‹ Memoires de Claude Haton (volume 4)Chapitre 35 sur 44 · MKMOIl'iKS · texte numérisé non relu

MKMOIl'iKS

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avoient falsifiez, en descouvrant de plus en plus les ruses auxquelles 1561. tendoient les huguenotz; et oncques ne cessa toute sa vie de ce faire.

Les docteurs de Paris qui preschoient es églises de laditte ville qui estoient de renommée, estoient noz maistres Benedicti \ séculier, Vigor^, aussi séculier, curé de Téglise mons. Sainct-Paul audit Paris, Claude de Sainctes', chanoine régulier, et aultres que je ne cognus, auxquelz lurent signiffiées lesdittes lettres et commandement à eux faict d'y obéir. Lesquelz n'en voulurent rien faire, ains, comme nous avons dict cy-devant, moult taxèrent les gouverneurs soubz les noms d'Acab et Hyésabel. Et ledit Vigor, passant plus oultre que les aultres, dist à haulte voix à son sermon par exclamation qu'il ne tenoit pas aux gouverneurs du roy et du royaume que l'Eglise de Jésus-Christ ne feust du tout ruynée et abattue en France, veu la grande diligence ou connivence qu'ilz y prenoient; et que

' Benedicli (Jean), docteur de Paris, né à Vemcuil dans le Perche, en i48^, éditeur d'une Bible annotée, mourut le 1 9 février i SyS.

* Vigor (Simon), docteur de Paris, recteur de l'Université, curé de Saint- Germain-le-Vieux, puis de Saint-Paul, prédicateur du roi , archevêque de Narbonnc , mourut le i" novembre 1575. Ses sermons ont été plusieurs fois publics; la première édition est de 1 577. Vigor s'écrie dans une de ses exhortations : « Nostre

noblesse ne veut frapper N'est-ce pas

grande cruauté , disent-ils , de tirer le Cousteau contre son oncle, contre son frère? — Viens çàl Davantage, lequel t'est plus propre, le frère catholicque et chrestien, ou bien ton frère charnel huguenot ? La conjonction ou aflinité spirituelle est bien plus grande que la chamelle, et partant, je dis que , puisque tu ne veux pas frapper contre les hneuenots, tu n'as pas de reli-

gion. Aussi, quelque matin Dieu en fera justice et permettra que cesle bastarde noblesse sera accablée par la commune.

Je ne dis pas qu'on le fasse , mais que Dieu le permettra.» (Sermon catholique sur les dimanches et Jetés, édit. de 1587, in 8"; t. II, p. 25.) — Les déclamations violentes de Vigor, qui demandait un massacre général des huguenots, portèrent, comme on sait, des fruits sanglants. On trouve dans le manuscrit Saint-Victor, à la bibliothèque impériale, n* 35g, fol. 9 v*, une pièce de vers énergique sur les prédicateurs catholiques de cette malheureuse époque; voici les premiers :

Nostro prcscheur, au lieu de prcschcr rÉvangile,

Ne fait rien que rottcr Taspre guerre civile.

Feu ardent , sang humain son estomac vomit

^ Saincles (Claude de) , théologien , controversiste , évêque d'Ëvreux , né dans le Perche en 1 5a 5 , mort en prison l'an 1 59 1 . (Voyez son article dans Bayle.)

1561. P^ I^^ édictz qu'ilz faisoient soiibz le nom du roy au prouffit des héréticques hugiienotz, nionstroient assez quilz se rendoient fau* leurs et protecteurs d'iceux héréticques huguenotz, et destructeurs et dissipateurs de TEglise catholicque, cspouse de Jésus-Christ, cstans les auctcurs de toute sédition et de la ruyne de France, qui en brief temps debvoit advenir par lesditz huguenotz héréticques. Lesquelles paroles furent rapportées auxdits gouverneurs, qui fort en furent scandalisez et ordonnèrent qu on appréhendast au corps ledit Vigor, et qu'il fust pugni de mort, comme séditieux et crimineux de lèze-majesté. Ce qui ne fut faict, d'aultant que ledit Vigor, par le conseil de ses aniys, se destourna et cela pour quelque temps, jusques à ce quilz gouverneurs eussent passé leur colère; laquelle se passa par endurcissement des rapportz qu'on leur faisoit de tous les aultres prédicateurs de Paris et de France, qui les taxoient en chascun de leurs sermons de pareille façon qu avoit faict ledit Vigor. Les prédicateurs du roy et de la royne-mère, oyans que les prédicateurs catholicques par tout le royaume soustenoient Téglise de Dieu et ne craignoient de parler hardiment contre l'hérésie, les gouverneurs et édictz royaux, s'enhardirent comme eux à prescher à la coiu*t contre les abus desditz huguenotz et de telz édilz, qui fut cause que les ungs furent saidvez pour les aultres. Bien est vray que les prédicateurs courtisans ne despeignoient si vivement les abus desditz gouverneurs et princes héréticques que faisoient les aultres, mais toutesfois feirent leur debvoir de mieux en mieux.

Qui paya pour tous fut ung prédicateur de l'ordre des minimes, qui preschoit en l'église de mons. S-Bartholomy lez le Palais de Paris, au karesme de ceste présente année, lequel en tous ses sermons parla aussi hardiment desditz gouverneurs et huguenotz de France et contre les édictz royaux qu'avoit faict ledit Vigor et davantage ^ Il ne faisoit sermon qu'il ne déplorast le mal futur en brief

* Ce prédicateur se nommait Jean de et d'esprit. »(Voy. les Lellres de Pasquier, Hans; il était natif de Saint-Quentin et l.IV,p. la, i3; Œuv. 1728, l. II, p. 89.) — prêchait oavecune grande facilité de langue Voy. aussi Lettre du parlement aa roy, au

debvoir advenir par les huguenotz à la France ; laquelle tant de foys 1561 il nomma malheureuse d'estre tombée au gouvernement d'im jeune enfant son roy, les gouverneurs duquel estoient et seroient cause de grandes guerres, noises, débatz et moult de séditions, monstrant le tout debvoir advenir en brief , et du tout donnant des raisons si grandes et péremptoires , que les plus imbéciles eussent jugé cest homme parler ou par esprit de prophétie ou par révélation divine. Et fut estimé et tenu le plus hardy prescheur, le mieux discourant toutes hystoires, tant sainctes évangéhcques que prophanes, qui fust en France pour lors, et si estoit tout jeune homme estimé de l'âge de trente ans. Il eut tout le bruict pour ceste année dans Paris, et y avoit grande presse à Tescouter par chascun jour en ses sermons, tant des cathoUcques que des héréticques. Car, depuis que la renommée de luy fut respandue par la ville de Paris et par la France, nul n estimoit avoir bien faict, estant audit Paris, si n eust esté à son sermon. Plusieurs huguenotz, après l'avoir ouy, quittèrent la huguenauderie et l'hérésie et retoiurnèrent à l'éghse cathoUcque, disans ce que disoient les satellites des Juifz de Nostre Seigneur, quand les Juifz les envoièrent pour le prendre au temple, que jamais homme ne parla mieux que faisoit cestuy-cy. Aultres huguenotz s'endurcirent de pis en pis pour l'avoir ouy et ne l'alloient ouyr pour dévotion qu'ilz eussent, mais pour entendre ce que si hardiment il disoit de la France, des huguenotz, du roy et des gouverneurs. Auxquelz gouverneurs furent, par lesditz huguenotz, reportées les nouvelles jusques au chasteau de Saint-Germain- en -Laye, lesquelz, pour ne croire de Téger et estre mieux rendus certains, déléguèrent des hommes curieux et de bon esprit, qu'ilz envoyèrent audit Paris pour estre aux sermons dudit minime, bien retenir ce qu'il diroit par chascun jour, et en faire rapport, ce qu'ilz firent. Auquel rapport, furent par iceux gouverneurs despeschez poiu* le moings cinq cens hommes, tant de pied que de cheval , poiu* aller charger et enlever ledit minime reli-

