MÉMpiRES
1 569. que ce faict se feust oublié avec le temps. Ledit sieur de Mouy estoit le mary de la fille de feu M. de Luté , seigneur des villages du Plaissieaux-Tomelles, Cuchaniioy,laCbapelle^int-Sulpicc, Meel-sur-Seine, Goix et Monmitel en partie. L’admirai du depuis se donna mieux garde que devant, et tant lit qu'il ne fut prins de ceste façon, par la loyauté des archers de sa garde.
En ceste année, au moys de jullict, fut prins prisonnier, mais je ne sçais où, le baron de Corlenay-lex-Montargis', voleur insigne et huguenot des plus mesebans qui fussent en la rébellion; lequel fut mené es prisons de Paris, et là, son procès faicl et parfaict, eut la te.ste couppée en la place de la Grève dudit Paris, et fut saditte teste laissée au bault d'une potence en laditle place , et son corps mené au gibbet de Monl-Faulcon , où il fut pendu par-dessoubz les bras. Ce fut une belle cure de la mort de ce voleur pour le pays sénonois et hurepois, pour les volz, rançons et murtres qu’il et ses gens buguenotz y commettoient. Sa retraicte estoit au temps des troubles en la ville de Sanxerre et en temps de paix en son chasteau de Cortenay. U estoit des voysins de l'admirai et de ses bien chéris, car il estoit fort bel homme et bien adroict à faire meschanceté.
Trois jours ;iprès la mort dudit Cortenay, qui fut pareillement au
' Gabriel de Boulainvillicrs » cinquième liU de Philippe de Boulainvillier», sci* gneur de Boulainvillicrs. do Verneuil cl de SaInt*Martin*sur>rArvon, baron de Préaux cl de Rouvray. vicomte de Dreux, ix>mlc de Dammarlin el de Fauquembergucs, seigneur de Courlcnay, el de Françoise d*Anjou, morte en i555. De Tbou, apres avoir parlé de la discipline sévère que les huguenots observaient au coni* menri^ent des troubles . dit {IJ Ut. aniverscfiêt liv. XXX) : « Nulle faute ne demeuroit impunie. Gabriel de Boulainvilliers de Courlcnay, qui viola la fille d'un villageoia, fut le seul qui se déroba au chaslimenl qu il avoil si justement mérité. La
plupart marquèrent leur indignation; mais Dieu, qui ne laisse pas impuni ce que les hommes panlonnonl ou dissimulent, permit qu*il fût pris quelque temps après à Paris pour d'autres crimea, et qu'il fût puni de mort. > Lea Mémoires de Lanoue mentionnent aussi un acte frts-ttlain commis par Courlcnay en )56a. — > Bruslart, dans sa Chronique (.Hém. df Condé, t. I, p. ao5), place rexéculion de ce personnage au ao juillet ibbq. C'est la date que donne François Grin en ses Mémoires manuscrits (Biblioth. irop. fonds Saint-Victor. n“ 1019, fol. i^)- “ Voy. les Mémoires de Castelnau .1. 11 , c. 11 , p. â38 , et ce qui a été dit plus haut deCourtenay, p.
mojs de juillet, Guillaume de la Cliesnez', jadis abbé de Saint- 1569. Jacques de Provins et de l’abbaye d’Armières-lez-Parls, enfant d’un conseiller ou président de Paris, et luy mesme conseiller au palais de la ville dudit Paris, eust la teste tranchée en laditle place de la Grève, qui y demeura sur la potence où estoit celle de Cortenay, et .son corps gros et gras fut mené au gibbct pendre par-dessous les bras, audessus dudit Cortenay. La cause de .sa mort, oultre la buguenotterie , furent les lettres du roy et de la court de parlement qu’il contrefit d’escriture, de signature et de sceaux, pour envoyer à certains buguenotz et aidtres non huguenotz babitans de plusieurs villes, pour les incliner et donner moyen de livrer leurs villes aux rebelles cnnemys, alfin de les tirer à meilleur party, ce leur disoit, et parvenir à une plus prochaine paix, pour le prouffit du royaume. Lesquelles lettres à luy représentées estant prisonnier, nya les avoir faictes, dictées ni envoyées; parquoy fut extrêmement gehanné et torturé ès tormens de prison, pour luy faire recognoistre la vérité, qu’il confessa à grand regret. 11 n’estoit homme de guerre, mais de grand conseil et ayde aux rebelles huguenotz, ausquelz il aydoit de tous ses moyens pour l’entreténement de leiur guerre contre le roy et les catholicques. Il n’espéroit mourir depuis sa sentence rendue par MM. de la court dudit parlement ses compaignons, et pensoit que quelqu’un luy apporteroit sa grâce du roy , comme il y en avoit qui la poursuyvoient. Toutesfois, quand il veit que le bourreau lui vouloit bouseber et bander les yeux, perdit toute espérance de rcschapper, et lors appcila à soy le premier président de Paris, qui estoit le présent*, auquel il parla longtemps et deschai^ea sa conscience de plusieurs faiclz par
puis avoil vendu SCA bénéliccs, qui cslotciil trois abbayes qui! lenoit , et sVstoit marié à M“* de S’-Pré au bailliage de Chartres, combien qu*ü fusl soubsdiaerc. sans le* quel ordre il n'cusl pu tenir sa conseille* rie. ■ — La même date de mort est imliquée dans les mém. ms. de Fr. Grin, fol. à t v*.
* Christophe de Thou.
* Voici ce que dit Druslart de la mort de Guill. de la Chesnaye {Mém. de Condé, t. l,p. ao5) :« Le 1 3*dc juillet. La Chesnaye, l'un des plus factieux des huguenoU, eust la teste tranchée devant l'hostcl de ville, cl saditte leste Gschée sur un poteau en la place de Grève; lequel avoit esté autrefois conseiller d'esgUse et de la grand' cluinibrc ;
1 569. luy el aulires hugiienoU commis contre le repos public de la France et ville de Paris, comme aussi contre le roy. 11 avoit ung docteur catholicque pour l’admonester de son salut, auquel il entendit assez petitement, il avoit esté pourveu de bénéfices de l’église assez illicitement, par le moyen de sa mère, qui avoit servy au feu roy Henry de concubine, comme l'on disoit, tout son temps; en laquelle église ne se porta jamais bien et ne fut jamais aultre que héréticque , comme il apparoissoit en ses faietz, telz que nous les avons déclarez en nostre premier livre et en ce présent'. Les bonnes gens disent en leur commung vulgaire que : quelle est la vie telle est la fin ; d'abbé faict pr paillardie, à la fin est devenu cardinal par borrellerie. U de la Chasnez est celuy qui a faict bastir les logis neufs qui sont en l'abbaye dudit Saint-Jacques de Provins sur les murailles de la ville, telz qu'on les veoit encore de présent.
