ROI ORDONNE QUE L'ANNEE COMMENCE DESORMAIS AU 1* JANVIER
L'an mil cinq cens soixante et quatre, à la feste de Pasques, le roy estant en son voyage de Lybn\ passa en Daulphiné pour visiter le pays et les villes d'iceluy, plusieurs desquelles n'avoient encores mis les armes bas, pour la desfîance que les catholicques et huguenots avoient les ungs des aidtres ; une partie desquelles estoient occupées encores par lesditz huguenotz , qui ne les avoient rendues au roy ni à ses gouvemeiu's, combien que par la paix d'Orléans ilz estoient tenus de ce faire. Esquelles toutesfois entra le roy, qui y fit séjour pour escouter les plainctes tant des ungs que des aultres, et y mintla paix, remestant ung chascun en ses biens, maisons, honneurs, dignitez et ofiices, donnant les catholicques en garde aux huguenotz et les huguenotz aux catholicques, faisant jouir les ungs et les aultres du bénéfice de la paix d'Orléans. Es villes que tenoient et occupoient les huguenotz audit pays, les catholicques estoient en fiiitte et absens de leurs maisons pour la pluspart; les aultres, qui n'avoient voulu fuir et absenter leurs biens, estoient en une grande oppression desditz hu* guenotz, qui les contraignoient d'aller aux presches, estant entièrement privez de l'exercice de la religion catholicque, n'ayans aucun
^ Recueil et discours da voyage du roy France, du marquis d*Aubaîs, 1 1, i'*part
Charles IX ^ par Abel Jouan. Paris, i566, — Voy. aussi Addit. aux Mém, de Casteî-
in-S*". Ce discours a été reproduit dans les naa, t. II, p. 333 et 368. Pièces fugitives pour servir à i'Iiîstoire de
1564. prebstre pour chanter la messe, administrer les sacremens et leur fidellement prescher la saincte paroUe de Dieu. Ausquelz S. M. fit droict seullement de les remettre en liberté et leur bailler l'exercice de leur religion catholicque, faisant rentrer les prebstres en leurs églises, biens et maisons, pour y demeurer en toute sûreté; comme aussi il permist ausditz huguenotz Texercice de leur prétendue religion estre publicquement fait en toute assurance, et tant travailla qail appaisa les ungs et les aultres.
L'allée du roy esditz pays de Daulphiné, de Languedoc, Provence et aultres pays servit beaucoup aux catholicques et intimida moult les huguenotz héréticques; aux catholicques, pour les maintenir en la foy et religion apostolicque et romaine, le voyant catholicque aller par chascun jour à la messe, comme aussi mons. son frère, la royne leur mère, mons. le connestable et aultres seigneurs de sa suite, lesquelz ils pensoient tous estre huguenotz; aux huguenotz, du moings à plusieurs, leur servit l'allée de S. M. pour les retirer de leur erreur, ou les faire vivre en simulation de religion. Car l'ayans veu encores catholicque et aller à la messe si dévostement qu'il y alloit, quittèrent l'hérésie et furent catholicques, ou du moings firent semblant de l'estre. La religion que tient le prince, soit bonne ou maulvaise, induist les subjectz à la prendre.
Le roi va à Avignon; il y voit le pape Pie IV, et tous deux confèrent ensemble pendant plusieurs jours '.
Ordonnance de Charles IX, pour le règlement de la justice et de la police du royaume, donnée à Paris au mois de janvier i563 (i564). Déclaration ampliative de cet édit, datée de Roussillon, le 9 août i564^. Acte d'enregistrement du pariementdeParis, 19 décembre i564.
Edit du roi défendant de porter par les champs harquebuses , pistolets et autres - bastons à feu ^. »
^ Le pape n était pas à Avignon. Les ^ laamberi.Rêc, des anc, lois fiwiç.tXlW
conférences eurent lieu entre la reine mère p. 1 66 et 1 78. Le texte entier des actes de
et un agent de Pie IV, le Florentin Louis janvier et d*août 1 564 et de Tenregistre-
Antinori. (Davila , Gaerre civili di Erancia, ment est reproduit par Cl. Haton.
t. m, p. i/i4-]â5.) ^ L*auteur ne donne qu une courte ana*
Depuis lors les gentilshommes allant à cheval se servirent de petites arba- 1564. lètes d*acier, sauf quelques grands seigneurs et leurs gens , par permission spéciale du roi.