sujel de renlèvemenl fait par l*ordre de dans l'église de S*-Barthélemy. 1 56 1 , dé- S. M. d*un minime qui preschoit TA vent cembre lo. (Mém, de Condé, t. D, p. 533 ;

1561. jçieiiv dans ladille ville de Paris, le mener audit Saint-Gemiain, et le présenter au roy. Geste trouppe dlioinnies n'osa atenter de prendre ledit prescheur en plain jour, de peur d'estre accablez et d'esmouvoir sédition à Paris, bien sçacbant que le peuple de Paris Taymoit fort poiu* son éloquence. Parquoy Fenlevèrent de nuict, après que toutes personnes se furent retirées en leurs maisons, et estans armés se rangèrent par la rue où il estoit logé, en telle façon qu'il u'eusl esté possible à homme de sortir hors du logis qu il n eust esté tué. Tous les satellites cy-dessus diclz, bien placez et rangez par la rue les armes au poing, une partie d'entre eux força le logis où le religieux estoit couché, et tant firent quilz entrèrent en sa chambre, après avoir rompu les huys d'icelle. Au bruict desquelz s'espouvenla le pauvre jeune homme d'ung si rude réveil; il s'escria à haulte voix par les fenestrcs de son logis, pour penser estre secouru, mais, (|uand il aperçut tant (fliommes es environs de son logis et par la rue, vcit bien qu'il n'y avoit moyen (feslre secouru. Au bruict d'iceux satellites et cry dudit minime, les voysins mirent la teste aux feneslres, mais furent bien reserrés à coups de pistoUes. Ce pauvre religieux, estant en ceste manière prîns et enlevé, fut conduict en ung petit bateau sur la rivière pour le descendre audit Saint-Germain aval feaue, et avec luy entrèrent audit bateau la pluspart des satellites tant de pied que de cheval, lesquelz Tallèrent présenter au roy et aux gouverneurs.

Le jour d'après, les gens de la ville de Paris furent en grand esmoy, sçachans par les voisins ce qu'ils avoicnt veu et entendu de Tenlèvement de leur ])rédicateur; et après avoir entendu qu'on l'avoitmené à Saint-Germain-en-Laye pour parler au roy et aux gouverneurs, furent déléguez une douzaine des plus notables hommes et seigneurs de la ville, pour aller après luy audit Saint-Germain, pour remonstrer au roy et aux gouverneurs la bonne vie et doctrine qui estoit en cest homme et pour prier leurs majcstez de ne luy faire aulcun mal, honte ni dommage, tant pour sa sainclelé que pour éviter une cruelle sédition qui s'esléveroit audit Paris des catholicques contre les huguenotz, et

que pour ces causes et aultres à ce les mouvans prioient leursdittes 1561. maj estez de le délivrer et leur rendre sain et saulf pour le remener audit Paris. Et pour en avoir meilleure expédition, parlèrent à* la personne du roy , qui en voulut prendre la cognoissance ; et après avoir faict retirer lesditz sieui^ de Paris, sa majesté voulut veoir et entretenir ledit prescheur, duquel toutesfois ses gouverneurs luy avoient faict fort maulvais rapport, après qu'ilz eurent ouys lesditz sieurs de Paris. Et tant avoient faict par leurs discours, quilz avoient mis ledit prescheur en la maie grâce de S. M., luy ayant faict entendre qu'il estoit séditieux et détracteur en ses sermons de saditte majesté, d'euxmesmes gouverneurs et des princes de France. Estant ledit prescheur tiré de prison et mis devant le roy et ses gouverneurs, fut interrogé de ses sermons, et s'il estoit vray qu'à tel jour et tel il eust dict et presché tel cas et tel ; lequel confessa ce qu'il avoit dict et nia ce qu'il n'avoit dict, se rapportant au jugement de tous les auditeurs qui avoient esté présens à ses sermons , pour sçavoir s'il avoit dict dû roy ni de ses gouverneurs aultre chose que ce qu'il confessa en leur présence. Et après avoir demandé au roy congé de parler librement devant S. M., déclara ce qu'il luy sembloit de la permission donnée aux liuguenotz héréticques de France et le mal qui en advenoit et adviendroit en brief , si sagement et en peu de temps n'y estoit remédié, assurant saditte majesté qu'ilz huguenotz ne feroient faulte d'atenter et de lever les armes contre luy et le royaume pour saccager sa personne, s'il y eschéoit, les villes et les personnes qui contre eux s'opposeroient, et faisant plusieurs aidtres grandes et hardies remonstrances. Le roy et ses gouverneurs, voyans la constance et manière de parler de cest homme, firent approcher d'eux le révérend père Théodore de Bèze pour l'escouter; lequel Bèze, après l'avoir entendu parler, cuyda le tirer à la dispute, pour rendre ses propos en confusion par argumens. Ce que voyant ledit prescheiu*, luy feit response en disant : « Il n'est icy besoing de disputer des matières de la foy, ni des poinctz qui sont en controverse entre vous héréticques et nous catholicques ; la dispute en a esté plus que suffisante-

1561. ment résolue à Poissy à vostre honte, en la présence de la majesté royale devant laquelle nous sommes, et des princes, tesmoing les actes qui en ont esté faicts et rédigés par escript. Et m'esbaîs bien comment vous avez esté si audatieux, après avoir eslé convaincus par saincte doctrine de vos erreurs, d'oser comparoir devant les majestez royales et principautez ; lesquelles, ainsi que Dieu Ta permis, vous endormez par vostre fard de parler, pour faire quelque pugnition à la France par la division que vous mettez entre les princes, sous les noms de piété et de religion. » Et tousjours parlant ledit prescheur hardiment de plus en plus, descouvrit devant le roy le desseing, les iiises et les futurs maux qui en brief seroient descouvers, veus, et advicndroicnt à la France par lesditz prédicans, leurs héréticques huguenolz et leur doctrine. Le roy jeune enfant fort sagement escoula parler ledit religieux et ne trouva en luy cause de iuy mal faire, combien que ses gouverneurs le sollicitassent de luy faire donner quelque pugnition corporelle et exemplaire, pour donner teiTCur à ces aultres cagotz séditieux (car telz appelloient-ilz les prédicateurs catlîolicqucs), qui en leurs sermons ne font aultre chose que d'esniouvoir le peuple à sédition les ungs contre les aultres et à se rebeller contre S. M. Ce que toutesfois ne voulut commander le roy, lequel le feit ostcr de devant luy et luy bailla congé.