Cinq jours après, fut pendu et estranglé à une potence en laditte place de Grève audit Paris ung inaistre et puissant homme huguenot escossois, qui avoit esté archer de la garde de trois roys de France, et é la fin s’estoit rendu avec les rebelles huguenolz, pour avec eux rujmer le roy, le royaume et l’Eglise catholicque. Je le vis exécuter, et si ne pus sçavoir de quoy il estoit convincu d’aultre cas que d’estre huguenot rebelle , combien que je ouys quelc’un qui dist que c’avoit esté luy qui avoit tué le connestable à la bataille de Saint- Denis, en l’an 1067, et croy qu’on le nommoit Stuard. Avant qu’estre jette h l>as de l'eschelle, le bourreau luy couppa la main droicte et luy meint le bras dedans ung sachet plein de gniys. Il mourut héréticque et oneques ne se voulut convertir à la vraye religion, pour reinonstrances que luy fist img docteim de Paris fort savant, auquel docteur, pour le récompenser, ce misérable luy crachoit au visage’.
Ung peu auparavant l'exécution des personnages ci-dessus nommez , furent prins prisonniers audit Paris, dedans leurs maisons en la rue Saint-Denis, non loing du Petit-Pont et Porte de Paris, deux riches
' Voyez plus haut, p. 5.t cl patsim. près lesquels Stuard aurait été tué à la
' Voyez, p. 45q, les témoignages d'a- suite de la bataille de Jarnac.
DE CLALiDR HATON.
marchans buguenoU, nommez Crocquet Tung, et l'aultre Gastines', gendre dudit Crocquet, Icsquelz, environ la Teste nions. S* Jean-Baptiste, avoient esté surprins en leurs dittes maisons de Paris faisant presche et exercice secrètement et de nuict de la prétendue rebgion huguenoticque , ce qui estoit fort estroictcment deCTendu par les édictz du roy. A la prinse desqiielz, qui fut de nuict, y eut une sédition des catholicques sur les huguenotz qui estoient reserrez esdittes maisons, où y en eut bien de tué près de cinquante sur le cbamp, et quelque vingtaine de prisonniers avec iceux Crocquet et Gastines. Desquels fut faict le procès par MM. de la court de parlement, qui les
' De Thou. soiu l'an 1671 (liv. L), paHe de revéculion, le 3o juin 1669. de Philippe Gastines, de Richard Gastines, qui, scion lui. était son frère, et de Nicolas Croquet, hcau*frére de Philippe Gas- Unes. — Franç. Grin, dans les mémoires cités plus haut, fol. v*. dit : tLe dernier jour de juing 1669, furent pcndui et estranglex en la place de Grève, devant rhostcl do ville, Gastinc, marchant bourgeois de Paris , demeurant en la rue S'- Denis, près S'*Opportune, et Nie. Croquet, aussy marchant, demeurant en laditte rue, avec Gastine. fiU dudit Gastine, pour leurs hérésies, saccagemens et argent par euU haillex aux rebelles et ennemis de Dieu et du roj. ■ Voici maintenant les termes de Broslart, dans son Journal (Mém. ds Condé, t. I, p. ao5) : • En ce moLH (juin), furent exécutés trois huguenots à Paris, marchands de la ville, pour avoir contrevenu aux édits du roy et avoir faict exercice de leur prétendue religion. Lesdils huguenot» estoient Crtufoet et les deux Geutiaes, sçavoir ; le père et le fils, lesquels furent tous trois pendus et estranglés par arrest de la court, et ordonné que la maison dudit Gastines, sise
en la rue S'-Dcnis, seroit abatue et démolie au prolfit des quatre mandians, ce qui fut faict , et en la place de ladietc maison y seroit construite une croix, avec un tableau d'airain, où la cause de sa mort seroit insérée , le tout principalement parce que l'on avoit faict ta Cène en ladille maison; et seroit par le mesme arrest fondée une messe du S‘-5acrement, aux despens dudit Gastines, qui se dira tous les ans à certain jour en l'église S**- Opportune. Cela eslonna les frères. > — On trouve dans les registres du parlement (Archives impér. 1569, X. 18959), plusieurs interrogatoires des accusés Croquet et Gastines, et l'arrêt suivant : « 18 juin 1 569. Arresté au procès des Gastines et do Crocquet. Condamne de Crocquet , Philippe et Richard de Gastines k 1a mort cl la maison razée; et quant k Jacques de Gastines, le condamne aux gallères perpétuelles; et quant à François de Gastines, banni à perpétuité de la prévosté et vicomté de Paris et à 11 tu. liv. par. d'amende. le tout envers le roy, et qu’il sera dicte une messe à S**-Opportune , et en la place mis une croix en mémoire perpétuelle. • Signé PoiLLB. •
ir>69. condempnèrent à faire amende lionorable la torche au poin, à crier mercy à Dieu, au roy et à justice, et i estre pendus etestranglez à des potences au millieu de la rue devant leurs maisons, ce qu’ilz furent, leursdittes maisons abattues rez pied rez terre, jusques aux fondements d’icelles arrachez, et la place demeurer commune à jamais pour la ville de Paris, au millieu de laquelle seroit faicle une croix de pierre de taille et maçonnerie de la haulteur de vingt piedz et plus, de la vallcur de trois à quatre milles livres parisis, prins sur les biens d’iceux , et le reste confisqué au roy, qui se trouvèrent monter à plus de 'cinquante milles livres parisis. Dès au lendemain qu’ilz furent pendus et estranglez, les ouvriers commencèrent à abattre lesdittes maisons et les ruyner jusques au fond, suyvant la sentence de justice. Lesquelles abbatues et la place aplanie, on commença des pierres desdiltes maisons à bastir le pied de laditte croix, qui finalilement fut faicte et parfaiclc de maçonnerie, de taillure d’ymages, de paincture d’or et d’azur, la plus magnifîcque qui fust en France'.
Depuis la surprinse d’iceux huguenots, le reste de la ville ne eurent bon temps, car si tost qu’on les voyoit se rager les ungs avec les aultres, les catholicques se jeltoient dessus eux pour les saccager; et y eut audit Paris, durant ces présens troubles, trois séditions contre eux luiguenotz, les maisons desquels furent signées et marcquées des armoiries du roy, par l’ordonnance de S. M. et de justice, aflin que chascun cognust lesdittes maisons. Aulcuns dcsdilz huguenoU parisiens trouvèrent moyen d’évader de la ville pour eux saulver; les biens desquels furent par après prins et vendus par l'ordonnance de justice , au prouffit du roy. Aultant de prédicans qu’on pouvoit cognoislre par laditte ville, aultant d’hommes mortz, et e.stoient lesditz huguenotz en si grande haine au peuple parisien que, si le roy et la justice le eussent laissé faire, n’en fust demeuré iing seul en laditte ville qui n’eust esté saccagé. Aultant qu’on en troiivoil qui s’a.s-
' I.csioilic dit que Jodelle compote cl à caute de la paix conclue en ibyo. [Mé-
préaenla au roi les dessins de la croix de moins , rnlleelion Micliaud, a' série, I. 1.