Plus particulièrement qu^aux aultres princes fut donnée à mons. le card. de Lorraine , tant à luy que aux gens de sa garde, permission de porter harquebuses, pour ce que luy seul avoit plus d'ennemys, qui le guettoient et espioient par tout, que les aultres princes et seigneurs. Car tous les huguenotz de France luy en vouloient et le tenoient pour le plus grand ennemy qu ilz eussent et qui fust le plus contraire à Tadvancement de leur prétendue religion. Par quoy luy fut contraincte, après son retour du grand concilie de Trente, duquel il estoit revenu n'y avoit guères, d'avoir, oultre son train ordinaire, des hommes pour la garde de son corps, lesquelz il payoit et entretenoit à ses despens; il obtint pour eux, comme pour les gens de son train, permission du roy de porter lesdittes harquebuses nuict et jour et en tout temps , après la promesse par luy faicte de n'assaillir ni faire assaillir personne que ce fust du royaume, ains seidlement pour se deflFendre, s'il, par cas fortuit, estoit assailly de quelques ungs ses ennemys.
Advint en certain jour de ceste année que je ne puis précisément cotter, que ledit seigneur cardinal, accompagné de mons. de Guise, son nepveu, partit de la ville et abbaye S'-Denis en France, qui luy appartenoit, pour aller à Paris, avec tout leur train, qui pouvoit monter au nombre de deux à trois cens chevaux, tous enharquebusez et empistoUez , suivant la permission du roy. De l'allée desquelz fut adverty mons. le mareschal de Monmorency, gouverneur de la ville de Paris et Isle de France; lequel, poiu* donner embusche ausditz sieurs cardinal et de Guise, fit armer plus de cinq cens hommes, tant des siens que des huguenotz de Paris, les ungs à pied, les aultres à cheval, qu'il fit mettre en embuscade par les carrefours
lyse de cette pièce. G*est sans doute Tédit port d'armes, qui fut rendu le 1 6 août 1 563. de confirmation de l'ordonnance de paci- (Isambert, Rec» des anc. lois franc, t. XIV, fication du i g mars 1 56a , avec défense du p. 1 4a- )
156&. des rues S^-Denis, Petit^Pont, Pont-au-Change, et porte de Paris, près le Chastelet, par où il savoit lesditz sieurs et leur train devoir passer, les ayans bien instruictz de ce qu il vouloit faire sur les personnes desdits sieurs.
Ëstans donc ces gens mis en armes au veu des Parisiens, qui ignoroient que vouloit signifier ceste entreprinse, furent posez en certain nombre par chascun coing de rue, avec instruction de ce quils avoient à faire au signal qui leur seroit donné, qui fut au premier coup de harquebuze qu ils entendroient deslascher et non devant.
L'entreprinse estoit de se saisir mortz ou vifz des personnes desdit2 cardinal et de Guise ; et pour ce faire plus aysément. Rit dict qu'on laisseroit passer oïdtre tous les gens de leur train qui cheminoient devant eux, auxquels rien ne seroit faict ne dict que premièrement ne fussent arrestez lesditz sieurs leurs maîtres, pour éviter au plus grand meurtre qui se fust peu commettre de part et d'aultre. Et poiu* ce, passèrent la plus grand partie des gens des gardes et trains d'iceux seigneurs, sans qui! leur fust dict ne faict, avec leurs harquebuses et pistoUes; mais attendirent à se ruer sur lesditz sieurs cardinal et de Guise que la plus part de leur train fust passé , et ne s'y fussent si tost ruez, n eust esté ung des hommes dudit train, qui, passant par la rue, ayant considéré Tembuscade qui estoit à chascun carrefour, jugea en soy que telle entreprinse estoit dressée contre ses seigneurs et leur suitte; pour lesquelz advertir reboursant chemin et covuant à bride avalée au devant d'eux, leur donna advertissement de se saulver.
