‹ Memoires de Claude Haton (volume 4)Chapitre 21 sur 44 · LE CARDINAL DK BOURBON. PROGRES DU PROTESTANTISME. — DECOUVERTE D'UNE · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DK BOURBON. PROGRES DU PROTESTANTISME. — DECOUVERTE D'UNE

ASSEMBLÉE DE PROTESTANTS DANS UNE MAISON DE PARIS. — M. DE LA CHESNAYE , AUBE DE SAINT-JACQUES DE PROVINS, EST TAXE D'HÉRÉSIE.

Mort du cardinal de Bourbon , archevêque de Sens ^

Et pour ce fut surnommé par le feu roy Françoys, premier de ce nom, Sicio, pour ce que tousjours ledit seigneur avoit volonté de boire de ses bons vins, cust-il esté le mieux repeu du monde. Il y avoit plus de vingt ans qu'il estoit archevesque de Sens, où il résidoit la plus grande partie de Tannée, vacquant au divin

service comme les chanoines, et quelquesfois mieux Ledit

seigneiu* a bien sceu jouer des haulx bois, et si n estoit ménétrjer; car il vendit tous les grans baux bois ou peu s'en fallut appartenant à son archevesché, qui cstoient es environs des villes de Brinon et VilleneufVe l'Arche vesque , de quoy fut fort blasmé. Ce blasme luy fut faict et donné à entendre une fois par les habitans de la ville de Sens, ung jour de feste, à la procession du sacrement qu'on faisoit parmy les rues, en laquelle ledit seigneur faisoit l'office et portoit le corps de Dieu; esquelles rues, en certain endroict, lesdits habitans préparèrent des eschaufaux , siu* lesquelz feirent monter des honmies masquez et desguisez, tenans plusieurs oustilz en leurs mains, comme cyes, seppes et cognées, desquelz ilz faisoient debvoir de besongner, ce sembloit. Quant la procession et ledit seigneur passoient, les ungs tiroient la cye, les aultres charpentoient et les aultres fagotoient, comme il sembloil à les veoir faire, sans parler ne dire mot. Duquel mistère voulut s'enquérir ledit seigneur, aucpiel

* Louis, cardinal, archevêque de Sens» né à Hani le a janvier Mg3, mort le lu mars

1557. fut (lict ce avoir esté faict pour luy donner à entendre le mal qu'il faisoit et avoit faict de vendre tous ses haulx bois et de les faire coupper; de quoy se courrouça fort et eut volimté de faire resentir ceux qui avoient faict ce mistère et la ville de Sens, mais sa bénignité et courtoisie Tempeschèrent, quant sa coUère fut passée. Une aultre fois, en la présence du roy, fut ledit seigneur gabbé et mocqué par Brusquet, fol sage de S. M. \ lequel feit une question au roy où seroit que Dieu tiendroit son jugement dernier, après la consummation de ce monde. Lequel feit responce que de ce en falloit faire la question à mons. ledit cardinal, qui estoit là présent, parce qu'il le sçavoit mieux que luy. Le cardinal avec le roy feit responce que , suyvant les Escriptures, seroit en la vallée de Josaphat; auquel réplicqua ledit Bniscjuet que non, mais que ce seroit à Tentour de Brinon et Villeneufve-rArchevesque que se feroit ledit jugement, et dedans les forestz, parcequ'en icelles y avoit plusieurs sièges pour asseoir ceux qui s'y trouvcroient. Iceux bois furent venduz pour mettre en avant et pour hault eslever les princes de Bourbon, ses nepveux, qui estoient le roy de Navarre, qu'on appelloit mons. de Vandosme, mons. d'Anguien, Loys monsieur, qui depuis fut appelle mons. le prince de Condé , et mons. de Bourbon , qui a depuis esté archevesque de Rouen ; tous lesquelz princes ne furent enrichis que du bien temporel desdis archevesché de Sens, évesché de Laon, et abbayes de S -Denis, S*'-Columbe et aultres bénéfices que tenoit ledit seigneur.