Gaslincs, mais qu’ils reslèrcnt inexécutés, p. a3.)
DE CLALIDE MATON.
sembioient miict ou jour pour faire l’exercice de leur prétendue religion et qu’on pouvoit les livrer à la justice, estoient aultant d’hommes au gibbet, quelques riches et grands seigneurs qu’ilz fussent, fussent-ilz gentilshommes, justiciers, présidens, conseillers, marchans, artisans ou aultrcs. Acte qui conserva bien la ville de Paris en son entier de républicquc et de religion; car lesditz huguenot! ne prétendoient que se faire maistres de laditte ville pour la saccager, piller, la tenir par force, et en faire une Genesvc françoyse, ce que Dieu ne permist pas. Et peult-on dire pour certain que, si n’eust esté le peuple parisien et les princes de la maison de Lorraine, qu’on appelloit les sieurs de Guise , que les huguenots eussent obtenu et gangné toute la France, eussent aboly l’Eglise catholicque et romaine, et si eussent osté au roy et à ses frères la couronne de France.
L'amiral Coligny, dont l’irritation s'était accrue par le .saccagcmcnt de sa maison et l’arrêt rendu contre sa personne, met, au mois de juillet, le siège devant Poitiers Il espérait, par la prise de cette ville, se rendre maître de tout le Poitou et délivrer la Rochelle, et il avait juré de ne se retirer qu’après y être entré. Grâce à Dieu et à M. de Guise, qui s'y enferma avec plusieurs grands seigneurs et vaillants soldats, il ne put réussir.
Le siège et deffense de cesle ville de Poitiers a esté mis par escript tout au long, ensemble les assaultz, deflenses, sorties, escarmouches, retraictes, inventions, ruses de guerre, qui se firent et praticquèrent de part et d’aultre, ensemble les noms des tuez et blessez, la faulte de tous vivres qui y défaillirent quasi entièrement, tant pour les hommes que pour les chevaux, par ung hystoricn qui y estoit présent enserré dedans la ville; lequel a nommé les lieux, les places qui furent les plus assaillies et mieux deffendues de part et d’aultre, la retenue et
ajairos pauées aa sié^ ie PoUitrt , U iO juin i569 , jusqu aa septemhrt.
15G9, in-8*. — Voy. aussi Mémoires de Lanoue (coll. Micliaud, i** série, i. IX, p. 633); de Thou, Uist. unh. liv. LV, et mss. FnnUinicu , k la Bilil. imp. vol. 3Qoa 1 .
' Amplê discours de ce qui s‘est fait au stéqê de Poitiers, escrit durant iceluy par r auteur (Marin Libcrgc) qui estoit dedans. 1S69, iii'S”; réimprimé plusieurs fois, et récemment, en i84â« avec de^ notes, par M. Bcauchet-Filleau. — Discourt des
ir>69. escoullement des eaues qui entrèrent dedans ia ville, If combat qui fut dedans laditte, au Pré-f Abbesse , par les assaillans et defiendans, et comment les delTeudans et tenans en laditte ville repoulsërent par la bresche lesditz assaillans dudit Pré-l’Abbesse, la réparation des brescbes par les tenans, la rupture d’icelles par le canon des assaillans et tout ce qui y fut faict : qui est cause que je n'en diray icy davantage , d'aultant que je n'y estois présent. La chose qui plus est remarcable fut la faulte de vivres, qui desfailloit à ung si gros peuple qui estoit en laditte ville; de laquelle les gouverneurs pensèrent chasser les pauvres gens, femmes, enfans, hommes, qui n'avoient de quoy vivre, et qui n'eussent sceu de rien servir que de diminuer lesdittes vivres, au dommage de tous ceux qui y estoient pour y faire service. Lesquels furent tous renvoyez àcoupsdebastonjusques aux portes de laditte ville par le cruel tiran d’admiral et ses admiralistes , aCQn qu’estans rentrez en icelle ville ilz aydassent à manger les vivres et munitions qui y estoient, pour la plus tost affamer et la faire rendre. Desquels prindrent pitié MM. de Guyse et de Lude, qui les firent rentrer en icelle ville, pour les saulver de la mort cruelle que leur promettoit le tiran huguenot, espérans en la miséricorde de Dieu et en sa providence. Le pain y fut si rare, que dix hommes n’en mangèrent en img jour que aultant que ung seul en cust bien mangé. Il fallut tuer les chevaux et asucs de la ville, pour en partie vivre les soldatz et pauvres gens qui y estoient, l'aultrc partie pour nourrir les chevaux des princes, gentilshommes et gens de cheval. Le foin et avesnc ensemble le feure y dcfailloieot, comme aussi l’herbe des rues et ruelles et lieux destournez et peu habitez qui sont en laditte ville, et furent nourris quelque temps des fourres qui estoient dedans les lietz des maisons, lequel failly, les fallut nourrir des nattes de feurre qui estoient ës riches maisons.
M. de Guyse, qui en laditte ville fut lieutenant général pour le roy, et M. de Lude', gouverneur d'icelle et du Poitou, dont il estoit assisté, envoyèrent plusieurs fois messagers au roy et à M. le duc
* Gui de Daillon. comte de Lude. (Voy, Addit. aux \Um. dê Catulnaa, i. Il , p. 756.)
4’ Anjou, pour leur demander des secours d’hommes et de vivres, et leur faire entendre l'estât misérable auquel eux et laditte ville estoient réduiU; mais pour cela si tost n’en furent secoiuiu, d’aultant que le camp de S. M. estoit respandu par la France à se rafreschir une partie, l’aultre partie occupée à la reprinse de plusieurs villes qu'ilz tenoient assiégées sur l’ennemy huguenot. Et ne fut possible d'y envoyer vivres ni gens pour les rafreschir et évitailler, et eust fallu pour ce faire ung camp de soixante mille hommes, pour faire lever l'ennemy huguenot, avant qu’on y eust sceu mettre gens ne vivres.
Le camp catbolicque ne se vouloit rassembler si tost que le roy et M. son frère eussent bien voulu et en faisoient les commandemens; joinct aussi que ceux à qui on avoit donné congé de se aller rafreschir pour ung moys allèrent si loing se rengresser et remplir leurs bourses qu’ilz n'eussent sceu retourner au camp en six sepmaines après le moys passé. Le roy, pour baster ce secours , fit publier ban et arrièreban, sur les peines contenues en son mandement; mais ledit arrièreban fut aussi lent à marcher que la gendarmerie.
Édit du roi portant que tontes personnes qui auraient éié à la guerre depuis vingt ans reprissent immédiatement du service et rejoignissent l’armée, à peine d'étre pendues. Jehan Froment, se disant M. de la Mothe, lève à Provins et aux environs une compagnie, qui se monte bientèt à plus de 5oo hommes; la troupe, arrivée à Melun pour passer la Seine, s'arrête, sur une nouvelle déclaration du roi interprétative de l'édit précédent, et portant que les gens compris dans cet édit sont seulement ceux auxquels on avait donné congé de se rafraîchir pour un mois, et ceux des compagnies levées en vertu de commissions royales; quant aux autres, il leur est enjoint de se retirer en leurs maisons dans les vingt -quatre heures. En conséquence. Froment congédie sa troupe, et ramène à Provins les soldats de cette ville, tambour battant et enseigne déployée.
