USURIERS. PROCF.S, MEURTRES, MIRACLES
L'an 1569, au moys de janvier, les gelées qui avoienl commencé et les grandes neiges qui estoient sur la terre dès le moys de décembre dernier passé se continuèrent jusques à la moytié dudit moys de janvier, en grandes froidures, avec lesquelles par certains jours advenoient des geuvres blanclies, qui fondoient par la lueiu' du soleil en plein jour, qui fut cause que les vignes cl noyers furent gelez, par la forte gelée qu’il faisoit les nuicU d’après lesdittes geuvres. Les vignes furent fort recullées; jilusieurs vignerons, expérimentez des aultres gelées de l’an i565, les coupèrent par le pied en la saison de tailler; aultres ne les coupèrent, qui ne recueillirent guères plus de vin en la vendange que ceux qui les avoienl coupées. On ne recueillit point de noys en la sai.son, et moururent les gros et vielz noyers de laditte gelée. Les grains n’eurent poinct de mal, et fit-on assez bonne moisson; toutesfois le grain se recueilloit et estoil à hault prix, comme de 10 à 1 3 s. t. le boi.sseau, mesure de Provins, qui estoit plus hault prix que de coustume. Qui en estoil la cause estoient les terres qui demeuroient à pleus sans labourer, à raison des gens de guerre qui.
ès années passées comme en ceste présente, avoient desrobbé et en- 156Ü. mené les chevaux et les ju mens des laboureurs, sans qu'il en Feusl faict aucune punition par justice. Les personnes riches qui avoient des terres à bailler à moyson ou à ferme ne trouvoient è qui les bailler, à quelque petit prix que ce fust, et en dcmeiu-a sans labourer ës villages du bailliage de Provins plus de trois parts, qui ne portèrent rien plus de trois ans, dont advint le cher temps que nous dirons cy-après en son lieu.
Les protestants frani^ais, pour résister aux troupes royales, appellent les Allemands è leur secours. Dix ou douze mille reitres et lansquenets se réunissent sons les ordres du duc de Deux-Ponts et se disposent à pénétrer en France, munis de chariots -pour charger le butin, de vans, de fléaux, de faucilles, de fours.
Le duc d’Aumale, envoyé à leur rencontre, lève des gens de guerre en Champagne et en Brie, provinces déjà remplies et ruinées par les régiments de Foissy et autres, et par des troupes de cavalerie. Les deux armées s'approchent l’une de l'autre, s^ns se combattre. M. d'Aumale demande des renforts. Le grand prieur de France va le joindre avec six ou sept cents cavaliers auvergnats et cinq cents cavaliers envoyés par le roi d’F.spagnc. Celte troupe quitte l’armée de Poitou, commandée par le duc d’Anjou , et passe vers le mois de janvier aux environs de Provins. Un soldat d'une compagnie espagnole logée au village de Sains, près Donnemarie, ayant violé une Glle, est condamné à mort et pendu à Provins^^
.Malgré la venue du duc d’.\umale, les Allemands entrent en France, près de Langres. La reine mère cl le chancelier sont accusés de trahir la cause catholique.
— La cour surcharge le pays de tailles; la noblesse est soumise aux obligations de rarrière-ban. — Les reitres passent la Seine un peu plus haut que Bar, gagnent la Loire, et joignent eu Berry les protestants français.
Le roy pareillement lit en Allemagne une levée de reistres allemands et lansqueneU, ensemble une de Suisses qui excédoit la levée buguenotte, qu'il envoya en son camp audit pays de Poitou; lesquclz n'estoient «i sanguinaires ni saccageurs d'églises et de prebstres que ceux des huguenots, toutesfois estoient aussi larrons les ungs que les aultres pour serrer sur leurs haPnois ce qu'ilz trouvoient k leur commodité; et par ainsi fut la France pleine d’estrangers pour la désoler et quasi rendre déserte.
Ca-
1569. I-c duc d'Anjou livre bataille au prince de Condé près de Jarnac, et défait '' les protestants { i3 mars]'; Condé est tué. Un courrier est dépêché au roi pour lui annoncci' ces événements. Il se trouvait alors à Metz, où il était venu pour rétablir l’ordre troublé par les tentatives des huguenots de l'intérieur.
Le roy, comme l’ay sçu de ceux qui estoienl audit Metz avec Itiy, receut ces nouvelles à i i heures du soir, jà couché en son lict, qui se releva et commanda qu'on allast advertir l'évesque de Metz et les chanoines de ceste victoire, et que, au son de toutes les cloches dudit Metz, chasciin catliolicque se relevast pour aller à la grande église M. S'-Esticnne rendre grâce à Dieu et chanter Te Deam laudamus, où luy-mesme se trouva des premiers. Et y fut ledit 7c Deum chanté par ses chantres et ceux de iaditte église , comme aussi par les orgues d’icellc fort mélodieusement, à la grande joye de tous catholicques et grand regret des huguenotz de Iaditte ville.
Après que le Te Deam royal fut chanté, S. M. demeura hien l’espace d’une petite heure à deux genoux en prière fort dévôtement, chose qui ennuyoit â plusieurs, qui eussent hien voulu cslre en leur repos. M. le card. de Bourbon, frère germain dudit feu prince de Condé, estoit présent avec le roy audit Metz, qui ne chantoit le Te Olfum de hon emmage, cncores qu’il fust à l’église avec saditte majesté ; lequel , voyant le roy se lever pour s’en aller, mint ung genou en terre et pria saditte majesté de avoir pitié des petis enfans dudit
' Relation de U balAÎlle do Jamac (/ïcc. de docam. historiques, publié par M. ChampoUion-Figeac, i848, t. IV. p. 483). — Le vrai discours de la bataille donnée, le i3 mars 1 669. entre Chateauncur et Jarnac [Archiv. curieuses de fhitl. de France, t. VI. p. 365}. — Rôle des morts, des prisonniers et des blessés à la bataille de Jarnac (Biblioth. imp. collect Eéüiune.vol.
8733, p.39, et 8748, p. 48). — V07. aussi de Thou, 1. XLV; d'Aubigné, l. I, 1. V, p. ayS; Brantôme, Vie du. prince de Condé; Brexiti, Chron.de Flandre ei d'Artois (Bibl.
imp. fond.sGaignières, n*684, fol. 878 v’^; Gislelnau, L VH. c. iv, et Additions, t. If, p. G61 ; I^ Noue, c. xxiii; Gutll. de Tavannes, etc. Nous citerons enfin : Cornplainte faalsement mise en publie aa nom de madame la princesse de Condé, aprez l'assassinat de monseiqnear :
Dsmes d'IxMtacDr, je vous pry à mains jotncles . Avmpies mov défdorer mes cxKnpUîoclei 1 Car les regrets que jay de<Uni moa oœnr Me caaacroot toatc nsa rie douleur.