Les gouverneurs ne se tindrent pour contons dé ce que le roy ne luy avoit faict ni dict aultre chose, et le tenans encores entre leurs mains, commandèrent à M. le conncstablc qu'avant de le délivrer et renvoyer il luy feist donner les cstrivièrcs en la cuysine par les laquetz. Mons. le connestable fut marry d'avoir ceste commission, pource qu'il avoit ouy les sages responses qu'il avoit dict devant le roy; toutesfois, pour complaire auxditz gouverneurs, le feit conduyre en la cuysine, où fut despouillé le pauvre religieux et trouvé contre sa chair ung habillement de poil fort piquant, qu'on appelle une haire, au heu de chemise, qui du tout esmut à compation ceux qui le regardoient; et ledit sieur connestable, ayant ce considéré, avec la modestie qui estoit audit religieux, le feit revestir, defiendant à toutes

personnes de ne luy faire ne dire anlcune injure qu'il n'eust parlé 1561 au roy ; et, ce dict, retourna ledit sieur connestable au roy, luy conter ce qu'il avoit veu audit religieux. Ce qu'ayant entendu, le roy le feit rappeller en sa chambre pour le considérer et parler à luy, et, après l'avoir veu, luy bailla congé avec sauf-conduict de cent hommes pour le remener en la ville de Paris sain et saulf, en luy disant qu'il feit son debvoir de bien prescher l'Evangile de Nostre Seigneur, de bien reprendre les vices d'ung chascun et de sa majesté mesme, qu'il se travaiilast au mieux qu'il pourroit d'entretenir le peuple en la religion catholicque, mais que sur toutes choses il se gardast d'esmouvoir le peuple à sédition, se recommandant fort à ses prières; et, passant plus oultre, luy dist que, si Dieu luy faisoit la grâce de venir en sa majorité, il auroit souvenance de luy. Ce dict, adressa sa parole à ses gouverneurs, et leur dist qu'il n estoit besoing d'avoir faict ce scandale à ce sainct homme, qui parloit si proprement de son estât selon le deub de sa charge , leur disant que , par les plainctes et doléances qu'ilz escoutoient de toutes partz, ilz gouverneurs faisoient choses indignes d'honneur royal, touchant le faict de la religion, et que, s'ilz vouloient considérer et faire despouiller le plus sainct homme de leurs prédicans et ministres, à grande difficulté le trouveroit-on vestu d'une si rude chemise contre la peau, qu'avoit esté trouvé ce pauvre homme , et qu'il estoit bon à veoir à leurs minois qu'ilz ne jeusnoient pas tous les jours de karesme.

Le religieux, ayant congé du roy, remercia S. M. avec toute révérence, et pensant seul s'en retourner à Paris, le roy commanda à mons. le connestable de faire monter à cheval cent hommes bien armez pour le reconduire en sa chambre audit Paris, ce qui fut faict. Il se trouva bien aultres cent hommes à cheval de Paris, qui estoient allé audit Saint-Germain-en-Laye pour sçavoir ce qu'on feroit de luy et pour empescher le roy et les princes, avec humbles prières, de ne luy faire tort. Et partant ledit religieux fut aussi solemnellement accompaigné à le remener qu'il avoit esté à l'aller querre. II fut enlevé et emmené de nuict furtivement ; mais il fut remenc de

1561. plain jour publicquenient. Quand les gens de Paris, hommes et femmes, sçurent que ledit religieux revenoit avec si notable cornpaignie, couroient par les mes pour le veoir, et avec toute révérence le saluoient. Au lendemain de son retour à Paris, y eust si grande presse à son sermon, que plusieurs furent contrainctz de se tenir hors la porte de l'église, pour ne sçavoir entrer dedans, et y alloit ung chascun pour ouyr s'il parleroit de son voyage et de ce qui luy auroit esté faict et dict ; ce qu'il feit. Et après avoir fort loué et recommandé la foy et piété du roy, exhorta fort ses auditeurs de prier Dieu pour S. M., les assurant que ladittc majesté estoit fort catholicque, et bien affectionnée à la vraye religion apostolicque et romaine; déclara aussi la commission que sadittc ma^ jesté luy avoit donné de prescher contre tous abus, sans y espar* gner personne, ni S. M. mesme. Ce qu'ayant bien entendu, le peuple de Paris qui cstoient au sermon ne se purent tenir de crier à haulte voix : Vive le roy! vive le roy! vive le roy! Et, ce faict, louèrent Dieu et prièrent pour S. M. et pour la conservation de la ville de Paris, qui estoit en grand esmoy, à cause des entreprinses secrètes qui se briguoient contre elle par les huguenotz, ainsi que l'avons dict cy-dessus.

Messieurs les docteurs et prédicateurs de Paris, qui, par la levée furtive et nocturnale dudit minime, avoient esté fort espouvantez, furent honorablement esjouys de son retour et encores plus des bonnes nouvelles qu'il apportoit du roy, par lesquelles ilz se rendirent plus fermes et hardis à prescher qu'auparavant, combien que, durant le temps de trois ou quatre jours, pour le plus, que ledit religieux minime fut absent et prisonnier, les mieux affectionnez à la religion chrétienne n'eurent la bouche fermée pour se taire de ceste furtive et nocturnale levée, et n'eurent crainte de dire que le temps estoit venu auquel ilz prédicateurs debvoient se résouldre de mourir pour soustenir la vérité devant les roys et les princes, comme avoient faict les apostres de Jésus-Christ, ou bien de celer la vérité et conniver aux vices d'iceux roys et princes, mais qu'il estoit trop meilleur à eux de

mourir en disant la vérité que de demourer bien aises en ce monde 1561. avec eux pour à leurs impiétez conniver. Et s'estans résolus de mourir pour la deffense de l'Evangile et de la religion catholicque et romaine, durant les quatre jours de Tabsence et emprisonnement dudit minime, parlèrent plus hardiment avec grandes exclamations contre les abus desditz gouverneurs, des princes et desprédicans, et les entreprinses des huguenotz, qu'ilz navoient faict, contre lesquelz ilz se stomacquoient de tel zèle qu'ilz désiroient qu'on les prînt prisonniers pour estre compaignons des levée et tribulations dudit minime, et pour souflfrir avec luy pour l'honneur de Dieu et de l'Eglise cathohcque son espouse.