L’armée royale ne se trouva réunie qu'après la mi-août, et ne put arriver en Poitou qu’au commencement de septembre. A Poitiers, pendant ce temps, on délibérait de se rendre; le jeune duc de Guise s'y opposa et rendit la confiance aux siens.
11 habandonna aux seigneurs, capitaines, soldatz et habitans dudit
1569. Poitiers les vivres de son logis bien portionnez, si d’avanture il y avoit quelqu'un qui n'en cust plus , et commanda qu’on envoyast ès temples et églises toutes les femmes, petis enfans et vielles gens prier Dieu continuellcmcDt pour le salut et la délivrance de laditte ville à sa gloire et honneur et pour le salut d’icelle. Le renié françoys huguenot s’efTorçoit de plus en plus de jetter sa rage contre laditte ville, bien sçachânt que les vivres y défailloicnt, cl estoit aultant enragé d’ung si long siège et d’une si vertueuse delTense. D’aullre part, ledit sieur de Guise, d’un courage invincible, bailloit tant d’algarade audict enneiuy en son camp, qu’il ne pouvoit où se saulver, par canonades qu’il faisoit pleuvoir sur eux. A cause de quoy, la furemadmiralle résolut de donner ung assaull si furieux qu’il luy seroit possible en espérance de tout gangner ou tout perdre. Et estant parmy .son camp à faire apprester ses capitaines et soldatz pour ce faire, au lendemain entendit, comme firent M. de Guise et ceux de Poitiers, le son de six gros canons qui estoient au camp catbolicque devant la ville de CbasteUeraux , que M. le duc fit dcslascher, pour resjouyr la ville de Poitiers, les encourager à tenir bon et les rendre certains du secours qu’il leur menoit pour leur délivrance. Et fut ce aux premiers jours du moys de septembre. Il fit encores d’heure à aultre redoubler Icsditz canons, qu’il fit tirer contre les murailles dudit CbasteUeraux, pour y faire bresebe, afiin de la reprendre des mains huguenolles et pour lousjour^ donner courage aux Poitevins.
Le conjuré huguenot, oyant tant de canons deslaschez sur ChasteUcrault, pensa que scs affaires n’aUoient comme il pensoit, et que, .s’il ne deslogeoit, qu’en peu d'heures il auroit à faire en scs besongnes. Changeant de voloir, descampa la nuict de devant Poitiers, le 7* jour du moys de septembre. Aucuns blasmèrent M. le duc d’avoir tiré lesditz canons, pour advertir les tenans de Poitiers et pour leur donner courage, veu qu’il ne pouvoit faire cela que l’ennemy n’en fusl adverty, disant que, sans sonner mol, il debvoit s’aller camper attenant dudit ennemy pour le combattre. Mais ceux qui ce disoient n’entendoient les ruses et estât de la guerre et la douteuse
fin des batailles, car l’enneiny s’estoit placé à l’advantage, avoit mangé 1560. les vivres et tenoit la principale ville du pays en subjection , qui eust esté en danger d’estre perdue, si la bataille ne eust esté favorable aux catholicques. Par quoy fut sagement faict audit sieur duc de débvrer laditte ville et faire fuyr l’ennemy de ceste manière, pour tascher à le reprendre en aultre-licu plus advantageux'.
L’ennemy ne fut plus tost descampé de devant Poitiers, que les vivres que M. le duc avoit faict apprestery entrèrent de toutes parlr pour le ravitaillement d'icelle ville, qui en avoit grand besoin, tant pour les personnes que pour les chevaux.
Au lendemain de la levée du siège huguenot et des vivres rentrez en la ville, les princes et habitans d’icelle ne volurent demeurer ingratz envers Dieu et ses sainetz, qui les avoient délivrés de la tirannie admiralle, et pour luy en rendre grâces immortelles, se prosternèrent en toute humilité et dévostes prières et oraisons publicques et particulières, par une procession générallc qu’ilz firent avec grande dévotion, à laquelle fut porté le Saint-Sacrement de l'autel, qui est le corps de Nostre Seigneur, par les rues, comme au jour de la feste Dieu. Au dessus du corps de Nostre Seigneur, fut ung ciel porté par M. de Guyse et aultres princes, tous teste nue et de bon cœur, et avec ce corps furent portés les corps sainetz de monsieur saint Ilylaire, patron dudit Poitiers, et aultres sainctes rclicques des sainetz cpii sont en icelle ville. Et fut laditte procession en la grande église , dedans laquelle fut faictc la prédication par un docteur fort sçavant, qui ne fit faulte en son debvoir d'exorter le peuple qui y estoit présent à bien louer Dieu par ses sainetz, la vierge Marie N. D., les benoistz apostres et M. saint Ilylaire, grand cnnemy des ' héréticques Ariens de son temps; et après ce, remercia pour les habitans de laditte ville M. de Guyse, auquel seul il donna l’iionneur, après Dieu et ses sainetz, du salut de laditte ville, et moult l’extolla par les vertus mesmes de feu son père, qui fut tué devant Orléans
' Diicoars du taccèt des affaires passées aa siège de Poitiers, envoyé à M. Mandeht, gouverneur dê Lyon. Paris, 1569.
1569. pour la delTense de l’honneur de Dieu, de sa sainctc religion catholicque et de la couronne de France, par le conseil et marchandise du tyran admirai, qui les avoit assiégez; les faictz et vertus duquel feu seigneur de Guise avoient commencé à reluyre en son fils ledit jeune de Guise, en la delTense de laditte ville.
Toutes ces louanges guysiennes dictes par ledit prédicateur ne plurent audit seigneur de Guise, pour le regard de celles qui tou- ■ choient sa personne pour la delTense de laditte ville et délivrance d’icelle; de laquelle il ne s’en vouloit attribuer la louange, ains au Dieu étemel, et avoit faicl dire audit prédicateiu- qu’en sondit sermon il ne pariast aucunement de sa personne. Mais ledit prédicateur, comme il a confessé depuis , ne s’en pult oneques garder, et a dict que, lors que plus s’en pensoit abstenir, d’aultant plus luy croi.ssoit la volunté d’en parler. U dist aussi grand mercy aux aultres princes et seigneurs, gouverneurs, capitaines et soldatz, qui avoient travaillé avec ledit sieur de Guise à la deOense d'iccllc ville, et entre aultres à M. de Lude, gouverneur pour le roy en laditte ville et pays de Poitou, au contentement de tous. La prédication finie, qui moult confirma les seigneurs et soldatz en la foy catholicque, fut le Te Deum laudamus chanté à voix humaines et par les orgues, par ung chascun petit et grand, et, comme j’ay ouy dire, par les femmes qui le sçavoient. Lequel fini , fut la messe chantée , à laquelle assistèrent lesdits sieurs de Guise, princes, capitaines, soldatz et habitans, en singulière dévotion, tous teste nue, à deux genoux, les mains joinctes et en continuelles prières tant qu’elle dura, sans parler nullement les ungs aux aultres.