Il feit corriger l'office , tant pour la chanterie que pour les légendes desantiphoniers etbrévières de l'église métropolitaine de Sens

Il estoit fort bon prélat, et luy seoit fort bien à faire son office et estât, qu'il faisoit aussi volunticrs et souvent que prélat qui fust en France. Par chascun an une fois pour le moings, en sa grande viellesse, il ordonnoit des prebstres et conféroit les sainctes ordres en la ville de Sens ou aultre du diocèse; aultant en faisoit-il en son évesché de Laon, laquelle il estimoit beaucoup, pour estre l'évesque dudit lieu Tung des

* Brusquet, fou des rois François I", rut en i563. (Voy. Brantôme, Vies des Henri II, François II et Charles IX, mou* capitaines illustres. Le maréchal Strozzi.)

DE CLAUDE HATON. k7

douze pairs de France. Il deffendoit et supportoit bien l'Eglise, et ay- 1557. moit fort les ecclésiasticques, tant les grans que les petis. Il résistoit à son pouvoir aux levées de deniers que le roy prenoit et vouloit prendre sur l'Eglise et bénéfices d'icelle par décimes et aultres voyes illicites; la majesté duquel, une fois entre aultres, voulant faire une nouvelle levée de deniers sur saditte église, dist que laditte majesté feroit tant qu elle contraindroit les prebstres de luy faire la barbe avec le canivet. Ce que ne pouvant entendre le roy, pria ledit seigneur de luy interpréter ceste énigme et que signifioit ce propos. Auquel respondit ledit seigneur que luy faire la barbe avec le canivet seroit l'effacer et rayer du sainct canon de la messe et de ne plus prier Dieu pour luy. Car à la saincte messe et canon d'icelle, le prebstre, entre aultres personnes et qualitez exprimées, prie nommément pour trois personnes, pour le pape de Rome, pour le roy de France, et pour Tévesque chacun de son diocèse. Laquelle interprétation retint ang peu le roy, qui ne feit ce qu'il pensoit faire pour lors.

M. Bertrandi, garde des sceaux de France, est nommé archevêque de Sens^. — L*abbaye de Saint-Denis est donnée à Charles^, archevêque de Reims, cardinal de Lorraine. — Le pape , pour apaiser la colère de Dieu , qui se manifestait par des épidémies, des guerres et d'autres fléaux, ordonne et célèbre un graud jubilé.

L'une des principalles causes dudit jubilé, oultre celles dessusdittes, fut la cause de l'hérésie, qui prenoit pied et fondement par la cbrestienté, en aulcunes provinces publicquement, comme es pays d'Allemagne, de Saxe, de lansquenetz et Suisses, es aultres provinces secrètement , comme en Italie, Hispagne, France et Navarre. Les royaumes d'Escoce et Angleterre estoient jà mi-partis, partie estoient héréticques, l'autre partye catholicques. Les héréticques de France, qu'on appelloit luthériens, faisoient grand debvoir d'acroistre leur

* Bertrand (Jean), premier président " Charles , cardinal de Lorraine , arche-

au parlement de Paris, garde des sceaux véque et duc de Reims, naquit le 17 fé-

en 1 55 1 , cardinal et archevêque de Sens , vrier loaD, et mourut le a 6 décembre

mourut à Venise le 4 décembre i56o. 157^ à Avignon

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1557. nombre et de gangner quelques princes ou grands seigneurs, pour les souslenir et deflendre en tout et partout, envers tous et contre tous; touteslbis, ledit accroissement et aultres menées par eux faictes se démenoient le plus secrettement qu ilz pouvoient, de pœur d'y estre surprins; car à l'instant qu'on en descouvroit quelqu'un, estoit mis en prison et contre luy procédé par sentence criminelle de la peine du feu , et n estoit quasi moys en Tan qu'on n'en bruslast à Paris, à Meaux et à Troie en Champagne deux ou trois, en aulcun moys plus de douze ^ Et si pour cela les aidtres ne cessoient de* poursuivre leur entreprinse de mettre en avant leur faulce religion; et tant travaillèrent qu'ilz séduisirent beaucoup de personnes de toutes qualitez, comme évesques, abbez, prieurs, moynes cordeliers, jacobins et prebslres, hommes et femmes, gentilsliommes, damolsellcs et roturiers, petis et grans. El le moyen qu'ilz trouvèrent le plus propre pour s'accroistre en grand nombre et pour attirer à eux tant de gens d'église de toutes religions et aultres, fut la libéralité qu'ils feirent de leurs biens et de leur corps à ceux qui les voidurent suyvre, et principallement aux moynes et gens d'église, prebstres et aultres, auxquelz les hommes de laditte faulce religion luthérienne donnolent et hal^andonnoient leurs femmes pour prendre leurs plaisirs charnelz, et leurs biens pour les entretenir, quelques riches et grans seigneurs qu'ilz fussent. Et de ce faire estoient enseignez, parleurs ministres et prédicans, qui pour lors estoient tous prebstres et moynes reniez, et qui par telz moyens avoient esté desbauchez de la vraye religion. Geste liberté charnelle, qu'ilz héréticques luthériens nipipclloicni charité fraternelle , desbaucha plusieurs eccléslasticques de tous ordres et leur bailla occasion de suivre lesdis héréticques; la plus grande part desquelz ne les ont suivi que pour ceste charité charnelle et voluptueuse. Lesquelz, après en

