‹ Mémoires de Claude HatonChapitre 11 sur 77 · DE LA ROCHELLE. COMPLOT CORTRE CHARLES IX. OLIVIER DE SOISSOR3, BAILLI · texte numérisé non relu

DE LA ROCHELLE. COMPLOT CORTRE CHARLES IX. OLIVIER DE SOISSOR3, BAILLI

DE PROTIRS. CRÉATIORS D’OFFICES BT EXACTIORS. FAITS DIVERS.

L’an mil cinq cens soixante et treize, au commencement du moys de janvier, les neiges commencèrent à fondre et les gelées à cesser, qui fut cause de faire lever les fromens qui estoient en terre tous germez, et n’avoient peu lever à cause de l’hyver qui les print avant la S'-Marlin, fort froict et aspre, ainsi que l’avons dict en l'an dernier passé. Ce desgel dura jusques au commencement du moys de febvrier, que la gelée et la neige recommencèrent sur la terre assez asprement, et arrestèrent encores l’accroissement des biens de la terre.

En ceste année, le jour de karesme-prenant fut le jour de la S*- Blaisc, qui est le lendemain de la feste de N. D. qu’on appelle la Chandeleur.

Le printemps, qui commence aux derniers jours de febvrier, fut par son cours assez malin et trop froict par neiges et gelées qui prinrent cours. Le moys de mars, pour la plus grande partie des jours, se passa en neiges, pluyes froides et gelée; le moys d’apvril, en gelées blanches, qui causoient des billées de gresle, grésil et nuées noyres accompagnées de pluyes froides, qui retardèrent l’accroissement des biens de la ten-e, qui ne piment fructifier, croistre et multip(|er comme ilz eussent faict si la saison eust esté doulce et

amyable. Il feit une petite seicheresse aux Testes de Pasques, qui dura 1573. quasi huict jours, et estoit ceste année la Teste de Pasques le 33' jour de mars; avec ceste seicheresse, y avoit une chaleur médiocre, qui lit advancer les bourgeons des vignes et les appareiller pour sortir, et estoient au i’* jour d’apvril gros comme petites Tebves, prestz à s'ouvrir et à démonstrer leurs Teuilles. Mais, par une Torte gelée blanche qu’il Teit le i*' jour du moys d'apvril, qui se continua plus de dix jours par chascune nuict ou matinée , lesditz bourgeons Turent resserrez ou bien entretenus en ung estât qu’ilz ne augmentoient aulcunement. Les gelées susdittes en gastèrent quelque peu, mais non guères.

Le peuple catholicque de France, voyant les biens de la terre, tant vignes, seigles que navettes, estre par juste justice de Dieu en hazard de périr par les gelées qu’il Taisoit, se prosterna avec toute humUité devant Dieu, et fit soir et matin des processions pour implorer sa grâce. 11 n’y avoit ville ne village qui ne Teist son debvoir d’assister esdittes processions.

Les parroisses de S'*-Croix, de S‘-Ayoul et les couvens des cordetiers et jacobins de Provins tous ensemble, le jour de mons. S'-George, qui est le 33‘jour du moys d’apvril, allèrent en procession aux églises de la ville de Nogent-sur-Seine , en l’honneur de Dieu, de la vierge Marie et de mons. S'-Laurens, patron de laditte ville, eff â leur retoui' dudit Nogent, repassèrent par la ville ou bourg de Cbalaustre-la- Grande, en l’honneur dé mons. S'-George, patron dudit Chalausti%, où ilz Turent, tant en ung lieu qu’en l’aultre, bien honorablement et dévostement receuz par les prebstres et peuple desdittes villes, pour l’honneur de Dieu et des sainctes relicques et ossemens des sainetz qu’ilz de Provins pourtoient avec eux et, entre auhres, le cheT de mons. S'-Ayoul.

Les prêtres des autres églises de Provins, Saint-Pierre, N.-D.-du-Val , etc, vont ensemble en procession à Saint-Quiriace. — Le 36 avril, on fait une procession avec le chef de saint Ayool à N.-D.-du-Châtel. Pendant le tr^et, tombe une nuée d’eau froide , mêlée de gros flocons de neige qui fondaient en touchant la terre.

La nuict ensuivant, et tout aussitost que le peuple fut retiré eu sa maison , on apperceut le courroux de Dieu , pour les péchez connmis contre sa majesté; il gela si fort et blanc, que les vignes furent partout entièrement gelées et gastées, lesquelles avoient prins une aussi belle et grosse charge de raisins gros et beaux , qu’elles avoient faict il y avoit plus de dix ans. Et fault croire que, sans la fortune, les vignerons n’eus^nt eu des tonneaux assez pour loger les vins qu’on eiisl recueilly. Les navettes et les seigles ne furent beaucoup endommagez de laditte gelée , qui fut cause que le peuple cbrestien en remercia Dieu plus dévostement et patiemment.

Le peuple de Provins cootinuc scs prières et ses processions. Le 37, le.clergc va en procession au couvent des Jacobins, où le sermon est fait par M* Carré, docteur en théologie et chanoine doctoral des églises de Provins. — Le i” mai, les gens de Cbalautre-la-Grande se rendent en procession aux églises de Sainl- Avoul et des Jacobins de Provins.

Dés les premiers jours du moys d'apvril, la cherté excessive des grains commença à prendre cours dedans la ville de Provins, par le moyen du transport quotidien des bledz que les marchans et habitaiis des villes et villages des bailliages de Bray-sur-Seine , Marolles, Montereau-fault-Yonne , Sens, Auxerre, Montai^is et aultres lieux faisoient de lAitte ville de Provins*. Et fut le blé froment, en moings de six jours, baulsé de 1 o s. t. sur le boisseau, mesure de Provins, et monta de 1 3 et 1 4 s. t. à , a5 et 35 s. t. De quoy s’appercmirent tout soudain pauvres et riches dudit Provins. Les riches n’en

' DÎAcaûrs sur le» causes de I cKlrtiue cherté qui est aujourd’huy en France, et sur les raovens d*^ remédier. {j4rcAic«cttneusei de l'hut. de France, t. VI, p. 4a3.) La cherté, selon l‘auteur. vient du dévelo|)|>cmciil cxccssifdu luxe , de rahoodancc de lor et de l'argent, et des monopoles des marchands et artisans qui se coalisent pour hausser'les prix. Il propose des gre-

niers publics de réserve, qu'on ouvrirait lorsque le blé serait trop clicr. Le prix fixe dans le grenier public serait obligatoire pour tous les autres vendeurs. Une partie do cet écrit est empruntée au Discoun, de Jean Bodin, en response aar paradoxe! de Malestroil touchant f extrême enchérisse^ ment de toutes choses. 1 56q

eurent incontinent plus à vendre à ce prix de a5 s., sous l'espérance 1573. qu'ils le vendroient ce qu'ils vouldroient, avant que la moisson fcust venue. Les pauvres gens de la ville n'en purent plus trouver à acheter pour leur argent au prix commung, et se trouvèrent fort attonnez, quand, au lieu de donner 1 4 et 1 3 s. du boisseau, ceux qui leur vouloient vendre leur en faisoient payer a 5 et 3o. Les pauvres gens en se complaignans s'informèrent d’où provenoit ceste si soudaine excessive cbarté du grain en moins de six jours qui augmentoit d'un jour à l’auhre, et à la fin trouvèrent que c’estoit à cause du transport que les personnes des pays susdits en faisoient journellement è grandes irouppes, les aulcuns pour leur provision, les aultres pour le revendre ès lieux qu’ils sçavoient qu'il se vendoit davantage.

Lesditz de Provins, impacientez sur ce soudain changement, s’en allèrent quelques-ungs après lesditz marebans, qui n'estoient que pauvres simples gens qui en enmenoient les aulcuns trois septiers en quelques charrettes, les aultres douze boisseaux sur leurs bestes, les ‘ aultres quatre sur leur col, les ungs plus, les aultres moings, et les ayant attainetz enuny les champs, non loing de la porte de S'-Jehan, se jettèrent à eux, les battirent et leur ostèrent leurs grains, qu'ilz reportèrent en leiurs maisons. De quoy irritez, lesditz marebans estrangers retournèrent à Provins se plaindre aux marebans qui leur avoient vendu, pour les adresser en justice et en avoir leur raison. Le prèvost de la ville print cognoissance de ce fait et voli:^ informer contre les habitans de Provins qui avoient ce faict, par adjoumemens, defifaux k ban et emprisonnement de leurs personnes. Incontinent s’assemblèrent les pauvres artisans de toute la ville ou grande partie d’iceux, qui sans armes se présentèrent en pleine rue pour deffendre ceux qui avoient prins le grain aux marebans susdits , et firent une clameur devant le juge*prévost, en le requérant de laisser en paix et sûreté les personnes contre lesquelles il faisoit poursuitte, si bien s’en vouloit trouver et les riches de la ville, et qu’en faulte de ce, seroient contrainetz de faire sédition et de se jetter à main armée contre luy et les riches pour avoir du grain à prix plus boneste que de 3o s. le boisseau.