Ledit sieur Monmorency et gens de sa faction, voyant courir cest homme droict à ses seigneurs, jugèrent bien que c'estoit pour les advertir de se donner de garde, et, afin de mettre leur entreprinse à exécution, coururent avec lui droict ausditz sieurs, où fut deslasché le coup de harquebuse qui servoit de signal poiur faire la charge de main en main; qui fut aussi tosf faicte que laschée. L'esmeute fut grande par les rues; plusieurs y furent tuez et blessez de part et d'aultre. Ledit cardinal se saulva sans estre blessé; mais nai sçu
comment mons. de Guisé son nepveu^ âgé d'environ quinze ans, à 156 A. l'ayde dVng de ses gentishommes fut saulvé dans la maison d^ung marchand, lequel, en y entrant, fut blessé' dung coup d'espéc dans la cuysse. Geste entreprise esmut les citoiens de Paris à sédition; mais soudain fut empôschée par ledit gouverneur et ses gens, qui estoient armez, joinct aussi que, pour empescher iceux Parisiens à esmouvoir davantage, fut faict le ban par les carrefours qne nul ne hobast de sa maison, sous peine de la hart. Pour lesquelz empescher de sortir, et pour saccager les premiers qui seroient trouvez par les rues les armes au poing, ledit gouverneur envoya ses gens tous armez par chascun quartier de laditte ville; il commanda en même temps aux lieutenans civil et criminel et au chevalier du guet de monter à cheval avec leurs gens, et d'aller par la ville pour emprisonner ceux qu ilz trouveroient en armes; au moyen dequoy fut incontinent cessée la sédition ^ Ledit gouverneur, poiu* couvrir son entreprinse et la faire entendre à chascun, déclara qu'il n'avoit coiu*u sur lesditz cardinal et de Guise à aultre intention que pomr les désarmer de leurs harquebuses et pistoUes qu'ilz portoient et leurs gens contre Tédict du roy, et non pour leur mal faire, et quen ce il n'a voit faict que le deub de sa charge, suyvant le mandement du roy à luy et aux aultres gouverneurs des provinces faict, ignorant que S. M. eust baillé ausditz sieurs permission d'en porter, de laquelle permission le debvoient advertir avant qu'entrer audit Paris.
* De Thou , BisL miv. 1. XXXVII ; Brantôme , Vies des hommes illastres, t. II , p. ^3 6 ; Le Laboureur, Additions aax Mém. de Castelnaa, t. I, 1. VI, p. iga; Papiers d'état du. cardinal de Granvelle, t. VIII, p. 600 ; Lettre de M. le maréchal de Montmorency à M. le duc de Montpensier, prince du sang, au sujet de sa querelle avec le cardinal de Lorraine. 1 564 (1 565 ) , 1 5 janvier; Réponse du duc de Montpensier (Archives car, de VhisL de France, t. VI,
p. 2 53 et a5g); D*Aubigné, Hist univ. t. I, 1. IV, c. IV, p. ao5; Légende du cardinal de Lorraine {Mém. de Condé, t. VI, p. ga et suiv.). L*auteur de cette pièce dit : « Le cardinal et son neveu le duc de Guise eurent plus de peur que de mal , et, mettant vistement pied à terre , se sauvèrent en une maison prochaine, ou Ton dit que le cardinal estoit si résolu , que ses chausses luy servirent de bassinet son pourpoint de selle percée. »
1564. Geste algarade couva d'aultres maux secretz, qui sortirent leur
eifect, mais assez lentement et longtemps depuis
Il y a ici une lacune dans le manascrit.
Assemblée synodale des protestants à la Ferté-sous-Jouarre'.
Estans à leur assemblée audit lieu de la Ferté, travaillèrent une sepmaine entière à disputer de leur religion, pour tascher à accorder leurs oppinions, et, à dire la vérité, advancèrent beaucoup leur prétendue religion par ceste conférence qu'ilz firent ensemble. Mais toutesfois ne la menèrent à fin résolue ; car plusieurs d'iceux demeurèrent pertinaces en leur oppinion, qui les empeschea de conclure, et ne se voulurent plusieurs rapporter à la détermination dudit Calvin, se jugeans eux-mesmes aussi suflfisansque luy. Après long altercat et dispute les ungs contre les aultres, laissèrent Tentrepriuse en suspens et la renvoyèrent à une aultre assemblée qu ilz prétendoient de faire en temps opportun, et ne résolurent aultre chose, sinon que chascun de eux, le plus doulcement qu'il seroit possible, entretiendroit ses disciples et auditeurs des fondemens de leur prétendue religion, en attendant que le Seigneur les eust tous inspiré de ce quilz debvoient croire, et que c'estoit assez que, tant les ungs que les aultres, pussent empescher ceux qui les suy voient de retourner à la papauté et à l'église des papaux, ainsi appeloient-ilz les catholicques et l'église romaine.