Après la messe, chascun se retira en son logis pour manger et se reposer des longs travaux qu'ilz avoient endurez l’espace de sept sepmaines et plus qu’a voit duré ledit siège, et pensoit-on que mondit * seigneur de Guise se deust reposer et refaire audit Poitiers, lequel ne sembloit plus estre que demy, à cause du travail et de la disette qu’il avoit eue. Mais on se trouva esbay qu’il envoya appeller M. de Lude et les gouverneurs et capitaines de laditte ville, desquelz il print congé et leur rendit laditte ville sous leur charge, leur baillant
* commandement de la bien garder au roy et aussi de vueiiler et se 1509. donner garde des huguenots qui estoient babitans de laditte ville, qu’ils n’y missent le feu ou praticqiiassent encores quelque trayson avec le camp admirai; et toutesfois dist ausdits gouverneurs que, où lesdits huguenots babitans se comporteroient modestement, sans rien entreprendre sur la ville, qu’on les tolérast sans leur mal faire. Et ce dit, print congé de eux, et avec tout son train se 'retira au camp catbolicque et royal, pour veoir et saluer l'altesse de M. le duc d’Anjou, frère du roy, où il fut le bien receu.
L'armée protestante fait lever aux catholiques le siège de Cbâtellerault. Les deux années se rencontrent 11 Moncontour lcs-Mircbcau Le duc d'Anjou avait dans la sienne un grand nombre de protestants, qui n'avaient point voulu prendre part à la rébellion contre le roi, mais dont la fidéliti' lui laissait des doutes.
Ce néantmoings, ledit seigneur et son conseil , voyant que le reste de son armée se pourtoit bien et monstroit le semblant de vouloir combattre l’ennemy, print courage, après avoir ouy parler M. de Tavannes, lieutenant pour le roy au gouvernement de Bourgogne soubs M. d’Aumalle, capitaine fort expérimenté, qui liiy dist que oncques n’avoit veu lieu ne place plus propre ni advantageuse pour donner une bataille qu'estoit celle où eubt et les ennemys estoient campez, et en avoit le plus grand et meilleur advantage le camp de son altesse; et que, combien que lesditz ennemys fussent en plus grand nombre et d’ung plus hault courage, ce sembloit, que le camp de son altesse, si est-ce qu’il estoit de cest advis qu’on ne dcbvoit perdre ceste occasion, ni plus laisser escbapper ledit «nnemy, qui oncques, depuis le camp de N.-D. de l’Espine, n’avoit esté trouvé
* Discours de la bataille donnée le 3 oc- aussi sur ccUcbal&iUc«jW^oirTJ</tfLaRoae tobre i569, proche de Afoncontour. Paris, (coUccL Michaud, i”série.t IX.p. 635);
156g, in>8*; Orléans, 156g. — Leinérae Addu aojc Mém.deCtutelnau,i.ll,p.'j83; discours, avec le siège dcSainl*Jean-d’An* d'Aubigné, 1. 1, Üv. V, p. 3o4; de 'l*bou, gély, par de Neufville, in-ia. — Autres liv. XLVl; et mss. de Funtanieu à U Dibl. relations de 1a victoire de Muncoiilour, irop. vol. 3ao-33i. imprim. à Paris et à Tours. iSbg. — Voy.
1509. mieux à propos et à l’advantage que maintenant; assurant ledit sieur ' . duc que , s'il ne le combattoit là , que oneques de sa vie ne recouvreroit une occasion si advantageuse , et que combien que le succès d’une bataille soit doubteux, ce néantmoings que la cause pour laquelle il avoit les armes au poin, qui estoit juste, inciteroit Dieu d'estre de son coslé s’il iuy plaisoit, et que, si Dieu et la cause le favorisoient tant que de gangner ceste journée , son nom à jamais ■seroit immortel, et si seroit admirable aux nations estrangères et redoutable à ses ennemys, veu le jeune âge où il estoit.
Mondit seigneur, après avoir ouy ledit sieur de Tavannes, se résolut de donner la bataille et assaillir son ennemy. Et pour ce faire , fit assembler tous les princes, seigneurs et capitaines de son armée, et tenta d’un chascun d’iceux le courage, qu’il trouva estre prompt au combat, si S. A. le commandoit, chose qui Iuy baulsa le courage et volunté de combatre. Pour quoy faire, exorta ung cbascun d’iceux en général de se monstrer fidelles à Dieu et à la religion catbolicque, pour l'bonneur et maintenue desquels ilz avoient les armes au poin et avoient jà enduré de si longs travaux; d’estre pareillement fidelles au roy et à S. A., soubz le nom et auctorité desquels ils avoient prins les armes et jouissoient du tiltre de noblesse; d’estre fidelles à ‘ la France, et protecteurs et deffenseurs de leur patrie, et plusieurs aultres belles remonstrances qu’il leur fit; ausquelles ilz admirèrent la sapience de ce jeune prince, qui les honora fort haultement, les priant d’exorler cbascun d’entre eux, les gentilzhommes et soldats, de prendre courage en gens magnanimes et non couars, pour, avec l’ayde de Dieu, combattre son ennemy mortel et capital, ce que firent lesditz sieurs princes, seigneurs et capitaines, au partir de devant S. A.
Ledit seigneur ne se contenta d’avoir parlé aux chefs susdietz et de leur avoir faict les remonstranccs ci-dessus, mais alla en personne visiter son camp, et Iuy mesme, de quartier en quartier, exorta les gentilzhommes et soldats à se montrer vaillans et fidelles an combat qu’il prétendoit de livrer au huguenot, et que nul n’apréhendast de mourir, estimant que soy mesme seroit bien heureux s’il estoit mort
à ce combat, qtii n’estoit pour acquérir terres ni possessions, honneurs ni finances, mais pour acquérir paradis. Lesquelles visitation et remonstrances haulsèrent le coeur des plus faillis et lèches de courage qui fussent en tout son camp, de telle sorte qu’il leur tardoit qu'ilz fussent jà au combat et que le lendemain fust venu pour y aller.
Le dac d'Anjou, après souper, va à confesse; le lendemain, à trois heures du matin, il se fait dire la messe par son aumônier, M’ Claude de Saintes, et rei^oit la communion; puis il monte à cheval pour le combat. — De leur côté, les protestants chantent leurs psaumes et entendent la prédication de leurs ministres, qui leur promettent la victoire.