1573. De ceste clameur populaire eurent peur le prévost et les riches de la ville, lesquels appaisèrent ceste turbe mutinée en leur promettant du grain pour leur argent à moins de prix qu'ilz ne disoient, et ne firent plus aucune poursuitte du blé oslé et oultrage fait aux forains et estrangers, mais le plus doulcement qu’il fut possible se contentèrent de faire rendre le grain ausditz marcbans estrangers, en leur disant qu’Uz se saulvassent avec leur grain le plus vistement qu'ilz pourroient.

Après ceste émotion populaire, s'assemblèrent le prévost, les procureur, eschevins et riches marchans de Provins, pour mettre ordre et poUice -è leur ville et quant et quant faire taxe au grain , alBn que les gens de la ville ne marchandassent plus, et qu’ilz sceussent combien ilz payeroient du boisseau; et fut par eux gouverneurs le bichet taxé à ao s. t. quelque deux, ou trois jours avant la procession cidessus dicte.

Pour laquelle taxe faire sçavoir publicquement au peuple, s’adressèrent audit docteur Carré les gouverneurs dudit Provins, qui luy baillèrent charge de le dire à son sermon et d'exorter le peuple à se contenir sans s’esmovoir et faire sédition en aulcune manière que ce feust, tant siu* les babitans dudit Provins que sur ceux des pays estranges qui y viendraient acbepter et lever des grains, .sous peine d’estre punis corporellement; ce que volontiers cntreprint de faire et dire ledit prescbeur, qui avoit le grain de deux années de scs prébendes en grenier à vendre, et qui, comme les marchans mécanicques, l’eust bien volu vendre un escu le boisseau.

Estant ledit prescbeur è faire son sermon , n'oblya la charge qu'on luy avoit baillée, et, pour mieux s’en acquitter, amplifia la besongne et dist qu'en la ville de Provins y avoit ung tas de fainéants qui vouloient vivre à bon marché aux despens des marchantz, voulant avoir le bled k leur gré et sans rien faire; et allégua le hasard et les dangers où se mettoient journellement les marchans riches, qui, par leur travail, avoient amassé et amassoient des biens, et comment ils estoient dignes de louange et les fainéants de vitupère*. Et, passant oultre.

DE CLACDE BATON.

nomma deux estaU desquelz il forma plaincte, ou pour le moings 1575. d’aucunes personnes qui estoicnt dcsdiu estatz : les premiers furent d’ung tas de gros gueiu et marauls qu’il dist n’avoir cure de besongner en quelque saison que ce feust, et qui ne faisoient que jouer ès rues destoumées et sur les rempartz des murailles de la ville la journée entière, en blasphémant le nom de Dieu; que telz estoient indignes de manger du pain, et que c'estoit mal faict aux gens de justice de laisser une telle racaille de gens, et qu’ilz les debvoient faire pendre ou du moins les envoyer ès gallères sur la mer pour le service du roy. • Et telz sont ung tas de cocquins cardeux, lesquelz, durant le bon temps, ne veillent besongner que une ou deux journées pour le plus en la sepmaine, pour vivre le reste à jouer et faire grand chère. Les seconds, ce dist-il, sont ung tas de cocquins vignerons et manouvriers de tous estatz, lesquelz par tout l’hyver ont mom de faim et en ceste saison veullent gangner par chascun jour des i o, 1 1 ou i a s., qui n'en méritent pas lamoytié; ausquelz, si vous leur en offrez moings, ilz, eu se mocquant de vous, vous diront honte etvillanie, et ayment mieux se tenir à repos et aller jouer que de besongner et gangner prix honeste, pour en tout temps avoir leur vie. Et toute telle racaille et bélistrailles veullent qu’on leur baille le blé à leur mol et menacent qu'en faulte de ce faire ilz s'eslèveronl contre les riches et marchans.

11 les fault pendre. Car j'ai entendu qu’ilz ont jà faict une émeute, et, è ce que l’on dict, sont encores tous prestz d’en faire une aultre, pour se jetter et ruer sur les maisons et corps des marchans qui ont du bled à vendre , aOin de rompre leurs gamiers et de ravir leurs bledz.

Hz ni aultres n'ont occasion de ce faire, ni se plaindre de la cbarté des grains, d’aullant que par jtutice on y a faict taxe è prix honeste. qui est de ao s. t. le boisseau, mesure de Provins, et en fera-on une si bonne réserve à ce prix, que personne de la ville n’en aura disette. Partant, que telle racaille , qui menace de s’eslever, advise bien à ce qu’ilz ont 4 faire; car je les assure qu’on ne les espargnera pas, et de ma part je suis d’avis qu’on les pende. S’ilz 8’e$lèvcnt< il les fault pendre. •

1573. Voilà les propres termes que tint ledit prescheur en .son sermon, qui scandalisèrent les auditeurs, voire mesmes ceux qui l'avoient prié d’exorter le peuple à avoir patience sur la charté, pour l’empescher de s’eslever et de faire sédition.

Ces parolles dudit prescheur, assez mal dittcs à la vérité et plus mal recueillies par le peuple, scandalisèrent les pauvres gens, lesquels, au lieu de prier Dieu q[u’il leur donnast patience, le conjuroient et niauldissoient tout hault, et se mutinèrent tellement en leur courage, que, s’ilz l'eussent tenu hors de l’église, l'eussent massacré et cruellement mis à mort. C’est une grande imprudence à tout homme qui redouble l’aflliction de l'aflligé. Le pauvre peuple estoit anxié de la perte des biens de la terre qui estoient péris par la gelée, et au lieu de le consoler sur cette perte, comme aussi sur la charté des vivres, en l’exortant d’avoir ferme espérance en la providence de Dieu, qui nouirist tout de rien, comme de rien il a bien sceu faire tout, le menacer si hardiment estoit luy donner une occasion de désespoir; telles parolles par luy dittes firent oublier toutes les bonnes et sainctes exortations qu’il avoit faictes.

Tout le reste de la journée et toute la sepmaine, ne cessa le simple populaire de souhaiter mal, maudire et conjurer ce prédicateur de cœur et courage , estant la plupart en ceste volonté de le tuer et massacrer par les mes la première fois qu’il y scroit trouvé; et pour le rendre plus odieux par tout et devant toutes gens, publioient à haulte voix que le caffart, riche et engressé du bien des pauvres, avoit dict en son sermon qu'il falloit pendre tous les pauvres, pour ce qu’ilz n'avoient du blé à manger, et qu’ilz se plaignoient de la cbarté. Il pK>pulaire arguoit encores ledit prédicateur, et disoit qu’il avoit mal dict quand il disoit que le bichet de blé taxé par justice à la somme de a O s. estoit à prix honestc, et qu'on n'avoit occasion de s'en plaindre; qu'il n'estoit vray et avoit menty, et que ce n’ estoit prix honeste de payer ao s. parce que le pauvre peuple se trouvoit jà fort intéressé et abarrassé, depuis l’an 1 667 jusqu’au jour de la taxe, d'acheter le boisseau la somme de 7, 8, 10, 11, 1 a, 1 3 et 1 4 s. t. ce qui estoit une giamde

DE CLALDE HATON.

cbarté à comparaison des années communes depuis i’an i5/io et 1573. dès» au précédent jusques enjaditte année 1667, que le bichet de blé ne valloit que 5, 6 et 7 s. excepté aucunes années stérilles.