Et pour à celle fin qu'il pleust à Dieu de les bien inspirer tous et de faire descendre son S*-Esprit sur chascun de eux au joiu* de la Penthecoste, auquel ilz firent leur cène, ordonnèrent qu'ilz jeusneroient toute la sepmaine entière et vacqueroienl à prières et oraisons à ces fins. A laquelle ordonnance s'accordèrent tous, et à telle fin despeschèrent postes et messages par toutes les villes de France où y avoit nombre de huguenotz en public ou secret, tant es villes où
' Ces conférences eurent lieu du 37 d'état du cardinal de Granvelle, publiés avril au dernier mai i564. (Voy. Papiers par M. Weiss, t. VII.)
y avoit presches publics qu'en celles où il n'y en avoit poinct, pour 1564. leiu* dénoncer ce statut et ordonnance, leur commandant estroictement de le garder, sous peine d'encourir la malédiction du Dieu vivant, et que tous à ce jour de Penthecoste eussent à se préparer pour faire la cène du Seigneur; ce qu ilz firent tous, tant d'ung costé que d'aultre. La Penthecoste passée, l'assemblée de la Ferté se sépara, et emportèrent le S -Esprit avant eux, tout ainsi qu'ilz l'avoient apporté quand ilz s'assc*Aiblèrent.
Discussion sur l^inconséqueuce de cette ordonnance du jeûne avec les doctrines protestantes qui blâmaient les jeûnes établis par Téglise catholique.
Ëstans es propos des huguenotz, nous poiu*suivrons à en parler, et dirons comment ceux de Provins et du bailliage obtindrent lettres toutes nouvelles du roy et de mons. d'Aumalle, garde du gouvernement de Champaigne et Brie pour mons. de Guise, son nepveu, par lesquelles ledit sieur d'Aimialle manda au bailly de Provins d'instaler ung prédicant et ung presche audit Provins, suyvant la volimté et mandement du roy, sans plus user d'excuses ni de renvoy envers lesditz huguenotz, puisque tel estoit le plaisir du roy, et qu'il, avec les gouverneurs de la ville, advisast à s'y comporter si modestement qu'en l'establissement d'iceluy n'y eust aulcune sédition. Ces lettres lurent apportées par les seigneurs de S*-Symon, sieur de Chantaloue, et Besancourt,.filz de la femme dudit S*-Symon; lesquelles ils firent enthériner par le bailly de Provins, qui ne demandoit aultre chose que de leur complaire et aux aultres huguenotz de la ville et des environs.
Le bailly ayant receu iesdittes lettres, les communicqua à M* Jehan de Ville, procureur du roy de Provins, pour les accorder ou empescher, lequel ne demandoit aultre chose que de veoir les huguenotz en toute Hberté; ausquelles il s'accorda pour le roy et en requist Tenthérinement, qui fut faict sur la fin du moys de juillet ou commencement du moys d'aoust de ceste année. Ilz huguenotz de Provins et du bailliage avoient obtenu par leurs lettres que ledit presche
156&. seroit mis et érigé dans Tencios des murailles de Provins, attendu qu'il n y avoit fauxbourgs en la ville ; mais en furent empeschez par les gouverneurs et habitans» lesquels s y opposèrent formellement, disans que la paix d'Orléans ne le permettoit. Et pour ce, tant les habitans que lesditz huguenotz, retournèrent audit sieur d'Aumalle, pour luy faire entendre leurs raisons; lesquelles ouyes, ordonna que ledit presche seroit érigé et mis hors Tenclos des murailles de laditte ville, au lieu de Montés, que luy nommèredt lesditz huguenotz, à la charge que les habitans, fermiers et propriétaires du lieu où ilz érigeroient ledit presche audit lieu de Montés, en seroient d'accord et que ce seroit de leur plain gré et non aultrement.