Dès le commencement du jour, l'attacque commença à se faire les ungs sur les aultres, pour attirer les deux armées au combat, lesquelles ne faillirent à s'y trouver. Le huguenot s'y portoit de grande force telle qu'il sembloit au commencement qu'il emporteroit laditte bataille, et avant qu’cstre bien cschaulTez, cryoient*jà à baulte voix :
• Victoire! victoire! l'Evangille a gangné la victoire et a vaincu la messe des papaux! Canaille, canaille! vermine du pape, papaux! > et aultres mille injures, qui commençoient, avec leur fureur, k intimider plusieurs soldatz et gens de guerre des catholicques. Lesquelz, encouragez par leurs chefz et par après par mondit seigneur, se jettèrent au combat au nom de Nostre-Seigneur J.-G. en telle hardiesse et courage qu’en peu d'heures ilz firent chanter le huguenot iing aullre chant :
• Miséricorde , miséricorde I • £t fut la meslée si rude des catholicques sur les huguenots , que en moings de trois heures lesditz huguenotz furent mis en vauderoutte et prirent la fuitle à bride avallée pour se .saulver. Hz furent poursuivis plus de dix lieues par les catholicques. qui, faisant carnage de tout ce qu’ilz trouvoient à leur rencontre, escartèrent si bien l'orgueilleux huguenot, que le plus hardy d'entre eux n'osa plus tenir bon. Ceux qui prindrent la fuitte les premiers retournèrent leurs casaques grises et blanches qu’ilz avoient doublées d'aultre couleur, sur la doubleure desquelles avoient faict mettre, ou eux mesmes mis et cousu des croix blanches, qui estoit la
1 569. marque des gens de guerre catholicques, pour eux saulver. La marque cpi’avoient iesditz pour s’entrerecognoistre estoient lesdites casaques blanches ou des cordons blancs à leurs cbappeaux ou des escharpes blanches à leur col. Lesquels en fuyant faisoient grande littière desdittes casaques, cordons et escharpes par les chemins, affin qu’on ne les cognust huguenots. Les paysans des villages, les voyant ainsi fuyr en désordre et la pluspart teste nue et aultres sans armes, se jettèrent sur eux et en delBrent aultant qu’ils purent; et fut le carnage si grand sur lesdits huguenots que de compte faict, tant sur la place que par les champs à la suitte, furent trouves de quinze à seize mille hommes morts, tous desdits huguenots. Le plus de leurs morts furent leurs estrangers reistres , lansquenets et Allemans , qui furent trouvez monster au nombre de neuf à dix milles; lesquels furent chaînez et tuez par les hommes de leur nation qui estoient au service du roy et au camp catbolicque. Car audit camp catholicque y avoit grand nombre desditz reistres, lansquenets, Allemans et Suysses. On doubtoit qu'ilz estrangers catholicques ne vouldroient combattre cciu du huguenot, pour estre tous d’tmc mesme nation, et pour ce avolt-on dressé de gros escadrons de soldats irançoys , pour se donner garde desditz estrangers, et pour les enfoncer, s’ils ne faisoient le debvoir. Ce qu’ils ne faillirent de faire , et ne se trouva oneques gens plus fîdelles au camp catholicque que lesdits estrangers, et singulièrement les Suisses, lesquels ne pardonnèrent à ung seul de leur nation germanique de ceux qui tombèrent en leurs mains. L’admirai fut blessé au visage, et pensoit-on qu’il en mourroit, mais ne fut rien. Plusieurs chefs de .son armée y furent les ungs morts en la place, les aultres fort blessés, qui en moururent par après.
Du camp catholicque ne s’en trouva douze cens de mortz à laditte bataille, qui fut une chose miraculeuse, veu les charges furieuses que firent les rebelles sur eux. L’escadron où estoit M. le duc fut moult de fois assailly et rudement combatu, d' aultant que l’ennemy hu- guenot avoit sceu par ses espies que Monsieur y estoit en personne; lequel fut par deux fois jetté à bas de dessus son cheval ii coups de
lances, et eut ung cheval tué dessoubz luy, et toutesfoissa personne 1569. n’eut aucun mal. Nul chef de guerre, nul prince ni nul capitaine de renommée du camp catholicque lut tué; aucuns furent blessés qui en guarirent.
La nuict venue, fut sonnée la retraicte pour se rassembler au camp catholicque, où tous bons guerriers, tant gentilshommes que soldatz, ne se retirèrent, pour la nuict qui les surprint à la poursuitte de l'ennemy, où aulcuns furent le loing de dix lieues; mais au lendemain se retrouvèrent avec grandes despouilles et butin qu'ilz avoient faict sur les fuyarts.
Quand mondit seigneur duc fit sonner la retraicte et qu’il se retira du champ de bataille, il^n’avoit mangé ne beu aucunement que le corps de N. S. J.-C. au sacrement de Tautel, qu’il avoit receu le matin ; lequel , avant que boire ni manger, estant descendu de dessus son cheval en la place mesme, se prosterna devant Dieu à deux genoux, les mains joinctes et les yeux eslevez au ciel, et à haulte voix cria, en la présence des princes et seigneurs de son camp, qui le raconduyrent, ce verset, qui est contenu au psaulme qui se commence, In exitu Israël de Egiplo, c’est assavoir ; Non nobis. Domine, non nobis, sed nomini luo da gloriasn. De laquelle prière, si haultement et humblement faicte par ce jeune prince, furent esmuz lesditz princes et seigneurs qui l’accompagnolent , qui en firent tous aultant. Son oraison finie , entra en sa tente , et , après avoir beu et mangé , se reposa la nuict en plus grande sûreté qu’il n’avoit faict les nuietz précédentes.
De cette victoire fut joyeux le roy aultant qu’on pourroit penser, qui ne fit faulte d’en faire chanter le Te Deam laadamus. Leur mère, si le bruict commung estoit vray, n’en fut si joyeuse que le roy, quand . elle sçM et entendit tant d'hommes des ennemis avoir esté tuez à laditte bataille ; d’aultant qu’elle les supportoit au possible et les entretenoit en rébellion, pour faire durer les guerres civilles, esquelles elle se plaisoit, pour le maniment des aCTaires quelle entreprenoit et manioit. Elle voulut courir au camp pour veoir son filz, ce disoit-elle, et pour mieux sçavoir comment il se pourtoit, et y alla devant qrie le roy
1569. voulût partir pour y aller, tant elle faisoit l’empeschée. Et après qu’elle fut arrivée audit camp, et qu’elle eut veu et ouy ce que c’en estoit, elle volut sçavoir par le conseil de qui ceste bataille avoit esté donnée, et, après avoir entendu que c’avoit esté du conseil et persuasion du sieur de Tavannes, luy dist, comme en courroux, qu’elle ne luy savoit poinct de gré d’avoir faict exposer son filz en ung si grand danger, et qu'il s’en rcpentiroit. Et sur l’heure , le Ht retirer du camp et de la suitte de son filz, M. le duc, et l’envoya en Bourgogne pour garder son gouvernement.