Las] j'ay perdu 1a grand Oenr de ooUchc
(Bibl. imp. S' Victor, n* 359, fol. 3 r*.)
feu prince, en les laissant joiiyr de leurs biens, et de leur conférer 1569. les estatz que leur feu père avoit de la couronne de France, comme du gouvernement de Picardie et aiillres. Auquel respondit S. M. qu’on en adviseroit, et qu’on ne sçavoit encores s’il estoit mort; et, ce dict, se retira en son logis, où il ne se recoucha, ains le reste de la nuict escrivit à son frère et despeschea toutes affaires nécessaires pour le faict de la guerre.
Les nouvelles de la mort dudit prince de Condé, portées de toutes parts, resjouyrent les catholicques de France extresmeraent, lesquels pensoient, mais en vain, estre à la fin des guerres civiles et de tous maux; et de ceste resjouissance furent faietz par toutes les villes catholicques feux de joye, processions, prières publicques et le TeDeum chanté. Mais le peuple crioit la victoire avant que l’ennemy fust vaincu, et a-on veu le proverbe véritable qui dict que trop grande joye amène le dueil. La ville de Paris commença la première, qui fut suyvie de toutes les aultres, et signammenl de celle de Provins, laquelle s’en resjouyt en la manière qui s’ensuit.
Une procession générale, ordonnée par le clergé et les gens de justice, eut lieu un jour ouvrable, les boutiques et ouvroirs étaut clos. Tous les habitants, et les ecclésiastiq'ues , portant les chasses et reliques des saints, se rendirent an couvent des Cordeliers et de là à celui des jacobins, où le sermon fut prononcé par un jacobin d'Auxerre, nommé Mainmerot, élève de P. d'Ivolé, que l'on avait fait venir pour prêcher le carême L
Lequel fort proprement discourut la juste punition de Dieu advenir sur les meschans, et principallemcnt sur ceux qui sont adversaires de vraye religion, et comment de tout temps telz ont tombé et tomberont soubz le couteau et passeront et ont passé par le tranchant des armes, comme il en lit une preuve fort bien ditte et à propos par le discours des Escritures sainctes et profanes, tant du viel que du nouveau Testament; et monstra comment Dieu, voulant punir les péchez
' Voyez à U bibliothèque de Provios les meoDscritâ de M. I\ivot, l. IV. p. Say.
1 5()9. du peuple, laisse durant ung temps prospérer les mescbans pour eslre bourreaux et ailliction des bons et gens de bien, avant que le mal leur advienne; comme, sans en plus rechercher tesmoignage, apparoissoit en la victoire catbolicque et royalle que Dieu avoit donné à M. le duc en la bataille pour laquelle le peuple pnivinois estoit là assemblé pour le remercier, en laquelle estoit tombé mort le prince des voleurs, des massacres, des sacrilèges, des larrons, des rebelles, des huguenot! et béréticques de France, prince dégénéré de la vertu et religion de ses ancestres, violleur de sa foy, crimineux de lèze-majesté divine et humaine, propbaneur de temples, briseur d'images, fracteur d'autelz, contempteur des sacremens, infracteur de paix, proditeur de patrie et Françoys renié, et maints aultres tiltres non dignes d'honneur donna et proféra ledit jacobin dudit feu prince. Lequel jacobin n'avoit commencé à ce sermon de détracter et monstrer l’abus et meschanceté dudit feu prince, mais y avoit commencé dès le premier sermon qu'il lit le jour des Cendres, en continuant par chascun jour qu’il preschoit, quand il descouvroit les ruses et ypocrisies qui estoient et sont ès béréticques. Et advint audit prince ce qu'avoit prédit de luy ledit jacobin en ses sermons précédens , lequel avoit dict iceluy prince devoir tomber soubz les armes en brief temps, et son nom devoir ruyner honteusement, au mespris de sa grandeur et doraage de ceux qui le suyvoicnt.
\près le sermon, le Te Deum et la messe furent chantés; puis la milice bourgeoise s'assembla au son du tambour, sous la conduite de scs quatre capitaines, et fut passée en revue dans les rues: enûn, un feu de joie fut allumé devant l'hâtel de ville, on tira les canons et l’on lit jouer l'artillerie de la ville. Les protestants qui n’étaient pas retournés à la guerre s’abstinrent de paraître à la procession, aux revues et aux feux de joie, de penr d'étre maltraités. Ils n'éprouvèrent aucune offense. Le bailli et le procureur du roi firent bonne mine, et depuis se montrèrent meilleurs catholiques.
il ne fault passer soubz silence ce qui advint et fut faict aux huguenot! de Provins qui estoient en leurs maisons au temps et depuis
la mort dudit prince de Condé, et comment ilz furent gangnez pour 156t). les faire aller à confesse et à la table Dieu à Pasques, comme les catholicques de la ville.
Fault notter que, comme nous avons dict ci-dessus, le prédicateur jacobin qui preschoit le karesme , lequel dès le commencement de ses sermons n’avoit cessé par chascun jour de descouvrir les abus des prédicans buguenoU, ensemble l’ypocrisie qui estoit en eux et en ceux qu’iU avoient séduictz , ne eut la boucbe fermée le reste dudit karesme depuis la mort dudit prince de Condé, non que sa mort le rendist plus bardy à parler que devant, car depuis sa ditte mort ne parla plus de sa pei-sonne ni de sa me.schante conversation, en l'appellant prince des voleurs, des massacres, cbcf de rébellion, nutriteur de faulse vermine, comme il faisoit durant sa vie; mais forgea en soy ime invention, en blasmant l'bérésie et faulse doctrine huguenotte en ses sermons, comment et par quel moyen il poiuroit regangncr de bon gré ou par faintise les hugucnotz dudit Provins qui estoient en leiu^ maisons, qui avoient tous faict le serment en leurs synodes et conventicules , entre les mains de leurs prédicans et ministres, de ne jamais retourner à l’église catholicque et romaine, à confesse, à la messe, et moings k la table Dieu, ayans promis ausditz prédicans et leur assemblée qu’ilz plus tost se laisseroient brusler tous vife que de leur vie y adhérer de leur bon gré ou de force. Pour les attirer à soy et à l’église catholique, ledit prédicateur dist à ung de ses sermons que l’intention du roy estoit telle, que tout homme de son royaume eust, de .soy mesme, sans commendement de S. M., à vivre doresnavant d’une mesme religion, qui estoit la catholicque romaine, à ce que ceux qui estoient buguenotz par son royaume eussent à s’y retirer, ce qu’il espéroit qu’ilz feroient, veu les précédens édietz de cassation de ceiuy de janvier, et que ceux qui d’eux mesmes, sans aultre contraincte , se retireroient è l’église catholicque, yroientà confesse et à la table Dieu à Pasques, seroient tenus pour ses loyaux subjeetz, et ne vouloit qu’ilz fussent recherchez pour le passé, et delfendoil .saditte maje.sté è toutes personnes de leur
1569. rien reprocher ni aucunement les molester; mais que ceux qui demeureroient obstinez et ne se seroient réduitz à laditte feste de Pasques avec les catholicques seroient, si tost que la solcmnité seroit passée, rccerchcz et punis corporellement en leurs corps, et leurs biens confisquez; et pour ces causes, prioit ceux dudit Prouvins qui n'estoient en grand nombre de se réduire, pour éviter les dangers où ilz pourroient tomber, et sçavoit bien qu’ilz tomberaient, et que, si tous ensemble ou les ungs après les aultres se vouloient retirer vers luy au couvent des jacobins avec leurs livres huguenotz, se pourtoit fort, avec la grâce de Dieu, de leur monstrer par leurs livres mesmes les abus de leur faulsc religion, et de les réduyre, s’ilz vouloient croire aux sainctes Escriptures , à la vérité de l'Evangille et cognoissance de la vraye religion. Geste remonstrance fut ung vent qui soufBa jusques aux aureillcs desditz huguenotz, par la bouche de leurs parens et amys qui estoient audit sermon.
