins, à cause de sa huguenotterie ; car il et ses frères furent la cause de mettre hérésie et huguenotterie en la ville de Provins, ainsi que l'avons jà dict en quelques endroictz de nostre premier livre et de cestuy-cy; qui estoit la cause qu'on luy en vouloit, et n'eust osé ledit médecin aller seul par les rues de la ville, fust à la messe ou à ses autres affaires, sans compagnie de maistres hommes et de deffense, pour le saulver de l'injure et danger desditz enfans; et falloit, par chascim dimanche, que ses amys et voisins l'accompagnassent pour le mener et ramener à la messe et vespre, ou auhrement l'eiissent jette au trou Bilottc, qui est ung conduict soubz le pavé de la rue et coing de Cbangi , par lequel passe l'eaue du ruisseau de la Pinte.
Après que la bataille fut donnée et les mortz enterrez, mons. de Guise fit reposer son camp l'espace de trois sepmaines, pour le rafreschir et se racommoder, par les villages depuis le lieu de la bataille jusques devant la ville d'Orléans. Il bailla congé à plusieurs compagnies de pied et de cheval, il en fit aller d'aultres en lexu- place, de sorte que le plat pays, à trente lieues dudit Orléans, fut fort mangé et grevé des gens de guerre qui alloient et venoient audit camp. Toutesfois, villes et villages prenoient courage en leur perte, pour la resjouissance que les catholicques avoient de la victoire que Dieu
1562. avoit donnée au roy et à l'armée catholicque. Laquelle victoire, si elle eust esté favorable aux huguenotz et que les catholicques l'eussent perdue, c estoit faict en France de l'église catholicque, apostolicque et romaine; car moult de gens de toutes qualitez n'atendoient que l'yssue de ceste guerre pour se déclarer du costé que la fortune donneroit. Plusieurs huguenotz se réduisirent après icelle à l'église catholicque, qui oncques depuis n'en partirent; aultres vacillans en leur religion, qui encores ne s'estoient déclarez, demeurèrent en icelle catholicque, et du tout furent refroidis de la huguenoticque; aultres firent bonne mine et contrefirent les catholicques, allant â la messe pour saulver leur vie et bien, attendant l'yssue du remède promis par l'admirai contre le prince guisien, et contribuant secrètement à l'entreténement de leur guerre.
Dans plusieurs villes, les curés célèbrent des serviœs solennels pour les soldats catholiques tués à la bataille de Dreux.
La cour de parlement décide que« à la requête du procureur général, il serait obtenu des évéques de France des lettres de sentence d'excommunication portant que, dans toutes les paroisses, ceux qui connaîtraient des huguenots seraient tenus de les dénoncer dans l'espace de neuf jours à leurs curés, sous peine, le terme passé, detre déclarés excommuniés.
Geste sentence fut impétrée et décrétée par mons. l'ofiicial de Sens, suyvant le mandement du roy à luy adressé, lequel officiai envoya icelle sentence, en chascun doyenné de son diocèse, pour la faire publier et fulniiner en chascune ville et village où on se doubtoit qu'il y avoit des huguenotz. Et à celle fin que laditte sentence fût publiée et fulminée partout, fut envoyé mandement du roy aux juges des villes qu'on sçavoit n'estre huguenotz , pour en poursuivre Texécutiou et recepvoir des mains desditz curez et vicaires les déclarations qui leur auroient esté faictes par les révélans, et pour ce que M® Jehan Alleaume, bally de Provins, et Jehan de Ville, procureur du roy en icelle ville, estoient suspectz et tenus pour huguenotz, le roy ou son procureur général ne leur voulut adresser son mandement, ain&
Tadressa à M* Hugues de Romenelles, lieutenant dudit bally et conseiller au siège présidial dudit Provins, bon catholicque; lequel s'acquitta d'icelle charge envers les curez et receut d'eux les révélations qui en furent faictes audit Provins.
A la publication et fidmination de ceste sentence d'excommuniment se trouvèrent fort troublez maintes personnes, tant hommes que femmes, de laditte ville de Provins, lesquelz estoient faschez de se laisser excommunier, comme aussi d'acuser ceux qu'ilz cognoissoient estre telz que le texte de laditte sentence portoit, les aulcuns pour la proximité de linage et parenté. Ce néantmoings, aulcuns furent scrupuleux jusques à ce qu'ilz accusèrent père et mère, enfans, parens, amys, bally, procureur du roy et aultres qu'ilz cognurent estre coulpables, aymant mieux perdre l'amitié de telz que d'estre excommuniez et perdre la gloire de Dieu pour les amys et faveurs de ce monde , et révélèrent devant les curez et tesmoings ceux qu'ilz cognoissoient estre telz que Texcommuniment portoit. Lesquelles révélations furent levées et mises es mains dudit lieutenant Romenelles, pour les envoyer à Paris, audit procureur général du roy ^
Les huguenotz publicqz et secretz de Provins, qui n'avoient encores prins la fuitte, escampèrent de leurs maisons et pays pour la pluspart; aultres retournèrent avec les catholicques. Parmi ceux qui escampèrent dudit Provins, l'esWuBarengeon, l'enquesteur, son frère, s'allèrent rendre dans la ville de Montbelliar, à ime petite journée, de Basle en Suisse ; M® Jehan Saulsoy, médecin , s'en alla es Allemagnes; Jehan Couvent, apoticaire, qui estoit attainct de maladie
* On trouve à la bibliothèque de Provins, dans les Mùcellanea manuscrits de M. Ythier, p. a6i et 262 , les listes des pei^ sonnes soupçonnées d'être de la religion prétendue réformée, pour n'avoir pas satisfait à leur devoir pascal , listes qui furent fournies par les curés de Sainte-Croix, de Saint-Ayoul et de Saint -Quiriace, les 22 et 23 août i562. M. le docteur Michelin
possède les originaux de ces pièces. — Voy.. aussi des arrêts rendus par le pariement , pour ordonner aux membres de l'Université (1 562 , g juillet ) , aux oEBciers royaux (i3 juillet), aux juges des seigneurs justiciers ( i4 octobre) , de faire profession de foi catholique. {Mémoires de Condé, t. III^ p. 535 et 542, et t. IV, p. 42.)
1562. podagre, s enfuit à Genefve; il estoit filz du vieil Jehan Couvent, bon catholicque; Marc Boyer, procureur, se retira es maisons d*Estemay; M* Richard Privé, advocat, à la Croix en Brie, pour attendre quelle seroit Tyssue de tel affaire. Le bally et le procureur du roy, comme aussi Léon Godard, proaireiur, n'absentèrent poinet la ville, combien qu'ilz sceussent qu'on les a voit accusé; mais, contrefaisant les bons catholicques, estoient aidtant à la messe et divin office que les prebstres.
Catherine Chemin, chambrière d'André de Gramond, qui était prieur de Saint-Âyoul et doyen de la chrétienté de Provins, sans avoir même reçu les ordres mineurs, disparait subitement du prieuré ; elle avait manifesté l'intention d'accuser dTiérésie son maître, qui se trouvait alors à Paris. — La justice fait des recherches; on ne trouva rien , ni corps, ni sang. — Un serviteur, qu'on croyait être le fib bâtard du prieur, est accusé du meurtre de la chambrière, mis en prison, puis relâché, faute de preuves. — Audré de Gramond fait donner de l'aient à la famille de la défunte, pour la désintéresser; et, afin de dissiper les soupçons d'hérésie qui s'élevaient sur son compte, il prend les ordres de prêtrise, puis il se retire à Sens et est nommé chanoine.
Après la prinse de mons. le prince de Condé , Tadmiral se pourta protecteur et lieutenant général pour les huguenotz^ lequel estoit rhomme tenu le plus fin et cauteleux en guerre et aidtres afiFaires qui fust en France , homme de grand conseil et d^nvention merveilleuse. Lequel, avec les huguenotz restez de la bataille, sVstoit retiré dans la ville d'Orléans, poiur se sauver et fortiffier en icelle contre le roy et sa puissance. Et n'y avoit plus en ce pays que laditte ville d'Orléans qui fust occupée par les dictz huguenotz. Par quoy furent requis de la rendre au roy, ce qu'ilz refusèrent faire; et fut contrainct le roy d'y envoyer mons. de Guise et son camp, pour tascher à la reprendre et dompter ledit admirai et aultres huguenotz qui estoient dedans. Le camp y arriva environ la my-janvier de ceste
' « Arrêt du pariement de Paris , por- et autres seigneurs rebelles au roy, conlutant condamnation de mort contre le sei- maces. 16 nov. i56a. ■ {Mém. de Condé, gneur de Chastillon, admirai de France, t. IV, p. 11 4.)
année, et se campa au lieu le plus avantageux qu il peut, pour enserrer 1562. la ville et la tenir en subjection. Mons. de Guise , avant que faire les approches pour dresser l'artillerie devant les murailles, la fit sommer de se rendre au roy avant qu'estre batue et canonée, ce qu'ilz ne voulurent faire. Partant, furent dressées les tranchées et Tartillerie posée et furieusement tirée devant les nmrailles, jusques à y faire de grandes bresches. Les huguenotz de dedans se deJOTendoient aussi courageusement que furieusement estoient assaillis, pour ce quilz voy oient que ià estoit leur consummation, si le remède quilz praticquoient en peu de jours ne sortoit son effect, duquel nous parlerons avec grand regret tout incontinent. Or, ainsi que j'entens, la rivière deLoyre, du costé devers Paris, est entre le fauxboui^ et la ville, et passe laditte rivière tout joingnant les murailles. Et convint audit sieur de Guise de battre icelle ville par-dessus laditte rivière, qui est assez large et profonde, mesmement en la saison d'hiver, comme c'estoit. L'admirai avoit rempli les fauxboui^s de gens de guerre huguenotz et principallement celuy qui estoit sur laditte rivière; lesquelz faisoient leur corps de garde et forteresse dans ung molin qui est sur laditte rivière qu'on appelle portereoM, Duquel portereau et molin arrestoient l'eaue et la laschoient quand ils vouloient, et portoient ce portereau et molin grande incommodité au camp dudit sieur de Guise. Lequel de Guise les fit assaillir et battre d'une si dextre manière qu'il s'en fît maistre et y fit donner assaux si rudes que les huguenotz furent contrainctz de les quitter, où quasi furent tous tuez au tranchant des armes, et noyez à la miséricorde des poissons ^
La prinse de ces molin et portereau fut ung grand avantage audit sieur de Guise et camp du roy et ung grand désavantage aux huguenotz de la ville , lesquelz commencèrent à entrer en désespoir de leur salut et de leur vie, si le remède praticqué par l'admirai ne sortoit son
^ I Lettres du duc de Guise au maréchal ( Mém. de Condé, t IV, p. 2 24 et 2 2 5. ) —
de Montmorency et à M. de Gonnor, par Sur le siège d*Orléans, voy. Additions aux
lesquelles 3 leur mande la prise du Por- Mémoires de Castelnaa, t. Il, p. 180. tereaud*Oriéans. 1 662 (1 563) , 7 février, f
1562. effect en briefz jours, pour lequel faire exécuter il admirai se travailloit grandement.
Depuis que mons. de Guise fut maistre dudit portereau, il bailla cours ou retenue aux eaux, selon sa commodité, et plus' à son ayse s'approcha des murailles de la ville, qu'il fit abatre à grans coups de canon, en divers endroitz par où- il prétendoit de faire donner assaux à la ville, et il fît faire des pontz de bateaux liez les ungs aux aultrès, bons et bien arrangez pour en toute sûreté aller à la bresche. L'admirai, voyant les bresches si larges et spacieuses qu'il ne pouvoit faire réparer, et les pontz de bois des bateaux prestz à mettre sur la rivière pour l'assaillir, envoya ung messager à la royne mère du roy, qui estoit au camp, pour la prier de saulver et prendre à mercy la ville, avec composition honeste et advantageuse pour eux, mons. le prince et leur prétendue religion, et les empescher de tomber es mains de ce Guisard (car ainsi parloient-ils de mons. de Guise), en faveiu* du debvoir qu'ilz avoient faict et faisoient pour la maintenue de sa grandeur. Quelle fut la response de la royne, personne n'en sceut rien, car, soubz le manteau de parlementer et de faire réponse audit admirai elle-même pour le faire rendre et la ville au roy, icelle dame entra dans Orléans.
Depuis que les bresches furent faites larges et spacieuses, ledit sieur de Guise différa de donner l'assatdt à la ville pour deux causes, dont mal luy advint, ainsi que dirons tout maintenant : partie pour le regard de la royne, qui, comme elle disoit, praticquoit à faire rendre laditte ville sans coups frapper; l'aultre partie estoit en attendant plusieurs compagnies de gens de pied et de cheval qui tenoient les champs et n'avoient encores esté au camp, affin de les emploier à la prinse de laditte ville, si les assiégeans eussent esté repoulsez.
L'admirai, se voyant au danger d'estre à la miséricorde des armes ou du roy, diligenta fort à faire mettre en exécution le remède qu'il espéroit estre la délivrance de luy et des huguenotz de France contre son Guisard. Le remède qu'il avoit estoit le massacre dudit sieur de Guise qu'il avoit practicqué avec plusieurs hommes de leur religion ,
bien sçachant que, s'il pouvoit advenir à ce faict, leur cause se poiu*- 1562. teroit bien. Et avec tant de gens travailla qu'à la fin en trouva ung qui marchanda à luy de tuer, massacrer et assassiner ledit sieur de Guise, ce que plusieurs de son party avoient refusé de faire, encores qu ilz fussent de la prétendue religion.
Le marché faict d'assassiner ledit sieur de Guise avec l'admirai et le prédicant Th. de Bèze, furent délivrés argent et cheval à Tassassineiu*, lequel fut mis hors de la ville d'Orléans par ledit admirai et envoyé au camp du roy poiu: explorer le moyen de faire le coup le plus vifvement et habillement que faire se pourroit, l'aflFaire luy estant fort recomandée pour le salut de son âme, pour le los de son nom, qui, par ce murtre, seroit rendu immortel, pour le salut et prou£Gt de la religion réformée, et pour la délivrance de mons. le prince de Condé et de tous les seigneurs et fidelles frères de laditte religion, qui estoient en si grand danger.
Le marchant, estant arrivé au camp du roy, se présenta audit sieur de Guise, et luy offrit et au roy son service. Il fut le bien venu dudit seigneur, celuy-ci l'ayant recognu avoir aultresfois esté son page , aux enseignes que ledit marchant luy avoit dict; et tousjours depuis il suyvit ledit sieur de Guise partout où il alloit, en le considérant en ses faictz et dictz, qu'il trouvoit estre si sages et prudens que le cou- ~ rage de luy mal faire se passa en luy. Aussy, estant repentant de son entreprinse, sans luy mal faire pour ceste fois, trouva moyen de rentrer dans la ville d'Orléans, pour faire comme fit Judas après avoir vendu Jésus -Christ. Il vint parler audit admirai et luy rendre l'argent et cheval qu'il avoit prins de luy, en s'excusant de ce faire, par les meilleurs moyens qu'il pouvoit, et en disant qu'il estoit impossible de faire mal audit seigneur de Guise, tant à cause de sa bonté que de la bonne garde qui estoit nuict et jour avec luy. Laquelle excuse ne contenta pas l'admirai, lequel envoya appeller en son logis le prédicant Bèze, pour prescher et mieux persuader le compaignon de retourner faire l'exécution de leur volunté. Lesquelz, voyans la difficulté qu'il faisoit d'y retourner, le taxèrent de couardise , et luy dirent qu'il
1 562. y avoit cent gentishommes par les champs , lesquelz avoient juré de De jamais dormir à lem* ayse qu ilz n'eussent tué ledit Guisard, et si n en demandoient pas ung denier, ains estoient mus seuUement d'un franc courage et du zèle qu'ilz portoient à Thonneur de Dieu et salut de tant de nobles gens, comme aussi à la religion réformée, et que celuy qui en viendroit à fin le premier seroit à jamais le mieux venu devant Dieu et les hommes. Et tant persuadèrent lesditz admirai et Bèze audit malheureux, qu il promist de retourner et d'exploicter le faict, quelque péril qu'il en pust advenir. Et, pour le mieux encourager de retourner, le prédicant Théodore de Bèze, en riant, dist à Tadmirai telz motz : « Monsieur, je voy bien que ce bon seigneur a bonne volunté d'exécuter son entreprinse, mais il vouldroit encores quelque cent d'escuz. » Auquel responditl'admiral: « Ne tient-il qu'à des esciiz? A-t-il peur d'en avoir disette avec nous? Tenez, voilà encore cent escuz. » Lesquelz cent escuz furent prins par ledit assassineur, avec mil escuz qu'on luy avoit promis, desquelz jà en avoit reçu cinq cens. Le pauvre misérable, ainsi séduit par escuz et promesses, retourna au camp et se représenta au logis et suitte dudit sieur de Guise, l'accompagnant en tous lieux, en cerchant l'opportunité de faire son coup.
Ce coup fut faict sur la fin du moys de febvrier au soir, ledit seigneur s'en retournant en sa tente ou logis, venant de visiter les tranchées, l'artillerie et son camp, et estant désarmé de son corps de cuyrace, ce qui n'avoit esté depuis le siège dudit Orléans. Ce que bien voyant le murtrier qui le suyvoit, par derrier le dos luy deslâcha entre les deux espauUes sa pistolle pleine de bouletz d'acier et de plomb, duquel coup tomba à terre ledit seigneur ^ Ce coup faict.
' Le crime eut lieu le i8 février i563. Guise mourut le a 4- Voy. ■ Relation de la blessure et de la mort du duc de Guise. » (Mém. de Conié, t. IV, p. %l\o. ) — « Lettre de Tévesque de Riez au roy, contenant les actions et discours de M. deGuyse , depuis sa blessure jusques à son trespas. > (Ihii,
p. a 43.) — «Récit de la mort du duc de Guise, t (Bibl. imp. coUect. Dupuy, vol. 333.) — «Lesainct et pitoyable discours conmie ce bon prince Françoys de Lorraine, duc de Guyse, se disposa à recevoir le S* Sacrement de lautel, etc. > [Mém, de Condé, t. IV, p. a68. ) t- Voy. aussi un écrit
le murtrier picqua son cheval et se saulva de la trouppe qui estoit 1562. avec ledit seigneur et absenta le camp, tant il estoit bien monté du cheval que ïedit admirai luy avoit donné pour se saulver, et si avoît la nuict, qui estoit encores longue, pour courir et faire beaucoup de chemin. Mais Dieu, qui ne put permettre que tel coup demourast sans punition, troubla tellement T^sprit d^iceluy murtrier, que, combien qu'il coiunst toute la nuict avec son bon cheval, et qu'il pensoit avoir faict beaucoup de chemin, le matin se trouva à une petite lieue du camp du roy, si lassé et son cheval aussi qu'ilz n'eussent [sceu aller plus loin].