Ilz huguenotz avec le bailly de Provins, estans audit Montés à ung jour de dimanche, suyvis d'une infinité de peuple, tant des villages que de la ville, une partie d'iceux huguenotz, l'aultre non, s'adressèrent en la maison et métairie dudit Montés, pour en icelle, fust en la grange ou maison, asseoir et planter ceste nouvelle église huguenoticque. Mais le fermier, qui se trouva là, s'opposa et empeschea qu'ilz huguenotz et prédicans ne fussent érigez ni posez en l'enclos et pourpris de sa maison, et, à l'ayde des habitans, procureur et eschevins de Provins, il fut receu en son opposition, veu la teneur de leurs lettres qui disoient qu'ilz ne prendroient aulcun lieu pour se mettre, que du gré et consentement des détenteurs et propriétaires. Quoy voyant, lesditz huguenotz ne sçavoient qu'ilz debvoient faire. Contre lesquelz fut informé par les gouverneurs de la ville du port des armes qu'ilz portoient, qui estoient deffendues, et des menaces qu ib faisoient à l'hoste qui les empeschoit par son opposition. Et à peu tint qu'il n'y eust des coups donnez en la place, des huguenotz et catholicques les imgs sur les aultres. Pour ausquek empescher se travailla fort ledit bailly, qui bailla les ungs aux aultres en garde et assurément. Les huguenotz, voyans qu'ilz n'eussent gangné leur cause à vouloir forcer le bonhomme ni les catholicques, se retirèrent hors de la maison et poiupris d'icelle, et s'allèrent camper en ung plain champ appartenant à l'esleu Barengeon, principal bu-
guenot de Provins, qui estoit là présent; dans lequel champ, de son 156&. consentement, fiit planté le presche et instalé le prédicant desditas buguenotz. Les huguenotz de Provins estoient soustenus et assistez des gentishommes d'Estemay, de Saint-Symon, de Besancourt, de Umbrée, du Buat, de la Gravelle, de la damoiselle dTvemy, de leiu^s serviteurs et suitte, avec les buguenotz des villes de Bray-sur- Seine et de Montereau-fault-Yonne; car pour tout le bailliage et ressourt de Provins n y debvoit avoir et n'y avoît que ce prescbe public pour tous. Et se trouvèrent le nombre de plus de deux cens buguenotz .pour ceste première fois dans la ville de Provins, pour la conduitte dudit bailly et prédicant, qu'ilz allèrent avec un orgueil incroiable prendre en leurs logis, pour les mener audit lieu de Montés.
Les ecclésiasticques de la ville de Provins s'estoient portez pour opposans à Tenthérinement desdittes lettrés du roy et à l'érection ou establissement dudit prescbe et prédicant, et requirent coppie d'icelles lettres leur estre donnée pour se pourvoir. Ce qui leur fut octroyé, quant & la coppie des lettres, mais furent déboutez de leur ' opposition et n'y furent oncques receu2.
Ores estoit-il dict par icelles lettres qu'ilz prédicantz et de la prétendue religion n'eussent à innover ni attenter aulcune chose contre l'église. catholicque, ni en rien détracter à leurs presches des sept sacremens d'icelle, ains seullement de prescher leur évangille, chan* ter leurs chansons et administrer entre eux ce qu'ilz disoient estre sacrement, sans aultre chose faire ni innover qui fîist au préjudice de laditte religion catholicque. Mais de tout cela n'en fist rien le prédicant nommé de Spina^ qui fit le presche soiibz ung noyer, assis dans une chaise, ayant devant soy ime petite table couverte d'ung tappy qu'ilz buguenotz avoient portez avec eux et une bible ouverte sur laditte table. Qui, au lieu de prescher son évangille, s'arresta à
^ Jean de Spina ou de TÉpine, né à rence de i566, et fut longtemps ministre
Daon, en Anjou, d'abord moine augus- à Angers. Il a laissé plusieurs ouvrages de
tin, devenu protestant en 1 555, assista au morale et de controverse. (Voy. son article •
colloque de Poissy, prit part à la cohfé- dans Bayle.)
1564. invectiver par injures contre les catholicques et contre Téglise catholicque romaine et les sacremens d'icelle , et principallement contre le sacrement de Tautel, qui est le Corpus Domini, et à en dire choses qui ne sont honestes de réciter, de peur d'offenser les consciences des simples gens qui pourront lire ce présent livre. Aux injures duqiiel se départirent la moytié des catholicques qui estoient allez là par curiosité pour veoir le tout et escouter le presche , et s'en retournèrent fort irritez d'avoir ouy tant de blasphèmes contre l'honneur de Dieu, son église et ses sacremens. L'aultre partie des catholicques eut patience d'escouter et veoir le tout jusques k la fin. Auxquelz les . huguenotz demandèrent qui leur en sembloit, et si c estoit pas bien dict et faict ce qu'ilz avoient faict et dict; il leur fut respondu que non, et que, s'ilz n'avoient aultre chose à faire et dire à leur presche que ce que leur prédicant avoit faict et dict, leur nombre uavoit garde de s'accroître à Provins ; et leur ayans récité et dict plusieurs poinctz qu'avoit déduit leur prédicant, jugèrent eux*mesmes les huguenotz que ^eur prédicant avoit mal faict de commencer par invectiver à tel jour et telle assemblée, et luy en firent reproche bien grand devant plusieurs catholicques.
