NAISSANCES DE MONSTRES, PROCÈS
L’an mil cinq cens soixante et dix, au moys de janvier, il sembloit au pays provinois que la guerre fust assoupie, d’aultant que les villages avoient quelque peu de repos meilleur qu’ès années dernières passées, comme aussi avoient les aultres provinces de France, excepté celles où s’en estoient fuys les huguenotx admiralistes, Icsquelz allèrent ravager le pays si loing, que si les Espagnolz ne leur eussent fermé les passages, ilz eussent entré en leur pays; mais ayant trouvé empeschement, se retirèrent en Daulphiné, par auprès et non loing de la ville d’Avignon , où ilz trouvèrent encores qui les hasta de rentrer en Daulphiné. Du pays de Daulphiné , rentrèrent en Bourgongne , par auprès de Lyon, et tirèrent ès villes de Mascon, Cbaslon et Beaulne, pillant et saccageant églises, ecclésiasticques et aidtres personnes. Et estoit celuy bien heureux [qui ne se trouvoit à leiu- rencontre. — Hz admiralistes huguenotz estoient bien renforcez et avoient remis sus une armée, par le moyen de je ne sçai quelz seigneurs des pays de Guyenne, Languedoc et Navarrois , qu’on appelloit les vicontes, et les disoit-on estre aussi fortz que oneques avoient esté d’artillerie, de gens et de toute autre sorte et manière de guerre. Hz avoient force argent des volz et pillages qu ilz avoient faict sur les églises, prebstres et toutes aultres personnes, jusques sur les deniers des receptes des
Utilles et domaÎDe du roy, qu’iiz avoient prins ës villes qui s’estoient 157Ü. rendues i eux par force ou intelligences.
Le roi et le dnc d'Aojoa son frère, cédant à de mauvais conseils, congédient une partie de leurs troupes et laissent ainsi aux protestants le nioven de se relever. Les étrangers, reitres, lansquenets, Suisses, Espagnols et Italiens sont renvoyés dans leurs pays.
Les reistres, estans partis de Poytou, prinrent leur chemin par Orléans et de là par Pluviers, pour se retirer en leur pays d'Allemagne par le plus droict chemin cpi’ilz purent et le nioings dangereux. Lesquelz, estans ès environs dudit Pluviers, furent par une ou deux fois chaînez et atacquez par les huguenotz voleurs des villes de Sanxerre et Vézelay, qui tenoient les champs par les pays de Gastinois, llurepoix et Beauce, et les serrèrent quelquefois de si près qu'ilz n’eussent osé s’escarter, et leur estoit besoing de marcher en trouppe et en forme de bataille pour eulx saulver de la rencontre desditz voleurs.
Ores advint que lesditz voleurs huguenotz, le jour de la feste M. S* Vincent, aa° jour du moys de janvier de ceste présente année, entrèrent dedans la ville de Myllis en Gastinois, lez la Ferté-Alez, qui estoit le jour de la foire de laditte ville. Dedans laquelle estoient plusieurs bons marchans, tant de laditte ville que des estrangers, qui là estoient alez pour le traffic; lesquels furent prins, volez et emprisonnez par iceux voleurs, qui estoient les chevalliers du Boullet, l’Escagne, Besancourt et leur suitte, montant au nombre de cent à six vingtz hommes bien montez et armez, lesquels demeurèrent en laditte ville de Myllis l’espMce de six jours entiers pour le moins, pour la pilier et saccager, où ils firent grand butin, et y eussent demeiu-é davantage , si ladite ville eust esté de delTerse, ou bien qu’elle eust esté plus à main de celles de Sanxerre et Vézelay qu’elle n’estoit. Dedans lesquelles villes de Sanxerre et Vézelay se pensèrent aller saulver lesditz voleurs avec leurs prisonniers et butin , mais ne les purent gan- ^ gner à heure, pour la contrainte que leim firent les reistres susditz, qui les trouvèrent par les chemins à leur advantage au partir dudit
1570. Myllis. Auxquels voleurs ilx reistres bailleront la chasse si vivement, qu’ilz voleurs n’eurent loysir que de s’enserrer dans le chasteau de Ville-Mareschal *, qu’ilz trouvèrent ouvert et à leur dévotion , non loin dudit Myllis, où ils s’enfermèrent.