Jusques à icy nous avons traicté tout d'ung fil ce que nous avons sceu des troubles que la prétendue religion réformée a suscité en ceste présente année à la court du roy, ville de Paris et aultres endroictz du royaiune , et avons ce faict de peur qu'entremeslant les aultres affaires qui sont survenues nous n'eussions faict confusion. Maintenant nous retournerons à traicter et escrire ung aultre grand faict, qui est la décision et édictz faictz par le roy et son conseil sur la réformation requise et monstrée par les doléances et plaintes des trois estatz généraux du royaume, assemblez en la ville d'Orléans, ainsi qu'en avons faict le discours en Fan i56o dernier passé; et pour faire cognoistre à ung chascun ce qui en a esté, je réciterai et transcrirai ici tous les articles contenus audit édict de réformation.

Ordonnances du roi Charles neuvième, à présent régnant, faites en son conseil, sur les plaintes, doléances et remontrances des députés des trois états tenus en la ville d'Orléans, données au mois de janvier i56o (anc. style), publiées au parlement de Paris, le i3 septembre i56i ^

La proclamation des estatz et ordonnances faictes sur iceux pourta grande vexation aux ecclésiasticques, et nommément aux curez qui ne

' Claude Haton donne ici le texte de trouve imprimé dans Isambert, Décati/ iex la célèbre ordonnance d*Oriéans. On le anciennes lois françaises, t. XIV, p. 63.

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1561 rêsîdoiont 5ur lours ciirrs*: car, par rhasciin bailliage Av France, saisies rurcnl fairtf^s cl<' tout le revenu desclittcs cures, et on le iiiist souhz couniiissiires, qui le recevoient juscpics ad ce que l«*siliti < iir(*K eussent eu niaiu-levêe. I.i'sditles saisies causèrent une grande s^'uiunie eu Tégiise de Jésus-(. Jirist , parce r|uc les curez qui ne vouloient r«'*sider lurent si impudens et avaritieux qu*ils vendirent leurs rures aux prehstres qui les voulurent achepter, dont en advint grand scandale en la reli;;ion ratlioliapu*. (ieu\ qui avoient plusieurs kénélices et en divers lieux trouvèrent nioven dir s\*\cuser de la résidence de leursdites rures, ri\ vertu dung arlirle desditx estatz, qui dict rpte les eecle.sia.stircpie.s rpii avoient plusieurs cures «prilz tenoient par dispense, ou d'aultre.s bènéiiees ou charges requérant résidence actuelle en quelque aulln* église, et (pti ne pouvoient, parce nioven. résider en leurs dirt(*5 cures, seroient, en résidant en lune desdittes cures ou aultres égli>es dans lesquelles avoient bénéfice ou charge requérant résid«*iice , exenqitz de résider sur leurs autres cures, pourvu qiTilz y cniiunisseiit pnur vicaires des personnes idoines et capables pour les dt'S>er\ir : et, <*n vertu dudit article, furent mainslf*vées données auxditz cure/ du revrnu de leurs cures, après avoir contenté nn^ssirurs les gnis du roy dt* chascun bailliage cpiî avoient faict faire lesdith'S saisies, vi par ainsi le tout demeura en son entier, et n'y cul qut» ceux qui se liaslèrent de vendre leurs cures qui v fussent troiniH'/. M;iistie Jeli.ui Alleaume. baillv de Provins, Jehan de \ illr. procureur du rov. et ncnis I.egrand, advocat du roy, avec le grellier du bailliagi*. gau^nèreiit cincun plus de ci*nt escus esdites saisies, comme aus.si u\ eurent pnuKt de perte les s(*rgi*ns cpii les iirmt. I)(*puis lesdit/. estât/, prorlamez, b*s bénéiices simpb'S sans charge d\ime lurent en requfsti*: car toutes personnes rpii voiilnient vi\ir en lilierti* n*«'ii xouloient pniutt craultre, connue prébendes, rhaiioineries. chnpell«'s et prieure/ à simple tonsure, et ne voitloiiMil tel/ arhepter ni se chargiT de cures, si se n'estoit pour les vendre

*in •'•lit ••rloiiiiiiit jui c«r(|uvs lic n-sulcr «Icleurtcmpori!!. i FnnUnun. I. IV. p lao.^

Toutesfois à la fin et avant qu'il fust deux ans après, le tout s'en 1561 retourna comme devant en toute confusion, par la nonchalance des évesques et archevesques, qui eux-mesmes ne voulurent résider actuellement en leurs éveschez et archeveschez.

Pareillement furent ceste présente année, en vertu des édict et ordonnances desditz estatz, mis en commission les revenus des hospitaux qu'on appelle hostelz-Dieu , et comme aussi toutes maladreries gouvernez par bourgois des villes, qui y furent establis commissaires, et la charge du revenu temporel ostée aux prieurs et administrateurs d'iceux^; et nommément l'hostel-Dieu de Provins, qui jamais jusques à ceste ditte présente année n'avoit été mis soubz commissaires.

Noms des premiers commissaires laïques qui furent préposés à l'administration de l'Hôtel-Dieu de Provins. — Les gens de justice règlent ce qui sera alloué en argent, bois, vin, vivres, au prieur, aux religieux et aux religieuses, et aussi aux pauvres re<;us dans la maison. — Les hôpitaux de plusieurs villes de France, et en particulier THôtel-Dieu de Paris et celui de Troyes, étaient déjà, avant l'ordonnance d'Orléans, gouvernés par des commissaires laïques. — Mauvaise administration de l'Hôtel-Diou de Provins par les laïques, qui s'enrichissent aux dépens des pauvres et laissent dépérir la maison. — Les prieur et religieux présentent requête au roi pour être remis en possession de l'administration de l'Hôtel-Dieu, et finissent par obtenir satisfaction. — L'église et le dortoir des dames cordelières de Provins, brûlés l'année précédente, sont refaits. — L'église des cordeliers est réparée. — Mort de M. de Bertrandi, archevêque de Sens et garde des sceaux de France. — Le cardinal de Guise, nommé pour lui succéder, résigne, au bout d'un an et demi , l'archevêché de Sens à mons. de Pellevé ^. — Mort (le 2 1 mai i56i) de M* Pierre Cobus, doyen de la chrétienté de Provins, chantre et chanoine de Notre-Dame-du-Val , doyen de Saint-Nicolas de la même ville et curé de ViUiers- Saint- Georges. — Quels furent ses successeurs dans ces diflerentes fonctions.

Au moys de may, environ le 1 5* jour, commença à régner la

ma-

' Édit sur l'administration des hôpitaux Jouy le 1 8 octobre 1 5 1 8 , évoque d'A-

et sur Tentretiendes pauvres; 1 56 1, avril. miens, archevêque de Sens en i563t car-

(Isambert, Rec. des anciennes lois franc, dinal en 1570, archevêque de Reims en

t. XIV, p. io5.) i^ga, président du clergé aux états de la

Nicolas de Pellevé. né au château de Ligue, mourut à Paris le a8 mars 169^.