Quelques jours après, ledit prédicateur, continuant en sa volunté, dist à son sermon qu’il avoit receu lettres du roy pour admonester les huguenotz dudit Provins, qu’ilz eussent à se convertir et reprendre l'église catholicque, sous peine à eux de s’en trouver mal; et dist ce si proprement, que les meilleurs espritz qui l'escoutoient pensoient qu’il fust vray; de quoy furent encores advertis lesditz huguenotz, qui estoient en grande anxiété de leur esprit, ne sçaebant qu’ils debvoient faire; Toutefois, le plus orgueilleux de tous résolut en soy, par la persuasion de sa mère et aultres parens, de se présenter audit jacobin pour disputer contre luy des pointz de la religion, et, pour ce faire, pourta tmc bible bien et richement reliée qui estoit de la tradition de Jehan Calvin, avec quelque'^ aultres livres de la foige dudit Calvin. Ce huguenot estoit Nicolas de Ville, licencié ès loix et advocat audit Provins , qui avoit bien cstudic ès lettres humaines; lequel, avant que partir de la présence dudit jacobin, jetta luy mesme sa bible et livres huguenotz dedans le feu, et confessant son erreur et la religion de Calvin estre faulsc religion et dampnable, lit le serment en la présence dudit jacobin, sur le sainct Evangille, que jamais ne
DE CLALDE HATON.
retoumeroit à ladilte religion huguenoticque , ai ns le reste de sa vie 1569. continueroit et garderoit l’église catholicque et romaine, ce qu’il a faict.
Le prédicateur, après avoir gangné cestuj-là, s’exclama davantage contre les aidtres qui dilFéroient de se convertir, et contre eux usoit de menaces de les accuser au roy, si lost que la Teste de Pasques serait passée. Et pour mieux les induire à ce faire, dist à ung sermon qu’il falloit qu’ils allassent à confesse à luy ou au curé de S*-Ayoul , M' Denis Camus , et que eux deux seuls avoient la puissance de les absouldre de leur hérésie et péchez provenans d’icelle, puissance qu'ilz avoient receu par les lettres que mons. l’archcvesque de Sens leur en avoit' envoyées, et ce alin que nul Imguenot ne prétMfdist cause d’ignorance ni d’excuse. Ce dit, plusieurs allèrent vers luy pour renoncer à laditte faulse religion , et n’en demeura que trois à la grande sepmainc qui n’y eussent esté , qui estoient :
N. Garnon, N. Richard et N. Macé, contre lesquels il s’escria en ung sermon fort asprement, promettant de les accuser, comme aussi les receleurs qui les recéloient et les empeschoient de se convertir. Et tant sceut bien dire, que, avant qu’il fust la Teste de Pasques, ilz allèrent tous à luy à confesse, et firent le serment de ne jamais retourner à la huguenotterie, aux presches des prédicans et à la suitte de leur doctrine, et leur fît à tous faire leurs pasques, chascun de eux en leur paroisse, par les curez ou vicaires d’icelles. Les noms des huguenots qui furent audit prédicateur et qui par luy furent prins la pipée, furent : lesdietz Nie. De Ville, Garnon, Richard, Macé,
M. Boyer, procureur et notaire, D. Saulsoy, apoticaire. Est. Maistrat, apoticaire; Nie. Doury, et N. Boyer, barbiers, J. Leblanc, fils d’.Vdrian,
N. et N. les Blancs, sergens royaux, et M' Rich. Privé, advocat. Il y en peut bien avoir encorcs d’aultres, desquels je n’ai sceu les noms.
Brief, nul de ceux qui estoient pour lors demourant audit Provins ne demeura en arrière, qu’il ne fîst ses pasques è la catholicque romaine.
L’esleu Barengeon, le médecin M' Jeli. Saulsoy et sa mère estoient absens de laditte ville, dès la reprinse des armes.de ces présens troi-
1569. siètnes troubles, et pour ce demeurèrent en leur perfidie buguenoticque; M°'C1. Barengeon, enquesteur, fut de ceux que ledit prédicateur retira, car il estoit à Provins pour lors. Une partie desdita huguenotz converüs à la pipée jacobine demeurèrent en l'église catholicque romaine, et oncques depuis ne suivirent la calvinienne; mais, comme il advint par après qu’il fallut encores permettre la liberté de conscience, par ime paix qui fut faicte avec les rebelles huguenots , Gamon , Nie. Doury, Marc Boyer et M° Richard Privé se parjurèrent du serment qu’ils avoient faict, et sans aucune honte retournèrent i leurs erreurs comme devant.
Après la mort du prince de Condé, l'armée protestante se rallie sous les ordres de l'amiral Coligny, prend pour chefs nominaux Henri, roi de Navarre, et Henri, prince de Condé, fils du défunt, et continue vivement la guerre dans le Poitou'.