* Au mois lie juin i5ri7, Henri H rcn- On reproche aux juges de se laisser émou-

dit un édil portant peine de mort contre voir de pitié bien souvent , et ou leur défend

ceux qui, publi([uemenl ou secrètement, de modérer les peines porlées par les or-

professcraienl une religion dilTércnle de la donnances. (Isamhert, Recueil des an-

catholique. Il est question, dans le préam- viennes lois françaises, t. XIII, p. âg4) bule, de l'hérésie qui tourne en sédition.

estre saoulz, se sont relirez d'avec eux; les anltros y sont demeurez et se sont mariez avec des femmes, pour lespresler à d'aultres, comme on avoit faict à eux, et ne tenoient iceux héréticques luthériens à honte le blasme d'estre couppaux sçachans, moyennant que leurs femmes se prestassent et habandonnassent pour gangner des hommes qui voulussent suivre leur faulse religion.

Pour Texercice de laquelle, faisoient souvent iceux luthériens des assemblées secrettes de jour et de nuict, auxquelles ils se sermonnoient les ungs les aultres, tant dedans les villes que dehors, es maisons d'ung d'entre eux, pour, ce disoient-ilz, faire le service du Seigneur et annoncer ses louanges. L'ung d'entre eux faisoit lecture de quelque chapitre de l'Ancien ou Nouveau Testament, prins en une Bible escripte ou imprimée en françoys, qui luy sembloit estre convenable pour le contentement de l'assemblée. Avec ce, faisoient lecture d'ung aultre chapitre prins en laditte Bible, cxtraict des Hvres de l'Exode et du Deutéronome, où il est faict mention des commandemens que Dieu donna à Moïse en la montagne, quant il luy donna les deux tables de pierre esqucUes estoient escrips lesdits commandemens; desquelz commandemens ilz luthériens se disoient estre les vrais observateurs. Pareillement, pour esmouvoir les cœurs d'entre eux et des nouveaux frères, chantoient par deux ou trois fois quelques psaulmes de David, trâduictz en rime françoyse par Clément Marot, lesquelz psaidmes ont depuis esté mis en chant de musique lourde et pesante et par bons accords par ung chantre qui les a suyvi, nommé Didier Lupi^ Lescpielz psaulmes ou psalmes, ainsi qu'ilz luthériens les ap-

* Bayle parle longuement de la musique (les psaumes de Marot. Du temps du poêle » on appliqua à ces psaumes des airs de chansons vulgaires; il y eut aussi des musiciens qui composèrent des airs exprès , tels que Louis Bourgeois, Goudimel et Guillaume Franc. D'après un certificat délivré en i55a par Théod. de Bcze, Guill. Franc aurait fait la première musique

que l*on ait chantée dans les églises réformées. Il n'est pas question de Didier Lupi. — Laborde, dans son Essai sur la musique ancienne et moderne, t. III, p. 448, dit : «Lupi (Didier), bon musicien, a mis en musique les chansons de Guillaume Guerret , imprimées chez Duchemin. Il est nommé dans le prologue du FV* livre de Rabelais. *