Il y a ici une lacune dans le manuscrit.
Arrestation de l'assassin. C'était un gentilhomme de TAngoumois, nommé Jehan Poltrot. — Éloge du duc de Guise. — Procès àe Poltrot. Interrogé sur le meurtre qu'il avait commis, il accuse l'amiral Coligny et Théodore de Bèze de l'y avoir excité et de lui avoir donné et promis de l'argent pour l'exécuter ^ Il est condamné à être tenaillé et écartelé ^.
Cependant qu'on faisoit le procès dudit Poltrot, on embausmoit et ensevelissoit-on ledit sieiu* de Guise. Le coi^ps duquel fut mis en ung cerceuil ou coffre de plomb, avec ung de bois par-dessus, qui fut posé sur ung char ou branquart de hamois à quatre roues, estelé de quatre gros chevaux, bardez de fin drap noir, et enharnachez de mesme hongris et colliers noirs. Il fîit donné en garde à ung capitaine du camp, avec les maistres d'hostel de sa maison, accompaignez de cinq cens pistoUiers et harquebusiers à cheval et de quelques compagnies de harquebusiers à pied, poiir conduire ledit seigneur à
très-violent au sujet de l'assassinat du duc de Guise, sorte de réquisitoire et de cri de vengeance contre les promoteurs du meurtre , dans le yoL 8hà de Dupuy, fol. 94 1 à la Bibl. imp. et diverses lettres dans le vol. 54 1 . ^ On a imprimé en 1 56a (i 563) , ■ Interrogatoire de Poltrot,! avec une lettre de Tamiral à la reine. — Voy. aussi ■ Ré-
ponse à l'interrogatoire , etc. par mons. de Chastillon , admirai de France , et autres nommés audit interrogatoire. A Oriéans , 1 56a. » [Mém. de ConM, t. IV, p. a85.)
* « Arrêt du pariement de Paris , portant condamnation de mort contre Jehan Poltrot. i8 mars i56a (i565).b (Mém, de Condé, t. IV, p. 309.)
1562. Paris avec ledit Poltrot, qui fut chargé sur les harnois, lyé et garoté, assis sur le corps ou bière d'iceluy deffunct.
Les Parisiens, estans advertis de larrivée du corps dudit sieur de Guise \ luy allèrent au-devant jusques assez près du village du Bourgla-Royne, pour luy faire honneur, tout mort qu'il fust, et pour le conduire dans Tég^ise Notre-Dame de Paris, toutes les églises et ecclésiasticques de laditte ville estans revestus de sourplis et aultres ornemens, chascun de Tordre qu'il estoit, messieurs de la justice dudit Paris présens, comme aussi estoient messieurs les prévost, eschevins, gouverneurs et bourgeois en grand nombre. Le roy pareillement, accompagné de ses gardes, alla au devant du corps dudit seigneur jusques à la porte Saint-Marceau, par laquelle il entra dans la ville, et le receut à grand regret et doléance de sa mort. Cestoit une chose fort pitoiable de veoir le roy, les seigneurs, gardes et oflit;iers de sa suitte, avec les habitans de la ville, tant hommes que femmes, tous plorer avec grandes larmes et souspirs ledit sieur de Guise; et en le plorant si fondement, chascun jettoit son œil au murtri^r Jehan Poltrot, qui estoit lié et garoté sm* le corps dudit seigneur, auquel Poltrot ne se purent garder plusieurs femmes et jeunes gens de luy jeter de la boue des rues au visage, avec grandes injiu'es.
Après que le corps fut posé dans l'église Notre-Dame, fut son service commencé à faire fort solempnellement, et furent seuil ement chantées les vigilles ce jour-là à toutes les heures du reste du jour et de la nuict, par les ecclésiasticques de tous ordres et religions qui sont audit Paris, les ungs après les aultres, Jehan Poltrot tousjours présent et assis ou couché sur le corps, à la veue de chascun, auquel on bailloit à boire et à manger à ses heures , quand il en avoit nécessité. Au lendemain matin, fut le service parachevé, auquel assista le roy et, je croy, toute la ville de Paris en grande dévotion. L'oraison et
* « L'ordre des cérémonies et pompes très magnanime prince François de Lorfunèbres tenues en la ville de Paris, pour raine, etc. » [Archiv. curieuses de l'hist. de la réception du corps de très vertueux et France, l. V, p. 207.)
sermon funèbre sur la mort dudît seigneur Ait faicte par ung docteur 1562. fort sçavant et éloquent, qui moult doctement sceut déclamer les vertus dudit seigneur, ensemble la perte et domage que aiu*oient Dieu, son église, les catbolicques, le roy et le royaume en la mort d'iceluy. Il exorta ung chascun estât de la France avoir recours au Dieu omnipotent, pour luy recommander la cause de son bonnem:, son espouse la saincte église, la religion apostolicque et romaine, le roy et le royaume, pour lors destitués de secours et ayde d'bommes, à luy Dieu et au roy fîdelles, comme estoit ce seigneur trespassé; lequel ayant mesprisé sa femme, ses enfans, ses biens, son repos, son ayse, pour Thonneur de Dieu et de son roy, avoit exposé son corps, sa vie et son sang au danger qui Tavoit amené où on le voyoit; le sang duquel, sans aucun doubte, est soubz Tautel de laignau sans macule, qui est Jésus- Christ, en paradis devant Dieu, criant vengeance, laquelle en sera faicte sur ceux qui sont cause de sa mort et qui ont induict ce pauvre malheureux qui estoit présent à faire le coup. Pour consoler le peuple de Paris, qui estoit comme en ung désespoir de la maintenue de la vraye religion, et qui estoit en ce doubte , comme aussi estoient tout le reste des catbolicques de France , que la religion catholicque et romaine seroit par les huguenotz héréticques abatue en France, faulte d'homme prudent et sage qui espousast la cause d'icelle, en attendant la majorité et grandeur du roy, qui n'avoit encores douze ans, auquel on avoit grande espérance, ledit prescheur dist qu'il y avoit encores en France moult de milles personnes qui n'avoient encores poinct esté inclinées ni faict le petit genou devant FidoUe Baal, et que Dieu en susciteroit quelquWe pour prendre la place du defiPunct, et pour espouser la cause de Dieu, de sa saincte religion, du roy et du royaiune. Dist davantage que, au cas que nul homme de ce monde ne voulust espouser la cause de Dieu et du royaume , luy Dieu la prendroit et empescheroit les méchans héréticques, murtriers et assassineurs de prospérer, assurant le peuple que, où ayde humain deffault en quelque chose que ce soit, Tayde divin en est la force ; exortant ledit peuple de recourir du tout audit
1562. ayde divin, qui sera et est plus fort que la force de tout le monde; car, quand toutes les forces humaines du monde, qui est bien grand, seroient assemblées ensemble, ne seroient rien, si Dieu, qui est Tayde divin , n'y mestoit la main ; prouvant le tout par belles exemples et figures de TEscriture saincte et par les histoires prophanes du temps passé. — Cest une chose toute certaine, que, du vivant dudit sieur de Guise, durant ces troubles, moult de catholicques avoient quasi du tout leiu: espérance en luy et sa prudenze plus qu'en Dieu, et ne faisoiton si grand debvoir de reconunander la cause à Dieu qu on a faict depuis sa mort; et a-on apperçu depuis sa mort que le dire dudit prédicateur s*est trouvé véritable , et que Dieu ayant tiré à soy ledit sieur trespassé, il a pris la cause de sa divinité, de son espouse Téglise, du roy et du royaume en sa protection.
Poltrot est tenaillé avec des tenailles ardentes, et ensuite tiré à quatre chevaux en place de Grève. L'exécution terminée, le corps du duc de Guise est emmené à Joinville, en' Lorraine, où sa mère vivait encore. Le clei^é et le peuple dé Paris l'accompagnent jusqu'à la porte Saint-Antoine.
Le corps passe à Provins, dont François de Guise était seigneur du chef de sa femme, à laquelle Henri II en avait fait présent. Les capitaines de la ville, les compagnies d'arquebusiers, les gens de justice et le clergé vont à sa rencontre.
« Les ecclésiastiques et conunung peuple estoient si dolens et avoient le cœur si mary, qu'avec toute dii&culté pouvoient-ils chanter les prières et oraisons des trespassez qu'ilz faisoient à son intention, à la pluspart desquels tomboient les larmes grosses comme pois. »
Le cercueil, mené par quatre chevaux, entre par la porte Saint-Jean, est déposé sous le portail des Gordeliers et gardé par deux cents arquebusiers de la ville; les prières, les vîgilles, les messes, et le sermon, qui fut prononcé par un jacobin, se succèdent jusqu'à dix heures du lendemain matin; à ce moment, le cortège se remet en route dans le même ordre que la veille, et quitte Provins par la porte de Changis.
Au partir de Provins, fiit ledit defiunct conduict au gîste à Nogentsur-Seine , où pareillement arriva le corps de mons. le grand prieur de France, son frère, qui estoitmort dans son chasteau de TAulnay-
lez-Sens, ayant esté empoisonné, ainsi qu'en fut le commungbruict, par la practicque des huguenotz de France, poiu* la craincte qu'ilz avoient qu'il ne succédast à la place et authorité de lieutenant du roy, pour leur mener la guerre au lieu dudit defiunct de Guise, son frère ^ Et pour ce, travaillèrent à les faire mourir tous deux ensemble.
Douleur de ]a duchesse douairière de Guise, à Tarrivée de ses deux enfants morts. — Le cardinal de Lorraine reçoit au concile de Trente la nouvelle de la mort de ses frères , moins d'un mois après avoir reçu les lettres qui lui annonçaient la bataille de Dreux. — Des pourparlers pour la paix s'engagent pendant la maladie du duc de Guise. Le roi repousse les conditions présentées par les protestants, comme trop rigoureuses. — Nouvelles conférences.— Le prince de Condé, mis en liberté sous caution, ainsi que le connétsd)le, montre, pour rendre raison de sa conduite, les lettres par lesquelles la reine mère et le roi l'excitaient à la guerre et le priaient de les délivrer de l'oppression du duc de Guise. — Traité conclu à Amboise entre la cour et les protestants, le 12 mars i562 (i563 nouv. style). D'après cet acte et l'édit auquel il sert de base (19 mars) , l'exerdce de la religion réformée est pennls aux gentilshommes dans leurs maisons avec leurs familles, et aux hauts barons avec leurs vassaux, et restreint, pour les bourgeois des villes, à une seule ville par bailliage ou sénéchaussée; les arrêts rendus pour fait de religion sont abolis; le prince de Condé et ceux qui l'ont suivi sont déclarés bons et fidèles sujets du roi; la mémoire des offenses commises parles deux partis l'un envers l'autre est éteinte, etc. ^
Geste paix faicte, fut par la royne mère envoyée à messieurs de la court de parlement de Paris, pour Thomologuer, Tenregistrer et la faire publier au Palais et par la ville. Ce que refusèrent faire lesditz sieurs du parlement, d'aultant qu elle estoit faicte du tout au désavantage de rhonneur de Dieu, de la religion catholicque et de Tauthorité
^ François de Lorraine, grand prieur et général des galères de France , né le 18 avril i534> mourut le 6 mars i563.
' Édit de pacification, qui permet le libre exercice de la religion réformée. 1 56a (i563), mars ig. (Isambert, Rec. des anciennes hU franc, t. XIV, p. i35.) Voy. des actes de confirmation et d'interprétation
de cet édit (16 août, i4 décembre i563, k août i564)« dans le même recueil, et dans Fontanon, t. IV, p. 279-, les articles convenus à Amboise le la mars, dans les Mémoires de Condé, t. IV, p. 3o5, et diverses pièces relatives à la même pacification , dans les Mémoires de Condé , t. IV, p. 333, 356, 498 et 5o4.
1562. du jeune roy et repos public de son royaume. Ce que sçachant la royne mère, furibonde qu'elle fiit, courut la poste depuis Orléans jusques à Paris, pour intimider lesditz sieurs de parlement, avec menaces de leur faire perdre la vie, au cas qu*ilz n'acceptassent, publiassent et enregistrassent icelle paix. A laquelle ilz voulurent faire toutes honestes remonstrances sur chascun article, et luy monstrer le mal qui adviendroit au roy et à la France par icelle paix; mais elle jamais ne les voulut escouter, et plustost redoubla ses menaces. Enfin, par grande importunité, obéirent lesditz sieiu^s, à leur grand regret et comme par force; ilz adjoustërent à laditte paix, que, en parlant de la religion réformée, seroient mis par escript ces motz. De la religion prétendue réformée, et dirent davantage que icelle paix nestoit accordée que par intérim, en attendant la majorité du roy, qui en feroit alors à sa volonté, et avec réserve poiu* S. M. de casser, interpréter et modifier les articles d'icelle, sans y appeller aultres que les gens de son conseil, à laquelle cassation, interprétation et modification seroient tenus d'obéir lesditz de la religion prétendue.
La royne mère reporta au prince de Condé ces conditions de messieurs de la court dudit parlement, qui en rien n'y voulut accorder; parquoy retourna laditte dame auxditz sieurs, leur commander qu'ilz publiassent laditte paix es termes qu'elle estoit, sans y rien adjouster ni diminuer. Lesquelz luy firent response qu'ilz ne pouvoient et n'en feroient aultre chose , pour l'honneur qu'ilz debvoient à Dieu et au roy, et qu'au pardessus elle fist de leur vie^ corps et biens ce qu'elle vouldroit. Laditte dame , voyant n'en pouvoir mieux chevir, s'en retoiu^na et commanda que lesditz sieurs la fissent donc publier en ces termes qu'ilz avoient mis et corrigés, ce qu'ilz firent avec grand regret.
Les trompettes, crieurs et chevaux qui en firent le cry et la publication par la ville de Paris furent au danger d'estre tuez par la commune, qui s'esleva contre eux, auxquelz fut jette de la boue des rues au visage, et fallut qu'ilz eussent patience. Le procureur général du roy de Paris s'opposa à l'enthérinement, publication et criée de laditte paix pour le roy, qui estoit mineur et en bas âge, en ce que
iaditte paix luy pouvoit préjudicier, et demanda acte de son opposi- 1562. tion. Toutesfois, le tout, par la volunté de la royne, ne laissa de s'en aller son grand chemin.
Depuis ceste paix faicte et publiée à Paris et par les aultres villes du royaume, il fut moult mal dict et rapporté de la royne mère et de mons. le prince de Condé , et courut ung grand bruict par la France quilz se voidoient marier eux ensemble, et cognut-on à veue d'oeil que Iaditte dame avoit faict le faict et le desfaict de toute la guerre qu'on avoit menée, et fit- on plusieurs escriptz et placartz contre son honneiu* par la France.
Durant le traictement de la paix susditte, M. le prince de Condé fut accusé, comme aussi fut Tadmiral, de la mort de M. de Guise, et fut requis de respondre à Iaditte accusation, ce que voluntiers dist vouloir faire. Il se purgea de Iaditte mort, qu'il dist estre advenue à son grand regret, et, pour preuve qu'il n'en estoit cause, déclara avoir escript trois paires de lettres à la femme dudit sieur de Guise, à ces fins que Iaditte dame taschast à le retirer de son entreprinse et de la poursuitte qu'il faisoit contre luy et ceux de la religion, craignant qu'il n'advînt ce qui en est advenu, ce que confessa Iaditte dame estre vray. Davantage se rapporta à la déposition du murtrier qui l'avoit tué et qu'on avoit exécuté en son absence et durant sa prison; et, passant oïdtre, déclara qu'il s'en rapportoit au premier qui en vouldroit parler, de quelque religion qu'il fust, babandonnant sa vie, son honnetu» et biens à la miséricorde du roy et de justice, où il se trouveroit aulcun digne de foy qui l'en pust accuser. Par ces déclarations et submissions, fut absoult ledit sieur prince de la mort dudit de Guise ; et en demeura la cbarge sur le seigneur admirai, qui print temps pour s'en purger, qui luy fut octroyé, et s'en excusa par après, ainsi que le poiurons déclarer en l'an prochainement venant.
Sous prétexte de couvrir les frais de la guerre religieuse, Charles IX rend un édit^ prescrivant la vente, au profit du trésor, des seigneuries et censives des
^ Édit qui permet au clergé d*engager mille écus de revenu. i563, mai. (Mém. le temporel de ses bénéfices jusqu'à cent de la chambre des comptes, 3 c, fol. a86
1562. églises de France. Les gentilshommes des provinces achètent à bas prix les biens ecclésiastiques; en réalité, la reine mère recueille seule les fruits de cette opération financière, soi-disant destinée à soutenir la guerre contre les protestants. — Les chanoines de Saint-Quiriace de Provins font racheter leurs seigneuries de Bonsac, de Saint-Martin-Channetron et de Boisdon. Le chapitre, malgré Topposition d'un chanoine nommé Nie. Roussel, qui soutient que le roi n*a pas le droit de disposer du temporel des églises sans Tautorisation du pape, se procure de Targent en faisant briser le chef de saint Quiriace. Cet acte est vivement blâmé dans le pays. — Détails sur le chanoine Roussel, honame riche, paillard, gourmand et fort libre dans ses propos.
Ung jour, estant en une assemblée de plusieurs personnes, ayant beu du vin jusques à en estre surprins plus qu à sobriété n^apartenoit, commença à détracter de la mère royne, qu'il appella mère ruyne du roy, du royaume et de toute piété et religion; et, passant oultre, dist grandes parolles au déshoneur de sa pudicité , et Tappella paillarde , putain et ribaude et des plus qui fussent en son pays de bogrinerie d'Italie, ni en France, et non content de s'attacquer à son honneur, y voulut comprendre la personne du roy, qu'il par plusieurs fois injuria de telz motz en disant : • Ce petit filz de putain, ce bastardlà, ce sera img petit messère bogrinot d'Italie > qui ne vauldra rien ne que sa mère, et qui perdra le royaimie de France. »
Un avocat, appelé Pierre Leblanc, ayant entendu ces paroles, les dénonce aux . gens de justice. Le chanoine ne se tire d'affaire qu en donnant de Fargent, d'abord au bailli et au procureur du roi de Provins, ensuite à certains courtisans qui font disparaître les pièces du procès. — Détails sur Pierre Leblanc.