Il prédicateur ne fut plus tost hors de la chaire, que aucuns de ses amys, qui avoient du blé à vendre, et quelques religieux de son couvent luy dirent qu’il avoit mal faict, que le peuple murmuroit fort' contre luy, et mesmement que plusieurs riches en faisoient mal leur prouQit. Lequel advertissement print en niaulvaise part, disant qu’il avoit bien dict, et demeura en ceste oppinion jusques ad ce que ses parens l’allèrent advertir du maulvais voloir que le peuple luy portoit. Au dimanche ensuyvant, pour faire son sermon, l’accompagnèrent ses frères, parens et amys, jusques au nombre d’une douzaine; ce que voyant, plusieurs personnes, qui l’attendoicnt en divers llerix et carrefours des rues, ne luy firent aultre mal que de l’injurier et luv bailler la huée; qui fut cause de luy donner coguoissance de sa faulte, pour laquelle redresser, dist en son sermon, la laime à l'œil, qu’il ne pensoit avoir dict ce qu’on luy attribuoit des pauvres, ains des fainéanta, et que ce qu’il en avoit dict avoit esté par la charge qui luy en avoit esté donnée par les gouverneurs de la ville. Mais le peuple ne le volut escouter en ses excuses, et mal content s’en alla quand il commença à en parler. Oneques depuis ne fut en bonne réputation envers le peuple, ni envers plusieurs autres, qui ne cessèrent de le mauldire et conjurer et de le hupper quand il cbeminoit par les rues, ni envers les jacobins de son couvent, ausquelz on reiusa en plusieurs maisons l’aulmosne, et leurbailloit-on en payement qu’ilz n’avoientque faire de mendier, puisque le bled estoit à prix honeste, selon le dire du calfard de lew4 Raison. Desquelz reproches et scandaile se marit en soy ledit Carré, qui au moys de juillet ensuyvant devint malade, et • trois jours avant la feste de la Magdelène rendit son esprit à Dieu.

La prédication finie, fut la messe chantée, après laquelle se retirèrent toutes les églises et parroisses en leurs maisons, ung chascun assez mary de la perte des biens, les aultres des parolles du prescheur, et tardoit à ung chascun qu’il eust pris un peu de réfec-

1573. tion pour s’en aller aux champs veoir les grains et les vignes. Après qu’on eust veu que les seigles et navettes n’avoient poinct ou peu de mal, et qu’il n’y avoit que les vignes et noyers qui fussent perdus, le peuple reprint courage et loua Dieu de la perte et de leur conservation du reste, et s’en retourna en sa maison quelque peu plus joyeux que devant.

Il fault que je dise icy ce qu’il me semble de l’assemblée des processions susdittes, généralles et particulières; lesquelles, comme il me semble , en ce que j’en ai veu , se faisoient plus par orgueil , curiosité et honneur mondain que par saincte dévotion, et singubèrement de la part de plusieurs ecclésiasticques plus que de la part du simple peuple , et sembloit que lesdittes processions se fissent audit Provins par envye d’une église sur l'aultre.

La jalousie des églises les unes envers les autres faisait naître à la fois ces processions et les troublait. Chaque église travaillait à ne se point laisser primer par les autres. Des débats s'élevaient sur les lieux où l'on se rendrait, sur les ornements qu’on porterait, sur les rangs qu'on aurait. Les prêtres cheminaient sans dévotion, sans révérence, en riant, en causant de choses illicites; les bourgeois et les riches parlaient de leurs affaires, do prix des grains, etc. La colère de Dieu a dû être plutôt entretenue que dissipée par de telles dispositions. Il serait bon que chaque église allât à part en procession, et que le clergé y portât les vêtements les plus simples; en général, les habits somptueux devraient être réservés pour les cérémonies de réjouissance, pour les remeretments à Dieu.

Les contrebourgeons des vignes ne furent geler entièrement, d'aultant que , au jour de la gelée , ilz n’estoient encores sortis. Hz produisirent quelque peu de raisin , dont on recueillit en la vendange environ ung quart de commune année de vin, et qui ne fiirêiit meurs ni guères . bons, d’aultant qu’ils sortirent trop tard, et si eurent maulvais temps é meurir au moys de septembre, à cause des gelées blanches qu’il feit . dès la moytié dudit moys. Et fut le vin bien cher en ce pays et par la France.

Revenons maintenant à la charté du grain et à la famine qui en advint k Provins et quasi universellement par le royaume. Première-

DE CLAUDE BATON

ment, après que les gens de justice et les gouverneurs de la ville de 1573. Provins eurent mis taxe au bled à ao s. le boisseau, avec deffense de le vendre davantage sous peine d’amende et de confiscation du grain, allèrent par les maisons visiter les greniers, pour veoir combien ung chascun avoit de grain pour sa provision et à vendre, et après qu'ils eurent estimé combien il y en avoit en toute la ville, regardèrent combien il en povoit falloir pour nourrir les habitans qui n'en avoient poinct pour jusques à la moisson prochaine, comme aussi pour la fourniture des boulangers. Ce faict, firent une réserve sur chascun de ceux où ils avoient trouvé du bled, sur ung demymuid, sur ung aultre deux, sur ung aultre dix septiers, sur ung aultre huict et neuf septiers, et ainsi sur chascun, et commandèrent à cbascun de garder le bled à quoy il estoit taxé, et de no le vendre jusques on luy envoyast des billetx pour ce faire, et de ne le vendre k personne plus de ao s. t. Pour ceste réserve en fournirent le moings les plus riches et qui avoient le plus de bled en leurs greniers, ains chargea-on le plus sur le commung. Car en toutes choses faveur faict aveugler le droict.

Combien que justice eust ordonné qu’on ne vendist à quelque personne que ce feust le boisseau de bled plus de a o s. si est-ce que les plus riches n’en firent rien, ains le vendirent aux forains et estrangers de leur ville ce qu’ilz volurent, et dirent que c’ estoit assez pour eux de fournir aux habitans de la ville le grain qu’on avoit prins de réserve sur eux à ao s. t. le bichet.

Les gens de justice et les gouverneurs de la ville, è la clameur du commung populaire, ordonnèrent gardes aux portes par disaines comme en temp de guerre , pour empescher le transport des grains hors de laditte ville; ordonnance et faict qui travailla moult toutes gens de village et partie de ceux de la ville. On laissoit entrer les gens des villages et forains en laditte ville facillement pour achepter des grains et du pain, et se resjouissoient les marchans de leur vendre leur grain ce qu’ils vouloient, aulcuns jusques à 5o s. le bichet, avant que la moisson fust venue. Mais quand il falloit resortir avec le grain,

1573. il y avolt bien à tenir; les pauvres gens des villages trouvoieul bien à <{ui parler ausdilles portes, ausquelles on les arrestoit, et ne vouloit les laisser sortir s’ilz ne laissoicnt là leur grain. Et cependant messieurs les usiu-iers qui Ictu* avoient vendu ne se travailloient de les faire sortir avec la marchandise qu'ilz leur avoient si chèrement vendue.

Une aullre chose' y avoit bien plus pernicieuse qui estoit telle, que plusieurs aultres personnes dudit Provins, qui se disoient estre des pauvres, prenoient par force le grain à ces pauvres gens des villages et estrangers, et ne leur en bailloient que la s'omme de ao s. t. combien que quelquesfois il leur en avoit cousté a5 et 3o, sans qu'il y eust aultre réformation de justice.

Tant plus une denrée est chère, d'autant plus y commet-on de l'abus. Les mesebans chrestiens qui avoient du bled et leur âme à vendre, quand ilz véirent le boisseau estre taxé à ao s. t., meslèrent parmy leur froment du seigle, de l’orge et de l’avène, et vendoient le biebet de tout cela ao s., aultres a5, 3o, 35 et 4o s. t. le boisseau ou bichet; car au bailliage de Provins, c’est tout ung, le boisseau ou le bichet.

I.es gens des villes et villages qui avoient grain hors de Provins, le vendirent ce qu'ilz volurent aux gens tant de leurs villages qu'estrangers, et ai bien sceu à la vérité que certains personnages de divers villages et parroisses vendirent le bichet de seigle, mesure dudit Provins, 5o s. t. à l'extrémité, quelque peu avant la moisson.

Plusieurs gens des villages avoient, pour la fureur des guerres, mené leurs grains en des greniers qu’ilz avoient loué à Provins; ne leur estoit permis qu’avec grande difficulté d’en remener molu ou à mouldre pour la forniture de leurs maisons. Ce que voyant, ceux qui avoient des parens et amys dedans la ville y cuysoient leur farine et la convertissoient en pain qu’on leur laissoit emporter quelque peu plus facillement.

Après que les pauvres gens de la ville et villages d’alentour ne purent pins trouver argent pour payer un bichet de grain à ao s. t. ilz se restringnirent à acbepter du pain ès maisons des boulengers;

lesquelz, remplis d'avarice, ne leur en vouloient bailler au prix de la 1573. taxe du grain, qui cstoit de a 4 den. lé pain, pource qu’à la desrobée ilz trouvoiënt à le vendre aux forains et estrangers ce qu’ilz vouloient, comme 3 s. 6 den. et 4 s- Parquoy fallut que les gouverneurs de la ville donnassent ordre ausditz boulangers, à chacun desquelz fut par chascun jour distribuée certaine quantité du bled de la réserve à ao s. le bichet, dont Uz lurent contrainclz de livrer le pain ès mains des commissaires qui lurent à cest elfect députez gens de la ville, pour le distribuer au peuple pour leur argent. La distribution s'en faiseit deux fois le jour dedans l’hostel de la ville de Provins, où une multitude de personnes se trouvoiënt pour en avoir. Pierre Mouton, sergent de la ville, fut ordinairement commissaire à la distribution du pain, avec aultres personnes qui ne vouloient s’y emploier qu’à leur tour, pour img jour la sepmaine, estans dolens du mal qu’on faisoit à ces pauvres, avant qu’ils eussent le pain qu’on leur donnoit.