Hz catholicques, estans de retour dudit presche, récitèrent le sermon du prédicant et les injures qu'il avoit dictes de Dieu, de l'église catholicque et des sacremens d'icelle. Au récit desquelz fut faicte information à la diligence des ecclésiasticques contre le prédicant de Spina, qu'avoit amené la damoiseUe d'Yverny, dame d'Aulnoy en Brie, lez les Marestz, et de Costure, paroisse des Ormes, lez Braysur-Seine. Ce que bien sçut ledit prédicant, qui oncques depuis ne comparut publicquement audit Provins, et ne retourna plus faire le presche audit Montés, combien toutesfois que laditte information ne eut aulcun effect, pour ce que les gens de justice estoient du tout pour iceux huguenotz et contraires aux catholicques.
Hz de justice de Provins qui allèrent installer lesditz prédicant et huguenotz n'osèrent s'arrester audit presche, combien qu'ilz en furent instamment requis par les gentishommes huguenotz qui y
estoient, ains se retirèrent après avoir faict leur procès-verbal, duquel 1564. ilz huguenotz demandèrent lettres, et s'excusèrent sut la maulvaise oppinion que les catholicques de Provins auroient de eulx s'ik y demeuroient, et sur la malveillance que jà ienr portoient pour les estre allé installer.
Au dimanche ensuyvant, quelque peu de catholicques dudit Provins retournèrent audit presche, pour veoir si ledit de Spina, prédicant, le feroit. Mais en trouvèrent ung aultre en sa place qui fiit plus modeste que luy. Toutesfois, ne prindrent plus de goust à Tescoûter qu'ilz avoient faict ledit de Spina, et oncques depuis n'y allèrent les catholicques dudit Provins ou bien peu ; car oncques ne s'accrut le nombre desditz huguenotz audit Provins, partie pour les bons prédicateurs qui les preschoient et les empeschoient d'y aller, partie aussi pour le désordre que lesditz huguenotz tenoîent à aller audit presche , qui estoit tousjours entre unze heures et midy, estans tousjours saoulz et guédez au possible, chargez de bouteilles et flascons pour eux boire, et de viande pour eux manger. De dire de quel orgueil et arrogance ilz cheminoient par les rues, quand ilz alloient audit presche , n'est possible , et de quelle audace ilz injimoient les catholicques qu'ilz trouvoient à la rencontre venans de la messe ou allans au sermon, pour les provocquer à leur dire quelque chose de mal à leur gré, et pour avoir occasion de les battre ou poiur faire sédition dans la ville; ce que lesdictz catholicques enduroient assez impaclemment, sans leur mal faire toutesfois, de peur de tomber es mains de justice, qui du tout leur estoit contraire et à eux favorable. Hz huguenotz n estoient aulcunement pugnis des tortz et injures qu'ilz faisoient aux catholicques, feust en leur corps, bien ou honneur; mais au contraire lesditz catholicques estoient par les juges rigoureusement chastiez et pugnis, quand ilz avoient faict la moindre chose auxditz huguenotz, fust seullement de les appeler héréticques ou huguenotz.
Incontinent après que ledit presche fiit installé audit Montés, je ne sçai pour quelles raisons, le roy fit ung édict, qui fut publié par
1564. la France, par lequel S. M. vouloit et enteadoit que les huguenotz qui vouldroient de là en avant faire profession de leur prétendue religion se transportassent, tant ceux des villages que ceux des villes, gentishommes ou roturiers, au greffe du bailliage chascun de son destroict, et illec donnassent au greffier leurs nom et surnom, avec la protestation qu ilz faisoient de laditte prétendue religion , ensemble ceux qui sçavoient signer, le seing manuel de leurs mains, pour estre le tout inscript en un registre faict par les greffiers. Cet édict intimida beaucoup de huguenotz, lesquelz, ignorans à quelle fin il estoit faict, se retirèrent des prescbes publics et plus n'y voulurent aller, et encore moings au greffe baillier leur nom, surnom et seing manuel par escript; mais depuis demeurèrent en leurs maisons, vivans en liberté de conscience, sans plus aller à messe et à presche, et de ceste manière vesciurent à Provins M* Jehan de Ville, procureur du roy, et Girard Janvier, bourgeois.