Le roi établit pour six ans une nouvelle gabelle sur Tentrée des vins et de la vendange dans les villes et bourgs du royaume; le taux en est fixé à 5 livres pour chaque muid de vin , et à 6 sous 8 deniers pour chaque queue. La ferme de cette gabelle est mise à prix et adjugée, à Provins, à un tailleur, moyennant la somme
aux Archives imp.) Une déclaration du des remontrances des nobles et des gens
mois de janvier i563 (i564) permit au du tiers état à ce sujet. Au mois de mars,
clergé de racheter dans un an les biens le clergé racheta la portion aliénée de ses
aliénés en vertu de Tédit de mai. Voyez biens, moyennant 3, 280,000 livres, (/oar-
dans les Mémoires de Condé, t. V, p. 6, nal de Bruslart, p. lÂi.)
de six cents livres. Les habitants de Villenauxe s'opposent à l'exécution de l'édit, 1562. en soutenant que la vigne et le vin sont leur unique bien et leur seul moyen de vivre.
Pour le tenips de ceste présente année, les vignes jettèrent des grappes et raisins aultant habondamment qu elles avoient faict il y avoit plus de six ans pour une année, et estoient lesdittes grappes et raisins aux moys d'apvril , de may et de juing fort belles et longues et quasi tout atifées, ayant plus d^ung pied de roy de longueur au moys de juing, quand elles furent près à florir, et espéroit-on de recueillir tant de vin en ceste année, qu'il eust convenu enfoncer les cuves, bagnoires et tonneaux; mais Dieu, qui gouverne toute la terre, ne permist pas qu'il fust faict ne qu'il advint. Car, dès le commencement du moys de juing, que Ton entroit en Testé, la saison se porta au plus mal, par pluies froides et continuelles, qui fut cause de faire deschoir tous les biens de la terre. Et se pourta l'esté plus mal la moytié que n'avoit faict le printemps, lequel printemps, dès son commencement, s'estoit adonné à challeiu*, qui avoit ainsi bien faict croistre et advancer les biens de la terre; lesquelz du depuis, tant les grains que vins ou vignes, allèrent de mal en pis, et empirèrent tant, que l'on ne fit recueil d'iceux biens à la moytié de ce qu'on pensoit et que la terre avoit monstre apparence , lorsque les vignes entrèrent en fleur. Les pluies continuelles qu'il faisoit par chascun jour estoient plus froides que glace, et advint que , le joiu* de la feste de mons. S^ Jeban» Baptiste, qui est au 24* jour de juing, il plut et neigea tout ensemble pluie et neige si froides que les mieux vestus ne pouvoient durer de froict par les rues et hors des maisons; et fut constrainct tout ce jour de faire feu poiu* se chauffer es maisons qui ne voulut endmrer beaucoup de froict. Cela fut cause de faire couler les vignes, qu'il ne demeura pas une tierce partie. Les bleds pareillement en ceste année coulèrent, pour lesdittes pluies froides qu'il fit au temps de la fleur. Toutesfois, il fut des grains assez compétamment, mais furent germez aux champs et gastez au temps des moissons, de sorte qu'ilz ne rendirent à farine comme par beau temps. Les saisons
1562. de Tannée se trouvèrent toutes changées en ceste présente. Le beau temps du printemps se trouva estre en y ver, au printemps Testé, en esté Tautomne et en automne Tyver. Toutesfois, quasi toute Tannée, les eaues fiu*ent grandes et dérivées; elles furent plus grandes Testé que Tyver, et recueillit-on sur la prairie de la rivière de Seine du foin assez, quand on put le saulver et fanner. Et advint le tout en punition de Dieu, pour Torgueil et péchez , qui de longtemps régnoient en France, et ne se voulurent amender les mondains du royaume, tant des villes que des villages, pour prédications et remonstrances que leur faisoient les prédicateurs et curez, et se vouloit chascun estât excuser sur ung aultre. Le commung peuple, comme aussi plusieurs aultres qui présumoient d'eux-mesmes, rejectèrent les maux causés par le renversement des saisons de Tannée et par le meschant recueil que Ton fit de vins et d'aultres biens, siu* ceste nouvelle gabelle d'entrée de vins et vendanges es villes, et bailla-on plusieurs malédictions au roy et à la royne sa mère et à leur conseil, qui avoient mis en avant ceste nouvelle imposition.
L'éternel Dieu onmipotent, voulant démonstrer à la France Tyre de son courroux, oultre les guerres qu'avons dict ci-dessus, le renversement des saisons de Tannée, la diminution des biens de la terre, qui fut ung présage de cherté , permist régner encores img aultre fléau , qui fut la mortalité qui advint quasi en toutes les villes de France , par maladie pestilencieuse et contagieuse; qui fut cause de les despeupler et de grandement diminuer le nombre des habitans desdittes villes, et nommément en celle de Paris, où laditte maladie eut cours plus d'im an entier, et rapporta-on qu'en laditte ville de Paris y en morut plus de vingt-cinq milles.
Les villes où laditte maladie contagieuse eut cours furent : Paris, Pontoise, Gisors, Rouen, Beau vais, Meaux, Compiengne, la Fertésoubz-Jouarre, Chasteau-Thierry, Soissons, Reims et Chaslons en Champaigne, Troyes, Chastillon-sur-Seine, Langres, Dijon, Toumu, Chaslons-sur-la-Saône, Beaune, Mascon, Lyon, la Charité, Bourges en Berry, Gien, Auxerre, Sens, Bray-sur- Seine, Melim, Corbeil,
Estampes, Orléans, Tours, Vendosme, Potiers, la Rochelle, Molins en Bourbonnois, Sancerre, Vezelay et Montargis, et ainsi quasi toutes les aultres villes de France. Provins fust pour ceste année exempté de ceste maladie contagieuse, mais en avoit esté ung peu agité Tan dernier passé, ainsi que nous Tavons dict, et estoit une chose fort dangereuse que d'aller par les champs, et avoit-on milles peines de trouver logis par lés villages et les villes mesmes dans lesquelles avoit cours ceste maladie, qui dura jusques après la S*-Remy de ceste année.
Le poète Pierre Ronsard adresse à la reine mère une élégie sur les misères de la France, avec une remontrance en prose ^
Non-seulement la France fut agitée en ceste année de guerres, diminution des biens de la terre et de peste, mais aussi fut remplie et fort tormentée des voleurs, larrons et sacrilèges, qui de nuict et de jour tenoient les champs etforçoient les églises et maisons, pour voiler et piller les biens d'icelles pour vivre et s'entretenir, et le tout soubz le nom et couverture des huguenotz et de la guerre qui avoit cours en France.
Or advint-il que , dès le commencement de ceste présente année , que les huguenotz se rebellèrent contre le roy et se saisirent des villes de France , les voleurs et meschans garnemens des villes et des villages, pour la pluspart gentishommes, ou, pour mieux dire, genspille-hommes, etleiu-s serviteurs, s'adonnèrent à piller et desrober toutes partz où ilz pensoient faire prouflBt et butin, fust es maisons des riches gens ou dans les églises de villages, et le plus ny alloient
* La remontrance à la reine mère , dont Cl. Haton donne le texte, est une lettre d*envoi qui parait se rapporter à la pièce intitulée, « Discours des misères de ce temps. A la Royne., » et « Continuation du discours des misères de ce temps » (Ronsard , Œuvres, 1 67 1 , in- 1 8, chez G. Buon , p. A et 1 3) , où Ton trouve la prière à Th.
de Bèze de ne pas prêcher en France :
Une éTUgâle année,
Un Chxût empifU^ tout noircy de fumée , Portant un morion en teste et, dans ia main , Un lai^ coutelas ronge de sang hnmain.
Un morceau autographe de Ronsard , sur TEnvie, est conservé dans les manuscrits de Dupuy, à la Bibl. imp. vol. 558* 55g.
1562. que de nuict, affîn de n estre veuz et cognus et de ne poinct tomber, ou en déshoneur, ou es mains de justice. Desquelz voleurs estoient : ung de TEschelle, nommé le sieur de Graves, filz de TAlbanois dudit lieu, Sinado de Besancourt, filz de la femme du sieur S*-Symon de Chantalous, paroisse de Bauchery; Prinsaut, gascon ou provençal, jadis serviteur dudit S^-Symon, demeurant à Bauchery; Chastcaubon, gentilhomme de la suitte du sieur d'Estemay; ung aidtre nommé d'Averly; et ung aultre qui demouroit au chasteau de Flaiz, nommé le sieur du Mez, tous jeimes gentilastres, et pour la pluspart non mariez ; lesquelz eurent la renommée d'avoir pillé et voilé les croix et calices, ensemble les meilleurs ornemens de l'église de TEscbellelez-Provins, de Téglise S*-Fregel-lez-Chalaustre-la-Grande et de plusieurs aultres lieux.
A l'exemple des gentilshommes ou pour leur service, plusieurs roturiers se font voleurs, enlèvent dans les églises les croix, calices et autres objets précieux, s'introduisent dans les maisons des particuliers et les dévalisent. — Un reliquaire appelé le Chef de saint Geoi^es, les calices et la croix d'argent de Té^ise de Villiers-Saint-Georges sont dérobés la nuit dans le château de ce bourg, où les habitants les avaient enfermés pour plus de sûreté. Un laboureur qui tenait le château à ferme, et qui Thabitait, est accusé de complicité dans le crime et mis en prison à Provins. Le seigneur de Besancourt est soupçonné d'être Tauteur du vol. Au bout d'environ quinze jours, le Chef de saint Georges est retrouvé dans un étang voisin de Villiers; les habitants transportent le reliquaire dans Téglise de Saint- Ayoul de Provins, après avoir mis à part les ossements sacrés qu'il renfermait et les avoir confiés à la garde de leur curé. Le fermier est élargi, faute de preuves.
Jusques à ceste année et au temps des sacrilèges, le sieur de Besancourt ne s*estoit entièrement retranché de Téglise catholicque et ne s'estoit déclaré huguenot ennemy d'icelle et des ecclésiasticques, et commença en ceste ditte année à délaisser la messe et les sacremens d'icelle église, et, pour son commencement à la huguenotterie, persécuta les gens d^ église et vicaires de Bauchery, qui estoient messires Jehan du Ru et Pierre Paillard, auquel Paillard couppa ung
jarret d'ung coup d'espée qu'il luy donna en desrobant par force et 1562. violence les grains qui estoient dans la grange desdilz vicaires et en plain jour; lesquelz furent contrainctz d'iiabandonner leurs biens et maisons, l'église et les paroissiens, pour se saulver à Provins, où mourut ledit Paillard du coup d'espée, environ trois moys après, et n'en fut aultre chose. Ledit du Ru fut remandé par le seigneur de S^Symon , beau-père dudit Besancourt, pour chanter la messe aux paroissiens, combien qu'il ^st huguenot, je dis ledit S-Symon; lequel s'empara du revenu du curé et pareillement des dixmes dudit Bauchery, appartenant audit curé et aux chanoines des églises de Notre- Dame du Val et de S*-Quiriace de Provins.
Dans la paroisse de Bauchery, y avoit img vieil prebstre, nommé M® Jehan Angenost, demourant au Plaissié de la Tour, homme riche de huict muidz de blé de rente pour le moings, grand ennemy des huguenotz héréticques, lequel eschappa des mains desditz Besancourt et ses compaignons, desquelz jà par plusieurs fois avoit esté battu, pour ce qu'il preschoit et parloît contre eux et leur prétendue religion. Et se saulva en ime nuict à Provins, ayant esté adverty que pendant vingt-quatre heures il devoit de nuict estre par eux prins, pillé, voilé et saccagé de corps et de biens. Lesquelz huguenotz, au lendemain de son partement, estans advertis de sa retraicte, fm^ent fort faschez et ne se put Prinsault garder de dire telz motz : « 0 cas de Dieu! le prebstre nous est eschappé; quelq'un a révélé nostre secret; nostre butin est perdu. » Car ik espéroient de trouver beaucoup de finance en sa maison.
Les prebstres de la paroisse S*-Fregel-lez-Chalaustre-la-Grande furent par ledit Besancourt et ses compaignons si tourmentez en leurs côcps et biens, que les plus riches furent contrainctz de partir les premiers pour se saulver, et leiu-s biens furent prins par iceux huguenotz comme pillage. Non seullement les prebstres dudit S*-Fregel, mais aussi tous aultres, de quelque heu qu'ilz fussent, n'es^ toient assurez quand ilz se rencontroient devant eux, fussent-ilz cordeliers, moynes, jacobins ou prebstres sécuhers, et en eschappoit
1 562. bien peu de leurs mains sans avoir maints coups de baston. Les cordeliers ni les jacobins n'osèrent plus aller prescher par les villages où ilz savoient lesditz Besancourt et ses compagnons se trouver; et furent contrainctz, comme aussi les aultres prebstres, de se faire tondre, porter longue barbe, ne plus faire leur coiu^onne et se desguiser de leurs habitz.
Ilz huguenotz n en vouloicnt seullement aux prebstres et ecclésiasticques/mais aussi à tous riches gens, les maisons desquelz estoient assaillies de nuict, pillées et voilées, et estoit une merveille des voUeries quilz faisoient jour et nuict sur les chemins aux passans, et de nuict es maisons, sans que de tout cela justice ni les justiciers en fissent aidcune poursuitte, quelque plaincte qui leur en fiist faicte, comme s'ilz eussent esté participans au butin.
Ilz allèrent assaillir au village de Coefrans, le jour de la Toussainctz au soir, la maison de Symon TEscouflier, laboureur demourant audit lieu, pour la piller et saccager, d'aultant qu'il estoit tenu et estimé le plus riche laboureur de Félection de Provins; mais travaillèrent en vain. Car ledit Escouflier s'estoit muni en sa maison de bastons, grès et pierres pour se deffcndre contre eux, se doubtant bien quelque jour d'avoir l'assault de ces nouveaux chrestiens réformez; lesquelz furent bien receuz à coup de grès et pierres audit logis, dans lequel ne sceiu*ent entrer, pour le bon guet et deffence qui y fut faict par ledit Escouflier et ses gens et non par aultres. Les frères réformez se trouvèrent à l'assault de ceste maison en nombre d'une douzaine et plus, tous à cheval, bien montez et armez, avec courage d'entrer dedans de bon gré ou de force, sans guères tarder. Car ilz pensoient qu'avec leurs pistoUes ilz romproient les serrures en deslaschant contre, ou bien qu'ilz eschelleroient laditte maison, qui estoit assez loing des aultres et de secours, mais ne considéroient qu'elle estoit forte et fermée de bonnes murailles. Estans arrivez à la porte, frappèrent assez doidcement pour appeller les gens de la maison , pour les faire sortir affîn de leur ouvrir laditte porte pour parler à eux, et avoir moyen d'y entrer; ce que ne voulurent faire
ledit Escoufller et ses gens, qui ne leur rcspondirent aulcun mot. 1562. Quoy voyant, iceux frères en vollerie montèrent les aulcuns par dessus les murailles pour ouvrir laditte porta, laquelle ouverte, environnèrent le corps de logis, qui n'avoit qu'un seul hûys qui estoit faict de grosses membrures et bien espesses ; pour lequel ouvrir, ce leur sembloit, tirèrent coups de pistolles dans la serrure et à Tendroict des verrous, pour les rompre, comme ilz pensoient. Mais se trouvèrent trompez; car ledit huys estoit fermé par dedans avec trois grosses barres qui estoient enclavées dedans les murailles et traversoient ledit huys, lequel estoit encores renforci de gros coffres, que ceux de la maison avoient mis devant Fhuys. Ledit Escouflier, bien garni par dedans, fit monter tous ses gens en hault et luy aussi pour se saulver et tous ses meubles, comme linge, habitz et estain, espérant y tenir bon, si d'avanture Fhuys eust esté rompu et que les voleurs eussent entré dedans, car il eust fallu qu'ilz eussent monté après par la montée, qui leur eust esté chose hasardeuse. Il Escouflier et ses gens, estans montez, advisèrent de deflendre que l'huys ne fust rompu et, à coups de harquebuses et de pierre assaillirent les frères voleurs, qui se trouvèrent assez empeschez à se deffendre ; sur l'ung desquelz fut jette et laissé tomber ung gros grès, de la pesanteur d'ime quaque de vin , qui ne ]uy reigla que les espaulles , mais tombant sur le train de derrière du cheval où il estoit monté , les accabla tous deux par terre. Duquel coup furent bien espouvantez messieurs les nouveaux chrestiens voléiu*s, qui, de peur d'estre cognus, tirèrent Thomme et le cheval hors de la court pour eux saulver, et habandonnèrent la maison. Le cheval alla mourir à demie heue de là enmi les champs, et rhomme n eut que img peu le dos et les espaulles meurtris et escorchés, d'aidtant que ledit grès ne Tavoit faict que reigler. Plusieurs d'entre eux receurent plusieurs coups de pierre , desquelz ilz portèrent les marques assez long temps; mais ne se vantoient où elles leur avoient esté données. Ledit Escouflier, se voyant délivré de cest assâult, si tost qu'ilz fiu:ent partis des environs de sa maison, ouvrit son huys pour aller fermer sa porte qu'ilz avoient ouverte, et, .
1562. ce faict, chargea ses deux hamois de linge, coffres, habits et meilleures hardes, et chassa droict à Provins, où il se rendit au poinct du jour à Touverture de la porte, et entra dedans la ville pour cercher maison à louer où il pût descharger ses harnois et aller demeurer. Il trouva rhostel de TAnge en la rue de Culoison, où il se logea, et ayant deschargé le jour des Mortz, lendemain de la Toussainctz, retourna querre le reste de ses meubles, et ne cessa poinct qu'il n'eust vuydé saditte maison de Coefrans, en laquelle oncques depuis ne demoura.