Mais ledit Moutou, qui estoit aussi pitoiable que ung pirate de mer ou espieur de chemins, n’en avolt aucune pitié, ains avec bastons frappoit dessus les pauvres gens comme sur des chiens qui ont mangé la cuysine et viande d’un banequet qu’on aurait préparé pour imc compagnie, et oultre ce les faisoit entrer et sortir par les fenestres du, bas dudit bostel de la ville, de la haulteur qu’on veoit qu’elles .sont, qui est de 4 pieds pour le moins, sans y respecter aucune personne, faussent vielz gens, femmes grosses ou pauvres malades. Les aulcuns desquelz tomboient desdittes fenestres à bas dedans la foulle , sur le corps desquelz marcV)ient le reste du peuple , qui à grand presse s’entretuoient pour s’aprocher dudit pain, tant ilz avoient peur qu’il ne faillist avant qu’ils en eussent; et, ainsi qu’en fut le commung bruict, en y eut deux personnes d’estoufifez et mortz tout raide en ung jour; et si pour ce n’en estoit plus pitoiable ledit Mouton, qui en ceste charge y fit pour soy ung grand prouffit. 11 n’est homme plus cruel et moins piteux que ung gueux refaict. Du depuis, plusieurs personnes aymèrent mieux mourir de faim que de plus entreprendre de saulter par les fenestres dudit bostel de la ville.

1573. Qui fut cause d'une si cruelle charte et d’une si grande difficulté d’avoir du grain et du pain à son ayse dedans la ville et le bailliage de Provins, fut la multitude des personnes des villes et villages de Biay, de Sens, d’ Auxerre, de la vallée d' Aillant, de S*-Florentin , du pays de Morvant, de Bourgongne, de Champagne, de Masconuois, de Bourbonnois, pays de la rivière de Lojrre, comme de la Charité, de Sanxerre, de Gyen, de Geargeau, de Chaslillon-sur-Loing, de Montaigis, d’Orléans, pays Chartrain, SWehan-de-Nemours, Moret et Montereau-Fault-Yonne, lesquelz à grands trouppes se jettèrent en ce pays provinois, les ungs pour acbepter grain et pain, et les aukres pour trouver k besongner, sans demander aultre sallaire que leur vie de pain et potage.

Ceux qui avoient honte et ne vouloient mendier leur vie, tant hommes que femmes, apportoient avec eux, les ungs leurs meilleurs habillemens, les aultres leur meilleur linge, les aultres leur estain et paslier; les aultres chassoient avec eux leur bestial, conune brebis et vaches , et exposoient le tout en vente , qu’ilz bailloient à vil prix pour avoir du grain et du pain ou du gruys qu’en plusieurs pays on appelle du son, et s’estimoient les bonnes gens fort heureux, quand pour leur argent ilz trouvoient du gruys ou son À achepter à 8 , 9, 10, 1 a et 1 4 s. le bicbet. Duquel, avec de l'avène, qui leur cousloit i o et 1 a s. le bichet, faisoient du pain pour eux vivre, qu’ilz trouvoient fort bon, à cause qu'ilz, pour la charte, n'en eussent osé marier d’autre leiusaoul, les aultres pour achepter en la maison des builliers des pains de noyx, de navette et do cbeneveix, qu’ilz niangfoient tout ainsi que font les bestes.

La ville et pays de Provins furent en ung moment si plains de puvres qu’il n'estoit possible de dire plus , gens qui avoient habandonné leur pays pour cercher leur vie, après qu’ilz avoient mangé tout ce qu'ilz avoient de meubles avant que de partir. La plus grande partie desqueb furent contrai nctz de passer plus oultre et s’en aller sur le pays de la rivière de Marne et de lè en Picardie , où les vivres estoieot à meilleur marché qu’à Provins. 11 en demeura en la ville de Provins

plus de cinq cens, qui n’en hob^nt jusques au tempe de la moisson, les aultres de leur vie, car ils y sont mortz. Qui fut cause de faire avoir disette aux pauvres de la ville , qui estoient bien en pareil nombre et plus. Toutesfois, les babitans de la ville, tant les ungs que les aultres , les soudoièrent et nourrirent ainsi qu’ilz purent et selon le moyen qu'ilz avoient. Mais le pis estoit qu'on ne povoit guères donner de pain à img cbascun, et n’en bailloit-on k six que aultant que on en souloit donner à ung par le bon temps. On s’eflbrçoit d’en donner k ceux du pays plus qu’aux estrangers.

Lesquels estrangers , n’estans nourris de si peu de pain qu’ils troiivoient, demandoient du gruys po^r l’bonneur de Dieu, qu'ilz mangeoient tout creu les aulcuns; les aultres le destrempoient avec de l'eaue en leurs escuelles, ceux qui en avoient, et le mangeoient sans cnyre ni cbaulTer, estant seuUement destrempé en la mesme manière que celuy qu’on donne k manger aux pourceaux. N’estans nourris de telle viande, cercboient des cbencveix, qu’ilz mangeoient tout creuz et sans mouldre ni escraser. Us mangèrent les berbes des jardins sans pain ou avec bien peu, comme les laictues, oseilles, porées, aulx, oignons et aultres berbes commestibles, et se réputoient grandement heureux quand quelque personne leur donnoit ung peu de sael et de vinaigre, pour leur bailler goust et saveur. Après qu'ilz eu|||nt mangé les herbes des jardins, ils allèrent cereber celles des champs, comme lassons, oseille saulvage et les racines des chardons, qu’ils mangèrent faulte de mieux.

Les groseilles ne eurent le loysir de grossir en ce pays, et n’en eust- OB sceu plus trouver une ès groséliers à la fin du moys de may.

Les vignerons et laboureurs furent contrainetz de garder leurs febve» et poix nuict et jour, de peur que lesditz pauvres gens ne les mangeassent entièrement avant qu'elles eussent esté bonnes, combien que les pauvres gens è la vérité ne s’y jettoient que par grande contraincte et faulte de trouver aultre chose pour eux manger. Les cerises et prunes n’eurent loysir de meurir et rougir, et estoient les pauvres plus hardis k les manger que les febves ni poix, d’aultant qu’ilz ve-

1573. noient, ce disoient-iiz, sans aucuns Iraiz, ains de la grâce de Dieu. Ceux à qui estoient les arbres , moyennant qu’ilz eussent du pain , n'cncbassoient Icsc^iz pauvres de leiu^ arbres, ains leur laissoient manger les fruictz, et leur disoient qu’ils ne rompissent les branches que le moins qu’ilz pourroient.

Hz remplirent la ville de Provins de poux si perfectement, que les habilans n'eussent osé s’asseoir sur les sièges des estaux et aultres qui estoient par les rues, pour la multitude de la vermine de poux que lesditz pauvres y laissoient quand ilz s’y estoient assis, et n’estoit besoin de s'arrester longtemps en une place par les rues, qui se vouloit exempter d’avoir des poux. ^

La grange du prieuré de S'-Ayoul, dans laquelle se retiroient de miict grand nombre desditz pauvres, â cause du foin qui y estoit, fut si remplie de poux et de puises que ung personnage qui y eust arresté aultant que dure à dire l’Ave Maria en eust été tout couvert par les jambes et en ses babillemens. Dans laquelle grange morut ung desditz pauvres, sans que personne en.sceust rien, jusquesà ce qu’il fust tout corrompu et empuenty, qui fut cause d’en estranger les aultres, qui n’y volurent plus aller, ni oster celuy qui y estoit.

Il en morut moult audit Provins et aultres lieux, et estoit une chose moult pi^able de veoir tant de pauvres gens, hommes et femmes, languir par les rues et chemins, mourir de faim, faulte de sçavoir manger ce qu’on leur donnoit, pour leurs boyaux qui estoient rétres- .sis, et qui s’estoient ainsi élymez et décheux, faulte de trouver à manger d’où ilz venoient. Il n’est possible d’escrire ht pitié et pauvreté de ce misérable temps, et croy que ceux qui liront ceste et les aulires histoires rédigées par escript de ceste cherté et famine ne le vouldront croire,

11 se trouva dedans la ville de Troye en Cbampaigne si grand nombre de pauvres estrangers qui n’estoient de leur ville, ains des pays susdits , qu’ilz en furent tout estonnez. Pour desquelz se deslaire, firent faire le ban par les rues que lesditz estrangers n’eussent à s’arrester en laditte ville que vingt-quatre heures pour le plus, ainsqu’ilz

passassent oultre à leur meilleure fortune, ce que firent lesditz pu- 1573. vres estrangers.