11 ne fault mettre en obly la ruse catholicque qui fut faicte, à Bourses en Berry, par ung soldat de la ville qui contrefaisoit le huguenot. Lequel, se trouvant avec eux, print charge de leur livrer la ville et de les mettre dedans à certain jour à l’improviste des catholicques, comme il se vantoit d'en avoir bien le moyen, et pour ce faire receut argent, et donnèrent les iings à l’aultrc le mot de guet, pour attendre le temps et l’opportunKé de ce faire. Ce soldat huguenot contrefaict advertit le capitaine général qui estoit pour le roy audit Bourges, et luy déclara le faict dont il estoit requis et qu’il avoit promis de faire, afGu qu’il capitaine, avec son conseil et les gens de la ville , advisasseut à mener l’affaire , pour donner une bonne charge ausditz huguenotz. Or estoit d’accord le soldat catholicque de la composition d'argent qu’il devoit avoir pour ce faire , moytié de laquelle composition se fit bailler comptant, et par ce qu'il estoit difficille de conduire une telle affaire sans estre descouvert, advisèrent ces gens et luy ung lieu assez destourné pour se représenter là de six en six jours pour parler ensemble du moyen qui se présenteroit,
' Voyez d'Aubi^é, Hùi. univ. 1. V, p. aSa , t. f.
et l’occasion se présentant avant les six jours, celuy qui auroit 1569. meilleure commodité se représenteroit audit lieu et y laisseroit par escript l’aiTaire de la cause. Ainsi lut dict, ainsi fut faict. Le lieu estoit en une vielle masure de maisons ruynée où personne ne habitoit, qui estoit à une demye lieue et plus dudit purges. Le capitaine dudit Boui^es, bien instniict de ce faict, entretint son soldat et luy ayda à faire fort dextrement l’entreprinse , qui estoit de mettre l’ennemy huguenot dedans la ville par un gris ou grille de fer qui estoit en ung conduict percé en la muraille de la ville, par où l'eaue entroit en icelle, assez près d'un moulin, que le capitaine munit d'hommes bien armez au joiur préfix , pour y attendre l'ennemy, avec traisnée de pouldre é canon pour y mettre le feu quand il scroit temps. Il lit mettre gens de pied et de cheval en embuscade dehors la ville, pour se jetter sur l'ennemy au signal donné, et fut le tout si proprement ordonné, que l'afaire se pourta au mieux. Le tout prest et en bon ordre, le soldat manda ses marchans pour aller recevoir la marchandise livrée, et leur bailla heure entre unze et minuyt. Les compagnons huguenots s'approchèrent de la muraille et conduict, qui estoit ouvert, et où ilz trouvèrent le soldat marchant quant et quant, qui leur bailloit entrée par ledit conduict, duquel on avoit faict destoumer l’eaue, alTin qu’ilz entrassent plus à leur aysc. Le capitaine , qui estoit là en embuscade avec ses gens, voyant qu’il y en avoit jà d'entrczjusques au nombre de cinquante, laissa tomber ledit gris ou grille* fit remettre l’eau en son cours et mettre le feu ès traisnées des pouIdre.s, et quant et quant, en donnant le mol du guet, se ruèrent à grans coups sur les marchans, tant sur ceux qui estoient dedans que dehors la ville , d’une telle dextérité que cent et soixante huguenotz y demeurèrent morts et prisonniers, qui tous eurent la mort honteuse pour récompense. Le soldat qui avoit joué ceste tragédie fut récompensé du roy fort volontiers, et luy fut donné par S. M. charge d’une compagnie de gens de pied, de laquelle il fut capitaine et chef, et si ne demeurèrent ingratz envers luy les habitaus dudit Bourges, d'aultant qu’il leur avoit esté lidelle. Car lesditz de
1 f>6!I. Bourges avoieul en horreur les huguenotz , pour le mauivais traitement qu’ilz leur avoient faict aux prcmierz troubles de l’an i56i et a*.
Depuis la mort du prince de Condé, les alTaires de la cause huguenoticque allèrent tousjours de mal en pis et eussent esté extinctes du tout en peu de temps, si les traîtres qui gouvernoient le roy, M. le duc d’Anjou son frère, et les affaires du royaume, eussent volu. La royne mère s’y gouverna fort mal, s’il est >Tay ce que l’on disoit d’elle. Car peu de temps après, morurent le sieur cardinal de Chastillon’, qui estoit ambassadeur pour les huguenotz vers la royne d’Angleterre, et le sieur d’Andelot\ frères germains et de l’admirai, les deux principaux gouverneurs de la rébellion. Ledit d’Andelot morut de despit par une fieb>Te chaulde qui le print pour ce que les trouppes bretonnes qu’il amenoit au camp des princes liiigucnotz luy furent desfaictz par M. de Martigues, qui les rompit au passage d’une rivière; de quoy les huguenotz firent grandes plainctes et les caüiolicques grandes joyes. Car ledit d’Andelot étoit heureux à exécuter les entreprinses du conseil de l’admirai son ifèrc. Morut aussi en ce temps le sieur de Genlis, enragé de la maladie dont M. .sainct Hubert est requis , et le fallut tuer à la harqucbiise ou aultremem *. On disoit ce mal lui eslre justement advenu par permission divine, en vengeance du feu et saccagcment qu’il avoit et ses gens mis et faict à l’église de M. sainct Hubert des Ardennes, où est gardée la saincte cstolie. Mourut aussi en ccste saison le sieur d’Esternay, seigneur de la Motte, lez Nogent-sur-Seine, d’une fiebvre chaulde 'qui le pressa,
‘ \oy. de Thou, Hisloin umvtneth, debvoient mourir loin les bons et lidelles
tiv. XLVI , cl Discourt de Ventrepriruc et subjecU du roy calbobcque de ceste vilïe
conspiration faiete par ceujc de la nouvelle el mesnie de leurs proches parens. • opinion... sur la ville de üouryeSt et du * Mort en Angleterre le 1 4 ti-^vrier i5yi, succès de ladicte entreprinsc. (Paris. N. empoisonné par son valet de cliambre. Cbesneau, 1670, in-i 8.) Il existe aui ar. • Il mourut à Saintes, d'une ûévre pes-
ebires de l'botel de ville de Bourges une tilentiellc, le ay mai 1569. resjuête de l’échevinage à M. de Bcllot, • François d'Ilangest de Genlis mourut
conseiller du roi, commis à cet ciTet, de- à Strasbourg. (V’oy. do Tliou, //«/. ueir. mandant une justice exemplaire de ceux 1. XLV.) qui ont conspiré une trahison • en laquelle
DE CLAUDE FIATON.
avec le regret qu’il avoit d’avoir habandonné ses maisons, qui estoicnt 1569. demeurez à la miséricorde du sieur de Foissi. Ledit d'Estcmay prophétisa sa mort au partir de sesdittcs maisons pour retourner en ceste guerre, où il ne retouraoit qu’avec grand regret, et dist à sa femme et k ses enfans adieu en plorant, et qu’il n’en reviendroit jamais.