22li MÉMOIRES

1561. ladie de la poste en la ville de Provins, et print son commencement en la maison (Vung boulanger dudit Provins, nommé Jehan Logre, qui dcmcuroit en la rue aux Porceaux, en la parroisse de S'-Pierre, par le moyen de quelques porceaux qu il Logre nourrissoit en des voultes, assez près de l'enseigne des Lyons, au dessoubz Téglise de S*-Pierre. Il Logre et sa femme moururent en huict jours; aulcuns de leurs voisins et parcns qui les visitèrent en leur maladie moururent jusques au nombre de cinq à six, avant quon eust descouvert que ce fust de maladie contagieuse et de peste. Laditte peste fut descouverte en la femme d'un notaire royal nommé Raphaël Deforge, demourant en la rue des Barbeaux, qui avoit esté en la maison dudit Jehan Logre, el du depuis s'apparut descouvertcment en ceux qui en furent frappez, ce qu'elle n'avoit faict jusques à elle. Sitost que laditte maladie fut descouverte patentement, les gouverneurs de la ville de Provins mirent ung ordre et police en leur ville; ils csleurent des barbiers, des gardes et ung fossoieur, pour médiciner, garder, panser et enterrer ceux qui seroient attainctz, frappez et mortz de cesle maladie, et envoya-on Icsdictz barbiers, cirurgiens, gardes, fossoieur et malades sur les nuirailles de la ville, tout vis-àvis Provins, en une maison destinée à cest effet, lieu le plus conimode de la ville, parce qu'il est loing de gens, le cymetière en la place, l'église vis-à-vis de leur maison, la fontaine qui est dans les fossez de la ville joygnant laditte maison, pour à laquelle aller y avoit une porte moyenne, sans passer parmy les gens sains. Les barbiers, gardes et fossoieur estoient et furent nourris, payez et stipendiez aux gaiges commungs de la ville, comme aussi furent les malades pauvres qui furent sur lesdittes murailles et maison pestiférée. La maladie fut assez fâcheuse à guarir, et peu de ceux qui en furent frappez reschappèrent; en tout et par tout ne s'en trouva qui furent attainctz de laditte maladie qualre-vingtz personnes, et il en mourut plus de soixante; du nombre desquelz furent les quatre barbiers et cirurgiens qui, les imgs après les aultres, furent esleuz et envoyez audit lieu pour panser iceux malades.

Les premiers barbiers et cinirgiens qui furent de la ville esleuz et 156L adjournez pour aller panser Icsdictz malades furent maistres Nicolas Doiu'y, jeune garçon non marie, receu maistre cirurgien toutesfois, et Ayoul Fossoieur, homme marié, d'environ trente-cinq ans d'âge; lesquelz, pour adjoumement qu'on leur fist, ne voulurent comparoir devant les juges pour se veoir condemner et faire le serment pour aller sur les murailles panser iceux malades, ains s'absentèrent de leiu*s maisons. En conséquence, il fut contre eux procédé par deffaux à ban, en vertu desquelz ilz furent condempnez par le bailly et siège présidial de Provins à estre penduz et étranglez, et pour leur absence, fut dict que potences seroient mises et dressées devant leurs maisons et eux pendus en fantosme ou effigie, ce qui fut faict. L'exécution desdictz barbiers faicte en fantosme pour leur absence, aultrcs deux furent esleuz et condempnez à aller panser lesdictz malades, qui furent M* Martin Lange et gendre de Jehan ou

Pierre Garenjon, appelle le sergent dangereux des eaues et foretz, lesquelz obéirent à justice, et furent avec lesdictz malades jusques à la mort, qui leur intervint en moings d'ung moys après. Au lieu desquelz furent envoyez par contraincte, pour panser lesdictz malades, maistre Jehan demourant es logis de la Couppe près la boucherie dudit Provins, et Anthoine Dantin, compaignon de Testât, demourant audit Provins, auquel fut promis et juré par les maistres et les gens du roy de laditte ville que, si Dieu luy faisoit ceste grâce de réchapper, incontinent la maladie cessée, il eust esté receu maistre barbier et cirurgien pour néant, ayant sur les pestiférés faict son expérience et chef-d'œuvre. Lesquelz deux moururent comme les aultres, après y avoir esté quelque moys et demy. La mort desdictz barbiers donnoit craincte au peuple et aux aultres barbiers, desquelz barbiers deux aultres furent esleuz et envoyez en leur place, qui furent ledit Ayoul Fossoieur, qui estoit repatrié en sa maison depuis l'exécution de sa personne faicte en fantosme^ auquel furent quittez et remis tous les frais et despens, dommages et intérestz que la ville avoit acquis contre luy pour son absence , et M^ RoUant

1561. demourant au Touppet de S*-Ayoul, tous deux assez peu famez et expérimentez ; lesquelz en eschappèrent et ne moururent de ce tempslà, joinct aussi que, tost après qu'ilz y furent posez, la maladie après la feste S*-Remy cessa audit Provins. Les quatre barbiers qui furent mortz en pansant les pestiférez que avons dict ci-dessus furent taxez d'avoir prins la mort , aulcuns à s'estre eschaufez à aller et venir panser les malades de peste, du village et bourg de Songnoille, parroisse de Lysinne, où laditte maladie avoit pareillement cours, les aidtres à palllarder avec des femmes pestiférées. La mort desdictz barbiers scandalisa la ville de Provins moult grandement, en laquelle n'y hantoit des villes et villages circonvoisins que ceux qui y avoient bien à faire , et disoit-on la maladie y estre plus contagieuse et commune la moytié qu'elle n'estoit pas; mesmement les passans de Paris à Troyes en Champaigne et aultres lieux se destournoient de laditte ville pour passer, parce que les gens des villages et aultres lieux disoient laditte maladie estrc si grande audit Provins et l'air estre tellement infecté sur laditte ville, que les oyseaux du ciel voilant par dessus icelle tomboient tous mortz de laditte maladie, chose entièrement faulse. Or cst-il vray que la mortalité commune eut lieu et cours en ceste saison et année-là audit Provins, et s'en mourut deux fois plus de non pestiférez que de pestiférez , et moururent en leurs maisons, visitez et pansez de leurs amys barbiers et médecins, et quant et quant on leur eut administré des sainctz sacremens, et leurs corps furent ensépulturez es églises et cymetières de leurs parroisses, accompaignez de tous leurs amys; ce qu'on ne faisoit aux pestiférez, ce que ne vouloient croire les passans et estrangers.