Puisque nous sommes tombez à parier des voUeurs huguenotz dessus nommez, nous poursuivrons à parler dudit sieur de Besancourt et des vols qu'il avoit renommée de faire, tant en particulier sur les chemins, qu'en général quand il estoit avec ses compagnons. Il Besancourt, pour ceste année et assez d'aidtres depuis, faisoit quasi tousjours sa demeurance au village de la Sausotte-lez-Nogent, où il avoit une maison et quelque peu de bien, avec celuy du curé dudit lieu dont il s'estoit emparé, comme des terres et prez appartenant à la cure dudit lieu. Advint ung jour de ceste année que deux honunes, bouchers de leur estât, de la ville de Nogent*sur-Seine, se transportèrent pour leurs affaires au village de la Saussotte, où trouvèrent ledit Besancourt, accompagné de son assonuneur de gens qu'il appelloit son serviteur, homme gros et puissant. Allemand de nation, qu'il menoit tousjours avec luy. Lesquelz, je ne sçai pour queUe raison, se ruèrent sur ces deux bouchers, qu'ilz oppressèrent fort de coupz de poing et du fust de leurs pistolles, et, non contens de ce, leur ostèrent leur argent qu'ilz avoient sur eux et les renvoyèrent en meschant équipage et avec grosses menaces. Lesquelz, estans de retour en leurs maisons audit Nogent , se plaignirent à justice et k tout le monde dudit Nogent de cest oultrage; duquel furent esmuz les habitans dudit lieu contre ledit de Besancoiut, qu'ilz menacèrent de punir par justice ou aultrement. Desquelles menaces fut adver^ iceluy Besancourt, qui renforça sa rage et malveillance contre lesditz de Nogent, qu'il guettoit et espioit en tous lieux par les chemins.
pour les battre et oultrager, ce qu'il fit, duquel oultrage aulcuns 1562. moururent. Et non content de les espier par les chemins, les alloit, avec son Allemand, tous deux montez à cheval, cercher et injurier jusques aux portes dudit Nogent, et y alla par plusieurs fois tirer des coups de pistoUes jusques au pié de leur porte, pour les despiter, mais n'y arrestoit long temps depuis le coup donné. Une fois entre les aultres, n'ayant trouvé personne dudit Nogent en sa voye pour le battre, passa sa rage sur l'image de la belle dame la vierge Marie, à laquelle il lascha ung coup de pistoUe au visage, duquel luy emportèrent deux esclatz les bouletz qui estoient en sadittepistoUe, sans luy faire aultre mal. Ceux de Nogent, qui avoient esté advertis de sa vepue, ne se vodiurent présenter devant luy pour le tuer publicquement; mais Tung d'entre eux l'alla espier en ime maison près laditte ymage, de laquelle maison, par entre deux thuilles, luy tira ung coup de harquebuse qui peu le blessa par le ventre, en glissant, et n'entra poincl dedans le corps; qui moidt espouventa ledit Besancourt, lequel print la fuitte à bride avallée, pour se saulver le long de la chaussée droict au port dudit Nogent; en fuyant, il apperceut quatre hommes dudit Nogent en une nacelle, qui nageoient avec toute force pour luy coupper le chemin sur laditte chaussée, et le prendre vif ou mort ; qui fut cause de luy faire doubler le pas et prendre la poste pour se saulver, ce qu'il fit. Quoy voyant, lesditz de Nogent se ruèrent sur son Allemand, qu'ilz attrappèrent, n'ayant couru si fort que son maître, lequel ilz mirent en blanc, et, après l'avoir battu de coups de baston et tué sa jument d'Espaigne, le renvoyèrent audit Besancoiut sans luy faire aultre mal, ayant jugé en eux que ledit Allemand ne faisoit que ce que luy faisoit faire son maistre. Geste pom^suitte et le coujp de harquebuse refroidirent img peu l'audace dudit Besancotut, qui oncques depuis n'alla assaillir ni provocquer lesditz de Nogent à leurs portes.
Estans venus à ce propos à parler des habitans de Nogent-sur-Seine , ne fault laisser en silence ung cas qui advint en ceste année audit lieu, qui fiit tel : Advint en ung jour et moys de l'esté de ceste année,
1562. environ sur Theure de vespres, que ung train de grande dame que je ne puis nommer, pour n'avoir promptement escript ces présentes mémoires, passa de Provins à Nogent, estant en nombre de quinze à vingt personnes , tant de pied que de cheval. Lesquelz, passanspar devant Tymage de la belle dame , ne firent aulcun honneur ni révérence à la vierge Marie que représente ceste ymage, ains passèrent oultre, aulcuns sans dire mot, les aultres, avec mocqueries, se gaudissant de ladite y mage et du peuple dudit Nogent, qui estoient, alloient et venoient en dévotion devant icelle pour prier Dieu et saluer la vierge Marie qui est au ciel , représentée par ceste ymage. Lesquels , partie par zelle de Thonneur de Dieu, de la vierge Notre-Dame et de la vraye religion catholicque, aussi partie par coUère de la mocquerie que leur faisoient ces nouveaux chrestiens huguenotz, furent esmeuz et leur rendirent injure pour injure, mocquerie pour mocquerie, et tant fut faict que les imgs et les aultres s'ataquèrent à belles injures, et des injures en vinrent aux coups et armes. Une partie du train de la dame estoit jà passé dans la ville, qui ne virent rien de Fatacque, et n'y en avoit qu'environ la moytié avec laditte dame, qui estoit en sa litière. Celle-ci, au lieu de imposer silence à ses gens, les provocquoit à prendre les armes pour battre et oultrager ceux dudit Nogent ; lesquelz de Nogent, esmus à la garde de leur porte du bruict et plaincte de ceux de leur ville qui querelloient avec les gens de laditte litière, ayans tous mis la main aux armes et entendu la cause pourquoy, se ruèrent sur ledit train, qui fut en grande peine de se saulver, ayans tous habandonné leur dame et sa litière. Laditte dame , voyant ceste sédition, se jetta hors de sa litière, ce pendant qu'on chassoit ses gens pour les tuer et jetter en la rivière, et se saulva dans la ville, ce que n'apperceurent les gens de la porte, lesquelz pensans quelle fust encores dedans, jettèrent laditte littière et tout ce qui estoit dedans au milieu de la rivière de Seine. Toutesfois advint qu'il n'y avoit en icelle aulcune créature qu'un petit chien et plusieurs bardes de laditte dame, ensemble sa bourse, dans laquelle, comme elle dîsoit , y avoit de quatre à cinq cens escuz d'or. Laditte dame n'eust
aultre moyen ni ses gens que de s'enfuir en la maison du bally de 1562. laditte ville, qu'ilz cognoissoient, et qui estoit tenu pour huguenot conune eux; lequel les saulva de ceste sédition, et n'y eut aulcune personne de tué, et furent mis hors de la ville au lendemain, avec si bonne garde et à telle heure que laditte sédition ne fut recommencée \ Mais fut par ledit bally informé, à la requeste de laditte dame, contre ceux de laditte ville qui avoient esté à laditte sédition, et fut trouvé que ung barbier dudit lieu, nommé Laurent Gravier, estoit le principal auteur de tout ce mal. Lequel, sçachant qu'on informoit contre luy, se serra et absenta la ville pour ung temps ; mais à la fin fut prins prisonnier et son procès faict jusques à estre pendu et estranglé. Et pour ce faire, fut mandé le bourreau de Provins, qui eut la peine de s'en retourner sans rien faire; car ledit Gravier, ayant esté averty de sa sentence par ses amys, en plain jour se jetta du hault de la couverture des prisons à bas, après s'estre recommandé à Dieu, à la vierge Marie, pour la deffence de l'honneur de laquelle ceste sédition estoit advenue, et à M. saint Laurent, son patron et parrain, aymânt mieux se mettre à leur miséricorde et volunté, au danger de se tuer ou de se saulver, que d'estre pendu honteusement à ung gibet. Il tomba de plus de 35 piedz de hault siu: le carreau, sans se beaucoup blesser ni demeurer en la place, ains se saulva jusques à la nuict en la maison de ses amys, de laquelle il partit et de la ville en une nacelle, et se saulva par la rivière. Il eut depuis grâce de ce faict par le roy et retourna en sa maison audit Nogent.
Une prébende de l'église de Notre-Dame-du-Val de Provins étant devenue vacante par la mort du titulaire, M' Claude Moissant et Charles Olivier, précepteurs des grandes écoles, la font amortir, en vertu de fordonnance d'Orléans, pour le revenu en être consacré à l'école de la ville.
En ceste année, des ambassadeiu:s du Grand Turc, infidelle en-
* De Thou (Hist. universelle, 1. XXIX) versant Lisy-sur-Ourcq (Seine-et-Marne) , raconte une anecdote à peu près semblable le jour de Pâques 1 662 . arrivée à la princesse de Condé, en Ira-
1562. nemy de Jésus-Christ et de tous les chrestiens de la chrestienté, vin* drent de leur pays en France pour parier au roy, lesquelz passèrent par ce pays icy en allant à S. M., qui estoit pour lors à Paris ^ — Hz Turcz prindrent terre à Venise, en Italie, et d'Italie passèrent les montagnes pour se rendre à Lyon; de Lyon prindrent leur chemin pour aller audit Paris par Dijon, Troyes en Champaigne et Provins, oùîlz arrivèrent sur les dix heures du matin, ayans party de la ville de Nogent-sur-Seine où ilz avoient couché. Uz estoient environ quinze chevaux turcz et non plus, les hommes hahillez de divers hahitz et diverses couleurs; et estoient de deux qualitez pour le moings, les ungs, gentilshommes ou princes séculiers et laiz, et les aultres ministres et prélatz de leur faulse religion et loy macométicque. Les séculiers estoient habillez de courtes robbes et chappeaux d'aultre façon que les ministres et prélatz, entre lesquelz séculiers y en avoit ung qui avoit son chappeau de la haulteur d'ung pied et demy de roy plus hault que tous les aidtres, duquel chappeau sortoit une pomme d'or, grosse comme ung petit œuf de poidle, qui luy couvroit le front, avec une platène, la queue de laquelle remonstoit par dedans ledit chappeau, où elle estoit attachée. Et estoit cestuy-là réputé et le mieux respecté par les gens de sa suitte. Les prélatz estoient habillez de longjies robbes, Tung desquelz avoit une longue robbe rouge à cheval, et chaperon de mesme sur ses espaides, avec ung chappeau à gros bours entrelassez de diverses coideurs , beaucoup plus gros que la coeffe dudit chappeau. L'aidtre estoit habillé de blanc, de la mesme manière que cestuy qui estoit habillé de rouge. Hz avoient tous espées à leiu*s cynctures et pongnards sur les reins, aux pommeaux d'or.
Hz furent arrestez à la porte de Changy bien img quart d'heure par l'auteur de ce présent livre, qui estoit de la garde de la ville pour ce jour avec sa dizaine, de laquelle il avoit charge, comme aussi de
^ Pour les relations de la France avec France (bni/eJLeoaAf, publiées par E. Charla Turquie pendant les règnes de Henrill rière (Paris, 18&0, in-A% tome II). et de Charles IX , voy. Négociations de la
quatres aultres, car il estoit cinqucntenier, soubz le capitaine Jehan 1562. Roy» capitaine de laditte porte et quartier de Changy, pour les mieux contempler en leur parler, habitz, gestes et manières de faire, en. interrogeant leur truchement, qui parloit bon firançoys; lequel, respondant aux questions dudit cinquentenier, dist qu^ilz s^estoient embarquez sur la mer en Constantinoble, ville principaile de toute la Grèce, et que de là avoient prins terre à Venise en Italie, etprins le chemin par terre tel que nous avons dict ci-dessus. U monstra les saufconduictz et passeportz de leur seigneur le Grand Turc, pom* faire foy qu'ilz estoient envoyez de luy; mais nid que ledit truchement ne put lire ni entendre ledit passeport, qui, en vulgaire £[ançois, disoit que le grand seigneur, monarcque et empereur de toute la terre, prioit tous roys, ducz, tous barons, seigneurs, capitaines, communaultez, villes, portz et passages, de n'empescher, troubler ni retarder ceste présente compagnie, ses bachats et ambassadetu^s qu'il envoyoit au roy des Françoys en son royaume de France, pour entretenir Falliance qu'il avoit avec Sa Majesté, et pour traicter avec luy ime nouvelle alliance, si faire se pouvoit. Requis par ledit cinquantenier de monstrer le passeport du roy de France, et la permission qu'ils avoient de Sa Majesté ou de ses gouvemeiurs des provinces de passer par la France , respondit que nul capitaine ni aultres à l'entrée des portz, passages ni villes, ne les avoit requis de montrer ledit passeport ou permission, lequel touteffois estoit dans img de leurs coffres que portoient deux chevaux en croppe, et que descharger à laditte porte pour le monstrer leur eust esté une grande peine, Quoy ouy par ledit cinquantenier, leur ouvrit la barrière de la porte et les fit entrer en la ville et conduire en l'hostellerie de l'Escu de France , où ilz arrestèrent pour disner, les ayant bien veu, ouy et contemplé à son gré et contentement. Il y eut |^ande presse à les aller voir, contempler et ouyr parler, audit Escu, où fut veu qu'ilz ne burent vin ni mangèrent lard ni chair de pourceau, mais encores refiisèrent à manger la chair roustie, lardée de lard. Car boire vin, manger chair de pourceau ni d'aidtres bestes qui ont le pied fendu et ongle
3â6 MÉMOIRES
1563. pape et le roy d'Espagne luy avoient envoyez, et ne demeura plus que les Françoys en son camp; car il bailla quant et quant congé aux Suisses, qui passèrent par au-dessus de Sens, pour aller gangner la ville de Dijon et s'en retourner en leur pays.
Les reistres et Âllemans de S. M. et ceux des huguenotz et prince de Condé se mesièrent ensemble les ungs avec les aultres, pour s'en retourner en leur pays, sans aulcune mesfiance les ungs des aultres, et ne firent plus que une trouppe et ung camp, qui se trouva monster au nombre de dix à douze milles; lesquelz prindrent leur chemin d'Orléans à Pluviers et Estampes, pour aller passer la rivière de Seine au pont de Samoys, qui est entre les villes de Monstereau et Melun, et arrivèrent es environs dudit pont la grande semaine de Pasques, où ilz séjournèrent cinq jours pour le moings, en attendant que ledit pont fust réparé pour le passer; et y passèrent, je croy, le jour de Pasques, premier jour de ceste présente année. Hz furent img jour entier à passer ledit pont, pour le nombre des harnois qu'ilz menoient avec eux. Si lés habitans de Corbeil, Melun ou Montereau leur eussent voulu livrer le passage par leur ville , ilz eussent faict grand plaisir au pays de Gastinois, car ilz n'y eussent séjourné si longtemps; mais les habitans d'icelles villes ne leur voulurent livrer le passage, pour la craint» qu'ilz avoient d'estre pillez par iceux reistres, lesquelz à la ^ vérité ne laissoient, par les villages par où ilz passoient, que ce qu'ilz ne pouvoient emporter.
Les gens des villages fîiyoient et vuydoient leurs maisons pour la frayem- qu'on avoit d'eux, partie pour le larcin qu'ilz faisoient, l'aultre partie pour ce qu'on ne les entendoit parler. Il fut novelle qu'ilz reistres, après estre passez audit pont de Samoys, se vouloient diviser en deux bandes, pour mieux vivre, desquelles l'une costoyeroit la rivière de Seine du costé de la Brie, et l'aultre bande traverseroit la Brie pour aller gangner la rivière de Marne, affin de mieux trouver vivres pour eux et leurs chevaux; ce qu'ilz ne firent, ains traversèrent tous ledit pays de Brie par au-dessus de Nangis, et allèrent costoyer le pays de laditte rivière de Marne, jusques es environs de la ville de
Vertu, où là traversèrent le pays de Champagne, pour aller gangner 156J. la rivière d'Aulbe, et s'allèrent camper à plusieurs journées de Montirande ou Montirandain^ où ilz séjournèrent l'espace de six sepmaines toutes entières, sans hober, sinon pour aller à la picorée aux villages de cinq et six lieues à Tentour et plus.
Qui fut>cause qu'ilz reistres en partie allèrent gangner la rivière de Marne par au-dessus de Nangis, etqu'ilz ne s'approchèrent poinct plus près de Provins, furent les gentishommes de Beauvais, de Quincy et la Court-Rouge , qui avoient esté au camp du roy et s'estoient trouves à la bataille de Dreux, et principallement ledit de Beauvais, qui y fut fort blessé et non guary; avec lesquelz sollicitèrent les sieurs du Plaissié au Chat, de Crenay, de Corcelles, de Vimpelles, de Louts, de Savins, de la Barge et l'Enfant de Goix, archer et garde de la porte du chasteau et corps du roy, nommé le grand Gond Fortin, deFlamboin, paroisse dudit Goix, lequel estoit en grand crédit avec toutes gens, à cause de son estât. Tous lesquelz dessus nommez se travaillèrent si fort envers les commissaires commis à la conduitte desditz reistres , que ce pays en fut exempt. Mons. de Beauvais, ce disoit-on , ne se tenoit fort assuré , si lesditz reistres fussent logez à Nangis et les environs, à cause de sa rançon qu'il n avoit payée à ceux qui l'avoient jurins prisonnier, pour ce que, par le traicté de paix faict en ceste guerre, il avoit esté dict que ceux qui estoient prisonniers de part et d'aultre, et qui n'avoient payé leur rançon, en seroient quittes sans rien payer. U estoit bruict que ceux qui l'avoient prins prisonnier estoient reistres, lesquelz n'estoient contens.de tel article de paix, et avoient mandé audit sieur de Beauvais que, s'il ne leur envoyoit aident pour sa rançon, ilz, avec toute leur trouppe, iroient loger en sa maison, audit Nangis. Si ce bruict estoit véritable , je ne m'en informai aulcunement, mais bien ai sceu à la vérité que aidcuns des plus grands seigDieurs d'iceux reistres, au passage du pont de Samois, allèrent veoir ledit seigneur de Beauvais en sa maison de Nangis, accompagnez de vingt chevaux, qui furent les bien receuz par ledit seigneur, et mieux fes-
* Monlier-en*Der (Haute-Marne), arrondissement de Vassy.
ià.
1563. toiez l'espace de deux jours, avant que de s'en retourner à la trouppe. Trois ou quatre desditz reistres demeurèrent au chasteau et village de Nangis pour les garder des aultres reistres, si d'avanture il s'en fust escarté jusque là, et pour les renvoyer sans y rien gaster.