Au commencement de Testablissement dudit presche audit Montez, les gentishommes susditz, avec les huguenotz des villes de Bray et Montereau , par chascun dimanche assistoient audit lieu pour ouyr leur prédicant» comme «aussi faisoient les huguenotz des villages; lesquelz à la fin se lassèrent d'aller si loing, et pour ce discontinuèrent d'y aller par chascun dimanche, ains n'y assistèrent plus que une fois ou deux pour le plus par chascun moys, lorsqu'ilz faisoient quelque baptesme, mariage ou la cène, et peu à peu se desgoûtèrent tous, sans plus faire grand conte d'y aller. Je ne sçai si l'incommodité du lieu les lassa point; car, par tout let reste de ceste année n'eurent aultre lieu à se mettre que le champ susdit vuyde et vague, lequel ilz trouvoient par chascun dimanche tout foullé et plain de fiente des pourceaux du chasteau de Provins, que le porcher y menoit mérienner et dormir de midy par chascun jour, en dérision et mocquerie de eux et de leur prétendue religion.
Ceste présente année , touchant les biens de la terre , fîit assez fertile de grains, foins, poix, febves et vins, combien que l'esté, cowme aussi avoit essté )e printemps, fust assez pluvieux et trop plus qu'il
nestoit nécessaire pour faire la moisson; laquelle fut fort malaisée, I56ft. pour les pluyes trop fréquentes qu'il faisoit par chascun jour. Et ne put-on faire si bonne diligence en Brie n en Champagne qu'il n y eust beaucoup de grains germez aux champs, qui fut cause que plusieurs personnes mangèrent de pauvre pain toute Tannée. L'automne fut quelque peu plus commode que les deux aultres saisons devant dittes, qui donna meilleur accroissement aux vins et vendanges, qui furent assez copieux pour Tannée, mais non si bons que Tannée de devant; toutesfois se trouvèrent meilleurs beaucoup qu on ne pensoit.
Un prêtre de Grisy ou de ViUenauxe- la -Petite est assassiné la nuit dans sa maison, ainsi que sa chambrière.
L'hiver, en son commencement, à le commencer sur la fin de Tautonne et moys de novembre, fut fort doux et gracieux, jusques au vingtiesme jour du moys de décembre, viglUe de M. saint Thomas Tapostre, sans faire froict ni aultre que aulcunes gelées blanches aulcuns matins ; mais se passa la plus part en pluyes non trop froides pour la saison, et estimoit-on que Thiver se passeroit en cesie sorte sans grosses gelées. De laquelle estime furent trompez les hommes qui avoient eu ce jugement, car la vigllle de la feste dudit saint Thomas commença une froydure assez grande, accompagnée dès le matin d'une phiye froide, qui siu* le mydi se conveirtit en neige, qui tomba d en hault le reste de la journée en une si graœide habon* dance que la terre, qui estoit fort mouilliée, s'en trouva couverte au lendemain matin, jour dudit S^-Thomas, la haulteur d'img pied de roy et plus ^ Avec laquelle neige survint ung vent de bise ou hault galerne, qui desseicha la terre si soudain que rien plus, par une forte gelée, qui coounença dès la nuict d'entre la vigille et jour S*-Thomas,
' i'hiver de 1 564 est resté célèbre. Od U grwd hyver nom viit oombattN .
lit dans les Mémoires de Pierre deVEstoille ^"*'^* ^" ^f" °*^^/ *f •
> II ><• 1 :> . . • T \ Cent ans quon ne veid tel eu.
(coUect. Michaud. a* sene, 1. 1, p. 17) : ndu» t™. moi. ««. lâcher,
L*aii mil cinq cens soixante-quatre , Un mois outre Sainct-Mathias ,
La vëtUe de la Sainct-Thomas , Qui fit beaucoup de gens fiudier.