La peste fut semblablement en plusieurs villes de France en ceste ditte année, comme aussi elle continua les années séquentes. Elle estoit à Paris, à Orléans, à Mascon, à Chaslons sur la Seine, à Lyon, à Dijon, à Troye en Champaigne, à Sens et à Bray-siu*-Seine, en laquelle ville de Bray moururent plusieurs personnes riches de laditte maladie. Il ne fault oublier à dire ce qui advint au village des Ormes, lez ledit Bray-sur-Seine. Audit village des Ormes, s estoit aultresfois

retiré ung homme parisien, nommé Le Mcnault, et là faict sa rési- 1501 dence jusques à la mort, mais n'ai sceu pom* quelle occasion. Ledit Menault avoit deux filz de luy et de sa femme, Tung desquelz estoit barbier et cirurgien, homme bien expert en son art et qui avoit assez bien estudié en la grammaire, comme aussi en Fart de cirurgie. Lequel, contre la volunté de sa mère, après le décès de son père, se maria audit lieu ou parroisse des Ormes avec la fille d'ung homme tavemier, nommé Bonbois ou Bonboise, maison d'assez peu de biens, veu la qualité, bien et expérience qui esloient audit barbier, nommé nostre maistre Loys. Lequel maistre Loys faisoit aussi grand prouffit de son art de barbier et cirurgie audit lieu des Ormes comme il eust peu faire en quelque bonne ville de ce pays.

Advint en ceste année que , la peste estant audit Bray , il entreprint d'aller médicamenter et panser, de son authorité particidière , pour gagner argent, aulcuns riches gens dudit Bray, et nommément ung

riche homme nommé Chauvet et sa femme, qui motirurent de la-

ditte maladie; après la mort desquelz, il barbier entreprint de nestoier la maison et d'en enchâsser l'air pestiféré qui estoit dedans, ce qu'il fit, et de ce faire eut des enfans et des héritiers ung grand salaire et contentement, et fit le tout sans avoir mal. La maison nestoiée, se retira en sa maison audit lieu des Ormes sain et saulf. Or advint-il que ung homme du village d'Everly, parroisse de Challemaison, devint malade et envoya querre ledit M* Loys des Ormes, et se fit saigner par luy, sans luy dire le mal qu'il avoit, qui étoit la peste. Si tost que la veine dudit homme fut ouverte, et que le sang commença à flacher, ledit M® Loys apperceut que cest homme estoit malade de peste, qu'il incrépa rudement de ce qu'il avoit celé ceste maladie, et ne peut aultre chose dire à son patient, sinon qu'ib: étoient mortz tous deux par faulte d'avoir révélé laditte maladie, luy disant qu'à l'ung ni à l'aultre n'y avoit aulcun remède que la mort, d'aultant qu'il barbier estoit à cœur jeun , et le patient non saigné de la veine qu'il falloit pour la maladie. Ce faict, pansa son malade et luy ordonna ce qu'il peut pour attendre la miséricorde de Dieu, espérant qti'il

1561. patient poiirroit plus tost reschapper et estre guary de laditte ma-r ladie qiie liiy. Après qu'il eut faict et ordonné audit patient, se retira en sa maison des Ormes, où, avant qu'y entrer, appella sa femme et une petite fille qu'il avoit, pour leur faire prendre des remèdes contre la peste, telz qu'il les sçavoit, et ordonna à saditte femme qu'elle fist des parfuns et fumées en saditte maison de certaines herbes qui y estoient et aultres des champs qu'il luy enseigna, pour empescher que le mauvais air pestiféré qui estoit en luy n'infectast saditte femme, fille et sa maison, déclarant à saditte femme le danger auquel il estoit. Le tout faict selon qu'il avoit commandé, entra en laditte maison et donna courage à sa femme qu'elle ne craignist plus le mauvais air pestilencieux et qu'elle n'auroit aucun mal, mais que quant à luy n'y avoit aulcun remède qui le peust saulver. Pendant ung jour ou deux après, la pestilence le frappa si vivement qu'il mourut. Mais avant que de mourir, meit ordonnance à toutes ses affaires temporelles et spirituelles. Fault noter qu'il estoit huguenot, en sa santé, des plus fermes qui fussent en France, et y avoit plus de deux. ans qu'il dogmatisoit en la religion luthérienne et calvinienne, sans plus aller à la messe, confesse ni à la table Dieu, pour le moings n'y avoit esté au jour de Pasques de ceste année , et faisoit grands troubles en laditte parroisse pour le faict de la religion, et jà à peu avoit tenu par diverses fois qu'on ne l'eust tué et massacré, pour le scandale et blasphèmes qu'il disoit de la religion catholicque, durant sa santé. Le galant, se voyant frappé à la mort qu'il sçavoit luy estre certaine à cause de sa maladie, en cinq ou six jours qu'il vescut en icelle, tascha à réparer la faulte qu'il avoit faicte touchant la religion au temps qu'il estoit en pleine santé , et publicquement, devant tous les parroissiens, à la sortie de la grande messe du dimanche, demanda pardon à Dieu et à eux du scandale qu'il leur avoit faict en mesdisant de la religion catholicque, pour tascher à donner advancement à la religion héréticque, requérant au vicaire du lieu de se transporter en ung champ qu'il luy nomma loing des personnes , pour l'ouyr en confession et luy bailler l'absolution de ses péchez , ce qui fut faict, et par mesme

moyen requist ledit vicaire, qui estoit messire Jehan Estancelin, et les 1561 parroissiens qu ilz permissent qu'il feust enterré dedans le cymetière de laditte parroisse, combien que tant de fois devant eux et publicquement il eust contemné ledit cymetière et aultres, disant la terre n estre plus saincte là qu es aultres lieux prophanes et emmy les champs , ce qu il n'avoit deub dire et aussi peu croire , exhortant lesditz parroissiens estre fermes en leur religion cathohcque, laquelle il confessa estre la meilleure pour estre saulvé. Et quant et quant, après que lesditz vicaire et parroissiens luy eurent accordé saditte sépulture au cymetière, fit faire sa fosse devant soy, dans laquelle il descendit luimesme sans ayde de personne , et s'estant couché tout de son long en icelle, y rendit son esprit à la volunté de Dieu, et y mourut; en y descendant, bailla charge à sa femme de se donner garde de sa mort, pour jetter la terre sur luy et remplir la fosse, ce qu'elle fit. Il avoit, avant qu'entrer en icelle fosse, faict enterrer son lict, ses draps, ses habillemens et couverture pestiférée , par sa femme en son jardin, pour les laisser pourrir et perdre, defiendant à saditte femme de ne les réclamer, si elle ne vouloit mourir de laditte maladie; mais elle ne le voulut faire , et, après qu'il fut mort et qu'elle eut remply sa fosse, alla redesterrer son hct et ses bardes pour les nétoier, ainsi qu'elle disoit, où elle print la mort de la mesme maladie, ce qu'elle n'eust faict, si elle eust creu le conseil de son feu mary. Voilà comment l'avarice faict hasarder les personnes à tout danger, mesme de la mort.