L'aultre partie qui fit aller iceux reistres gangner la rivière de Marne estoit, comme Ton disoit, pour aller guerroier et ruyner mons. de Pavans, qui faisoit sa demeurance audit lieu de Pavans ou aultre, es environs de la Ferté-soubz-Jouarre ', et pour se venger du passage qu'il avoit refusé à mons. le prince de Condé et son camp par la ville de Corbeil, ainsi que l'avons dict en l'an dernier passé. Lesquelz reistres ne faillirent à se présenter devant le chasteau et maison dudit sieur de Pavans, lequel les attendoit de pied quoy et avoit faict bonne provision pour les y recevoir à coups de canon. Il avoit mis en son chasteau toutes gens de son village et de ceux d'alentour qui s'y voulurent retirer et leurs biens aussi, pour les mettre à sauveté contre lesditz reistres, qu'il ne craignoit nullement, pour estre ledit chasteau fort, et poiu* Tayde des jeunes hommes et compagnons soldatz qui s'estoient retirez dedans, qu'il encouragea de tenir bon avec luy, promettant honneur et prouflBt leur en advenir au domage d'iceux reistres.
Les soldatz et jeimes paîsans, encom^agez par ledit seigneur, promirent d'obéir à luy et de s'employer à la deffense de sa maison, d'eux et de leurs biens qui estoient dedans; auxquelz il deffendit de ne tirer nul coup de harquebuse ni aultre éanon, qu'aultant qu'il leur en bailleroit le commandement, ordonnant, lorsqu'ilzde luy auroienl commandement de tirer, que chascun fist son debvoir, et qu'ilz ne tirassent à faulte ni à coups perdus, s'il estoit possible.
Iceux reistres, estans assez près dudit chasteau qui leur avoit esté recommandé par le sieur d'Andelot et donné à cognoistre par leurs truchemens, environ ung cent d'entre eux coururent devant pour
^ D y a plusieurs hameaux du nom de de Nesle-la-Gilberde, arrondissement de
Pavan ou Pavant dans le département de Coulommiers , canton de Rosoy, quoique
Seine-et-Marne ; il est à croire qu*il s'agit ce point soit assez éloigné de la Ferté-
ici de celui qui est situé dans la commune sous-Jouarre. (Voyez plus haut, p. 3oî.)
tascher à le surprendre à Timproviste , mais ilz trouvèrent la porte fer- 1563. mée et le pont levé, Lesquelz , en leur jargon d'allemand , crièrent qu'on leur ouvrast la porte, et faisoient mines dy vouloir entrer de bon gré ou de force » auxquelz ne se hasta de respondre ledit seigneur qui estoit dedans. Après lesditz reistres, arrivèrent à l'instant quelques deux ou trois cens aultres de leurs compagnons, tous à cheval. A là venue desquelz s'espouventèrent les paysans du dedans, qui eussent bien volu estre hors de là, cuydans jà estreprins. Enung instant, fut ledit chasteau environné de plus de mille chevaux et hommes.
Ce pendant qu'ilz reistres arrivoient audit chasteau, ledit sieiu* de Pavans plaçoit ses soldatz au lieu où il les falloit pour deffendre. Lesquelz placez, alla luy-mesme bracquer quelques fauxconneaux et petite artillerie qu'il avoit; et, voyant iceux reistres en heu estroict assez près de sa porte, minst le feu auxditz fauxconneaux, qui deslaschèrent au travers d'iceux reistres, à leur grand domage; car bien img cent d'entre eux furent tuez ou blessez en la place. Les fauxconneaux laschez, tous lesharquebusiers qui estoient sur les murailles et dedans les tours dudit chasteau tirèrent sur lesditz reistres, qui s'eiifuirent arrière le plus viste qu'ilz purent, culbutant les ungs les aultres, à qui se saulveroit le plus tost dans leur camp, pour leur en dire des novelles.
Les chefs^ desditz reistres, ayant entendu ces premières novelles, ne crurent de léger, combien qu'ilz en vissent plusieurs dé bien blessez; ains en renvoyèrent ime grande trouppe, pour recognoistre la place, et veoir s'il y avoit manière de l'avoir. Ceux qui furent à ceste fois envoyez pour recognoistre laditte place ne furent si folz que les premiers ; ilz ne s'approchèrent de la première porte de la basse court à paiiementer aux gens dudit sieur de Pavans, comme avoient faict les premiers , ains couroient la poste es environs des fossez dudit heu pour'contempler la forteresse, auxquelz estoient laschez si dextrement coups de canons, harquebuses à crocq et aultres que tousjours en la place demouroient hommes ou chevaux. Qui fut cause de haulser le cœur et com^age des paysans qui estoient enserrez dedans; lesquelz
1563. furent si bien agueris que rien plus. Ceux qui s'en retournèrent à la trouppe firent rapport que ce chasteau et ceux qui estoient dedans estoient plus que suffîsans de tuer tous les AUemans des Ailemagnes avant qu'on pût leur mal îaire, sans assiéger et sans amener canon et artillerie pour les prendre. Quoy ouy par leurs chefz, ordonnèrent de passer oultre, sans s'y plus arrester; ils se destoumèrent dudit chasteau, pour passer leur chemin plus loing que la portée d'une harquebuse à croc, de peur d'estre blessez.
Ledit sieur de Pavans, les voyant passer oultre, deifendit à ses gens de ne tirer ni crier après eux aulcunement que ce fust, ains qu'on les laissait passer, jusques à ce qu'il commandast de sortir après eux, disant que les ruses de guerre sont de faire quelquesfois mines et semblant de lever le pied pour passer oultre , mais que le plus souvent on est esbay qu'on retourne tout court sur son ennemy, qu'on trouve le plus souvent à despourveu. Ce néantmoings, ledit seigneur voyoit bien, à les veoir cheminer et leur bagage, qu'ilz ne passoient oultre pour rev^r. Touteffob, pour en estre plus assuré, minst hors de son chasteau demye douzaine d'hommes pour les descouvrir et suyvre de loing, pour en savoir meiUeures novelles. Lesquels les poursuivirent plus d'une lieue loing, et les voyant aller leur train au village où estoit marcquée leur, estappe et giste, retournèrent au chasteau à leur seigneur, luy dire ce qu'ilz avoient veu. Or estoit leur giste et estappe, pour ce jour, à quasi trois lieues loing et au delà dudit Pavans; qui bailla argument au seigneur qu'ilz ne retourneroient le dos de si loing pour le plus assaillir. Toutesfois, se tint et ses gens tousjours couvers, jusques à ce qu'ilz eurent cheminé encores deux jours, ayant tousjours des hommes de ses subjectz aux écoutes de loing en loing, pour en rapporter des novelles.
Après que ledit sieur de Pavans sceut lesditz reistres aller leur chemin, se donna garde des coureiu^, voleurs et larrons qui s'escartent des trouppes ou qui les suyvent, pour piUer ce qu'ilz trouvent aux escars; et tant vueilla, qu'il en descouvrit deux ou trois trouppes qui enmenoient ies chevaux, hamois et biens des laboureurs par où ilz
avoient passé; sur lesquelz il se rua avec ses paysans d'un si hault cou- 1563. rage» que ceux qui pensèrent résister furent tuez en la place et prins prisonniers avec leur butin, qui furent menez audit chasteau. Et ne fut le butin de moings que de cent à six vingtz chevaux , la pluspart des laboureurs de la Brie , avec Taultre butin.
Ledit sieur de Pavans, sçadbant iceux reistres estre jà passez et esloignez de quatre journées loing de sa maison, bailla congé à ses soldatz et paysans poiu* se retirer en leurs maisons, tous bien resjouis davoir saulvé leur vie et biens. Et si fit ledit seigneur assavoir, par billetz qui furent portez par tous les villages par lesquelz avoient passé iceux reistres, depiiis le pont de Samoys jusques à son chasteau, lesquelz furent proclamez aux prosnes des parroisses, que tous qui avoient perdu chevaux, hamois, charrettes et biens à la passée d'iceux reistres, allassent avec loyauté et tesmoignage recognoistre en son chasteau ce qui seroit à eux, et qu il leur en feroit la délivrance, ce qu'il fit. Quasi quatre-vingtz chevaux furent recognus par les maistres qui les avoient perdus, qui leur furent rendus, en payant la despence qu'ilz avoient faict depuis la recousse. Le reste demeura audit seigneur, comme chose à luy justement acquise de bonne guerre.
Ceux de Provins, estans advertis du passage d'iceux reistres au pont de Samoys, envoyèrent dès le jour du grand vendredy, gens à Héricy, village d'apparence et de renommée, qui est au bout du pont, du costé de la Brie, pour sçavoir quel jour ilz passeroient et quel chemin ilz prendroient au partir dudit Héricy ; lesquelz firent rapport qu'ilz avoient entendu par le commuong bruict que les commissaires tenoient propos de les faire passer par la ville ou les environs de Provins, et quilz ne passeroient avant le jour de Pasques, pour le plus tost. Or, y a-il distance de Provins audit pont de Samoys et Héricy, de dix à douze lieues. Parquoy lesditz de Provins prindrent courage pour se disposer pour la feste de Pasques à aller à la table Dieu et solenniser la feste avant la venue d'iceux reistres. Ilz avoient tousjours gens aux champs, allans et venans, pour leur porter novelles. Ce pendant que leiu*s gens alloient et venoient, dès le samedy, vueille
1563. de Pasques, au soir, et dès le jour de Fasques, au matin, à Fouverture des portes de la ville, arrivèrent gens des villages et parroisses de Nangis, de la Croix-en-Brie, de Chasteau-Bleaue, de Vanvillé, de Landoy, de la Chapelle, de Vielz-Champagne, de Coutevroux, de Jouy-le-Chastel, de Bannost, de Basoches, de Boisdon, de Sainct- YUIer et aultres villages voisins, tous se serrer audit Provins, avec leurs chevaux, harnois, meubles et tout bestial. Et y arriva ledit jour de Pasques si grand nombre de gens et de bestes, qu^il ne fut possible de les loger à couvert tous, ains en demeura ung nombre incroiable parmi les rues, qui en estoient de toutes partz si pleines, qu'on ne pouvoit cheminer à son ayse par icelies.
Ce qui plus attonna les babitans dudit Provins fut les gens de Nangis et parroisses de Vielz-Champagne et S^-YUier, lesquelz disoient estre envoyez de leurs seigneurs de Beauvais et de Quincy ^ , qui ne pourvoient trouver façon avec les commissaires d'emp^scher la brigade que le vulgaire appelle Y Avisée, de passer par Provins ou les environs; et pour ceste cause leur avoient baillé cest advis de vuyder leurs maisons et serrer leur bestial. Au jour de Pasques au soir, les messagers de Provins rapportèrent que pour certain ilz avoient veu distribuer les quartiers du passage desditz reistres, et que leur rendez-vous estoit à Provins pour le mardy ou mécredy des festes de Pasques pour le plus tard; toutesfois, que les gentishonunes du balliage et aultres voysins poursuivoient encores pour les renvoyer par ung aultre lieu ; mais que ce n estoit encore chose assurée. A ces nouvelles fut le guet des murailles de la ville renforcy,'et quelques corps de garde posez par la ville parmy les gens et bestes des villages, qui se tenoient mieux assurez que ceux de la ville, et se pourta le tout bien.
Au lendemain matin, qui estoit le lundy de Pasques, les portes de la ville ne furent ouvertes qu^il ne fust huict heures du matin, à l'entrée desquelles par dehors y avoit img nombre infini de hamois,
* Sur les seigneurs de Quincy, voyez à Nobiliaire du bailliage de Provins, par la bibliothèque de la ville de Provins le M. Ythier, p. 169.
charrettes, biens et bestial des villages devers Rozay et Amillis, qui 1563. estoient arrivez toute la nuictpour se saulver. Le ban futfaict par les carrefours dudit Provins que nul habitant de la ville,, sous peine de 1 00 liv. t. d'amende et de prison, n'eust à sortir hors d'icelle pour ce jour, ains que chacun d'rceux, à Theure de dix heures du matin , eust à se trouver avec ses armes devant Thuys de son dizainier, pour estre conduit sur les murailles de la ville, chascun en son quartier. Et oultre ce , fut signifié aux gardes des portes de n'en laisser sortir ung seul habitant hors la ville, sous peine de pareille amende. On ne laissoit pour cela de mettre en ladite ville les gens et bestes des villages qui venoient pour se saulver.
Le service divin fut fait es parroisses et églises tout d'ung suivant sans intermission; auquel assistèrent tous les habitans, chascun en son église, et s'atendoit-on que lesditz reistres prendroient leur chemin en laditte ville et vouldroient loger dedans, enhayne de feu mons. de Guyse, auquel elle appartenoit, et pour ce s'estoient les habitans délibérez et résoluz de ne les laisser entrer, quelque mandement qu'ils eussent d'y entrer, ainz de tenir bon contre eux jusques à la dernière goutte de leur sang.
Et pour sçavoir de l'équipage et des armes de chascun habitant de laditte ville , la monstre généralle fut publiée à ce jour à l'heure de mydi, pour veoir quel moyen on avoit de tenir bon, si d'avanture on estoit assailly par lesditz reistres; mais ne fut possible de faire laditte monstre généralle, toute la ville assemblée ensemble, pour l'empeschement des gens et bestes des villages, qui empeschoient toutes les rues. Et pour ce, fut advisé que laditte monstre se feroit à quatre fois, chascun quartier et capitaine de ses gens à part, et pour éviter que les gens d'ung quartier ne pussent prester leurs armes et équipage à ceux d'ung aultre quartier, furent tous habitans conduictz sur les murailles, chascun par son disenier avec ses armes, où demeiu:èrent jusques à ce que leurs capitaines les allassent lever au son du tabourin et l'enseigne desployée. Laditte monstre fîit commencée au quartier et porte de S^-Jehan, et servoit de capitaine général
1563. pour toute la ville M^ Philippe Durant^ président du Bàège présîdiil, homme sage et de helle apparence, et qui, par le conseil des gouverneurs, avoit seul commandement sur les aultres capitaines des quatre quartiers et portes de laditte ville. Les habitans dudit quartier de S^* Jehan furent levez au son du tabourin sur les murailles, avec l'enseigne desployée, et mis aux champs hors la porte en ceste grande place qui est près de la chapelle de S^-Jeban, et mis en ran pour estre veuz, ccHisidérez, nombres et quant et quant* encourages pom^ tenir bon contre les reistres, s'ilz se présentoient pour assaillir. Ce que chascun promist faire, et obéir à son capitaine, cinquantenier et dizenier, pour le service de la ville , et ce faict , leur fut commandé de retourner chascune dizaine et dizainier sur les murailles en leur quartier et y demeurer jusques à ce que le capitaine leur eust baillé congé de s'en aller et non devant, sous peine d'amende. De là en fut faict aultant aux trois aultres portes et quartiers, et ne furent icelles monstres faictes qu'il ne fust quasi trois heures a{Hrès midy; à laquelle heure fut baillé congé à chascun pour s'en retourner en sa maison, excepté aux gardes des pwtes qui estoient de garde ce jour-là, lesquels demeurèrent ausdittes portes jusques au soir, qu*on receut nouvelles certaines qu'ils reistres estoient en chemin pour s'en aller par au dessus de Coulumiers gangner la rivière de Marne, et que leurs estappes y estoient dressées. Toutesfois, on ne laissa de renforcer le guet sur les murailles et par les rues. Au lendemain, qui fut le mardy de Pasques, ne furent les habitans ni gens d'église en procession àVoulton, comme est la coustume, de peur d'estre surprins, tant par les champs que la ville. Et dès ce jour, sur le vespre, commencèrent les gens de Nangis, de Rampillon, de Vanvillé et de ces quartiers-là à s'en retourner tout bellement gens et bestes. Ceux des quartiers de Rosay et de Coulumiers attendirent jusques au mécredy à partir.
La crainte inspirée par les rcîtres cause la mort de M* Eméric , cordelier du couvent de Provins, et de frère Gilles Cuyssot, trésorier de Voulton.
Les reistres estans passez et hors du pays de Brie, allèrent se l(^r
par le travers de la Ghampaigne, dans la ville et bourg de Monti- 1&63. rande, où ils séjournèrent six sepmaines et plus; de quoy cbascun de ce pays s'émerveilloit grandement. Le bruit estoit qu'ilz ne voulurent passer oultre, sans recepvoir Targent qui leur estoit deub et promis, et que le roy n'en avoit pour les payer. D'aultre part, on disoit que Sa Majesté les arrestoit là, pour s'en servir s'il en avoit à faire, et les envoyer au Havre de Grâce contre les Anglois, qui ne s'en vouloient départir. Finablement, argent leur fut porté pour les renvoyer en leur pays. Jamais en France nation n'avoit esté plus craincte ni redoubtée que furent lesditz reistres; lesquels toutesfois ne fai* soient aucun mal aux simples gens des villages où ils logeoient, mais prenoient et ravissoient tous leurs biens qu'ilz trouvoient et les cbargeoient en leurs bamois et les enmenoient avec eux. Us portoient en iceux leurs bamois vans à vaner grain, fléaux à batre es granges, seaux ou seilles à porter et puiser eau, cordes et chaînes pour en puiser; ils avoient sur aulcuns bamois do petis fours à cuyre le pain, pour s'en servir en nécessité, et molins artificiellement faictz pour moudre du grain. Ils estoient fort songaeux de cbarger du bled et de l'avène en leurs ditz bamois et d'enmener le bestial gros et menu devant eux. Où îlz se logoient, ne faisoient que cerdier et foullier en terre es logis, jardins, courts, iumiers, pour trouver butin, et tout ce qu'ils trouvoient de cacbé et non caché estoit' à eux, et n'y avoit personne qui y pust donner ordre ou qui voulust. Ils assaiiloient aussitost les logis ^ maisons et chasteauxdes gentisbommes par où ilz passoient, qu'ik voyoient n'estre fortz et de defiences, et si tuoient ou prenoient prisonniers les goitisbommes d'iceux qui tomboient en leurs mains, qui estoit la cause que les gentidiommes mal fermez vuydoient leurs maisons et se saulvoient es villes. Les aukres qui estoient fortz et bien fermez faisoient levée de soldatz pour mettre en leurs maisons et chasteaux, pour se deffendre d'eux s'ilz en estoient assaillis. Les pays des environs dudit Montirande, & dix lieues à la ronde, eurent fort à souflrir durant le séjoumement desditz reistres audit lieu; car ils s'escartoient pour aller voler et picorer tout ce
1563. qu'ils trouvoient. Toutesfois, après que les paysans en eurent beaucoup enduré, se bandèrent et se ruèrent sur iesditz picoreurs, quand ils alloient à petites trouppes, et leur couppoient la gorge, et à ce faire aydoientles gentishommes aux paysans et les paysans aux gentishommes. Qui fut occasion de faire reserrer et tenir quoy iceux reistres, lesquels, après avoir receu leur argent, s'en allèrent en leurs pays.