Oultre lesquelz, se trouva un aultre plus grand nombre de pauvres qui estoieot de leur ville et des villages d'alentour audit Troye , que les plus riches commencèrent à vivre en crainte d’une émotion et sédition popiUaire desditz puvres sur eux; pour lesquelz faire sortir, firent assemblée de ville les riches et gouverneurs dudit Troye, pour trouver l’expédient d'y remédier. La résolution de ce conseil fut qu’il les falloit mettre hors de la ville et ne les y plus souilrir.

Pour quoy faire, firent cuyre du pain bien largement pour distribuer ausditz pauvres, lesquelz on ferait assembler & ime des portes de leur ville, sans leur dire le secret, et en leiu* distribuant chascun leur pain et une pièce d’argent, on les ferait sortir hors la ville par laditte porte, laquelle on fermeroit au dernier et leur signifierait-on par dessus les murailles qu’ils allassent à Dieu cercher leur vie aultre part, et qu’ilz ne retournassent audit Troye avant les grains noveaux de la moisson prochaine. Ce qui fut faict. Qui furent bien espoventez après la donnée furent les puvres décbassez de la ville de Troye, lesquelz, les aulcuns en plorant regardèrent quel chemin ilz prendroient pur trouver leur vie, les aultres, en maudissant la ville et les habitans d’icelle qui les déchassoient, regardoient leur pain de la dernière donnée, souhaitoient leur mort, et eussent esté contens que la terre se feust ouverte pour les englotir.

Peu de jours après qu’ilz de Troye eurent trouvé ceste ruse pur se destrapper dos puvres de leur ville, la maladie et mortalité se meirent sur eux si rudement qu’ilz ne sçavoient où se tenir en sûreté, et toutesfois n’estoit maladie contagieuse, et dist-on que telle mortalité leur estoit envoyée de Dieu, en punition du décbassement de leurs pauvres. La mortalité ne fut seullement à Troye en Champaigne , ains aussi par toute la France, et le plus où elle eut cours fut ès pays nécessiteux de vivre, esquelz se morut plus de la moytié du peuple, comme il me fut certiffié pr aucuns de mes amys qui estoient et demeuraient ès villes de Gyen-sur-Loire et Chastillon-sur-Loin.

1573. Cette mortalité eut cours en la ville et villages du bailliage de Provins, et ne morurent en ceste mortalité, qui dura plus d'un an audit Provins, que les plus riches gens qui n'avoient eu aucune disette durant la famine; et fut le nombre des morts de laditte ville de Provins de 3oo personnes pour le moins.

Par ainsi. Dieu punit la France, en ceste année et les précédentes, des trois verges et fléaux de l’ire de son courroux, qui fut par guerre, famine et mortalité; pour lesquelz fléaux le peuple en rien ne se corrigea, ains, comme Faraons et Egiptiens, s'endurcirent et devinrent plus meschans que devant, j'enlens les riches gens. Lesquelz, tant hommes que femmes, montèrent en img orgueil ineroiable par bombances de banequets et luxe de babillemeus faietz en mesme façon que ceux des juifs, turcqs, payens et inlldellcs, ayans mis «oubz le pied toute honte chrestienne, toute piété, toute foy et loyauté, pour l’abondance d’or et d’argent qu’ilz avoient faietz en la vente de leurs grains.

Quand les pauvres eurent gangné la fin du moys de may et que les seigles furent en grain, à peine cstoient-ils desfleuris qu’ilz se retirèrent en la vallée de Seine , ès villages qui sont depuis Montereau- Fault-Yonne jusques à Méry et Bar-sur-Aulbe, tant d'un costé que d’anltre des rivières, et commencèrent à manger le grain des espis de seigle, et en firent ung grand dégast, avant que la moisson feust venue; et les laissèrent faire les laboureurs, qui avoient grande compassion de leur misère. Leurs seigles et aultres grains estoient beaux et bien fortz et bien grenez, et recueillirent à pleine année du grain fort bon; ce que ne firent les laboureurs de la Brie, lesquels recueillirent fort mal du grain moins beaucoup que de gerbes. Hz de la Brie recueiUirent des gerbes passablement; mais n’y avoit guères de grain dedans, le cent ne faisoit que 6, 7, 8 ou 9 biebetz les meilleures.

Les pauvTes, après avoir mangé les fruietz noveaux et partie des espis des seigles du pays susdit, se retirèrent en leur pays pour faire leur moisson , priant Dieu qu’il voulust récompenser les bonnes gens

de ce pays, qui, selon le moyen qu’ilz avoient, les avolent nourris de leurs biens. Il y eut tel laboureur ès villages du pays-bas dessus la rivière de Seine, qui porta domage en ses grains de plus de 8 et i o septiers de seigle que luy avoient faictz lesditz pauvres, et si n’en estoit mary; car ce n’estoit que la desponillc de trois quartiers ou ung arpent de scs grains pour ceste année-là. Sans les pays de Valois, Soissonnois et la Piccardie, le grain eust fally en ce pays icy avant la moisson, et eust été la famine plus grande quasi la rooytié qu’elle ne fut partout; car plusieurs marchans en allèrent achepter en ces pays-là, qui le rcmcnèront où il n’y en avoit poinct et y firent grand butin. 11 ne le falloit scuUement mener que à Sens pour y gangner la moytié et plus.

La ville de Paris eut fort à souSrir et endura grande charté; car pour l’évitaillèr de grain n’y en alloit que de la Beauce et de la Piccardie; et n’eussent esté quelques marchans de Barbarie ou Espaignci qui en amenèrent cinq ou six faussetz et grands bateaux de mer, qui estoit tout gasté et de maulvais goust, ilz eussent pour la pluspart moru de faim.

Quand la moisson fut venue , la famine fut passée et non la charte des grains; car combien qu’il ne demourast plus d’estrangers en ce pays, et que chascun s’en fust retourné vivre au sien, si est-ce que, pour le dcfiPault du pays de Brye, qui n'avoit porté des biens à planté, et pour ce que les terres estoient à cause des guerres demeurées la moytié sans ensemencer, le biebet de bled fut veatdu toute l'année jusques à la moisson.de l’an 1 5’ji la somme de s5 et 3o s. t., et les aultres menus grains au prix le prix. Qui fut ung grand esbayssemeni au pauvre peuple, qui n’avoit plus que vendre pour en avoir; pour ausquelz bailler moyen de vi>Tc, fallut rehaulser la peine et le salaire de tous estatz à l’équipoUcnt de la charté du grain. Et oneques depuis ne volurent besongner tous ouvriers à meilleur marché, quelque bon temps qu'il soit venu par après.

Depuis ceste présente année, toutes chosea en France sont allées de mal en pis et en tous estatz, et n'en a ung seul cognu sa fauite

1573. pour se vouloir amender, ainsi que le discours des années (jui viennent en fera et rendra bon tesmoignage.

. Sièges de la Rochelle et de Sancerre par Tarmée royale ^ L'élection du duc d'Anjou au trùne de Pologne détermine la cour à conclure la paix avec les villes protestantes; les conventions sont arretées le et le 34 juin; Sanoerre ne capitule que le 19 aoùt^.

Négociations en Pologne pour porter sur le duc d'Anjou les voix des électeurs. Première harangue prononcée par M. de Montluc, évéque de Valence, devant la noblesse polonaise, en faveur du duc d'Anjou, le lo avril (texte français. — Le discours était en latin). — Seconde harangue de M. de Montluc aux seigneurs polonais, prononcée le 33 avril

Une députation vient de Pologne à Paris olfrir la couronne au duc d'Anjou , qui quitte la Rochelle pour la recevoir ^

' ■ Le vray discours des rébellions de U ville de la Rochelle, t Paris, G. Mallot, 4 573. — • Discours de rcxlrème famine, etc. dont les assiégez de la ville de Sancerre ont été alRigez et ont use environ trois mois , • par Jean de Léry (Arvh, carieusei de Ihiit. de Fronce , t. Vlll , p. 3 1 ) ; ^ Relations du siège de Sancerre en 1 073, par Jean de la Jessée et Jean de Léry, suivies, etc. Bourges, i833, in-8*.

' Édit de paciGcalion sur les troubles du royaume. Boulogne, juillet 1673 (Fontanon, i. IV, p 34o).