La prévôté de Provins, en vertu de rordonnance d'Orléans (art. i5), est supprimée et annexée au bailliage. — M* Hugues de Romenelles, qui tenait la charge de prévôt, s'oppose à cette suppression; les catholiques et le clergé le soutiennent en haine du bailli Alleaume, qu'on regardait comme huguenot. Cependant l'annexion est prononcée et Romenelles est nommé lieutenant du bailli. — Suppression, à Provins, de l'oflice de lieutenant de robe courte. — Grand nombre de voleurs et audace des bandes de larrons dans le bailliage de Provins. — Larcin commis au mois de juin , par un nommé Claude Guignet et ses compagnons, dans la maison de Claude Gilquin, paroisse de Melz-sur-Seine. — Claude Haton, oncle de Gilquin, ayant dénoncé à Provins le receleur des objets volés, est obligé de porter des armes pour sa sûreté. — On ne peut s'emparer

23|^ MÉxMOIRES

1561. de 'Guignet. — Un archer du prévôt des maréchaux de Champagne et Brie, appelé La Grue, de Villenauxe, met un grand zèle à la recherche des voleurs, en arrête et en fait pendre plusieurs. — Le gibet de Provins est abattu par le vent et la foudre, à la mi-novembre. La maison du bourreau de Provins et les gibets de plusieurs autres lieux sont gâtés ou renversés dans la même nuit. — Ces accidents, pour les gens sages , offrent le pronostic de maux publics. — Corruption et vénalité des gens de justice. — Le seigneur de la Saussotte tue sa chambrière, grosse de ses œuvres, prend la fuite, est condaminé à mort par le bailliage de Provins, contrefait le fou, et sa peine est réduite à une amende par le parlement de Paris.

Nous avons faict mention en nostre premier livre de frère Nicole Privé, jacobin du couvent de Provins ^ qui, par les cordeliers dudit Provins, ung jour de feste de la Magdelène, en faisant le sermon au peuple, fut puLlicquement reprins de prescher hérésie audit sermon; dont advint grand scandale et inimitié quasi irréconciliable entre lesditz jacobins et cordeliers, qui dura jusques à ceste présente année, que Dieu permist que ung cordelier dudit couvent de Provins se desbaucha de la vraye religion catholicque et de celle de S* Fran-

çoys, pour se faire hérétique, nommé frère Lamberty, natif

de Provins, homme d'assez bon sçavolr. Lequel toutesfois ne manifesta son hérésie et pervers dogmat dans la ville de Provins, comme avoit faict ledit jacobin Privé, ains l'alla déclarer au village de la Motte de Tilly lez Nogent-sur-Seine , auquel village de la Motte résidoit pour la pluspart du temps le seigneur d'Estemay avec sa mère, dame dudit lieu, des plus meschans héréticques huguenotz qui fussent en France , et qui pour lors haïssoient plus l'église catholicque et romaine que gens qui fussent en France. Ledit cordelier se déclara héréticque et huguenot par les moyens et occasions qui s'ensuivent. Fault noter que de la maison de la Motte dessus ditte y avoit une fille, sœur dudit d'Esternay, qui dès ses jeunes ans avoit esté rendue religieuse au monastère des dames cordelières dudit Provins, où elle s'estoit fort bien comportée, jusques au temps que, par les livres d'hérésie, ses frères, ledit d'Estemay et img aultre appelle mons. le Vidame , la desbauchèrent et Fimburent de la liberté

* Voyez plus haut, p. 19 et suiv.

chamelle par la religion luthérienne et calvinienne, dès cinq et six ans 1561. avant ceste présente année, quelle s'abandonna à toute liberté. Depuis lequel temps de liberté, elle délaissa toute pudicité et continence religieuse, poiu* faire amytié audit frère cordelier Laniberty, et dès auparavant qu elle sortist dudit monastère des cordelières. Poiu* duquel la faire sortir, sa mère et ses frères trouvèrent le moyen de luy faire avoir ung prieuré de femmes religieuses, nommé S*-Cyr au Vau de Galie, et quant et quant d'obtenir pour elle dispense du pape de sortir dudit couvent des cordelières et d'aller demeurer au prieuré de S -Cyr. Laquelle estant là , vescut selon la religion caivinienne et luthérienne, sans aucime répréhension de personne, jusques au temps de ceste présente année, qu'elle quitta du tout et la religion romaine catholicque et la monasticque , et se retira audit lieu de la Motte avec sa mère et ses frères. Ce que bien sachant ledit Lamberty cordelier, se souvenant de l'amitié monastique et Fraternelle de rehgion qu'ilz avoient aultresfois eue ensemble, demanda licence à son gardien à rnig certain dimanche de ceste année pour aller prescher par les villages, partie pour se récréer et prendre l'air, partie pour aller gangner quelques aidmosnes, tant pour luy que pour le couvent. Ayant obtenu licence de ce faire , s'alla rendre au village de la Motte (combien qu'il y faisoit jà assez périlleux pour gens de son estât et habit), pour et afin de sçavoir nouvelle de sa sœur de religion laditte cordehère, qu'il espéroit de veoir. Toutesfois, estant audit village, n'alla au chasteau pour en demander nouvelle, ains se retira en la maison du vicaire, où il fut bien receu, et demanda licence audit vicaire pour prescher et faire le sermon à la grande messe , ce qui voluntiers luy fut permis.

A l'heure acouslumée, il cordelier entra en chaire et prescha le sainct Evangile fort catholicquement, admonestant les paroissiens dudit lieu de demeiuer fermes en la foy apostolicque et romaine et de ne point i^dhérer à l'hérésie, combien qu'ils en pussent estre requis et admonestez par ceux qui dans leur village mesme en faisoient profession. Son sermon faict et la messe dicte, le seigneur d'Estemay,

2^2 MKMOIRES

ir>GI. pstant :i(Iv«M'Iy pdr sa S(i*iir laditte cor(leil«Te qiril conlelicr cstuitla, riMivova (|iiriTr pour ilisiifT avfi* liiy vu toute sûnHe. coiiiine aussi luv uiaiula lailille conlrlit'rt>. Aux rrcpiestr «*t nu^ssa^fî descpielz ohtoui|)tM'a «*t alla au chasttMU. où lut l>i(>n roceu rt fi^sloii* â (ii.sner, h son ^raii<l roiiti'iitiMurnI. OurI/ propos (Mirent rnspinhlement ledit rordelirr el Irsdil/ iri>li*riiav, jf un\ ai rien sreu; mais bien ai sceu cpiV vant rjut* partir dudit cliasti'au et d'avrr lesdit/ sii*ur et dames, il jura <*t lit prouH'sst* dt* rtMiMiirer â la reli<;i4)n eatholicqut; romaine et monastinpit* dr S' Franrovs, et di* \ivre selon la nouvelle prétondue reli^itiu rtTnrnict*; il ppiinist davantac^t* dt* se rf*trnu\er le proeliain dimauriit* i*uvuiv.'uit audit lieu de Li Motti*, et de nioutt*r en chaire dans ré^lisf* dudit lieu pour m* desdire dt* tout ee (pTil a\oi( pri'selir au (*ontraii(* <lt' l.iditti* prt'ti'hdm* reli*;ion reformi'e, et de dire cpfil l't t(Uis les roriifliers. ^ens de r«'li(;ion et pr«*l)stres, «'stoii^ut et a\oicnt esté des séducteurs (*t ahuseurs de |iruple, rt <pie la religion romaine estoit le couuneiicement di* I Antéchrist. (!e «pril lit, rt lurent présrns adcr Irdit sitMir «THsternav «M toute sa maison, dans Tes'Iise dudit heu, dans laipiclli* n'avnicut entré il v avoit |)lus ih* Irnis ans. Lesipiel/. se lindrent nnndt contiMis du<lit scruiou et iludit conleliiT, cpiitz remenêreut diMicr .111 chastcau a\ec eux, nii il lut achevé de cathéchisn •Ml laiiittc prcttMidue ri*ii;^inii.