A {^occasion du passage des reitres, et sous le couvert de œs étrangers, certains gentilshommes huguenots des environs de Provins reconmiencent leurs pillages. Les gens du seigneur d*Estemay dévalisent, pendant la nuit de Pâques, la maison d*un laboureur, nonmié Jehan Rousselot, à Villecendrier. — Les Anglais refusent de rendre au roi le Havre-de-Gràce, que les protestants leur avaient livré. Les armées protestante et catholique s'unissent, sous la conduite du connétable, pour reprendre cette place, et cette union contribue à grossir le nombre des hérétiques Les Anglais capitulent le 28 juillet i563^.
Incontinent après que les estrangers, tant reistres que aultres, se furent éloignez, et que le camp fut party au Havre de Grâce , Tédict de paix fut envoyé par toutes les villes des bailliages de France, pour le publier, affin de faire poser les armes bas à toutes villes, chasteaux, forteresses et compagnies tenans les champs, lever toutes desfiances que les Françoys avoient les imgs sur les aultres, et les faire rentrer chascun en leurs maisons avec toute sûreté. Cestuy édict de paix fut fort fascheux à entendre publier et à praticquer aux catholicques des villes et villages paisibles où il y avoit bien peu de huguenots. Mais il fut fort consolatif aux catholicques des villes qui estoient oppressez des huguenotz , comme aussi des villages des environs où la religion catholicque estoit intermise , la messe et divin office non célébrés, les sainctz sacremens non administrez, comme es villes de Lyon et Orléans et les environs, et en plusieurs aultres villes du
* < Discours au vray de la réduction du chives curieuses de Vhist. de France^ t. V,
Havre de Grâce en robéissance du roy, p. 22Q.) Voy, aussi Addit, aux Mémoires de
auquel sont contenus les articles accordez CastebuuL, t. Il, p. agi. entre ledit seigneur et les Anglois. i^ (Ar-
Poitou et Languedoc où les huguenotz estoient maistres et en plus 1563. grand nombre. D'aùltant que laditte paix estoit du tout à Fadvantage desditz huguenotz, ils travailloient fort à la faire garder et publier. Geste paix advantageuse les fît entrer en ung si grand orgueil qu'on ne sauroit dire plus, et quant et quant en une audace incroiable. Combien qu'il fust dict par icelle que chascun du royaume, tant de Tune que de Tautre religion, eussent à vivre en paix les ungs avec les aultrès, sans se provocquer ni injurier, ne fut possible; car ilz huguenotz, en tous lieux, en toutes compagnies et assemblées, provocquoient les catholicques à faire sédition, en détractant d'eux, de la religion cathohcque et des cérémonies de l'église romaine.
Si les catholiques leur répondaient un peu trop rudement et les appelaient hérétiques, huguenots, ils les battaient ou les accusaient devant les juges qui, dans presque toutes les villes, et sauf les paiiements de Paris, Rouen, Toulouse, Dijon, Bretagne, appartenaient à la religion réformée et se montraient d*une extrême partialité. — Les protestants font nonmier des commissaires pour mander aux parlements autres que celui de Paris de faire enregistrer Tédit de paix et de le publier.
Pour porter la ditte paix à MM. les présidens et conseillers du parlement de Thoulouse et pour la faire pubUer en icelle ville, le sieur Rapin, maistre d'hostel du prince de Condé, avec commission du roy bien ample , fut par iceluy prince envoyé audit Thoulouse. Lequel, estant arrivé en la ville, à peine print-il le loisir de se déboter pour aller audit parlement pour présenter sa commission, ensemble Tédict d'i celle paix; et pour ce qu'il estoit maistre d^hostel dudit sieur prince, avec grand oi^ueil et audace présenta saditte commission et édict, duquel sur le champ demandoit Tenthérinement et publication quant et quant, sous peine de faire déclarer lesditz sieurs dudit parlement séditieux et rebelles au roy, et comme telz les punir par sentence de mort, suyvant qu'il disoit en avoir le pouvoir et mandement ^ Lequel, après avoir esté patiemment ouy en sa harangue
* C*e8t en i568, à Toccasion de la paix lieu Taffaire de Rapin. (Voy. d*Aldeguier, de Longjumeau, et non en i563, qu eut Hist de la vilk de Toalouse, t. III, p.â5g.)
1563. si orgueilleuse , par lesditz sieurs luy fut ordoimé de mettre an greffe et sa commission et Fédit de paix quant et quanta affin d'estre par eux veu pour en délibérer entre eux, pour lui en respondre au lendemain. Ce qu'il refusa à faire, disant qu'il n'en estoit besoing, et qu il leur debvoit su£Eire d'en ouyr la lecture pour faire laditte publication; auquel fust respondu qu'il estoit besoing qu'il minst ses besongnes au greffe, et principallement ladite paix, pour l'enregistrer, avant qu'en faire la publication audit parlement ni par la ville. Ce que finablement il fit, puis se retira en son logis. MM. dudit parlement, après avoir veu l'audace de ce commissaire, sa ccmimiasion et l'édict de ceste paix, considérant les menaces de cest audatieux commissaire , je ne sçai pas pour quelles causes , procédèrent contre luy par procès criminel, et fiit par euxcondempné à estre décapité, et eut la teste couppée par le bourreau audit lieu de Thoulouse. Ib sieurs dudit parlement firent une homologation et modification sur l'édit de liberté huguenoticque que ledit Rapin leur avoit porté, qu*ils firent publier devant luy par les carrefours de la ville, avant que de le faire exécuter. Desquelles homologation et modification s'ensuit la teneur :
« Charles » par la grâce de Dieu , etc. Veu par la court de parlement de Thoulouse l'édit de paix faict à Orléans sur les troubles qui sont au royaume de France mis sus par aulcuns séditieux de ce royaume, lesquelz , au désavantage du roy et de la couronne, ont troublé TEstat soubt la minorité du roy jeune enfant, estant le royaume soubt gouverneurs, comme aussi Sa Majesté, et pour prendre occasion de ce faire, ont mis en avant et ont pris pour couverture le manteau de religion; ce que estant veu par nous, avons ordonné et ordonnons que, en la ville de Thoulouse ni aultres du ressort du paiiement d'icelle, ne se fera publicquement ni secrettement aukun exercice de la nouvelle prétendue religion, en quelque sorte que ce soit, sous peine de la hart — Item, que tous ceux qui vouldront faire profession de laditte prétendue religion réformée ayent à se retirer hors de laditte ville et ressort dudit parlement. Commandement à tous manans et habi-
tans dudit parlement et ressort de vivre catholioquement, suyvant 1563. Tancienne religion catholicque et romaine , sous peine d'estre pugnîs de mort, et ce par provision, en attendant la majorité du roy, pour en ordonner selon qu'il trouvera à faire par son conseil. >
Et après ceste publication faicte au lieu où on vouloit exécuter ledit sieur Rappin, on leut son dicton, contenant les causes de Texécution de sa personne.
Ce peu de huguenotz qui estoit audit Thoulouse, voyant exécuter et mettre à mort ledit Rappin, et publier Tédit de paix en aultres termes qu il ne pourtoit, furent fort esbays et commencèrent à trem* bler, parce que laditte court de parlement avoit tousjours résisté à laditte prétendue religion et faict exécuter ceux qui en faisoient profession , nonobstant édict à ce contraire faict en faveur d'iceux huguenotz; lesquelz envoyèrent nouvelles au prince de Condé de son maistre d'hostel Rappin, comment par sentence du parlement il avoit esté exécuté par mort, et le refus que ledit parlement avoit faict de publier et faire publier la paix d^Orléans, et que au contraire en avoit faict un aultre du tout au désavantage de leurditte prétendue religion réformée. Desquelles nouvelles furent moult irrites ledit sieur prince de Condé , Tadmiral et tous les huguenotz , qui n en eurent aultre chose. Si tous les parlemens de France eussent faict ainsi que celuy de Thoulouse, lesditz huguenotz n'eussent pas esté si oi^eil* leux qu'ilz furent.
L'édict de paix publié partout, incontinent après la feste de Pasques, les huguenotz qui avoient absenté les villes et leiu's maisons retournèrent en icelles, comme aussi firent les gentishommes et aultres de ladiUe prétendue religion qui avoient suyvi les armes et la guerre , excepté ceux qui allèrent à la guerre du Havre de Grâce contre les Anglois. Les huguenotz de Provins qui s'estoient absentez retournèrent en leurs maisons, telz qu estoient les deux Barengeons, Tesleu et Tenquesteur, Jehan Saulsoy, médecin, Jehan Couvant, apoticaire, et encore quelques aultres qui s'estoient absentez pour saulver leur vie» lesquelz, le mardy de Pasques, pour se
1563. repatrier et recoxifirmer en leur prétendue religion, firent leur cène qu'ilz appellent sacrement, non dans la ville ni fauxboui^ de Provins, mais en la maison seignorialle de ChantalouSi parroisse de Bauchery, en laquelle demouroit mons. de S^-Symon, seigneur dudit lieu à cause de sa femme, gentilhomme huguenot et de ceux qui avoient porté les armes.
Il y a ici une lacune dans le manuscrit
Un ministre protestant est assassiné entre Nogent et le château du sieur d'Estemay. Celui-ci le fait enterrer et fait annoncer à son de trompe, aux environs, qu'il donnera cent écus à la personne qui dénoncera le meurtrier. Un jeune homme de Nogent, dans Tespérance d'obtenir les cent écus, déclare qu'il connaît l'assassin, mais refuse de le nonmier; on le retient alors lui-même en prison, conuue étant l'auteur du crime; on lui fait son procès et on le condamne à mort n est pendu à La Motte, avec deux autres individus qui avaient tué le barbier du sieur d'Esternay.
Les huguenotz de Provins, après avoir levé argent sur eux, firent dresser une requeste pour présenter au roy, a£Bn d'ohtenir lettres de S. M. pour ériger ung presche audit Provins, suyvant l'édict de la paix d^Orléans; par laquelle requeste ilz exposèrent qu en icelle ville il y avoit ung grand nombre de fidelles, tous faisans profession de la novelie religion, lesquelz requéroient S. M, de leur permettre ériger ung presche audit lieu, poiu* faire Texercice de leur religion, et de leur en hailler lettres, avec commission adressante à M^ Philippe Durand, président au siège présidial dudit lieu, pour les installer et leur donner place où seurement et commodément ilz peussent faire ledit exercice. Laquelle requeste fut plus que facillement enthérinée par la mère-royne et le prince de Condé, qui n'entendoient à aultres affaires qu'à planter par le royaume en toutes villes laditte prétendue religion, sans faire longtemps séjourner à leur faire la court ceux qui soUicitoient telles affaires, car les chefz principaux qui debvoient ce empescher estoient les premiers à en expédier lettres et en telle forme qu'on les demandoit, comme tel estoit le chancelier de THos-
pital, qui estoit Tung des plus grands huguenotz et héréticques de 1563. France, comme aussi estoient quelques secrétaires du roy, combien qu ilz chancelier et secrétaires ne se fussent déclarez rebelles contre le roy. Lesdittes lettres obtenues, les présentèrent à mons. le président de Provins, M^ Ph. Durant, par je ne sçai quelle manière, comme en le despitant, pour ce qu'il avoit en hayne et horreur les huguenotz et leur prétendue religion, ainsi que eux-mesmes bien en sçavoient; et pour ce, de propos délibéré requirent lesdittes lettres luy estre adressées , comme s'ilz eussent voulu dire : « En despit qu'il en aye, si fauldra-il qu'il nous installe en nostre pr esche, quelque hayne qu'il nous porte et à nostre religion. »
Ledit président, après avoir en son particulier veu et leu leurs dittes lettres, en les leur rendant, les remist au premier jour plaidoiable d'après , pour en plain jugement adviser au moyen de les enthériner ou débouter, sans leur en rien dire aultre chose. — Au lundy ensuyvant, premier jour de plaictz, se présentèrent le prédicant et partie de ses noveaux paroissiens, lesquels, par Marc Boyer, procureiu» au siège présidial, et M** Richard Privé, advocat, présentèrent leur requeste tendant aux fins d'estre receuz et installez , suyvant le mandement du roy, duquel ilz demandèrent l'enthérinement; cela ne fut sans grand tumulte du peuple de Provins, qui s'estoient en grand nombre trouvés là pour ouyr la lecture desdittes lettres, sans y estre mandez, mais d'eux-mesmes s'y estoient présentez; d'aultant qu'ils huguenotz s'estoient vantez de l'enthérinement d'icelles, voulussent ou non ledit président et tout le reste des habitans de laditte ville. — Il président, après avoir ouy ceste requeste, ordonna audit Boyer de faire lecture de leurs lettres et de parler hault, affin qu'elles fussent de tous en- ^ndues. Durant laquelle lecture fut faict bon silence, qui ne dura qu'aultant que laditte lecture, et à peu tint que grosse sédition ne s'eslevast là contre ledit prédicant et ses noveaux réformez; ce qui fust advenu, n'eust esté ledit président, qui imposa silence à chascun, et qui empeschea laditte sédition; lequel à l'instant, en respondant à leur requeste, à pur et à plain les débouta desdittes lettres, comme
1563. obtenues sur ung faux donné à entendre au roy ou à ses gouverneurs, ainsi que la teneur d'icelles en faisoit foy, laquelle portoit que audit Provins y avoit plus de la moitié des habitans faisans profession d'icelle prétendue religion , lesquelz demandoient Texercice d'icelle leur estre octroyé dans laditte ville, suyvant Fédit de la paix d'Orléans; et, pour monstrer que icelles lettres estoient données sur ung faux entendu, ordonna qu'ilz huguenots de laditte ville comparoitroient à une heure après midi audit lieu de l'auditoire , qui se tenoit encores es logis de la salle du Roy, attenant à la chapelle de M. S^-Blaise, etqu'ilz donneroient leurs noms et surnoms, ensemble la signature de leurs mains, pour veoir combien i\z estoient qui demandoient ce presche. Et pour mieux fiilre apparoir au roy du faux donné à entendre qu ilz avoient faict à S. M. par leur requeste, ordonna que les quatre capitaines de la ville assembleroient leurs dizainiers et les dizainiers les gens de leur dizaine , pour comparoir audit lieu de l'auditoire avec le greffier, et déclarer s'ilz entendoient avoir ledit presche ou non. A lacpelle assignation comparut tout le peuple de laditte ville, qui déclarèrent qu ilz n'avoient entendu, comme ilz n'entendoient, avoir présenté requeste au roy pour avoir ledit presche , et que , tant s'en falloit qu ilz en demandassent ung, ilz supplioient humblement S. M. de ne leur en poinct donner ni envoyer. Lesditz huguenotz estoient en si petit nombre qu'ilz n'osèrent oncques comparoir pour donner la signature de leurs mains pour avoir ledit presche, et de tout ce fut faict ung procès-verbal que ledit président envoya au roy et à la royne sa mère, et furent lesditz huguenots pour ceste année déboutez de leurs lettres et presche public; parquoy fallut qu'ilz retoiunassent à l'exercice de leur prétendue religion où ils avoient accoustumé d'aller, qui ne fut sans grande mocquerie d'eux et grand honneur dudit pr^ sident. Il se trouva en Provins plus de quatre mille personnes qui empeschèrent que lesditz huguenotz n'eussent presche en la ville et fauxbourgs; les huguenotz n'estoient en tout que quarante personnes.
L'amiral Coligny, accusé d'être l'auteur du meurtre du duc François de Guise,
se purge devant le roi de cette accusation^. Henri de Guise, fils de François, 1563. quitte la cour et se retire à Joinville.
Il fut permis audit sieur admirai de faire imprimer sa justification et de la faire exposer en vente par la ville de Paris et le royamne de France, ce qu'il fit, mais à son déshonneur; car toutes personnes qui virent et lurent laditte justification jugèrent ledit sieiu: estre coulpable de laditte mort, parceque les responses qu'il faisoit aux accusations et déposition dudit Poltrot n estoient si pertinentes qu'estoient icelles accusations, et plusieurs poinctz rapportez les ungs aux aidtres de laditte justification rendoient coulpable ledit admirai plus que suffisamment pour estre géhenne et mis à la torture.
Charles IX, (tant entré dans sa quatorzième année, se déclare majeur dans un lit dejustice tenu au paiiement de Rouen (17 août i563)^ — Les protestants sont en faveur à la cour, où leurs chefs dominent. — On craint que le roi ne devienne hérétique, bien qu'il continue à fréquenter Téglise catholique et à remplir ses devoirs religieux. — La veuve du maréchal de Saint- André fait don au prince de Condé de son château de Valéry -lès -Sens. Le prince de Condé, qui avait promis à cette dame de Tépouser, prend pour femme la marquise dç Roy telin , dame de Blandy-lès-Melun. — Le roi se décide à visiter son royaume, pour voir ses sujets et se faire connaître d*enx.
Durant le parlement de ce voyage, fallut adviser en quelle sorte et avec quelles compagnies on le feroit, savoir si le roy l'entreprendroit avec son train ordinaire , tant des officiers de sa maison que des archers de sa garde, ou bien si on lèveroit aultres compagnies de pied et de cheval pour l'accompagner et lui faire escorte par les
' « Arrêt du conseil du roy, par lequel t. IV, p. SSg et 65 1 ; et t. V, p. 17. — Voy.
il évoque k sa personne le procès meu aussi Preuves de la maison de Coligny, par
entre les maisons de Guise et de Chastil- du Boachet, p. 535. Ion , à Toccasion du meurtre du duc de ' Lit de justice tenu au parlement de
Guise, et en suspend le jugement pendant Rouen. (Isambert, Rec. des anc. lois franc.
trois ans. i563, juin 5. > (Mém. de Condé, t. XIV, p. liiy.) — Voy. aussi Floquet,
t. IV, p. A95.) Voy. des pièces relatives à Histoire du pqrlement de Normandie, t. II,
cette a£EEdre dans les Mémoires de Condé, p. 55o et suiv.