A laquelle fit response ledit sieur de Tavannes, qu’il ne se repentoit ni ne se repentiroit jamais d’avoir esté cause de ceste bataille, encores qu’elle eust bien le moyen de s’en venger sur luy, d’aultant que, par la grâce de Dieu, son filz l’avoit gangnée à la plus grande louange qui sçauroit jamais advenir à homme de l’âge qu’il estoit; laquelle bataille scroit cause de éterniser son nom à jamais* et de le faire craindre et redoubter par son ennemy, et de donner bault bruict â son altesse par toute la terre universelle et ès nations estrangères, qui l’admireront. Ce dict, ledit seigneur se partit du camp, apres avoir prins congé de mondit seigneur duc, qui luy lit ùng grand honneur en l’embrassant de ses deux bras , et en luy baillant congé pour s’aller reposer en sa maison de Bourgogne, luy promettant, et devant sa mère , qu’à jamais H auroit souvenance de luy. Ledit sieur de Tavannes, en s’en retournant en Bouigongne, print le chemin de Paris, et, passant par Urléans, trouva le roy qui alloit au camp. Auquel S. M. fit ung grand recueil et meilleure courtoysie rpie n’avoit faict la revne sa mère, le louant baultement du service qu’il avoit faict, et promectant de le récompenser. Et S. M. luy ayant baillé congé de se retirer en repos en sa maison, passa oultre pour aller au camp, et . ledit seigneur de Tavannes print le chemin de Paris. De Paris il passa par Provins, et y fut bien receu par les gouverneurs de la ville, qui luy firent présens de roses et conserves, comme ilz ont coustume de faire aux princes; lequel s’en tint moult content et se présenta au service de la ville à jamais.
DE CLAUDE IIATON.
Cbaries IX, arrivé au camp, s'occupe de réduire le Poitou sous son obéis- lüO'j. sauce. Chitellcrault et plusieurs autres places se rendent; on met le siège devant Saint-Jean-d'Angély, qui oppose à l'arrnt^e royale une longue et vigoureuse résistance; les assaillants perdent le vicomte de Martigues, qui, l'année précédente, ,
avait défait les Bretons de d'Andelot. ,\u bout de plus de six semaines, Saint- Jean-d'Angély succombe; mais la Rochelle et quelques villes protestantes tiennent bon, et la guerre ne se trouve point terminée. L'amiral, après la bataille de Moncontour, s'était jeté sur l'Auvergne avec ce qui lui restait de troupes; il reçoit pour son armée des secours d'hommes et d'argent , et les protestants obtiennent des avantages importants en Guyenne et en Languedoc*. — Les Parisiens, en apprenant la victoire de Moncontour, font des processions et feux de joie. On apporte à Paris et on dépose à Notre-Dame les enseignes et drapeaux pris sur l'ennemi. — Une procession générale a lieu aussi à Provins; deux protestants convertis de cette ville meurent dans des sentiments catholiques. — Mort de Robert de Montbron, capitaine des Suisses de la garde du roi, qui demeurait à Tourvoye, paroisse de Sourdun^. Il était orgueilleux, cruel, et se faisait obéir à coups de bâton ; mais il se servait de son crédit pour empêcher les gens de guerre de loger cher les paysans. — Michel Alexandre, de Villenauxe, chargé de la recherche des usuriers, vient unescconde fois à Provins. Il informe contre un vieux prêtre demeurant dans cette ville, nommé Jehan Angenost; le bailli poursuit l'alTairc , saisit les biens de l'accusé et le fait mettre en prison. Angenost meurt pendant l'instance. Il est néanmoins condamné comme usurier. Le parlement de Paris casse la sentence. — Un prêtre de Soisy en Brie, convaincu d'usure, est emprisonné à Provins; ses parents, auxquels il avait donné son bien pour le sauver, le laissent mourir misérablement en prison. — N. Chapelain, de Nogent, dit le Teinturier, est condamné pour crime d'usure, à Provins et au parlement.
— Une semblable condamnation est prononcée contre un gentilhomme des enviroAs de Montereau. — .Mort, au mois de mai, de frère Jacques Naselle, abbé de Saint-Jacques de Provins, homme bienfaisant et digne de sa charge; il possédait son abbaye par permutation avec Guillaume de la Chesnais, auquel il avait cédé le prieuré de Saint-Loup-de-Naud et d'autres bénéfices. Les religieux voulaient élire l'un d'entre eux pour abbé; mais M. de la Vallée, seigneur du Plcssis-aux- Tournellcs, parent du défunt, les en détourne, en leur promettant de leur faire donner par le roi un abbé qui les traitera doucement. Lui-même obtient l'abbaye, et y place pour la gouverner Denis Poupart, prêtre séculier, natif de
' L'auteur donne ici une liste de chefs ‘ B a été déjà question, page 4, d'un protestants , que j' ai jugé inutile de repro- Robert de Uontberon , mort en 1 56 ■ . duire.
1569. Cucbarmoy, que le pape réfute d'admettre, et qui est obligé de prendre l’habit monacal à Saint-Jacques, pour se faire pourvoir. Le nouvel abbé se rend odieux aux moines par ses duretés; ils nomment malgré lui un prieur à la place de frère Phalle Boucher, qui venait de mourir, et, à la suite d'un procès, ils sont maintenus dans leur droit d'élection par sentence de l'oIBcial de Sens. — Au milieu d'une querelle survenue dans un cabaret de Meel, le jour de saint Pballe, Nicolas Chevrier, dit .Mignon , tue trois hommes de la Motte. Les victimes étaient des protestants et serviteurs du sieur d'Esternay; aussi le parlement de Paris réduit à une amende de ao livres la peine de mort prononcée à Provins contre le meurtrier. — Denis-le-Prétre, vannier d’Esternay, qui avait pris part aux troubles de l'année 1667, est emprisonné k Provins et condamné k mort comme hérétique et pillard. Il parvient k s'échapper.
Un saint prêtre du village de Belloy, prés de Lisieux, fait des miracles et guérit les malades par l'attouchement et par des prières. C'était un homme de peu de savoir, âgé de trente à quarante aiu. Le duc de Nemours, qui souffrait beaucoup de la goutte , se fait toucher par lui et éprouve du soulagement. Plusieurs perclus et podagres de Provins, sur le récit d'André de Grammont, prieur de Saint-Ayoul, se font transporter auprès de lui. Deux d’entre eux sont guéris; l'état du troisième s'améliore, mais il ne peut être guéri entièrement, k cause de la faiblesse de sa foi : c'était en effet on ancien huguenot. Jehan Couvent, apothicaire, qui s'était converti k la sollicitation de ses parents.
Par le récit desditz de. Provins, y avoit , le jour qu’iU furent de luy touchez, le nombre de plus de cinq cens personnes, gens de toutes qualités, sexes et âges, de toutes les provinces ou plusieurs de France, qui y estoient allez pour estre touchez. Il chanta la messe et lit son sermon en une grande place, dessoubz des arbres, parce que le peuple n’eust sceu tenir à la qiiatriesnie partie dedans l’église dudit village. Tous qui vouloient estre de luy touchez et guaris alloicnt à confesse à des prehstres qui s’estoient là retirez en grand nombre pour ouyr les pénitens qui se présenteroient à eux avant que d’ estre touchez. La prédication qu'il ht, ce jour qu’ilz de Provins y estoient, fut de la pénitence et comment il la fault faire pour estre guary spirituellement et corporellement des maladies de l’âme, qui sont les péchez, et du corps, où sont les douleurs. Les huguenotz du pays de Nonuandie et aulires lieux allèrent sur le lieu pour veoir ce qu’il faisoit et disoit.