Les prfhsrit's i*\ p.irrois^nMis catholicipies dudit village se trouvértMit moult f'shavs dnuîr n* cnrdi'licr prcsilirr tout au contrain* de ce (pTil a\nit laid le diuiauclic de dcxant. lit à la \tM'ité, si leur seigneur u'eusl esté pn*sent â s(»ii siMinnii pour le garder, TtMissent purlé dms la rivitM'i* pMur le uo\er, et ne se |)urtMit garder de luv dire injure dans Teglise v{ vu l.i pressure «le leur dit si»ign»MU". Mons. h* rordelier. avant ainsi renonce a l.i religimi ratholir(|ut* et roiuaiue, ptMisoit a\oir assez gaiigiit' et piMisoit pour cela «pTil demeiiMM'oit audit litMi de la Miitte (pioliiliiMiiieuKMit |)rès de sa sumii cordelière, pour mieux entrel«Miir ItMirs \ieilli*s amniiis. Mais lut eshav une au lendemain on luv liailla cong>- t't h* rfMi\ova a sa honni* aventure, Texhortant de perse\erer a pies^her la vérité de révangilo relurme. tumme il avoit

commencé. Le pauvre diable, se voyant ainsi trompé, se repentit 1561 d'avoir obéi, et sans contraincte, à la volunté de sa dame etdesdictz d'Esternay. De retourner à Provins aucunement, jugea bien qu'il n'y faisoit pas sûr pour luy, et que l'on sçauroit bien en peu de temps sa faulte, ce qui fut vray; de se représenter à la religion n'osa, de peur d'estre trop rudement ckastié, et, estant en tel désastre, quitta l'habit gris et se retira à Genefve ou aultre lieu de sûreté pour avoir sa vie saulvc, et oncques depuis ne fut veu audit Provins. Aulcims, à qui il se descouvrit après sa faulte, dirent qu'il leur avoit recognu que, si ce n'eust esté la vaine espérance qui le trompa d'estre marié ou de jouir du plaisir de laditte cordelière, il ne se fust oncques desbauché de la religion catholicque et romaine. Quand les jacobins de Provins sceurent que mons. le cordelier avoit faict ceste esclandre à la religion de S*Francoys, furent bien ayses, pour avoir de quoy se deffendre contre les aultres cordeliers dudit Provins, qui avec bault courage se vantoient d'estre plus fidelles et catholicques administrateurs du sainct Evangile que lesditz jacobins; et au contraire moult furent dolens lesditz cordeliers de ce scandale advenu en leur religion par ledit cordelier de leiu* couvent. Et du depuis, lesdictz cordeliers et jacobins dudit Provins se réalièrent en amitié et fraternité monasticque l'ung avec l'aultre, se voyans tous estre malades d'une mesme maladie. Ledit cordelier Lamberty n'avoit aprins ceste doctrine de feu son oncle, nostre maistre Ayoul Lamberty, docteiu* de Paris des plus fameux et sçavans de son temps

Convocation du concile de Trente ' . — Noms des légats , cardinaux , archevêques , cvêques, abbés, docteurs, orateurs laïques et principalement de ceux de France qui y assistèrent. — Charles IX envoie deux lettres au concile, la seconde pour annoncer le succès de la bataille de Dreux. — Noms des princes et rois qui y furent présents. — Décrets sur les époques de la célébration du mariage; sur les empêchements apportés au mariage par les liens de parenté entre les époux ; sur les bréviaires; sur les livres d'instruction religieuse.

* Le concile de Trenle dura depuis Tan nouvelle convocation fut faite, le 29 noi545 jusquà Tan i563. Après Tinternip- vembre 1Ô60, pour le jour de Pâques de tion qui avait suivi la xvi* session, une Tannée suivante.

1561. Ledit saincl concile fut levé et déterminé en Tan i563, et receu et publié à Rome, en toute l'Italie, en Espaigne, en Portugal et en toutes les terres et royaumes catholicques, excepté en France, à cause des troubles et guerres civiles qui avoient et ont eu longtemps depuis cours au royaume,

Aulcuns archevesques et évesques taschèrent à le faire observer, à faire résider les curez de leurs diocèses, et à toUir la pluralité des bénéfices incompatibles, mais n'en purent venir à bout, d'aultant que le roy n'avoit faict publier ledit concile par son royaume, et ne voulut remettre les élections en l'église, qui estoit et est le principal poinct et le plus nécessaire en l'église gallicane.

Mons. le card. de Lorraine se retrancha ung peu de la pluralité de ses bénéfices et s'en deschargea surses familiers. 11 donna Tévesché de Metz en Lorraine à mons. le card. de Guise, son frère; il ne retint à soy que son archevcsché de Reims, avec les abbayes de S'-Remy dudit Reims et de S-Denis en France. Tout le reste fut par luy résigné.

Il régla les chanoines de son église de Reims en meilleure forme et assistance qu'ilz n'cstoient et faisoient au service divin, les dota sur son revenu d'ung pain et une pinte de vin, et les exhorta de quitter les cures (ju'ilz avoient par son diocèse et aultres lieux aux prebstres qui n'avoient aucun bénéfice, alfin que les ungs et les autres eussent moyen de vaccjuer aux charges requises par leurs bénéfices.

Mons. l'archevesque de Sens, après son retour dudit concile, exhorta ses chanoines de faire le pareil; mais n'y voulurent entendre, ne luy à augmenter leur revenu. Toutesfois, partie par amitié, partie par menaces, les induisit et contraignit de faire meilleure assistance aux heures canoniales et grand messe qu'ilz ne faisoient auparavant.

Il archeve.*;que et son officiai attentèrent de donner des dispenses du qualriesme degré de consanguinité et affinité à ceux qui se vouloient marier en tel degré, et disoient que le concile l'avoit permis, ce qui toutesfois se trouva faux, et, après en avoir usé quatre et cinq ans, se déportèrent et n'en voulurent plus bailler

KTAT DES AFFAIRES EN FRANCE. — LE DUC DE GUISE SE REND A PARIS. TENTATFVB

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