1557. pelloient, estoient fort harmonieux et d'un chant hien délectable, et estoit cest acte anoncer les louanges du Seigneur. Lesquelles louanges estoient par eux chantées au commancement, au millieu et à la fin de leurs cérémonies, qu'ils appelloient le presche et les prières. Lesquelles faictes, estoit permis aux honunes de s'approcher des femmes et les femmes des hommes , chascim d'eux où son plaisir le conduisoit; et après s'cstre entresaluez et chéris les ungs les aidtres, le ministre ou prédicant qui tenoit le lieu de commander annonçoit la charité qu'ilz debvoient les imgs aux aultres de leurs biens et de leurs corps pour s'entretenir en ceste religion , et , en soufflant et extingnant les chandelles qui estoient devant luy, disoit telz mots : « Au nom de Dieu, accomplissez la charité fraternelle, chascun d'entre vous jouissant de ce qu'il ayme. » Ce faict et dict, chascun d'entre eux s'accommodoit à sa chascune, et prenoient là le contentement de leurs désirs ^

Or est à notter que pour ce temps plusieurs femmes des villes de France et des princes et gentilshommes du pays, mesme de la cotul et suitte du roy, estoient ensorcelées en ceste religion luthérienne. Lesquelles dames , pour assister ausditcs assemblées , se dcsroboient de leurs maris qui ne s'en donnoient de garde, car ils estoient encorcs catholicques. Les unes s'accompagnoient de leurs chambrières, aultres de leurs propres filles, pour oster le soubçon deicurs maris, quand elles alloient auxdites assemblées secrettcs, principallement de nuict ou au soir. La pluspart desquelles, la première fois y allant.

* Sur les accusations de ce genre por- miers chrétiens et contre tous les partitées contre les huguenots , voy. la Pope- sans de religions et de sectes nouvelles. Le linicre [Histoire de France, t. I» 1. V, fol. prieur Rorenco, dans son Histoire de l'ini48 v'); les Mémoires de Castelnau (col- troductionde Thérosie daiis les vallées , ne lect. Michaud» t. IX, i" série, p. 4io), manque pas de dire que les Vaudois • faceoù il est dit que le parlement ne put vano délie congregazioni nottume, nelle rendre un jugement à cet égard, par suite quali, dopo il sermone, seguivano abomide la diversité des dépositions, et de nevoli commerci, proferendo , il ministro Thou (Histoire universelle, 1. XXIII). On Barba , osia predicante , quel molto : Aquel sait du reste que des accusations sembla- qu*estegniré lou lume de la lanterne, gables ont été mises en avant contre les pre- gneré la vio ctemo. •

estoient femmes et filles de bien de leur corps, qui au retour s'en re- 1557, tournoient putains et paillai-des pour la charité. Au commancement , en la ville de Paris et aultrcs lieux, ilz luthériens ne s'assembloient qu^une fois ou deux le moys, de peur d'ôtrc surprins et descouvers, principallemcnt de nuict; mais plus souvent faisoient des sallics de jour hors desdittes villes, souLz le nom de s'aller pourmener aux champs par bandes pour se bailler du plaisir et contentement à leur gré. Toutesfoys, après que, par succession de temps, ilz se veirent en nombre suffisant et soustenus de grands seigneurs et dames, entreprindrent de s'assembler de nuict plus souvent, dedans la ville de Paris principallemcnt, tenans leurs assemblées ung jour en img quartier de laditte ville, ung aullre jour en ung aultre, alfin de n'estre sîtost descouvers. Et furent assez de temps qu'on ne prcnoit garde à eux, pour, ce qu'ilz s'enfermoient en la maison où laditte assemblée estoit convocquée. Et parce que rien ne se peult si sccrettement faire qu'il ne soit sceu à la fin, ilz luthériens furent descouvers, sur lesquelz on se jetta par plusieurs fois; mais, pour eslrc quelquesfois en grand nombre, ne pouvoient estre arrestez tous, et quelquesfois n'y demeuroit que quelques femmes, lesquelles estans desvalisces avoient congé de s'en aller, après avoir contenté par charité deux ou trois bons compagnons.