* Pièces relatives k rélecüon et au voyage du roi de Pologne (Bihl. imp. collect. Béthune. 870a, 8767, 8768, 8777. 8864 ); — Instructions données à Montluc (Bibl imp. coilect. Baluze, n* 10,339); — Harangues de Montluc de V Estât de

France, t II, p. 197 et aa4)i ~ Lxtrail des IcUrcs d'un gentillioinme à la suitle de M. de Rambouillet, ambassadeur du roy au royaume de Pologne (.drcA*ï\ cuneusesdel'hut, de France, l. IX.p. 137); — Mémoires de J . Choisnin (collect. MicUaud , I. XI); — Reçue rétrospect, t. IV, p. 34- *—

Quatorzième livre de l’hUtoire de l'Europe , contenant un registre touchant l'élection d'Henry III, roy de Pologne (Bibl. imp. S'-Germain, i3gi );^Haranguede François Commendon, cardinal de la $** Église romaine et légat du S'-Siége en Germanie et en Poloigne, prononcée au ^^amp de Warsovic le 8 avril 1 573, trad. par Belleforest (Paris, Brumen, i573); — concernant le règne de Henri Ili en Pologne (Bibl. imp. Baluze, 10339).— Voy. aussi Fontanicu, vol. 337-38; — Discours sur rhisloire des Polognois (Rouen, Belis, 1573); — Le Auioiii d‘.\rrigo terzo, re di Francia e quarto di Polonia (Vinelia, appresso Giorgio Angclicri, t574); — Harangue publique de bienvenue au roy Henry de Valois, roy csleu des Polonnes, prononcée par Stanislaus Arneovius, évéque de Vladislavie (Paris, J. .Morel, 1574); — Les honneurs el triomphes faits au roy de Pologne , tant par les princes allemans en son voyage que par ses subjets à sa réception. Paris, D. Dupré, 1574.

* Harangue de messire Ch. d'Escaia.

évéque et duc de Langres, aux magni-

Après ces premiers ambassadeurs poUonnois, ne cessèrent d'arriver à Paris aultres seigneurs dudit pays de PoUongne , en nombre tel et si grand, (pi’on ne les peut loger aisément en la ville de Paris avec les gens de la suitte du roy. Par quoy furent envoyés leur train, chevaux et serviteurs, partie à Meaux, partie à Melun, partie à Pontoise et aultres villes les plus proches de Paris. Les seigneurs demoiu'èrent bien et magniGcquement logez ès maisons bourgeoises de la ville de Paris, et furent, tant les ungs que les aultres, desfrayez, hommes et chevaux, aux despens du roy et du royaume de France. Pour desquels la despense payer, furent faictes tailles sur les, villes du royaume, et en paya la ville de Provins la somme de 3oo liv. 1. 11 fut grand bniict qu’^n envoyeroit desditz PoUonnois à Provins pour y séjourner jusque.s au partement de leur roy hors de France; toutesfois, n’y en furent nulz envoyez. Hz PoUonnois estoient tous beaux hommes, grands et puissans et parlans latin , jusques à leurs pallefreniers, mais yvron-

ficpies ambasudeurs de Pologne étant à MeU, le 8*jour du mois d'août 1673 {Mém. dê VEitat de Frxxnce, tL II. — Le discours latin a été publié à Paris. 1673); — Discours de l'entrée de Henry, duc d'Anjou, roi de Pologne, à Orléans, l'an 1 573, par Nicolas Rousseau (Godefroy, niai, p. 918). Voici deux lettres adressées au duc d'Anjou, par Charles IX et Catherine de Médicis , au sujet de son élection au trône de Pologne :

< Mon frère.

« Dieu nous a fait la gras^ que vous estes ellu roy de Poulogne. J'en suis si ayso que je ne sçay que vous mander. Je loue Dieu de bon cœur; pardonnés moy, l'ayse me garde d'cscrire. Je ne sceay que dire. Mon IHre, je avons receu voslre lestre. Je suis, •

« Vostre bien bon frère cl aniy,

• Cdarlbs. •

• Mon fils.

«Je ne sé quelles (gréces) faire à Dyeu de fayre tant pour moy que je vous voy cet que je désire. Je vous prie Je bien reconoyslrc et toute la grandeur qui von.s balle, que ayés dans le ceour de Tanployer pour son serviseetdc vostre frère, qui ayst si èse de vostre bien que je ne l'ay jeamés veu plus. Y1 ne reste plus .sinon quo Dieu vous fase la grase de bientost premlre la Rochelle et vous conserver corne le désire • Vostre bonne mère,

• Catkiu:«k. ■

(Dihl. imp. collect. Béthune, vol. 8676, fol. 65.) — Voy. aussi ; Lettres patentes du rot Charles IX en faveur du roi de Pologne, son frère, pour succéder k la couronne de France quoique absent, lors du décès dudit roi Charles; 1578, 10 septembre. (Bibi. imp. Mioinies, n* 3a, fol. 348 r-.)

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1573. gnes et gourmaas à merveilles. Deux desditz PoUonois eussent plus despensé à ung repas en vin et viande que ne feroient six Françoys au plus grand repas qu'ilz sçauroient faire. Il fut rapporté par gens dignes de foy et par ceux inesmes qui les avoient noturis, que quatre hommes de ceste nation avoient beu en ung jour ung-demy muyd de vin. On s’esbayssoit comment ilz ne crevoient de tant boire. S’ilz eussent deraouré encores demy-an en France, ilz eussent beu tout le vin de ce pays. Hz se trouvèrent en France, dedans la ville et les environs de Paris, jusques au nombre de deux mille hommes et aultant de chevaux de laditte nation; car depuis la SWehan, que les premiers arrivèrent, jusques au moys d'octobre ensuyvant qu'ilz s'en retournèrent avec leur roy, on ne voyoit à Paris et les environs que Pollonois. Hz prenoient leur chemin par les Allemagnes et la Lorraine , et descendoient à Chaslons , et de Chaslons suyvoient la rivière de Marne, passoient par Chasteau-Thierry, Meaux et Lagny et de là à Paris. H en demoura esdlttes villes de Chasteau-Thierry et Lagny en garnison.

Les Polonais s’éuiers'eillent de la magnificence du roi de France et du duc d'Anjou. Les Parisiens reçoivent solennellement le duc d’Anjou, à son retour de la Rochelle. Les envoyés polonais font promettre par serment an nouveau roi la conservation des privilèges et libertés du pays. Charles IX s’engage dans une alliance étroite avec la Pologne. Le départ du duc d’Anjou afflige les catholiques de France, et réjouit les protestants. Le bruit courut pendant quelque temps que ce départ n’aurait pas lieu; les seigneurs polonais demandèrent a ce sujet des explications k Charles IX et à son frère, qui leur donuèrent des assurances satisfaisantes. L'n mandement royal fut publié à son de trompe dans les rues de Paris, par lequel il était défendu, sous peine de la vie, de parler, contester, disputer du roi de Pologne, et de détourner ce prince de son voyage, par paroles, écrits ou autrement. Le jour de la f4(c de Notre-Dame de la miaoût, un évêque polonais, qui faisait les fonctions d'amba'ssadeur auprès des deux rois, célébra à Notre-Dame de Paris une messe solennelle à laquelle Charles 1.X et son frère assistèrent.

I.evéc du siège de la Rochelle '. On fit courir le bruit que les Rocbelois avaient

' • Discours présenté au roy par le roy et aultres ehoses concernans le bien et

de PoUongne. son frère, touchant som- repos de son royanime. « (Blbl. imp. de

inairetnenl son roiage faict à la Rochelle. Mesmes, 8077.)

fourni de l'argent aux deux mû, pour faire largesse aux Polonais et subvenir 1073. aux frais du voyage de Pologne.

On bailla congé à toutes compagnies de pied et de cheval, tant estrangers que du royaume, qui esloient audit camp de la Rochelle, et les feit-OD tous retirer en leurs pays et maisons, excepté dix-huit enseignes de gens de pied , conduietz par le seigneur 3e S‘‘-Colombe, capitaine général de ce régiment, lesquels furent renvoyez en garnison sur les frontières de Picardie , d’aultant qu’ilz estoient des compagnies entretenues par le roy en temps de paix comme par guerre. L’artillerie fut remenée à Paris, et le tout reserré, comme si oneques à l'advenir on p’eust plus volu faire de guerre.

La ville de Sancerre se soumet. Le sieur de Sainte-Colombe, qui s’y rendait avec son régiment pour renforcer l’armée de M. de la Chastre, reçoit la nouvelle de la capitulation entre Orléans et Gien; il se dirige alors sur la Brie, par Cbâtillon-snr-Loing etMontargis, et envoie seulement deux compagnies en garnison à Sancerre. Après avoir passé à Montereau-Fault- Yonne le 5 septembre, les soldats de M. de Sainte-Colombe se logent le 7 aux environs de Provins, à Sainte- Colombe. Septvcillcs, le .\Iei-1a-Madclcine, Saint-.MichcI de-Poigny, Saint-Bris, Léchelle, Saint-Martin-de-Chennetron et Saint-Martin -des- Champs, où ils font beaucoup de mal.