Morut aussi par maladie le duc des Deux Pontz, colonel des reistres et lansquenets huguenotzL'
La mort de tant de seigneurs protestants et la perte de la bataille de Jarnac firent renoncer plusieurs gentilshommes et roturiers li la rébellion. Ils sc retirèrent, avec cette excuse qu'engagés envers le prince de Condé ils considéraient la mort de ce seigneur comme les dégageant de leur serment. La cause protestante était perdue, sans les secours d'argent que fournit la reine d'Angleterre. Les réformés ne purent tirer d'elle, comme ils le demandaient, des secours d'hommes, et la mort de Condé la refroidit encore k leur égard. Au nombre des otages qu'on lui laissa était la femme de M. de Mouy, fille du sieur de Luxé, seigneur du Plessis-aui-Toumelles, qui resta trois ans en Angleterre, et y vécut une partie de ce temps dans la misère, • ne mangeant pas toujours du pain tout son saoul. • —
Parmi les bénéfices du cardinal de Chàtillon , l'abbaye de Vauluisant est donnée à M. de Pellevé, archevêque de Sens, qui en jouit seulement jusqu’à la pacification.
— Le duc d’Anjou congédie une partie de son armée et emploie l'antre au siège de Cognac et d'Angouléme. Timoléon de Cossé-Brissac est tué devant la place de Mucidan, d’un coup de mousquet’. — Le duc d’.Anjou vient trouver le roi à Paris, laissant ses troupes aux maréchaux de Cossé et d'AnvUle. L'amiral profite de son absence et d« la diminution de son armée pour s’emparer du haut et du bas Poitou, des îles de Marans, d'üléron, etc. — l'n petit camp volant, sous la conduite de M. de Sanslc et de M. de Barbézieux, lieutenant du duc de Guise, poursuit les hostilités contre les protestants en Champagne et en Bourgogne.
Lesditz sieurs de Sansac et Barbésieux, après avoir reprins la petite ville et chasteau de Noyers en Bourgongne, et y avoir laisse garnison pour le roy, ainsi que nous avons dict en l’an dernier passé, allèrent assiéger la ville de Vézelay’, qui est entre Auxerre et Sanserre, que les hi^enotz tenoient, place bien forte, assize sur une haultc montaigne.
' Volfgang de Bavière, duc de Deux* PonU, mourut , ie 1 1 juin 1 56g , à Nelson . prcii Limoges.
* En mai 1569, à i'Àgc de vingt-six ans.
* Sur le siège et la prise de Vèzelay |>ar Icsprotcstants, au œoia de février iSëg. et
1569. dedans laquelle s’estoient tousjoius retirez les rebelles ès années pré- • cédentes des troubles, comme encores à présent. Le siège mis et les approches faictes avec grande dilBculté, fut le canon tiré contre les murailles, qui estoient bonnes, fortes et de grande haulleur, jusques à y faire bresche fort ample et spacieuse en suIBsance de y donner l'assault, ce que l'on fit, mais non furieux pour la première fois, dans res|K>ir que les huguenotz, voyant les gens de guerre catbolicques sur les murailles, se rendroient. Et estoit de ceste oppinion le sieur de Barbésieux. Ce qu'iU ne volurent faire, ains avec Injures et orgueil incroiable en repoulsèrent les catbolicques d’une assez bonne façon, encores que de part et d'aultre n’y eust grand échec. Hz Rirent requis de SC rendre à composition depuis ledit assault; mais n’y volurent entendre, ains, redoublant courage, tiroientà coups de canon et barquebuse sur le camp catholicque et blessèrent beaucoup de soldatz; entre aultres y fut blessé au talon Pierre Farouet, boulanger de Provins.
Les catbolicques assaillans, voyant l’obstination de ces ruzez bugtienotz, retournèrent à l’assault quelques jours après fort Ririeusement, en espérance d’emporter laditte ville, ce qu’ilz eussent faict, si on n’eust poinct faict de traïson ; car le sieur de Foissy, avec les capitaines de son régiment, travaillèrent si bien à ceste affaire qu’ilz gangnèrent la bresche et s'en firent inaistres quelque peu de temps ; et est chose certaine que , s’ils eussent esté secourus, comme on avoit bien le moyen . de ce faire, laditte ville eust esté mise en l’obéissance du roy et les huguenotz de dedans mis à la mercy des armes. *Mais, au lieu de leur bailler, le sieur de Barbésieux s’alla amuser d’aultre costé de la ville k faire sonner et donner une faulsâ alarme, après laquelle, tout sui^ ie-champ fit sonner la retraicte de ses gens, qui estoit le signaf de la trayson cpi’ii avoit conspiré et promis de faire pour le salut des buguenotz de dedans, des principaux desquelz estoit ung sien gendre.
Hz huguenotz, ayantz entendu laditte retraicte, redoublèrent courte,
sur les tcnlalivcs des câlboliques tous la dans l'Anniiairc de l'Yonne, i84a. 3* parconduite de Santac pour U reprendre, voy. lie, p. 87.
uuarticledeM. Flandiii, tiUilulé Véi^lay,
DE CLAUDE BATON
et avec renfort d’hommea repoulaèrent les catholicques qui estoient |560. sur h bresche si vivement que ledit sieur de Foissy, qui ne se volut retirer, y fut tué tout mort, avec troys de ses capitaines et plusieurs de leurs soldats. Sans diffîcrüté, ladilte ville eust esté prinse de cest assault, sans la trayson que lit ledit Barbésieux, ainsi que l'ai ouy dire à plusieurs soldats qui estoient audit siège, lesquels estimoient moult le courage dudit de Foissy et de ceux qui montèrent avec luy audit assault, et blasraoient fort la traïson dudit de Barbésieux. Cest assault repoulsé par les huguenots de dedans , fut quittée la brescbe par les caâhoUcques, qui oncques n’y retournèrent, d'aultant que les chefs ne le vohuent permettre, ains résolurent lesditz chefs que le camp catholieque demeureroit campé ès environs de laditte ville, pour ralFamer, en intention que les tenans se rendraient d’eux mesines, après qu’ils auraient faulte de vivres. Les assaillans estimoient que lesditz tenans n’arresteraient longtemps à manger leurs vivres, et que, entre aultres provisions nécessaires, l’eaue leur defiauldroit incontinent, d’auhant que audit Véselay n’y a puys ni fontayne où ils pussent prendre eaue bonne à boyre, et n’ont que des cisternes, où s’arreste l’eaue de la pluye quand il pleut. Au bas de la montaigne, hors laditte ville, y a une belle fontaine, qui rend de bonne eaue en habondance, de laquelle ils s’abreuvent et la vont querre è somme et barils sur leurs asnes et . chevaux , pour la porter en leur ville. De laquelle fontaine ils furent privez par le camp catholique, mais pour ce no sc rendirent à luy, ains trouvèrent moyen de le faire lever, partie par les intelligences qu’ils avoient avec lesdietz de Sansac et Barbésieux, partie aussi par le secours qui leur alla des huguenots de Sanxerre et de la Charité, qui, à jour préfix, se jettèrent sur ledit camp catholicque si vivement qu’ils catholicques ne prindrent loysir que de s’enfuyr et de quitter la place, à la grande honte de leurs chefs, qui fiu'cut par leurs soldats mesmes appelez traictres et desloyaux au roy et à la religion catholicque.