Une fois entre aultres, en ceste présente année, le roy estant à Paris fut adverty desdittes assemblées nocturnalles et luthériennes, lequel commanda qu'on mist gens au guet par tous les cartiers de la ville et principallemcnt près des maisons où ilz luthériens avoient coustume de s'assembler, sans sonner mot, ni faire semblant ni se donner garde deux, affin qu' estans là assemblez, on seust mettre ia main sur eux et en faire une pugnition exemplaire. Suivant le commandement duquel, tel debvoir fut faict que une nuict furent trouvez lesdits luthériens charitables assemblez en une maison de l'université, je croys en la rue S*- Jacques ou auprès^; dont fut advertie S. M. qui estoit logée au Louvre , laquelle y envoya son prévost de

* Celte maison, située dans la rue Saint- L^aflaire eut lieu le à septembre i557 Jacques, 8*appelait Thôtel Bertomicr. — (Félibien, tom. II, p. 1060-1061.)

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1557. rhostel avec plusieurs archers de sa garde et les gens du guet de Paris , tant de pied que de cheval , pour prendre et enmener prisonniers lesdits charitables, sans en excepter ung. Iceux prévost de Thostel, archers et gens du guet, faisant le commandement du roy, allèrent envahir et assaillir le logis où estoient assemblez les charitables; lesquelz, se voyant surprins, n'eurent la volunté d'achever la charité fraternelle, mais advisa chascun frère de se saulver, laissant là sa sœur au danger; les ungs montèrent sur les maisons par les goutières, les aultres se cachèrent es greniers, es caves, es retraictz, d'aultres se jettèrent par les fenestres hors du logis, aulcuns desquelz se tuèrent tous mors, aultres se rompirent les jambes, aultres les bras; brief, celuy s'estima fort heureux qui peut eschaper sans estre prins ni cognu^ Le logis forcé pour entrer dedans, furent trouvées mesdames de la charité, dépourveues de leurs charitables, bien estonnées de la honte qu elles avoient d'estre cognues; les plus nobles desquelles se pensoicnt saulver, le visage voilé et caché, ce qui ne leur fut permis par ledit prévost de l'hostel et aultres. Ceux-ci furent fort espouventez quant ilz cognurent aulcunes desdittes dames, qu'on croyoit estre des premières du royaume et quasi du sang royal, et ils leur permirent de s'en retourner en telle compagnie qu'il leur pleut, sans aultre suitte. Lescjuelles eussent bien voulu et de faict requirent ledit prévost qu'il se déportast de son entreprinse sans emprisonner personne, ce qu'il n'osa faire, de peur d'estre reprins du roy; toutesfois bailla congé aux aultres dames, comme à elles, pour leur faveur et grandeur, et n'enmena prisonniers que des hommes en assez grand nombre, la pluspart desquelz estoient prebstres, moines, cordelicrs, jacobins et d'aultres religieux, lesquelz furent menez en diverses prisons, aulcuns en la Conciergerie, aultres au Chastclet, aultres au Four-rMvesque et aultres prisons, lesquelles furent si remplies qu'il n'y avoit rien à vuyde en icelles. Toutesfois en fut faicte

' Voyez, sur r.cl évôncmcnl, de Thou, Henri II, François II et Charles IX (i565, Uist. univ.lX\X\ dclcilHacc, Qmmenlaire in-8'), p. à V cl 5 r** et v'; cl ïlicod. de de lestai de la i-eligion et rffpnbUqiie, sous Bczc, Ilist. ccclésiast, t. Il, p. il 5-1 33.

DE CLAUDE IIATON.

petite pugnition; aulcuns furent foitez par la ville, aultres envoyez en galiaire et les aultres furent bannis hors du royaume , parce que le faict fut celé au roy, de peur de scandaliser les personnes de la qualité susditte, lesquelles furent intercesseurs pour les prisonniers détenus pour ce faict \ A cesie caption, fut le secret descouvert de messieurs les luthériens et luthériennes par plusieurs des deux sexes, lesquelz déclarèrent en justice que la raison qui leur faisoit suivre ceste assemblée estoit le seul plaisir charnel qu ilz prenoient les ungs avec les aultres, lesquelz depuis n'ont voulu suyvre laditte religion luthérienne et s'en sont déportez comme d'une chose meschante.