à aulcuns desquels fiit agréable et se convertirent, aux aultres non, qui le calumnièrent , tout ainsy que firent les Juifs de Jésus-Clirist. Après que les facultés de théologie de Caen et de Paris sceurent des nouvelles de ce nouveau prophète, elles pensèrent qu’il y pouvoit avoir de l’abus en son faict; et, pour en sçavoir la vérité, elles déléguèrent de chascune faculté nombre de docteurs & diverses fois, pour se transporter à luy, l’ouyr prescher et le veoir faire ce qu’il faisoit. Aucuns desquels, pour n’estre cognuz de luy et pour ne f intimider, se trouvèrent à ses sermons en habits commtings, comme visiteurs et pèlerins, sans se faire à cognoistre à luy qu’il n’eust faict ses sermons et le touchement des malades. Par la confession des dessusditz de Provins, s’y en trouva quatre de Paris' le jour qu'ils y estoient; ce que bien sceut ledit prebstre par révélation divine ou humaine, d’aultant qu’il dist en sondit sennon lesdilz docteurs estre présens, sans les nommer ni monstrer, encores qu’ils se célassent, * ausquelz il se rapportoit de la doctrine qu’il preschoit. Lesdilz docteurs ne se esmurent pour cela et eurent patience de l’escouter tout au long et de luy laisser faire son affaire, auquel ilz parlèrent à la fin et l’interrogèrent de sa mission, de sa doctrine et de l'imposition des mains qu’il faisoit sur les malades, et de tout ce qui s’en ensuyvoit, non publicquement devant le peuple, mais en la maison de son père, où il se retiroit; il leur rendit response à leur contentement, et ne purent dire de luy aultre chose que c’estoit ung bon simple prebstre de ce qu'ilz en cognoissoient, et que les faietz de Dieu sont incompréhensibles, lequel quelquesfois cache ses secrets aux sages et sçavans, pour les révéler aux simples gens et idiots. Que devint à la fin ledit prebstre, je n’en ay rien sceu; et ne dura le bruict de luy qu’environ deux ou trois ans pour le plus. Quoy que c’en aye esté , il ne fut repeins de justice ne trouvé séducteur de peuple, ains bon prebstre sainct et dévost.
En la ville de Montbelliart-lez-Basle en Suisse, morut en ceste année M' Nicolle Barenjon, dict fesleu Bote, bcréticque des plus sérieux qui fussent en France, où il s’estoit retiré durant ces troubles,
1569. pour vivre en la seurelé de sa personne. Ledit esleu n’estoit homme de guerre ni d’armes, ains fort simple et débonnaire; avant qu’estre héréticque huguenot, il e.stoit grand aulmosnicr aux pauvres, pitoiahle d’un chascun, secourahie à toutes personnes qui le rcquéroient, riche en tous biens et honneurs, lesqueU il a quasi tous despendu à l’entretcncment de sa prétendue religion, depuis qu’il y fut séduict. 11 entretenoit trois garçons qu’il avoit à l’escolle de Calvin et de Bèze en la ville de Genefv’c. 11 contribuoit de deniers à l’entreténemenl de la guerre buguenotte et- rebelle contre le roy, et estoit cest homme si deffaillapt de bon jugement qu’il pensoit bien faire et gangner paradis en ce faisant. Tout huguenot qu’il estoit, il n’estoit malfaisant é personne, patient en injures et en pertes, mais nullement aulmosnier, singulièrement aux catiiolicqucs. Sa femme se tint audit Provins, en leur maison, et n’absenta la ville à ceste fois; ou que ce fust de bon coeur ou par faintise, elle alloit par chascun jour à la messe et au divin service avec une fdle quelle avoit. Laquelle femme ne vescut longtemps après sondit mary. Ledit Barenjon vendit sa terre et métairie de Corbetain , et plusieurs héritages et rentes, pour fournir à l'entreténement de saditte prétendue religion et è la cotte à laquelle il estoit cotté. Il avoit moult travaillé et donné de son bien pour planter saditte prétendue religion à Provins, et n’y avoit espargné chose qu'il eust. Il est inort obstiné en laditte religion, comme aussi son frère,
Claude Barenjon , conseiller et enquesteur du siège présidial dudit Provins, qui morut en sa maison et fut enlerré en son jardin.
Nicolas de Pellevé, archevêque de Sens, est fait cardinal au titre des saints Jehan et Paul. — L'oflicc de lieutenant de courte-robe et ceux d'archers, qui avaient été supprimés par les états d'Orléans, sont rétablis par le roi. — N. Leblanc achète la lieutenance de courte-robe à Provins, et la revend à Pierre legras.
Le roy a très-mal faict de remettre sus lesditz estalz et offices ; car il n’est que le dommage de son peuple, pour les gages qu’il leur fault donner et la pillerie qu'ilz font sur le peuple. Hz sonl les grans
larrons qu’on appelle Messieurs, qui, poiu- s’entretenir esditz estatz et 1509. offices , estre braves , et faire bonne chère , rendent à eux tributaires par moys et année les voleurs et larrons qui pillent ès maisons et forestz, ausquelz est donnée toute liberté à mal faire, moyennant qu’ilz s’acquittent bien et à heure du tribut qu’ils doivent rendre. Et n’y a que les plus simples gens qui soient punis pai- eux, si par cas fortuit ilz font ou disent chose à aultruy qui se puisse plaindre de eux. Dieu y pourvoye.
Séditioo, en Anglelcrrr, des calhniiquvs contre la reine et les hérétiques, pour obtenir la liberté de religion.
. CONTINUATION DE LA GlEttEE CITILE EN DAUPHINÉ, GCTENNE ET LANGUEDOC. SUEPRISE
DE MII.I.T, EN oAtIXAIS, PAR LES PROTESTANTS. SIÈGE ET PWSE DE VILLEHARÉ-
CBAL PAR LES ReItRES DD ROI. LENTEURS DD HARÉCHAL DR COSSE , CHEF DE L'AR- MÉE CATHOLIQUE. CONCLUSION DE LA PAU. MARCHE DES TROUPES, PILLAGE
DE DIMON PAR LES CATHOLIQUES. RETOUR DE PLUSIEURS PROTESTANTS CONVERTIS i
LA RELIGION RÉFORMÉE. TENTATIVES D'ÉTABLISSEMENT D'UN PRÊCHE X VILLINAUIE.
MORT DE lEAN BARRIER. CONQUÊTE DE L'Ile DE CHYPRE PAR LE SULTAN SELIM.