Les hommes huguenots qui estoient dedans ledit Vézelay estoient les chevaliers du Boulet, de Lescagne, de Besancourt et le gendre ,
1569. dudit Barbésieux, duquel je n’ai sceu le nom, tous quatre grands et insignes voleurs de gens sur les chemins et passages, avec leurs gens,
• Icsquelî tenoient les chemins à douze et quinze lieues dudit Vézelay, pour prendre les passans quels qu’ilz fussent, les mener prisonniers audit Vézelay et les mettre à rançon, après qu’ilz a voient prins et voilé ce qui esloit sur eux. Hz firent des courses jusques à Bréviandetez-Troye, où ilz prindrent et ennienèrent aucuns raarchans dudit Troye fort riches, qu’ilz taxèrent à grande rançon. Hz allèrent courir jusques è ViUeneufve-l’Ai-chevesque-lez-Sens, la surprindrent à l’improvistc, la pillèrent et enmenèrent prisonniers avec eux les plus riches marchans qui y fussent, qu’ilz mirent à grosse rançon. Entre aultres enmenèrent père de la femme de Claude Jubart, po-
tier d'estain de Provins ', lequel fut par eux taxé à 4 ou 5 mille escuz, qu’il paya, après l’avoir bien tormenté en son corps. Le grénetier du sel de Nogent-sur-Scinc, allant à scs affaires, fut par eux prins prisonnier, mené audit Vézelay, et taxé à 5oo liv. t. de rançon et aultant qu'ilz luy ravirent sur luy. Brief, ledit Vézelay estoit le retraict et caverne de tous voleurs, larrons et hrigans, moyennant qu’ilz lussent huguenotz; pour desquclz se sauver, tous passans de pied et cheval, comme aussi tou.s rouUiers et voituriers, qui avoient é faire de Paris à Lyon et de Lyon à Paris, quittèrent le grand chemin de Montargis, deCyen et de la Charité, et prindrent tous le chemin de Provins, Troye, Dijon et Beaulne.
Le sieur de Foissy, que nous venons de dire avoir esté tué à l’assault vézeléan, fut mort à jour de joye pour les gens des villages de vingt Ucues à la ronde dudit Vézelay, comme aussi pour les villes de Pons. Nogent et Bray-sur-Seine, à cause des oppressions que luy et ses gens avoient faict esditz heux par rançon et aultres oultrages, et avoient désiré les habitans d'iceux lieux tel mal ou aultre luy estre advenu plus tost. Et est une chose toute certaine que, s’il ne eust esté tué, quelque temps après la paix falcte ou devant, eust esté exécuté par
' Ce Ci. Joubert a laîsaé de» mémoires des extraits dans les ms. de MM. Bivot et
sur rUif Loire de son temps . dont on trouve Ythier« à labiblioth. de 1a ville de Provins-
DE CLAUDE BATON
justice, pour les grands reproches qu'on avoit faicl au roy de sa per- 1569, sonne et des gens de sa suitte. De quoy fut mal contente saditte majesté, ce que bien sçut ledit de Foissy, qui fut la cause du hasard où il se mit audit Vézelay, de se faire tuer à l'assault, comme il fut, ou de la hardiesse qu’il print de faire une vaillance au proulüt du roy, pour recouvrer grâce envers saditte majesté. La dame et les enfans du feu seigneur d’Esternay, avec leurs suhjectz de la Motte et aultre part, eurent occasion de se plus resjouyr de sa mort que milles aultres personnes, en espérance d'avoir trouvé la fin de leurs maux que leur avoit faict ce tiran; lequel, à l’appétit de la hayne qu’il avoit audit feu d’Estemay, leur faisoit manger et ruyner tous leurs biens par les soldat! de sa suitte, qu’il meltoit en garnison ès cbasteaux et maisons dudit d’Estemay et qui se faisoient nourrir à tour par les habitans de ses subjects. Les villages des environs les cbasteaux dudit d’Estemay furent fort soulagez par la mort d’iceluy de Foissy; car les gens de la garnison qu’il mettoit esditz cbasteaux ne se contentoient d’oppresser les villages subjectz à luy, ains alloient ravir par force et violence le vin, le lard et aidtres biens desditz villages voisins, qu’ilz payoient en coups de baston, si ceux à qui ilz prenoient ce bien y pensoient résister.
Depuis sa mort, les soldatz qui lenoient garnison esditz cbasteaux . et maisons dudit d’Eslemay ne vuydèrent pourtant, ains demeurèrent jusques après la paix de ces présens troubles faictc et publiée ; mais furent réglez par justice au mandement du roy, et furent nourrys aux despens du revenu dudit d’Estemay, par la taxe qui leur fut faicte de certaine somme d’argent à despendre par jour, avec deffense de ne plus aller pigorer ne rien prendre sur homme du monde , tant sur les subjectz dudit Eslemay que aultres, sous peine.de la vie.
Es environs du temps que Vézelay fut assiégé, ou quelque peu après, le capitaine Martinanque ', Italien, homme de renom, par com-
' Le comte Sarre Marlinengo fut fait lui i ce propos dans une pièce satirique dieralier de l'ordre du roi après la ba- conservée è la Bibliothèque impériale, S.
taille de Saint-Denis. U jr a un quatrain sur Victor, n* 35g, fol. aS. Il était gouvwneur
J569. mandement du roy, attenta de s’approcher de la petite ville de Sanxerre, qui estoit forte place, située sur une plus haulte montagne que la ville de Véielay, de laquelle nous venons de parler, laquelle ville de SanxoTTe n’est qu’à trois lieues de la Cliarité-sur-Loyre, que tenoient pareillement les rebelles huguenotz. Lequel, après avoir faict courses ès environs dudit Sanxerre avec ses trouppes, se résolut qu’il ne pourroit rien faire de bon au prouflit du roy et des catholicques devant laditte ville', et ayant tourné visage, fit marcher ses troupes le chemin de Chastillon-sur-Loin , petite ville assez forte, appartenant à l’admirai, au-dessus de laquelle, du costé devers la ville de Sens, y a ung fort chasteau, dedans lequel faisoit sa demeure ledit admirai en temps de paix, -et où il avoit laissé ung capitaine huguenot avec quelques soldatz pour le garder.