Pour le regard de la ville de Provins, ilz luthériens estoient en petit nombre, et si ne s'osoicnt telz déclarer, de peur qu'il ne leur fust mésavcnu, et ne s'assembloient que soubz le prétexte d'aller soupper es maisons les ungs des aultres. Ceux qui estoient suspectz d'estre telz estoient : l'abbé de S'-Jacques dudit Provins et conseiller à la court de parlement de Paris, nommé La Cliasnez^ (il estoit pareillement abbé de l'abbaye d'Armières, non loing de Paris) ^; maistres

^ Quoi qu'en dise Cl. Ilalon, il esl cerlain qu'il y eut plusieurs cxéculions à mort. Cependant quelques-uns des accusés échappèrent au supplice, grâce à Tinler- Ycntion des Suisses et des princes protestants d^Mlcmagne. ( Voy. de la Place et de Thou , aux endroits cités. — Voy. aussi les nonis des victimes dans d'Aubigné, Hist. univ. liv. II, cil. viii, p. 80.)

* Il est souvent question de Guiil. de la Cliesnayc dans les Mémoires de Cl. lia ton. Son père , Nicolas de la Chesnaye , élait conseiller du roi et trésorier de France. Il eut un procès criminel, qui fut cause qu'on le mit en garde dans la maison de son fds. Ce procès esl plusieurs fois mentionné dans un arrêt du parlement du 2 août 1 Sog , au sujet du mode d'emprisonnement d'Anne Dubourg {Mém. de Coudé, t. I, p. 267).

Dubourg en parle aussi dans sa requête du 2 août (p. 270). Il paraît que , dans l'affaire de la Chesnaye , ou il s'agissail de prononcer sur la vie et honneur, la cour n'avait rien fait que toutes chambres assemblées. Le général de la Chesnaye est cité avec éloge dans la légende du cardinal de Lorraine . qu'on attribue à R. de la Planche (Mém. de Condc, t. VI, p. 7 et i5). On voit dans les Mémoires de Condé (t. III, p. 87), Guill. de la Chesnaye, conseiller au parlement, mandé le 3o janvier i56i par le maréchal de Montmorency, qui lui communique des lettres du roi relatives aux permissions d'imprmier. Voy. aussi Ylliier, Hist. ecclés. deProv. t. III , à la bibliothèque do Provins.

^ Hermières (Seine-et-Marne), arr. de Melun.

1557. NicoUe, Claude cl Anthoine les Barengcons, frères, dcsqiiclz ledit M^ Nicolle esloit esleu de réleclion dudit Provins, ledit M^ Claude, enqueslcur du siège présidial, et ledit M® Anthoine, médecin; Françoys Vcrinc, lieutenant du bally dudit Provins; Nicolle Denise, nagucrcs conseiller dudit siège présidial, lequel, à cause de laditte luthèrcrle en partie et pour aultre cas, avoit perdu ou fut conlrainct de vendre ledit estât, à la diligence et poursultte de M® Philippe Durand, bally dudit Provins ^ ; Mathc Cliipault, praticien, et environ deux ou trois aulti-es de petite condition , qui suyvoient les aultres pour vivre.

De tous les dessus nommez, n'y avoit que ledit abbé de S* Jacques qui se manifcstast par signe extérieur; les aultres hantoient encores quelque peu les églises et assistoient aulcims jours au service divin. Ledit abbé, quand il estoit audit Provins, nalloit souvent à la messe ni à aullre office, et encores, si peu quil y alloit, tenoit en soy une contenance toute estrange, montrant par signe extérieur de quel cœur et dévotion il alloit audit office. Toutesfois, pour ce qu'il n'estoit que simplement clerc tonsuré et non prcbstre, peu de gens s'en donnoient garde. Il feit venir en l'abbaye dudit S*-Jacques ung précepteur ou maistrc d'escoUe pour les moines, qui estoit héréticque luthérien, poturtascher à planter la faulcc religion de Luther et Calvin es entendemens des novices et moynes d'icelle abbaye. Lequel, le plus cauteleusement qu'il luy estoit possible , taschoit à semer faulce doctrine et créance des sacremens de la S^ Église cathoHcque et romaine ; et demeura plus d'un an et demy en laditte abbaye parmy les moynes grans et petis, avant qu'on le peust reprendre de son hérésie, tant il en parloit sobrement et en disputoit cauteleusement. Toutesfois, ne se peut si proprement desguiser qu'à la fin les religieux prebstres, avec M® Pierre Leblanc, licentiè es loix et advocat audit Provins, ne le reprinssent et rédarguassent de sadite hérésie , l'ayant tiré tout à propos et de faict advisé à la dispute, en souppant tous ensemble en laditte