1563. champs, de peur que mal ne luy fust faict, fust pour le prendre prisonnier ou aultrement, attendu les difficultez qui avoient esté en France en Tan. dernier passé, par les guerres civilles faictes soubz le nom de la religion; à cause desquelles guerres avoit convenu aux gouverneurs de sa personne et du royaume de renforcer ses gardes extraordinairement. Il fut résolu que S. M. entreprendroit son voyage avec son train ordinaire, celuy de sa mère, de mons. le duc d'Anjou son frère, de mons. le connestable et les archers de leur garde, pour éviter à l'oppression et fouUe du pauvre peuple, et que les aultres princes et seigneiu^s qui le vouldroient suyvre ne méneroient de train avec eux que l'ordinaire de leur maison et leurs officiers servans.
Avant que ceste résolution fut faicte, on faisoit tenir les champs à certaines compagnies de gens de pied, montant au nombre de quinze enseignes réduittes en img régiment, qui estoit conduict et gouverné par un capitaine nommé le seigneur de Charry\ homme honorahle, bon catholicque et loyal serviteur du roy, qu'il avoit servy es guerres de Tan passé et en celle de l'an présent contre les Anglois à la reprinse du Havre de Grâce, duquel seigneur et régiment le roy se pensoit accompagner à faire et entreprendre ce voyage. Et d'aultant que ledit voyage se retardoit pour les affaires qui survenoient d'un jour à l'aultre à la court, et aussi pour la difficulté de l'hyver qui commençoit, fut baillé commission audit sieur de Charry de mettre son régiment en garnison dans les villes, pour soulager les villages et affin qu'ilz ne fussent ruynez par iceux gens de guerre, qui les oppressoient plus qu'ilz n'eussent osé faire les villes, et luy fut commandé de ne les mettre à plus de vingt lieues loing de S. M. Durant le temps que saditte majesté lut à Paris, ledit régiment, après avoir tenu les villages des environs dudit Paris et avant la commission délivrée de loger aux villes, entrèrent en garnison es villes de Corbeil et Melun, où ilz furent jusques à la my-octobre ; et de là allèrent en garnison à Mon-
' Laurent de Charry, né au château de sénéchal d* Armagnac et premier mestre Charry, près Montcuq en Quercy, gentil- de camp des gardes françaises. De Thou homme ordinaire de la chambre du roy, l'appelle à tort Jacques Prévost de Cliarry.
tereau, Bray et Nogent sur Seine, où ilz fiirent huit ou dix jours; 1563. Desdittes villes de Bray et Nogent, en attendant qu ilz eussent commission d'entrer à Provins , allèrent loger à Chalaustre-la-Grand et Villenauxe-la-Grand; auquel Villenauxe n'entrèrent du premier coup, parquoy tindrent les villages depuis ledit Bray, jusques audit Villenauxe, trois ou quatre jours à vivre à discrétion et à se faire traiter en la manière des friquerelles tout et plus que le saoul. Ledit sieur de Charry, sçachant que les habitans dudit Villenauxe ne vouloient faire ouverture de leur ville et y recevoir ses gens, alla luy-mesme en personne paiier à eux et leur commanda de faire ouverture de leurs portes et d'y laisser entrer son régiment, ou, en faidte de ce faire, les assiégeroit, dont mal leur prendroit. Ils de Villenauxe luy firent response qu'ils n'estoient délibérez de luy ouvrir ni à ses gens, et encores moings de les y laisser loger, et ilz commencèrent à se mutiner, comme aussi fît ledit sieur de Charry, auquel et à ses gens fiit tiré ung coup de harquebuse qui n'offensa personne. Qui fiit cause de faire retirer ledit de Charry fort courroucé ; lequel envoya au roy pour avoir commission spécialle de se loger et ses gens audit Villenauxe. En laquelle attendant, dès au lendemain fit approcher tous ses gens d'armes à l'entour des fossez dudit Villenauxe, pour tascher à le surprendre. Dont furent quelquement esmuz lesditz de Villenauxe, lesquelz avoient peur que pis ne leur advînt que de les laisser entrer, veu que les villes de Bray et Nogent leurs voisins les avoient receuz en leur ville, desquelles ilz deslogèrent; et après avoir tenu conseil ensemble , résolurent qu'il estoit plus expédient pour eux de leur ouvrir les portes que de se laisser assaillir. Ilz ne craignoient aulcunement ledit régiment et n'avoient peiu: qu'il y entrast par force, mais craignoient d'estre rebelles au roy, comme les en menaçoit ledit de Charry, qui , avec serment faict devant eux, leur promettoit d'y loger et ses gens, fust de bon gré ou de force, ce qu'il fit. Je ne sçai si ce fut par assault ou de bon gré, mais bien sçai que les hommes d'aparence et de biens dudit Villenauxe absentèrent leurs maisons et la ville, et n'y retournèrent qu'ilz ne lussent deslogez.
1563. Aulcuns hommes d'entre eux qui ne partirent à heure pour s'enfuir furent par ledit de Charry et ses gens prins prisonniers et traictez assez rudement, et disoit ledit seigneur qu'il les méneroit au roy pour en faire la justice , comme de gens rebelles à S. M. Hz de Yillenauxe avoient envoyé gens d'entre eux au roy, qui estoit à Fontaine-Bleaue, pour prier S. M. de les exempter dudit régiment et qu'il ne logeast dans leur ville; mais n'eurent si tost leur expédition, parquoy logèrent ledit régiment depuis le jour ou vueille de la Toussainctz jusques au jour de la S*-Martin d'hiver, à luy faire grosse chère et oultrageuse despense, pour lequel faire desloger, comme l'ouys dire auxditz de Villenauxe, payèrent audit Charry la somme de 5oo escuz d'or au soleil.
De Villenauxe , alla loger ledit régiment en la ville de Provins , où arrivèrent les soldatz et capitaines le jour de la feste de mons. saint Martin, qui est au mois de novembre, jour de foire en ladite ville, et s'y logèrent tous par bulletins et quartiers, qui leur furent délivrez par leurs fouriers; et y furent tous depuis ledit jour de S*-Martin jusques au jour de S*-André, auquel jour en deslogea la moytié, qui fut renvoyée es villes de Bray et Nogent, où ilz logèrent comme devant; l'aultre moitié demeura audit Provins, jusques après la Conception N.-D., qu'on leur fit faire monstre et revue enmi les champs hors la porte de S^Jehan, à laquelle monstre furent cassées les compagnies dudit régiment, excepté soixante hommes de chascune, qui furent retenus comme les capitaines, lieutenans, enseignes, caporaux, entepsales [anspessades] , sei^ens de bandes et les principaux soldats les mieux aguerris. Tout le reste fut cassé et renvoyé chascun en leur maison. Aultant en fut^l faict audict Bray et Nogent. Ceux qui furent retenus dudit régiment deslogèrent desdittes villes le jour mesme de leur monstre , et s'allèrent loger par les villages en montant à Pons et Méry sur Seine, où ilz allèrent en garnison, en attendant le partement du roy poiu* entreprendre son voyage.
Estans les gens de guerre dudit régiment logez es villes de Bray, Nogent, Villenauxe et Provins, vescurent aux despens des hostes où
ils estoient logez, et y firent grosse despense. Ceux où il n'y en avoit 1563. poinct de logez aydoient à les nourrir aux aultres où ils estoient logez, et y faisoient aultant de despense et oïdtrage quilz eussent faict aux villages, excepté quilz nosoient rançonner leurs hostes ni les battre si légèrement quilz faisoient ausditz villages. Les gouverneurs de Provins, comme les procureur et échevins, obtindrent commission dudit de Charry, pour contraindre les villages de Télection de Provins à fournir munitions de pain, vin et chairs pour la nourriture des soldatz, et se distribuoit laditte munition auxditz soldatz par les > capitaines dechascune compagnie ou leurs commis, et donnoit-on à chascun soldat une quarte de vin , ung pain de seize onzes et une pièce de chair de vache ou quelques fois de breby qui ne suffisoit pour la nourriture de leurs gougeatz. Il falloit que Thoste foumist le membre de mouton ou de veau, le chappon ou voulaille, les allouettes et les saulcisses , avec le feu , la chandelle , le vinaigre , verjus et toutes aultres nécessitez, les vendredy et samedy, le poisson, haren, morue, œufz, formages, beurre et aultres vituailles. Les capitaines, chefz et officiers desdittes compagnies prenoient de laditte munition par où ilz en vouloient, et ne coustoient tant à leurs hostes où ilz estoient logez que faisoient les soldatz.
Es premiers jours que ledit régiment lut logé audit Provins, les soldatz sortoient dudit Provins deux à deux, quatre à quatre, six à six et alloient fourrager les maisons des villages d'une lieue à l'entour et plus, tuoient voUailles, comme poulies, chappons, oyes et canes, prenoient brebis et moutons par les champs et les portoient à la ville vendre pour avoir aident, fust de leur hoste ou aultres. De quoy furent faictes plainctes à leur gouverneur ledit sieur de Charry, lequel fit faire le ban par la ville que nul soldat d'entre eulx n eust, sous peine d'estre pendu et estranglé, à sortir de la ville sans le congé chascun de son capitaine , et à aller fourager les villages et maisons qui estoient hors la ville. Ce ban ainsi faict, se tindrent à la ville lesditz soldatz et n'osèrent plus aller à la picorée , dont bien advint aux habitans desditz villages.
1563. ^^^ soldats rencontrés dans la campagne avec des femmes de mauvaise vie et des objets volés sont pendus par la sentence de M. de Charry. Cette exécution intimide et maintient le reste du régiment.
Il nous fault icy faire ung discours d'un habitant de Provins et des soldatz qui furent logez en sa maison, qui fut tel quil s'ensuit. Audit Provins, rue de Culoison, y avoit img homme normné Pierre Fillette, n'y avoit longtemps demoiirant audit lieu, venu du pays du Maine par le moyen d'ung prebstre, chanoine de l'église N. D. du Val, , frère de la femme dudit Pillette, vulgairement appelle le Dragon. En la maison duquel furent logez par buletin deux soldatz non bien aguerris, et qui n'y avoit guères qu'ilz praticquoient les armés, et à les ouyr parler n'avoient oncques esté à la guerre que au siège du Havre de Grâce, d'où ilz venoient. Ledit Pillette-Dragon, se voyant avoir affaire à ces novices, s'arraisonna avec eux et leur fit entendre que tout son temps il avoit praticquè les armes et faict bon service au roy, tant dans le royaume que dehors, non seuUement parterre, mais aussi par mer; et pour mieux persuader à ses noveaux soldatz qu'il avoit bien veu du pays , leur demanda où estoit le dernier buisson de là le Havre de Grâce , d'où ilz venoient. Lesquels luy firent response qu'ilz n'en sçavoientrien, ce que luy-mesme ne faisoit, car oncques n'avoit passé les mers qui joignent les murailles dudit Havre de Grâce. Voyant qu'ilz soldatz ne luy pouvoient faire response, leur dist telles parolles : • Ha! mes amys, vous n'avez encores veu beaucoup de pays et n'avez tant praticquè les armes que moy. C'est une chose mal séante que gens d'un estât mangent l'ung l'aultre; je vouldrois bien vous prier en faveur des armes et amytiè de soldatz que vous prinsiez ung aultre logis que le mien, et à la pareille; car j'ai voluntè encore de faire service au roy à la première occasion qui se présentera, où à vous et aux vostres pourrai vous faire plaisir. » Ce que firent iceux soldatz , qui allèrent chercher aultre logis.
Attenant de la maison dudit Pillette y avoit ung pauvre homme, nommé Estienne Gasteblè , fossoieur et sonneur de l'église de S*-Ayoul, qui n'avoit aucim moyen de vivre que de ce qu'il gangnoit au jour le
jour; toutesfois grand yvrongne qui n'avoit soucy du lendemain, dans 1563. la maison duquel estoient logez deux maistres soldatz et une garce putain qui les suyvoit; lesquelz, voyans ledit Fillette n avoir plus de soldatz eu son logis, s y allèrent mettre sans bulletin, partie pour estre mieux traitez , partie pour estre hors de la fumée que leur faisoit la femme dudit Gasteblé des planches qu'ilz retiroient de terre quand ilz faisoient les fosses des trespassez, qui estoient toutes moytes et qui sentoient les corps mortz, ayant assez maulvaise odeur, car il n'y avoit aultre bois pour leur faire feu en la maison. Il Fillette, voyant que les soldatz de son voisin s'estoient mis en sa maison, taschea à les endormir comme il avoit faict les premiers; mais les trouva maistres de leur mestier. Voyant que pour amytié ne vouloient quitter sondit logis, se courrouça à eux et les fît sortir par menaces, disant qu'il ne les recevroit, puisqu'ilz n'estoient logez en sa maison par étiquet ou bulletin , et en leur présence partit de son logis pour s'en aller plaindre audit sieur de Charry. Quoy voyant, lesditz soldatz se retirèrent chez leur hoste Gasteblé, jusques à ce qu'ils eurent trouvé leur fourrier, auquel formèrent leur plainte, disant qu'ilz estoient logez en la maison du plus pauvre homme de la ville, où il n'y avoit pain, vin, boys, ni aultres victuailles, et que, attenant dudit logis, y avoit ung riche paillard, qui naguères avoit esté héritier d'un chanoine le plus riche de la ville, et n'avoit personne de logé en sa maison, et pour ces causes le prièrent qu'il leur baillast bulletin pour s'y loger : ce que leur accorda ledit fourrier. Ilz , ayant bulletin , retournèrent veoir leur dragon de Fillette , et luy donnèrent ledit bulletin, et quant et quant le chassèrent aux vivres; lequel ne s'en hasta guères fort, et, ne se pouvant exempter qu'ilz ne demourassent en sa maison, les traita non si opulantement qu'ilz vouloient.
Advint ung joiir, entre aultres, qu'ilz soldatz baillèrent charge audit dragon d'achepter quelques chapons et une douzaine d'allouettes pour leur soupper, à peine d'estre battu et de tout rompre en sa maison. Ce qu'il leur promist faire, s'il en voyoit et qu'on luy en voulust donner pour son argent. Où il savoit qu'il y en avoit à vendre, n'y alloit, afiin
1563. V^'^^ ^^^ excuse de dire qu'il n'en avoit veu, et par ce moyeapoulser la journée à TespauUe, comme on dist, pour les en faire passer, ce que lesditz soldatz ne vouloient faire. Lesquels quasi à coups de baston le renvoyèrent et luy enseignèrent où il en trouveroit, et quon en vendoit, encores qu'il le sceust aussi bien que eux. Estant contrainct de retourner, s advisa d'une ruse assez gaillarde et fort gentille pour un lordault. Au lieu d'aller où on vendoit lesdits chappons et allouettes, alla trouver le procureur et l'échevin de la paroisse de S^-Âyoïd^ qui estoient assemblez par la rue Timg avec l'aultre, qui estaient Nicolas Robinot du Moustier et Nicolas Philippe, auxquelz il fît une grande révérence à la manière des Manceaux, et leur demanda s'ilz sçavoient où estoit la munition, des dbappons et allouettes et celuy ou ceux qui avoient la charge de les distribuer, affîn d'en aller querre pour ses gens d'armes, qui le contraignoient d'en trouver, à peine d'estre bien battu. Ces deux hommes, <{ui pensaient qu'il se mocquast d'eux, luy respondirentque mons. de Charry estoit le distributeur de telles munitions, et qu'il se redrast à luy pour en avoir et habillement, car, comme ilz avoient. entendu, n'y en avoit plus guères à distribuer. Geste response ouye, les remercia honestement, et au partir d'eux s'en alla au logis dudit sieur de Charry, qu'il trouva en^on chemin au sortir de la rue aux Aulx. Auquel fît la révérence, et, après layoî^ salué, luy fit sa harangue en telle sorte : « Monseigneur, en ma maison sont logez deux de vos soldatz, auxquelz je fais bonne chère de mes biens, selon le petit moyen que Dieu ma donné, qui n'est grand, parce que je suis ung pauvre homme, Jusques à cy je leur ay. donné chair de bœuf, de mouton et de veau, avec de bon vin à leurs repas, et de ce ne se trouvent contens. Hz m'ont chassé de ma maison et m'ont commandé de n'y retourner, bi je ne leur porte ung chappon et une douzaine d'allouettes, quoy que ce couste, ou aidtrement me battront à leur plaisir. Monspign.eur, j'ai regardé en plusieurs lieux par la ville si j'en trouverois, ce que je n'ai faict. Partant je suis contrainct de me retirer vers vous » pour vous supplier de m'en ayder pour l'argent, affin que je ne sois battu, et ce qui
est chez moy rompu ; et pour ce , monseigneur, je vous prie pour Thon- 1 563. neur de Dieu de m'en départir, si vous en aver ; voylâ l'argent pour les payer. • Ledit sieur de Chariy, en escoutant fort patiemment le bon homme; et le considérant assez mal habillé avec ses sabotz chaussez, luy demanda qui estoient ces soldatz et' soubs quel capitaine ilz estoient. Qui luy fit response que , ainsi qu'il avoit entendu, estoient de la compagnie de mons. de Strocy. Ce dict, ledit sieur de Cbarry appella ung de ses hommes et luy commanda d'aller avec le bonhomme en son logis dire ^à ses soldatz qu'il alloit à la chasse pour leur aller querre des allouettéB, et qu'il leur dist qu'ilz se gouvernassent avec leur hoste en telle sorte qu'il n'en ouyst plus de plaincte, à peine d'estre accommodez comme leurs compagnons qui avoientesté pendus. Ledit Fillette, ouyant ce commandemesit, dist audit seigneur qu'il n'estoit besoin de travailler son homme pour Cela, mais que, s'il luy plaisoit'de faire escrire ung petit mot auxditz soldatz, ce seroit assez. A laquelle requeste obéit ledit seigneur; lequel fit escrire à son secrétaire telz motz qui s'ensuivent, c'est assavoir, «Soldatz, j'ai ouy la plainte de vostre hoste; je vais à la chasse pour vous prendre des sdlouettes, » et au dessoubz signé Charry. Le bonhomme, fort impor*tun envers tel seigneur, commença à fi:*iniper les espaides quand il tint ce mandement, et dist à haulte voix : • Je suis en grand soulcy que je ferai; car, puisque je n'emporte poiûct d'allouettes, je serai battu, si je porte ce papier icy. » A la plaincte duquel fut esmeu ledit seigneur, qui fut en oppinion d'envoyer prendre prisonniers lesditz soldatz pour les faire pendre. Ce que voyant ledit Fillette , luy dist : « Monseigneur, pardonnez-leur et à moy aussi ; il suffiroit que envoyassiez avec moy vostre lacquetz, si c'estoit vostre plaisir, pour leur porter ceste voistre bulette. » Ce que luy accorda ledit seigneur, lequel y envoya ung de ses hommes pour le deffendre et menacer lesditz soldatz.