Il Martinenque avec ses trouppes se présenta aux portes dudit Chas'tillon-sur-Loin, qu’il trouva fermées, desquelles il demanda l’ouverture de par le roy, qui luy fut refusé par les habitans. Au refus desquels, passa la rivière et alla sommer le chasteau dudit amiral pour luy faire rendre et y mettre garnison pour le roy, qui pareillement luy fut refusé par le capitaine huguenot qui estoit dedans. Au refus duquel, fut ledit chasteau as.sailly de toutes parts, par devant et de?^ rière, avec telle diligence qu’en moins d’ung jour entier ledit Martinenque en fust le maistre, et s’y logea sans avoir canon pour le battre aultre que les harquebmes de ses soldatz , qui fut iine grande poltronnerie au capitaine huguenot qui estoit dedans de l’avoir laissé prendre
de Gien en i568, et, le i6 juillet, le roi mande tu sieur d’Entrtgues , gouverneur d'Orléans, de le reconnaître pour son lieutenant dans cette ville. (Bit>I. imp. collect. Sainl-Gennain Haria^, n' .tao, fol. 38.) Voyez aussi une lettre du même d'Entragues, du 11 juillet if)68. {Ibid. fol. 58.) La collection Saintdjermain Htriay renferme plusieurs lettres du capitaine Martinengo, ainsi que la collection Béthune.
ancien fonds franç. n* 8708. ( Voy. Lebeuf, liât, dt la priu d'Auxem par la àiiyiianots (lyaSj.p. 175.)
' « Dincoun de rcxlrime famine, cherté do vivres, chairs cl autres clioscs acous> tumées pour la nourriture de llioinme, dont loft assiégés en la ville de Sancerre* ont esté affligea et ont usé environ trois mois, » 1573, par Jean de Léry. {Archives cnriêoses de l’kut. de France, i. VIII , p. 1 9.)
à si bon marché, veu la forteresse de la place. Toutesfois, aucuns 1560. l'ont voulu excuser et ont dict qu’il fut espoventé de veoirtant de gens de guerre -ès environs dudit chasteau, d’aultaat qu'il n’avoit assez de gens dedans #vec soy pour leur résister. Aultres ont voulu dire qu’il s’entendoit avec ledit Martinanque, ce que je ne puis croyre. Mais il est plus aysé à croyre qu’il se espoventa de veoir tant de gens l’environner, et ne s’estimant assez fort, et désespéré de secours, se laissa prendre plus facilement. A la vérité, il y avoit bien peu de gens avec iuy audit chasteau , pour le garder d'estre prins par eschelles que les soldats appellent etcalades ou aultrenient. l.’admiral, quand il s’en partit, -estimoit que le roy ne l’envoyeroit ravauder aucunement audit lieu ni aultres à luy appartenant, non plus qu’il avoit faict ès troubles des années passées, qui fut la cause qu’il ne laissa forte garnison audit chasteau. Estant prins par ledit Martinanque , il fut rempli de tous ses gens, cpii trouvèrent de quoy faire bonne chère, et qui, en haine dudit admirai et du refus que les habitans de la ville de Chastillon leur avoient faict de ouvrir leurs portes, comme aussi par le commandement de leurs capitaines, avec la bouche de leurs harquebuses, mirent, en les tirant et deslachant, le feu en toute la ville, qui la brusia entièrement. Les biens des maisons furent perdus , une seulle maison exceptée, et ne saulvèrent les habitans que les babitz qu'dz avoient vestus, et quelques-ungs leur argent, qui leur fut osté par les soldats, après qu’ilz eurent ouvert les portes de letu- ville pour s’enfuyr. 11 ne fut pardonné aux églises de laditte ville, non plus que aiu maisons; toutesfois, comme l’ai sceu des habitans, lesditz soldats [ne] avoient tiré feu avec leurs barquebuses sur lesdittes églises, comme ils avoient üuct sur les maisons ; mais icelles églises furent allumées et brusiées du feu qui estoit siu* les maisons et logis proches d’icelles. i
Tous les meubles dudit chasteau furent mis au pilliage, j’entens ce qui se trouva maniable et aysé à serrer ès poches et bissacs, et s’y refirent bien lesditz soldats , lesquels n'espargnèrent à boyre des meilleurs vins qui y fussent et tout leur saoul. Les principaux meubles de valeur qui restèrent furent mis par inventaire par des commissaires
1569. que le roy y envoya en poste de Paris, quand il en sçut la prinse, lesquels furent menez audit Paris, et confisquez au prouffit de S. M. ou de ceux à qui elle les donna. Il fut trouvé, tant audit cbasteau que dedans le parc, dos meubles, des draps de fil d'or et d’«i^ent, toillcs de mesme, orfèvrerie, velours de toutes couleurs, comme aussi draps de soye, de taffetas, draps de laine de toutes façons, pour ung pris inestimable, ensemble des chappes et omemens d’églises en grand nombre, que ce voleur d'admiral avoit prins et pillé dedans les villes et égbses d’icelles qu’il et les siens avoient siirprins et saccagées. Il y fut pareillement trouvé pour grande valeur d’or et d’argent en masse, des calices et croix des églises qu’il avoit faict billonner et fondre, comme aussi des calices et croix encores tout entiers. Il s’y trouva de la vaisselle d’or et d’argent plus que le roy n’en avoit; il s’y trouva pareillement de la vaisselle de toutes espèces, qui n’estoit d’or, d’argent, d’estain, de pion, d’acier, ni de fer, qui esloit fort belle, ressemblant à vaisselle de terre émaillée, qui sonnoit comme argent, et n’ai sceu comment on appelloit la matière de quoy elle estoit faicte, qui fut estimée moult chère et guères moings que l’argent. Le butin qui fut trouvé léans montoitàla valeur de cinquante millions d’or ou d’argent pour le moins, et si en demeura bien la valeur d’aultant caché audit lieu, qui ne fut trouvé, comme l’ai sceu à la vérité par ung homme dudit lieu, qui estoit fort familier dudit admirai et de sa maison. M. de la Barge, seigneur de Molin d'Ocle, en la paroisse des Ormes, en sçauroit mieux parler que moy, car il fut mandé audit Ghastillon et fut de ceux qui conduyrent ledit butin h Paris qui fut trouvé audit Ghastillon. Ge fut ung grand domage qu’on ne trouva le tout; mais il eust esté trop difficile, si ceux qui l’avoient enfoncé ès tonnes et tonneaux et enterré ès jardins, vignes, court, parc et estables ne l’eussent révélé.
Messieurs de la court du parlement de Paris voyant que ledit admirai avoit, depuis la mort du prince de Gondé, prins la conduitte et protection des rebelles huguenotz, soubz le nom des princes de Navarre et de Gondé, encores jeunes enfans, le firent adjoiimer par-
devant eui , i la requesie du procureur général du roy de Paris , à trois 1 569. brîefs jours pour comparoir en personne, pour respondre sur les conclusions dudit procureur général du roy; et furent les adjournemens faictz en sa maison dudit Chastillon, son principal domicilie; et, parce qu’à nulle des fois ne fut trouve audit Chastillon ni aultrc lieu, furent faictz trois aultres adjoumemens au son de la trompette par ung hérault de Paris, devant la principallc porte de sondit chasteau, comme aussi par les carrefours des villes dudit Cbastillon-sur- Loin et de Paris, ad ce que par quelc’un il en pust estre adverty, et encores depuis luy lurent lesditz adjoumemens signifiez en son camp par ung trompette, ad ce qu’il n’en pust prétendre cause d’ignorance.