'Une trouppe de huict à dix desditz soldatz, eux en retournant de Provins en la maison de leur hoste au village de S-Bris, eurent à leur rencontre, entre la ville et la chapelle N.-D.-des-Champs, ung advocal • de Provins, nommé M° Estienne de la Motte, prévost de Sordun, gentilhomme de race et de vertu, mais humble et fort simple homme, cpii fut par eux si rudement affronté que rien plus; lesquels, non contens de l’injurier en frappant sur luy, luy estèrent son manteau das espaules, et le renvoyèrent en pourpoint comme ung varlet de feste.

Il de la Motte , ayant regangné la ville , s’alla plaindre à M' Jehan de Ville, procureur du roy, oncle de sa femme, pour veoir le moyen de retirer son manteau et avoir raison de telle injure. Lesquels, voyans l’heure et le temps n’estre commodes pour en avoir justice par la voye ordinaire, allèrent pwler audit sieur de S*'-(iolon]he, qui estoit pour

1573. lors logé à l’hostcilcrie de l’Escu de France dudit Provins, et liiy contèrent, le priant de leur en faire raison, et qu’en faultc de ce se plaindroicnt où il appartiendroit. Aux plaintes desquelz n’osa ledit de S^-Colombe faillir de leur en faire quelque raison, et parce qu’ilz ne cognoissoient lesditz soldatz, ni l’hoste où ilz cstoient logez pour les nommer, il de â^-Colombe les chargea de eux transporter au lendemain sur les champs avec luy au deslogement desdittcs trouppes, pour recognoislre les compaignons. Ce qu’ilz firent, et furent les compaignons rccognus entre Provins et la Ferté-Gaulcher, estans cncores saisis du manteau, qui estoit sur le corps de celuy qui l’avoit osté. Sur lequel ledit de S''-Colombe houta la main, ayant fwct faire aile a toute la trouppe, pour en faire la justice exemplaire aux aultres, qui fut de le faire pendre et estrangler à ung arhrc en la présence de tous, où il finit honteusement ses jours, ses compaignons dcmourans sains, mais desvalisez de leurs armes, et chassez vitupérablemenl hors de la compagnie comme meschans et indignes du service du roy. Dès le matin de ce mesme jour, fut img aultre soldat pendu et cstranglé près du village de Lugrand, pour ses forfaictz, par le commandement iludit sieur de S“-Colomhe.

Quelques jours devant l’arrivée dudit régiment ès environs de Provins, arrivèrent les commissaires commis au gouvernement et condiiitte des soldatz d’iccluy en la ville de Provins, lesquels dcmandoient • quartiers pour les loger en laditte ville , disans avoir de ce faire commission du roy. Aus<|uelz ne voulurent croire les gouverneurs dudit Provins; pour empescher par amytié que ledit régiment ne logeasl en leur ville, ils feirent bonne chère et acueil ausditz commissaires, cependant que auctms des principaux habitans de laditte ville allèrent saluer ledit sieur de S'^-Colombe dedans la ville de Montereau, où il estoit, et le prier de ne loger sondit régiment dedans leur ville; ce que avec difficulté, comme il semhloit, leur accorda. Il fut receu et desfrayé à Provins aux despens de la ville, luy vingliesme, ung jour et demy seulement, et en récompense de ce que ledit régiment ne logea en laditte ville, les habitans fournirent munitions dp pain, vin et chairs.

DK CLAUDE HATON.

Les soldats se saisissent des chevaux et des charrettes qui avaient servi à leur 1573 porter les munitions dans les villages où ils étaient logés, et les emploient de force au transport de leurs malades et de leur hagage. — En quittant Provins, le régiment de M., de Sainte- Colombe se rend à la Ferté-Gaucher, dont les habitants, pour être dispensés du logement, sont obligés de payer une somme d'argent et de fournir des munitions; puis il prend la route de Château-Thierry. Les deux compagnies envoyées à Sanceire arrivent quelque temps après, passent la .Seine à Bray, se logent à Meel, à l'époque de la Toussaint, et vont en garnison à Metz et dans d'autres localités de la Lorraine. Les villes et villages de la Champagne et de la Brie jouissent de la paix le reste de l'année.

Durant ce peu de temps que la France, et signammeilt les pays de Champaigne et Bric, furent sans gens d'armes qui logeassent en leurs maisons, se couvoit une nouvelle guerre par les princes de Bourbon, le roy de Navarre et le prince de Condé, qui sembloient estre convertis à la religion catholicque, depuis le massacre faict à Paris an jour S‘-Bartholomy. Pour duquel massacre prendre vengeance , conspirèrent secrettement contre le roy, lorsqu’il estoit assez empesché aux affaires de son frère le roy de Pollongne avec les Pollonnois, et dressèrent lesditz princes de Bourbon, ou leurs entremetteurs pour eux, embusebes et aguetz de toutes part;, pour, sitost que le roy de Pollongne seroit hors des terres de France à s’en aller en Pollongne, essayer sur le roy à faire comme on avoit faict sur l'admirai. Et ne fut leur entreprinse si secrette qu'elle ne fust divulguée dans le pays par ceux de leur faction, toutesfois palliée et couverte d’un beau manteau et couverture de prêtre, qui estoit telle (comme ilz disoient) de faire assembler ung conseil des trois estatz en certain lieu de France, pour régler le roy en sa despense, luy donner un estât, et l’empescber de plus tiranniser son peuple par tant de tailles, gabelles, subsides et novclles impositions et exactions qu’il faisoit sur luy, et pour taschcr à remettre en paix le pauvre peuple françois, tant travaillé des longues guerres et desboursemens de deniers, et que pour ce faire on n’attendoit aultre chose que le partement du roy de Pollongne hors du royaume de France. Ce dire fut plus tost sceu par le simple peuple de France, tant des villes que des villages, que ne le sceurent

1 573. le roy et les princes de son party, lesquels n'entendoient à aultrc chose que à parfaire les affaires du voyage du roy de Pollongne.

Le duc d’Alctujon esl entraioé dans la conspiration par des promesses d'inllucnce et de pouvoir. — Les catholiques regrettent vivement le départ du duc d’Anjon '. — Séparation de Charles IX et de son frère à Vitry-le-François; Catherine de Médicis accompagne le roi de Pologne jusqu'au deU de Nancy. Plusieurs gentilshommes fran<;ais le suivent jusqu'à Cracovie, entre autres le marquis du Maine, M. de Beauvais, seigneur de Nangis, M. de I.enoncourt, etc.

Moult de gens de la France et de tous estatz se ineirent en chemin, tant de pied que de cheval, pour faire le voyage de Pollongne avec ledit seigneur, tant on avoit d’amour en luy, et y alloient joyeusement, quelque mal qu'ilz eussent et quasi malgré qu’en eust ledit sieur roy, qui print toute peine de renvoyer ceux qu’il cognoissoit n’estre utiles à sa suitte, non qu’il feust mary de ce qu’ilz l’accompagnoient, mais scullcment de la peine qu’ilz avoient à le suyvre par ung temp et chemin si fascheux qu’il falloil faire avant qu’estre audit pays de Pollongne. Pour lesquels intimider, feit faire le ban publicquement à sa court, que tous Françoys qui suyvoient S. M. ne passassent plus avant que le commencement des Allemagnes, s’ilz n’estoient soubz la charge et conduitte de leurs maistres, ains qu’ilz eussent à se retirer en France, en leur pays ou aullre part que bon leur sembleroit. Mais ce ban n'empeschea que lesditz Françoys non advouez ne passassent chemin avec luy jusques audit royaume, et ne cessoient de se trouver en sa présence aucuns mal montez, aultres mal chaulsez et vestus, aultres lassez et recreus du travail qu'ilz pourtoient en grande patience, pour l’honneur et amour qu’ilz avoient vers S. M. Lequel, passioné de la misère qu’ilz prenoient, les faisoit nourrir et coucher à ses despens, chose qui moult le feit réputer par les seigneurs pollonnois qui l’accompagnoient.

Retournons aux faietz du pys. Premièrement, nous fault dire com-

' Lellro de Monseigneur, frère du roy, septembre iSyS. (Bibl imp. Minimes, «scrilc au roy sur sa sortie de Paris, en n* 3i, fol. 3éé r*.)

ment, par la mort de NT Jehan AUeaume, le bailliage de Provins, après I&73. avoir esté vacant demy an ou environ, fut par le roy vendu à nions, de Potières, nommé Olivier de Soyssons, gentilhomme de sang et de race, non toutcsfois licencié ès loix, mais homme d'espée; et fut le premier bally qui aye esté à Provins de courte robbe.