Quand le bonhomme fut près de son logis, il pria le soldat que ledit sieur de Charry luy avoit donné de n'entrer audit logis que premièrement il ne sceut si ses soldatz y estoient, affin qu'il veist et ouyst ce qu'ilz luy diroient, et à ces fins entra dedans, et le i^ldat
1563. demeura en la rue. A rarrivée duquel hoste, iesditz soidatz luy demandèrent : « As-tu trouvé des ailouettes? dis, bogre. » Lequel leiu* fit response en son vulgaire de Manceau : ^ En bonne fay, non; et si ai esté au logis de mons. de Charry, pour sçavoir où on en bailloit de munition. » — « Tu y as esté, bogre? » respondirent-iiz. — « En bonne fay, se mon, dist le bonhomme; et parce qu'il n'en avoit plus à donner» il m'a baillé ceste petite bulette pour vous donner, qui est le fil pour les prendre. » 11 appelloit le mandement par escript qu'il apportoit dudit sieur de Charry, la bulette et le fil pour prendre les ailouettes. Us soidatz, voyant le mandement et signature dudit sieur de Charry, fiorent fort faschez, et de despit lung d'eux Tempongna au collet, faisant mine de le vouloir battre. Qui fut cause que le bonhomme s'approchea près de son huys et cria le murtre, appellant à son ayde le soldat qui estoit venu avec luy pour le saulver; et à haulte voixcrioit après luy, en luy disant: « Hé! mon compagnon, entrez, je vous prie ; ces cocquins me battront. » Au cry duquel entra ledit soldat, qui moult les tança et leur dist le mandement de son seigneur, et le danger où ilz se mettoient de se faire pendre et estrangler, et leur commanda de ne molester aulcimement leur hoste, ains qu'ilz eussent à vivre de la vie de luy et de sa femme, à peine de s'en trouver mal. Lesditz soidatz, en s'excusant, accusèrent ledit Fillette, leur hoste, d'estre ung villain , qui ne leur donnoit rien que boire ni que manger qui vallust rien, et que de luy ne sçavoient avoir aulcune raison. A la plaincte desquelz, soustint ledit hoste que, soubz correction du soldat, il n'estoit vray ce qu'ilz disoient; qui, pour vérifier du contraire , envoya querre par sa femme une pinte du meilleur vin qui fiist en ime taverne de ses voisins, nommé Pierre l'Ogre, pour luy en faire taster. Qui fut par ledit soldat trouvé fort bon; lequel dist ausditz soidatz qu'ilz avoient tort de se plaindre de leur hoste touchant le vin, et que M. de Charry son maistre n'en beuvoitpas de meilleur; et sur ce, print congé d'eux. Or estoit-il vray que ledit Fillette ne leur bailloit à boire de ce vin ni de pareil, ains de bien moindre, combien qu'il soustint devant ledit soldat et eux qu'il ne leur en avoit point
baillé de moindre. Lesquelz se voyant ainsi vaincus par le commande- 1563. ment dudit sieur de Charry, luy dirent qu'il les traitast ainsi qu'il vouldroit, et qu il estoit ung meschant poltron ; jugèrent toutesfois en eux-mesmes que le lordault a voit plus d'esprit qu'ilz ne pensoient.
Depuis ce commandement à eux faict^ le bonhomme les traita ainsi qu'il voulut, et pour avoir sa vengeance et se mocquer d'eux, alloità achepter à la boucherie des morailles et morceaux de chair de teste de vaches, qu'il appelloit des alloyaux de bœuf d'auprès des cornes, pour leur faire manger cuitz avec des choux qu'il envoyoit desrober es jardins par leurs goiigeatz, et de telles viandes traita sesditz soldatz le reste du temps qu'ilz furent en sa maison. Et pour se mieux gaudir d'eux, quand il les oyoit parier de chappons et allouettes, leur disoit qu'il n'en pouvoit trouver, combien qu'il eust le fil à les prendre. Il appelloit le fil à prendre les allouettes, le billet que luy avoit donné mons. de Charry.
Et pour combler la risée , ne voulut permettre que la putain de femme qui estoit auxditz soldatz beust du vin le reste du temps qu'ilz furent en son logis, et la voulut faire vivre de la vie de sa femme, qui n en beuvoit poinct. Il y avoit audit Provins maints mesnagers de toutes qualitez, qui s'estimoient aussi sages que ledit Fillette, lesquelz touteffois n'eurent la hardiesse de faire une telle bravade à leurs soldatz ; et si n'avoient meilleur moyen de les traiter que luy. Cest homme estoit, à le veoir, comme imbécille, mais fin et caidt plus que Normant, car il estoit Manceau de nation, qui vault aultant que Normant et demy; et avec son imbécilité cauteleuse, avoit les mines, gestes et paroUes de mesme, suyvant le jargon et vulgaire de son pays; et le tout assemblé ensemble provocquoit les personnes à rire et à tenir conte de luy.
Pour faire desloger hors de Provins ledit Charri et ses compagnies, les gouverneurs de la ville s'allèrent plaindre à la dame dudit lieu, qui estoit la femme de feu mons. de Guise, pour prier le roy d'envoyer mandement audit sieur de Charri pour les faire deslogcr; ce qu'elle fit, après les avoir bien tancez et leur avoir demandé de quoy leur
1563. servoîent leurs murailles et poiHrquoy ilz les avoienl laissé entrer, et très-bien ^c mocqua d'eux. Ilz de Provins se pensèrent excuser devant elle sur la commission qu ilz gens de guerre avoient d'entrer es villes et d'y loger ; mais laditte dame leur fit response qu'il estoit bien plus facile de leur refuser l'entrée que de les desloger quand ilz estoient entrez. Icelle dame tant se travailla, qu'elle obtint du roy mandement de les faire desloger au temps que nous avons dit qu'ih daslogèrent, après avoir faict monstre. Et oncques depuis ne furent si bastiiz lesditz de Provins de mettre en leur ville gens de guerre.
Meurtre d'un chanoine de Notre-Dame-du-Val de Provins par un autre chanoine. — M. de Charry est assassiné à Paris le 3i décembre i563, au moment où il passait sur le pont Saint-Michel. Les meurtriers prennent la fuite et sont exécutés en effigie. Le crime est attribué, soit au frère d'un des soldats que Charry avait fait pendre à Provins, soit aux protestants ^ — M. de Strozzi , parent de la reine mère, obtient le régiment de Charry^. Les ambassadeurs du sultan reviennent à la cour de France par le même chemin qu'ils avaient suivi Tannée précédente. Ils étaient envoyés pour faire confirmer les traités d'alliance existants entre la France et la Turquie. Ils venaient aussi, disait-on, conférer sur le mariage de Charles IX avec la fille du Grand Seigneur, dont ils apportaient le portrait. Le roi refuse cette union , malgré Tofire qu'on faisait du baptême préalable de la fiancée, sous prétexte que ce baptême ne serait pas reçu par dévotion à la religion chrétienne, mais en vue seulement du mariage. II renvoie ensuite les ambassadeurs, comblés de présents. -^ Le capitaine La Grue, de ViUenanxe, et son fils sont poursuivis en justice par un gentilhomme dont ils avaient, pendant la guerre civile, pillé et dévalisé le château, entre Melun et Corbeil. Le fils est pendu; le père se cache, est exécuté en effigie et fait accord avec sa partie adverse, par l'intermédiaire du prince Portien. — Mort, au mois de janvier, de frère Lambert Girard, moine du Moutier-la-Celle, curé et trésorier de Saint- Âyoul de Provins. Il a pour successeurs Guill. Maret, Gilles More, puis Denis
* Montluc, dans ses Commentaires t. I, 1. IV, p. aoa.) On trouve diverses
(collect. Michaud, i" série, t. VII, p. 96 lettres de Charry écrites au duc de Guise,
et suiv. ) , fait un grand éloge du capitaine dans la coUectioQ Bétbnne , vol. 287^ a88 ,
Charry. (Vôy. sur sa mort Brantôme , Des 8660.
Colonels de l'infanterie françoise, l. IV, * Philippe Strozzi, colonel des gardes
p. 379; le Journal de Bruslart (Mém. de françaises, naquit à Venise en 1621, et
Condé, 1. 1 , p. ] /io) ; d*Aubigné , Hist univ, mourut en 1 583.
Camus. — Frère Jean Barrier, cordelier, obtient la prébende vacante par la mort 1563. de Denis Froment , chanoine de Notre-Dame-da-Val , et est le premier chanoine théologal de Provins.
Estans venu à propos de parier dudit Barrier, aous fault icy réciter ung sacrilège horrible , coounis dans la ville de Parts par ung huguenot, qui fut tel : — Un prebstre , chantant la messe dans la S** Chapelle du palais de Paris S dans laquelle y avoit nombre de gens en suffisance pour ouyr laditte messe, s'y trouva ung homme, entre les aultres, qui estoit huguenot; lequel toutesfois, en contrefaisant le bon catholicque, se minst à genoux durant icelle, et tenoit mesmes cérémonies que les aultres catholicques. Il s'estoit approché de Tautel où ledit prebstre célébroit « et il y demeura constant^ depuis le commencement de laditte messe jusques à Télévation de la saincte hostie; laquelle estant eslevée par le prebstre pour la monstrer au peuple pour Tadorer, se leva le misérable huguenot sur ses deux pieds, et, au lieu de l'adorer comme les aultres catholicques, de ses mains polluées Tarrachea des mains du prebstre par derrière, la jetla à terre, et monta du pied dessus, en détestation de la religion catholicque et du sacrifice mémorial de la passion de J. C. qui est faict en la messe. Duquel faict si barbare furent moult estonnez et le prebstre et le peuple. Le peuple se rua d'un franc courage sur ce sacrilège huguenot, et, après luy avoir baillé plusieurs coups de poing, le livra à messieurs de la justice du parlement de Paris, lesquelz firent son procès, et le condempnèrent à avoir la main couppée, de laquelle il avoit faict ce sacrilège, bruslèe avec son corps tout vif; ce qui fut faict au karesme de ceste présente année. Pour lequel prescher et retirer de son erreur, fut appelle ledit nostre maistre F. Jehan Barrier, qui preschoit le karesme en l'église de M. S*-Bartholomy, auprès dudit Palais. Lequel trouva le pauvre misérable estre athée ou athéiste, c'est-à-dire sans mdle croyance d'un Dieu, qui est ime erreur la plus pernicieuse qui fut oncques et qui sçauroit estre à jamais. Il Barrier, par son
* D'Aubigné (Hkt oniv. 1. 1, 1. IV, c. m, p. aoa) parie de ce fait comme étant arrivé dans Téglûe de Saînte-Genevièye.
1563. éloquence et salncte doctrine, le réduisit aulcunement à la cognoissance d'ung seul Dieu en trois personnes, et luy enseigna Tespérance du salut de son âme par J. C. , filz de Dieu. Ce que bien ayant entendu ce pauvre misérable, crut à la saincte parolle de Dieu, et cria pardon à Dieu de ce forfaict et aultres péchez par luy commis, en sorte que ledit Barrier récita et dict qu'il falloit avoir quelque espérance du salut du pauvre desvoyé , exortant ung chascun de prier Dieu pour luy, ce que Ton fit.
Le protestantisme pénètre dans les Pays-Bas. Troubles religieux. Soulèvement des gueux. Le duc d'Albe, envoyé par Philippe II, combat énergiquement la rébellion. — Un jeune prêtre de Chalautre-la-Grande, surpris avec la femme d'un vigneron qu*il fréquentait, est fouetté de verges par le mari et ses parents, qu'il traduit en justice et fait condamner.
Au moys de febvrier de ceste année , après la Chandeleur, le roy partit de Paris pour entreprendre le voyage de la Visitation de son royaume, et passa par Fontaine-Bleaue , et de là, par auprès de Sens. Il s'alla arrester dans la ville de Troyes en Champaigne, où il séjourna quelque huict jours et plus, et estoit le commencement du moys de mars quand il partit. Il avoit envoyé ung mandement par les villes où y a bailliage, que les baillifz, procureiu^s et avocatz de S. M., qu'on appelle procureurs et advocatz du roy, ensemble les nobles gentishommes desditz bailliages de Champaigne et Brie, eussent à se trouver, à certain jour nommé, dans laditte ville de Troyes, poiur entendre sa volunté , et ce que par luy leur seroit déclaré touchant le reiglement de la justice, et pour faire observer les édictz de pacification, selon la paix d'Orléans , et suyvant iceux faire vivre tout chascun en paix , en attendant son retour. Aux nobles ordonna de garder la foy et loyauté qu ilz luy debvoient et luy appartenoit selon le tiltre de leur noblesse et privilège d'icelle ; ordonnant auxditz de la justice et nobles que si , durant le temps de son absence et voyage , survenoit quelque question, différend ou affaire, ilz se retirassent à mons. d'Aumalle, garde du gouvernement de la province de Champaigne et Brie pour mons. de Guise, son nepveu, qui estoit encores jeune, ou au seigneur de
Barbesieux , son lieutenant audit gouvernement , ausquelz il commanda 1 563. d'obéir comme à S. M.
A ceste assemblée royalie, harangua et pourta la paroUe pour la justice du bailliage de Provins, devant saditte majesté et son conseil, revestu de sa longue robbe, M® Jehan AUeaume , bailly de Provins, qui fut bien escouté en ce qu'il dist. Lequel ayant dict, se retira de l'assemblée pour changer d'habit; et, ayant mis bas la longue robbe et le bonnet carré, print la cappe à TcspagnoUe sur ses espaules et l'espée à la cincture , avec le bonnet de velours sur la teste , et en tel habit se représenta devant l'assemblée, pour pourter la paroUe et haranguer pour les nobles de sondi-t bailliage. Il fut aussi bien ouy que devant, et eut la grâce de si bien dire, qu'il contenta le roy, les princes et toute l'assemblée , et fut fort remarqué du roy et tenu pour homme pertinent et de bon esprit. Il seul emporta l'honneur de tous ceux des bailliages qui haranguèrent pour leurs provinces devant S. M., et fut dict, en la louange d'iceluy bailly, que fort dextrement il avoit joué deux personnages en ung mesme joiu* et ung mesme jeu,, et fort honorablement s'en estoit acquitté.
Le roy, ayant tenu cest estât audit Troyes, en alla faire aultant à Langres; de Langres se retira par Dijon pour s'en aller à Lyon, costoyant le plus qu'il pouvoit les frontières de son royaume par où il passoit, et en chascune ville principalle de chascun gouvernement faisoit pareille convocation des estatz de justice et de noblesse , comme il avoit faict audit Troyes, se faisant veoir à tous, et se rendant favorable poiu* faire vivre les habitans des provinces de son royaume, suyvant les édictz de la paix d'Orléans, où il en estoit bcsoing, ainsi que nous le dirons es prochaines années qui viennent. Messieurs les princes de Condé, de Montpensier, d'Aumalle, de Guise et aultres de France, avec la royne mère, le connestable, mons. d'Anjou, frère du roy, les sieurs admirai, d'Andelot et aultres, tant catholicques que huguenotz, l'accompagnèrent jusques à Lyon, où il se rendit environ la feste dePasques, et où plusieurs le laissèrent pour s'en retourner en leurs gouvememens, provinces et maisons. La royne mère, mons. le
1563. duc d'Anjou et mons. le conuestable suyvirent toujours S. M. en son voyage et ne Tabandonnèrent auicunement.
S. M., avant que partir de Paris, ordonna gouverneur de laditte ville, prévosté et viconté d'iceile, comme aussi de Flsle de France, mons. le mareschal de Monmorancy, filz aisné de mons. le connestable, homme assez fascheux et mal au goust des habitans dudit Paris, lesquelz ne luy voulurent obéir qu'à regret, à cause de son orgueil et arrogance, de quoy il estoit plain, et encores pour ce qu'il sembloit plus pencher du party des huguenotz que des catholicques. Lesquelz catholicques tenoit en telle subjection qu'ilz n'eussent osé dire ne faire chose qui eust desplu au moindre huguenot crocheteur qui eust esté dans iceiie ville ni dans le royaume. 11 faisoit toute faveur auxditz huguenotz, et leur permettoit toute liberté, sans aulcune pugnition ni répréhention quelconque. 11 permettoit, contre l'édict de la paix d'Orléans et contre le gré de MM. de la court de parlement et les Parisiens , que les huguenotz s'assemblassent avec leurs prédicans dans laditte ville, pour y faire presches et exercice public de leur religion prétendue, les faisant garder par ses gens, de peur qu'on ne se ruast sur eux.
Les huguenotz de Provins et du bailliage, tant nobles que artisans, avoient par le bailly de laditte ville faict demander au roy estant audit Troyes l'establissement d'ung presche , pour faire l'exercice public de leur prétendue religion dans laditte ville de Provins, suyvant l'accord de la paix d'Orféans. Qui leur £ut encores une fois accordé par S. M., et mandé au président d'icelle ville de leurdonner lieu commode et de les installer audit presche, ensemble de les garder et faire garder durant le temps qu'ilz y seroient, de peur que les catholicques ne les allassent saccager. Desquelles lettres et mandement les débouta encores une fois ledit président, et les renvoya, et par ce moyen se passa ceste année sans y avoir presche audit Provins. Et fault croire que si Jedit bailly eust esté aussi bien affectionné à l'éghse catholicque que ledit président , oncques presche ni huguenot n'eust esté audit Provins à sûreté ; mais , comme il appert par ce discours , chascun se ploie à ce qu'il ayme.
CHARLES IX EN OAUPHJNB. BDIT DE ROUSSILLON ET AUTRES ORDONNANCES. LUTTE
ENTRE LES GENS DU CARDINAL DE LORRAINE ET LES SOLDATS DU MARECHAL DE MONT- MORENCY. CONFÉRENCE DES PROTESTANTS k LA PERTE. ETABLISSEMENT D'UN