Pour toutes lesquelles semonces, ne voulut se présenter à laditte court, ni aultre pour luy; par quoy fut convincu par deffaux des cas contre luy proposez et des conclusions dudit procureur du roy, et fut sa sentence rendue en tclz termes :
• Veu par la coiu't de parlement de Paris le procès de Gaspai t de Coligni, soydisant admirai de France et seigneur de Chastillonsui^Loing, les cas contre luy proposez, les conclusions du procureur générai du roy, les delTaux à ban par luy faictz, laditte court le déclare convaincu de crime de leze-majesté divine et humaine contre Dieu et le roy, le dégrade du tiltre de noblesce, et le déclare villain, roturier et ses enfans à jamais, ordonne que ses armoiries et escusson seront tramés par les rues de Paris à la queue d’un cheval, que son corps sera traîné sur une claye par le meillieu des rues de Paris, depuis les prisons du parlement jusques en la place de Grève, et là sera pendu et eslranglé à une potence jusques ad ce que la mort s’ensuyvc, ses estatz, biens, chasteaux et maisons, ensemble tout son revenu confisqués au roy nostre sire*. »
Ce qui fut faict, non en sa personne, mais en effigie. On fil ung homme de paille , vestu de toille tincte de pareille couleur qu’estoient les habilz que pourtoit ledit admirai, tant sur son corps que
* La condamnation de Coli^y, impri* te tome VI, i'* série, p. S75, des Archives méeÀParisen 1669, a été reproduite dans curieuses de Hiisloire de France.
1569. sur ses jambes, le visage faict suyvant sa portraicture ; on le tira des prisons de la Conciergerie et on le mit sur une claye, à laquelle fut estelé ung cheval pour le traîner, avec img anltre cheval à la queue duquel furent attachées ses armoiries; l'effigie et les armoiries furent traînées par la ville de Paris en la place de la Grève, devant l'hostel de la ville dudit Paris, où elles furent attachées par le bourreau et laissées lé jusqucs après la conclusion de la paix qui se fit sur les présens, où je les vis plusieurs fois, estant audit Paris. Et d’aultant que l’effigie de paille en forme d’homme se feust gastée à la pluye, ledit admirai fut tiré en peincture en ung tableau de boys, dedans lequel estoient escripts son nom, surnom, qualitez, et la cause pourquoy il estoit condempné, et fut attaché avec une chesne de fer é laditte potence, et l'effigie de paille portée au gibbet de Mont-Faucon, hors les murailles de Paris. Du depuis laditte exécution, tout son revenu temporel fut saisy et gouverné soubi la main du roy, qui en print les prouffitz, et furent appliquez à son domaine.
Voyant que, pour ceste exécution effigiaire et arrest rendu comme dessus contre ce rebelle admirai, il ne désistoit de sa rébeUion, ains s'efforçoit de tout renverser l’estât de la France, le roy et la court de parlement firent ung édict contre luy qui fut tel : Qu'é toutes personnes de quelque qualité quelles fussent, qui pourroient prendre et appréhender au corps ledit admirai vif et le livrer à justice, S. M. donneroit dix milles escuz d’or au soleil, et si ceux qui le prendroient et le Hvreroient à justice estoient les plus criminels du monde, S. M. leur bailloit grâce de tous forfaicU, quelques griefz ou énormes qu’ilz fussent; et â qui ne le pourroit prendre vif, mais le pourroit tuer tout mort, saditte majesté promettoit donner deux mille escuz d’or au soleil, avec grâce de tous forfaietz, comme dessus. Et fut cest édict ou arrest publié par les carrefours de la ville de Paris et au camp de S. M.
Ce que bien sceut incontinent ledit admirai ; lequel , pour se garder d’estre prins de ceste façon, print ung nombre d’hommes pour le garder jour et nuict, qui furent nommez archers de sa garde, aus-
DE CLALUE HATON. .
queli il Bt faire le serment de fidélité, comme s’il eust esté roy, et 1560 ausquelz, pour ne le tromper, donna de grands gaiges. Hz luy furent si fidelles, que oncques hommes ayant volonté de le prendre ou tuer n’y purent advenir, encores qu’il y en cust plus d’un cent qui se travaillassent pour ce faire, affin d’avoir grâce du roy de leiurs forfaictz, plus que pour l’argent qu’il avoit promis de donner.
Entre aultrcs qui attentèrent d’exécuter ledit arrest et ban, fut le sieur de Maurevart, gentilhomme huguenot qui estoit au camp et suitte dudit admirai, des plus meschans qui y fussent, homme d’entreprise , qui , sçachant le ban du roy et la promesse d’iceluy, ccrchea tous moyens de surprendre à l’improviste ledit admirai pour le tuer, partie pour avoir l’argent, puis partie aussi pour recouvrer grâce avec S. M., à laquelle il sc fust volontiers retiré, mais n’eust osé sans occasion. Ung jour, entre aultres, il se trouva en la présence dudit admirai et du seigneur de Mouy, qui estoient assez mal accompagnez, parbnt en conseil des afiaires de leur guerre. Lequel, voyant si belle [occasion], pensant tirer audit admirai, tua tout mort ledit sieur de Mouy, son lieutenant, et se saulva au camp de M. d’Anjou, frère du roy, auquel il exposa son faict, et en demanda grâce; qui luy pardonna et l’envoya au roy son irëre, pour Iqy confirmer sa grâce et luy faire donner les deux milles escuz promis, encores que l'on sceust bien que l’admirai n’avoit poinct de mal. Ledit Maurevart fut bien receu et payé par le roy de laditte somme'. Il fit le serment ès mains du roy de le servir fidellement en toutes affaires, et de ne jamais faire ni entreprendre chose contre sa volunté. Le roy, oultre la somme de a,ooo escuz, le fit capitaine d’une compagnie de gens de cheval et l’appoincta fort bien, et si luy accorda quelques hommes pour sa garde que S. M. paya à ses dépens, en attendant
‘ Lettre de Cliaries IX i son frère le duc d'Alençon, pour le prier de donner de M pert le collier de l'ordre è Charlei de Louvier, rieur de Xloureveil , ettani etlay çei a tmé Muay. 1 569 , lO octobre. Le Con-
venlion, par décret du i4 ventdse an 11, fit dépoaer cette pièce entre les manuscrits de la Bibliothèque nationale. Elle a été maintes fois publiée. (V07. M. H. Martin, Uùt. de Frmee, l. X , p. 3oo.)