Par les trois estatz tenus à Orléans en l'an i56i, fut dict au cha- ‘

, pitre de la justice, article 48, que, vacation advenant des bailliages, n’y serolt plus pourvcu que de personnes de robbe courte et gentilzhommes; qui fut la cause que ledit sieur de Potières l'achepta, à la persuasion de M' FrançoysTaupIn, lieutenant dudit balliage, lequel ayda audit de Potières à le payer, d'aultant que toutes les affaires de plaidoirie passolent et passèrent par après pardevant luy et qu’il en prenoit les proulEtz.

M' Poytevin, filz de feu M' Jehan Poitevin, âgé d'environ

dix-huict à vingt ans, employa tous ses moyens et de ses amys pour avoir ledit bailliage, et l’eust eu, s’il eust esté gentilhomme de la qualité requise, et, encore qu’il ne feust gentilhomme , luy feust demeuré, sans les oppositions que firent contre luy les gentilzhommes, les gens d’esglise et ledit lieutenant Taupin.

Ledit sieur de Potières, estant pourveu dudit bailliage de par le roy, en certains jours et moys de ceste présente année que je ne puis cotter, se feit recevoir audit Provins au contentement de cba.scun, et tint le siège l’espée au costé, et la cape ou le manteau sur les espaules, sans longue robbe, et l’a tousjours tenu en ceste façon quand il a esté présent audit Provins, qui sembla estre une chose toute novelle. Il feit banquet pour sa bienvenue à tous les justiciers, tant juges, greffiers, advocatz que procureurs, en l'hostellerie du Mouton, où il estolt logé, que tenoit jK)ur lors Jehan leDain, avec l’hostellerie de l’Escu de France.

M* Françoys Taupin, lieutenant dudit ballly, fut lors seul juge ordinaire pour le regard du bailliage; car le siège présidial dudit Provins avoit esté supprimé dès l’an 1 56 1 par les estatz d'Orléans, et n’y avoit plus que ung seul conseiller sans président, qui estolt M° Claude .

1573. Thibault. Mais ce ne dura longtemps; car avànt que ceste présente année fust passée , le roy remist sus le siège présidial audit Provins et y pourvcut d’un président, qui fut M' Loys Durant, seigneur de Rüuceau, filz du fou président M' Philippes Durant, et de six ou sept conseillers, comme il y avoit lors de l’érection dudit siège.

Le nouveau président annule, comme abusive et subrepticement obtenue du roi, la commission en vertu de laquelle Michel Alexandre poursuivait les usuriers; information est faite contre les abus commis par ledit Alexandre, qui est mis en prison et n'évite les galères qu’en dépensant tout son avoir.

L’ofltcc de garde des sceaux des bailliages est supprimé, puis rétabli à plus haut prix , et les nouveaux actes sont soumis à la formalité du sceau , à peine de nullité et d'amende. — Jean de Ville , dépossédé de la charge de garde des sceaux , l.v rachète, moyennant dix à douze mille livres. — Le président au présidial de Provins enjoint au garde des sceaux d'indiquer sur les actes le mois et le jour du scellé, afin d'éviter de doubles frais, quand les sceaux se trouvent rompus. — Kdit du roi portant que les draps de laine, avant la vente, seront scellés d'un sceau de plomb, et que l'apposition du sceau sera payée 3 s. 4 d. pour chaque drap '.

Ces nouvelles inventions furent trouvées fort estranges et donnèrent occasion au peuple françoys de hayr le roy et de dire du mal de luy, et en rejetta-on la coulpc sur les Italiens qui estoient en France, tant à Paris qu'à la suitte du roy, et disoit-on que telles et aultres novelles gabelles et exactions faictes par le roy sur son peuple provenoient de leurs inventions et conseils.

l'n homme et une femme, dans la maison desquels deux sergents de Provins avaient trouvé un jambon de porc cuit en temps de carême et des coins à fabriquer de la fausse monnaie, sont arrêtés et fouettés en prison.

Après la mort de Jean Carré , jacobin , chanoine doctoral des églises collégiales de .*>aint-Quiriace et de N.'D.du Val, l'élection d’un nouveau docteur fait naître la division entre les deux chapitres. Il y avait deux prébendes réunies sur une

' Quoique cette indication soit placée brication des draps, leur teinture et la

sous l'année lôyS. il s’agit probablement création de visiteurs et auneurs. (Fonla-

de ri‘dil du mois de mars 1671 sur la fs- non. 1. 1. p. io3a.)

teale tète de coDicntcment mutuel; cette fois, chaque chapitre fait son élection 157 J. à pai^t. Celui de N.-D.-dn-Val nomme M* Fergent, gardien des cordeliers, qui s'était engagé à laisser à son couvent le revenu de la prébende; frère Aubin Caroli, jacobin, est élu chanoine doctoral de Saint-Quiriace, et exerce sa chaige malgré l'opposition du vicaire général, qui avait approuvé la nomination de Fergent et voulait maintenir la réunion des deux prébendes. — Mort de M* Nicole Vendière, conseiller -au présidial et procureur du roi des eaux et forêts. — Mort d'Eustache d'Aulnay, sieur de Primefosse, conseiller au présidial; il était protestant, et sa mort causa une grande joie aux catholiques. — Mort de Denis Legrand, avocat du roi, homme de bon conseil et de bonne réputation, mais tiède en matière de lêligiou; la dame de Nemours lui nomme pour successeur M’ Jean Rethel, avocat au bailliage, qu'on soupçonnait protestant, et qui devint depuis lors un peu meilleur catholique. — Mort de frère Denis Leroy, prieur de l'Hàtel-Dieu, homnre attentif au bien-être des pauvres, qui fit rebâtir l'iofirmerie. Frère Edmc Lelong, religieux de la maison, succède à D. Leroy, par l'aide d'un nommé N. Privé, surnommé l'Éventé, favori de la reine mère, beau parleur et danseur habile, qu'il paya grassement avec de l'argent pris au dernier prieur. Edme Lelong, qui avait été puni pour ses relations avec une religieuse de l'Hôtel-Dieu , dont il avait un enfant, ne prend possession qu'après s'ètre fait réhabiliter en cour de Rome. Dès lors, il oublie ses vieilles fautes pour en commettre de nouvelles, mondain, paillard, voluptueux, joueur, faiseur de banquets à tous bons compagnons, et entretenant, pour n'étre pas inquiété dans sa charge, les gens de justice du bien des pauvres. — Mort de M’ Jean Poitevin, avocat à Provins, né de pauvres gens dt£ village de Bellot, près la Ferté-Gaucher, homme sage, instruit, modeste , orateur éloquent et bon écrivain, habile dans la conduite des procès, et fort estimé dans la ville et aux environs et même au parlement.

Un nommé Moreau, compagnon de volerie de Brouillard, qui avait suivi les protestants dans leurs guerres et qui revenait de la Rochelle, est arrêté à Provins comme coupable de plusieurs crimes, et pendu.

Une querelle s'étant élevée entre une femme de Léchelle et un laboureur, son voisin, nommé Nicolas Bureau, le fils de celui-ci frappe d'une pierre la femme, qui meurt deux jours après. Nicolas Bureau et son Cls sont accusés de meurtre; après l'examen plusieurs fois renouvelé du cadavre par les barbiers, on Bnit par découvrir que la défunte a succombé à une esquinancie.

Les arquebusiers de Coulommiers viennent à Provins, en costume, tambour en tête et enseigne déployée. Louis de Vauhardy, se disant M. de Saint-Martin , roi de l'arquebuse de Provins, offre les prix. Un mois après, les arquebusiers de Provins se rendent à leur tour à Coulommiers, et gagnent les prix.

Mort de Gond Korlin, dit l'Enfant de Gouaix, portier de la naaison du roi. — I.ÆS capucins s’établissent à Paris, où ils obtiennent une maison hors la porte Saint- Antoine, près du petit Saint-Antoine.

I.a cherté des grains continue. On recueille peu et de manvais vin.

UmUlUTIOK DE LA CBERTÉ. M/U.AOIE DES ÉPIS DE BLÉ. EPPET DES GELÉES

D'ATKIL SLR LES VIGNES. EXBCDTIONS DE VOLELRS ET D'ASSASSINS À PROVINS.

ÉDIT SCR LES MONNAIES. CRÉATIONS ET TENTES D'OmCES. COMPLOT POUR

SCRPRENDRE LE ROI. M. DE Ijk NOUE. dÉNOHRREMENT ORDONNÉ PAR CHARLES lE.

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