* Voy. plus haut, p. 4i

abbaye. En laquelle dispute fut reprins aygrement par iceux prebstres 1557. et advocat, le voyant résolu en sa faulce oppinion, de laquelle ne se voulut désister ni cédera la vérité , ains pertinacement soustint sa faulce créance devant eux ; qui fut cause de le faire accuser à justice et principallcment au doyen de la chrestienté , qui , ayant informé contre luy, envoya les informations à Sens. Sur lesquelles fut décrétée une citation personnelle pour citter ledit précepteur par devant moûs. Tofficial dudit lieu; devant lequel il comparut, et, après avoir esté interrogé, fut emprisonné es prisons de l'archevesque , où il fut quelque six sepmaines à attendre lettres de faveur de son maistre ledit abbé et d'aidtrcs plus grands seigneurs que luy, adressantes audit officiai , qui avoit la renommée d'estre enfariné de la mesme farine, et qui, les ayant receues, sans en plus faire de procès, le délivra et mit hors des prisons, l'ayant condempné en une petite amende, avec deflfence de ne plus user ne tenir telz propos et oppinions, ni de plus demeurer en iadittc abbaye de S*-Jacques de Provins, ni en la ville; ce qu'il feit, car, au partir des prisons de Sens, se retira où bon luy sembla, et oncqucs depuis n a esté vcu audit lieu.

Où ledit abbé fut cognu héréticque fut en ce qu'il s'efforça de prendre le plomb qui est au clocher de l'église dudit S*- Jacques, pour l'employer à faire les goustières es logis neufs qu'il avoit faict faire en laditte abbaye, sur les miu^ailles de la ville. Pour lequel plomb avoir, feit monter les couvreurs dedans ledit clocher, pour le deffaire et jctter à bas; ce que ne voidurent souffrir ni permettre les moyncs, Icsquelz vertueusement cmpeschèrcnt Icsdits couvreurs en la présence dudit abbé, auquel donnèrent bien à entendre qu'ilz cognoissoicnt de luy qu'il estoit héréticque et luthérien par cest œuvre et aultres qu'ilz avoient descouvers cstre en luy, desquclz ilz estoient tous prestz de l'accuser à justice , s'il ne se dépourtoit. Aux menaces desquelz n'osa passer oïdtre, et laissa ledit clocher en son entier, mais n'en pensa pour ce moins; car par aultre moyen ccrcha l'occasion de se venger desdis moynes, ce qu'il ne peut faire à leur dommage , parce qu'ilz demeiu^èrent tous bandez et unis contre luy pour se deffendre

1557. de ses enlrepiinses. Pour réparer la faiilte qu'il avoit pensé faire en ruynanl le clocher susdit , et pour les reproches que lesdif s moynes luy avoient faict de ce qu'il n'avoit faicl aulcune chose à la réparation et décoration de leur église, depuis quelque dix ans qu'il estoit abbé d'icoUc, marchanda de la faire recou\Tir et blanchir par dedans, et avec ce achepta ou feit faire des tapis de serge de diverses couleurs, es murailles de laquelle église , et esdis tappis feit peindre et mettre plusieurs grands semez de papillons, en irision et mocquerie du pape de Rome et des catholicques, qu'il et ses compagnons luthériens appelloient papistes et papillons. Pour le temps de ceste présente année et celle devant, y avoit audit Provins des prélatz , es religions de S'-Jacques ledit abbé, à l'Hostel-Dieu Bolumus, duquel nous avons parlé en l'an dernier, et à S*-Ayoul M*^ André de Gramond, prieur dudit lieu*, desquelz trois on eust eu aultant de proffil de les jetter au lot que de les choisir pour le regard de la religion; car Tung ne valloit et n'estoit meilleur chrestien que l'aultre, et ne fut leur faulte que la faulce oppinion de Luther et Calvin ne print fondement es maisons et religieux dcsdittes religions et monastères.

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