156t. et continua sans cesser jusques au dernier jour de décembre inclusivement. Geste gelée fut si forte que, dès le jour S*-Thomas au soir, la glace estoit si espesse es rivières qu'elle soustenoit ung homme sans rompre ni se casser soubz luy, combien que ce dit jour S^-Thomas, comme aussi le lendemain, il ne cessa de neiger nuict et jour, sans que laditte neige corrompist la gelée. La neige par après fut si espesse par les champs, qu'es lieux les plus planeux y en avoit jusques au lien deschaulses au-dessoubz du genoil d ung homme de moyenne grandeur. Depuis ceste neige tombée que le temps s'esclaircist, la gelée redoubla avec ung vent d'amont froict au possible , et si rude que les mieux vestus avoient moult à souffrir, quand « ilz estoient hors des maisons. Il n'y avoit maison en ville ne village où l'eau ne gelast à ^ace, en tous lieux qu'on la pust mettre hors le feu et les charbons enfflambez; |et dirai jusque-là sans mentir qu'en plusieurs maisons bonnes et bien closes l'eaue et le vin geloient devant le feu gros et bien moyennement entretenu de bois, et vis en plusieurs maisons et en la mienne mesme une fois le pot de fer au feu bouillir devant et la glace à la queue du couvescle ou couverceau qm le couyroit, qui s'estoit prinse de l'eaue qu'engendre la fumée d'ung pot qui boust devant le feu. Toutes les nuictz et matins, quand toutes personnes se levoient de leiu* lict, la glace estoit prinse sur le drap de dessus, de l'eau qu'engendroit le vent et alaine des personnes qui estoient couchez dans le lict. 11 n'y avoit cave, tant feust-elle bien estoupée , si elle n'estoit voultée et creuse de dix et douze marches en bas, où le vin ne gelast dans les tonneaux, si l'on ne faisoit du feu de charbon ou aultre matière pour l'empescher. Desquelles caves, tant voidtées et creuses fussent-elles, falloit bouscher les fenestres, bées, lucarnes et aultres ouvertures par où elles prennent jour, pour empescher le vin de geler. Le vin gela si fort en plusieurs céliers bons et bien estouppez, que , pour en tirer des tonneaux, falut percer avec une broche de fer tout rouge. Ceux qui entreprindrent de cherier du vin en hamois par les champs durant lesdittes gelées ne perdirent leur vin, combien que les tonneaux se rompissent; car
le vin n eust sceu couler à cause de la gelée. Il advint que ung taver- 1564. nier de Provins, durant icelle gelée, alla chercher du vin à Chalaustrela-Grand, pour mener en sa maison; lequel estant auprès du Meez de Sordun, apperceut le tonneau qui estoit dans la charrette entièrement rompu de cercles et par les fons, au danger, ce luy sembloit, de perdre tout le vin d'iceluy; ny pouvant mieux faire, trouva moyen de mettre ledit tonneau tout rompu qu'il estoit et le vin tout glacé qui estoit dedans en ung grand sac qu'il ou son charretier avoient porté pour eux affubler, et le lièrent en laditte charrette pour le saulver, et sans en perdre une goutte, gangnèrent la ville et sa maison. A la descharge duquel se trouva plus de cent personnes à le
veoir et admirer telle chose. Les nuictz des vingt-trois et vingt-
quatriesme jours de décembre, comme aussi la nuict de Noël, la gelée fut si forte et le geuvre si grand sur les bois de la terre, le soleil fiit si cler de jour pour la fondre, qui retendrissoit le bois, que les noyers et les bois des vignes furent entièrement gelés et gastés; ce qui navoit esté veu en France depuis Fan i48o, en laquelle année avoient esté gelez vignes et vins, comme Tai ouy dire à quelques anciens, qui disoient estre nez de cest an-là.
La plus grande froidure qui feust en ceste gelée -là fut le jour de la feste des Innocens, auquel jour les mainz, les piedz, les aureilles et le membre viril de plusieurs hommes gelèrent, qui cheminoient par les champs, et fut celuy heureux qui n'eut que faire d'aller par les champs ce jour-là. Ceux qui eurent les membres susditz gelez endurèrent une grande douleur avant qu'estre guaris. Les aureilles leur enflèrent, les mains et piedz leur crevèrent, puis pelèrent , et leur fut le mal si grand qu ilz furent plus de six sepmaines ou deux moys sans guarir. Chose difficile à croire, qui toutesfois est véritable, qui est que, en divers endroicts par les champs, on trouva durant ces gelées plusieurs hommes mortz , qui n'estoient mortz d'aultre mal que de froict, et en fut trouvé ung entre Donnemarie et Thénisy en Montois. Les crestes des cocqs et poulies furent gelez et tombèrent de dessus leurs testes, quelques jours après, plu-
156&. sieurs desquelz furent trouvez mortz dessoubz leur juc. Les agnaux se mouroient en naissant, et peu en rescbappa ceste année pour la durée dudict yver, ainsi qu'il sera dict cy-après, comme aussy les couchons des truyes qui couchonnoient. Et, pour le faire court, il fit si froict sur la fin du mois de décembre, unze jours durant, que lair du temps retinsseloit de fix)ict sur la neige, tout ainsi qu'il faict sur la terre en esté, durant les plus grandes chaleurs qu'on vit jamais faire.
Le roi ordonne que désormais rannée commencera non à Pâques, comme auparavant, mais au premier jour de janvier^. L'édit de Roussillon est daté selon cette méthode.
^ Cest Tobjet de Tarticie 39 de Tor- du mois de janvier i563 (i56/&). (Isamdonnance additionnelle à celle d'Orléans bert, t. XIV, p. 169.)