Lesditz reistres, après avoir veu le chasteau dudit lieu de Villc- Marcschal estre prenable, l'assiégèrent de toutes partz et y enserrèrent le huguenot leur ennemy, pour lequel guarder de sortir, se campèrent là, en attendant le secours de quelques compagnies françoyses qui ostoient logez ès environs par les v’illagcs du pays de Ga.stinois, qu’ilz mandèrent. Lesquelz assemblez ensemble ne furent assez fortz sans canon de prendre et forcer ledit chasteau, mais gardèrent l'ennemi d’en sortir, en attendant le canon qui y fut mené de la ville de Paris pour le battre, jusques à y faire bresche sufSsante pour y donner l’assault. Laquelle faicte, demandèrent à parlementer lesditz voleurs , lesquelz se volurent rendre et la place leur vie et bagues saulves; ce qui leur fut refusé, et leur dist-on qu’on les prendroitè miséricorde. A quoi re.spondirent lesditz voleurs que, s’il falloit aller à l’assault et se deffendre , que tous les marchans qu'ilz tenoient avec eux prisonniers y seroient les premiers tuez , d’aultant qu’ilz les exposeroient les premiers devant eux pour recevoir les premières charges auxditz a.ssaultz ; ce qu’ayans entendu, les assaillans résolurent de ne point donner d’assault, aiSn de saulver la vie de eux-mesmes qui y eussent peu estre tuez, comme aussi desditz marchans, qui estoient là enserrez, et que le plus expédient estoit de les tenir là prisonniers, et de les affamer, afGn que eux-mêmes, sans coups frapper, demandassent à se rendre, la faim à ce les contraignant, ce que l'on fit.
' Sur raffaire de Milly cl de VUlcma* réchal , château appartenant à Jean Oli* vicr, ^v^quc tic Lombes, royei de Thou, ffist. unit. i. XLVl. ^ Voy. aussi une lettre par laquelle le prévôt des marchands ^ de Melun mande au duc d'Alençon que le capitaine Rourri, BrioqucmauU, La Grange-Saulour, des EssarU, le chevalier
du Doulby» Lcscagnc et Hugueville. sont entrés dans Milly avec cinq ou six cents chevaux huguenots» ont tué cl pillé plu* sieurs marchands qui étaient à la foire, en ont emmené d'autres prisonniers, etc. 1 570, janvier. ( Dibl. imp. colloct. Saint* Gemuûn-Harlay, n* 5a3.)
Les assiégés, voyant que les assaillans ne leur livroient point d’as- 157Î). sault, après la brcsche faicte , pensèrent à la résolution qu ilz assaillans povoient avoir faict, qui estoit de les affamer, regardèrent aux provisions qui povoient estre audit chasteau, pour veoir combien de temps ilz pourroient tenir bon lè dedans, et si ilz pourroient bien tirer secours des villes buguenottes pour les délivrer de ce siège, et estans résolus y avoir assez de vivres et qu'ilz auroient secours, advisèrent le moyen comment et par qui ilz le pourroient avoir. Après avoir sur ce tenu conseil, les chefs, qui estoient les dessus nommez Du Boulet, Lescagne et Besancourt, encouragèrent leurs soldatz à tenir bon léans et à ne poinct quitter la place, en attendant le secours que eux-mesmes alloient querre, et pour ce faire trouvèrent moyen d’eschapper par le parc de derrière dudit cbasteau, avec les intelligences qu’ilz ciment avec quelques gentilzommes françoys du pays, qui estoient du nombre des assaillans, et qui leur firent passage pour ayder à lessaulver, partie paramytié et cognoissance qu’ils avoient avec eux, l'aultre partie pour la bourse qu’ils leur rendroient pleine d’or et d’argent. Et par ce moyen, escbappèrent du danger où demeurèrent les aultres leurs compagnons , ausquelz ilz ne menèrent aucim secours et ne taschcrent à y mener, se contentans d’avoir leur vie saulve.
Les compagnons assiégez prirent courage, quelque peu de temps que durèrent leurs vivres, en attendant leurs chefz et le secours qui tardoit trop à venir, desquclz ils se trouvèrent trompez. Hz furent contraincts de se rendre et de livrer la place aux assaillans , après avoir attendu leur secours dix jours. A l’entrée , plusieurs desditz voleurs furent tuez et massacrez par les reistres. Les capitaines et principaux d’entre eux qui furent trouvez audit cbasteau furent liez et menez prisonniers à Paris, qui incontinent y furent pendus et estranglez. Les marchans furent délivrez en liberté; mais leur or, argent et marchandises ne leur furent rendus, pareequ’ilz furent trouvés ès bourses et habitz des voleurs , et servirent pour le payement et contentement des gens de guerre, tant françoys que estrangers, qui s’y trouvèrent jusqu’au nombre de quelque huict à neuf cens personnes ou mille pour le
1570. plus. Les seigneurs et gentilzhommes de Lours, de la Barge et de Vimpello-lez-Bray-sur-Seine y furent, qui eurent leur part du butin, qui estoit bon et gros. Cest exploict faict, les reistrcs reprirent leur chemin pour s’en aller près de Nemours, et de là par auprès de Sens et gangnèrcnt la Boulogne, chemin à eux le plus propre et seur pour passer en leur pays et retourner ès Allemagnes.
M. le duc alors estoit à la court avec le roy son frère, à Paris, où il se rafreschissoit de ses longs travaux, ce pendant que M. le mareschal de Cossé, qu’on appelloit le sieur de Gonnor, s’employoit petitement à la reprinse de aucimes villes de Poytou, suyvant la chaîne qui luy en estoit donnée du roy et de mondit sieur duc.
Dès le commencement du moys d'apvril, fut nouvelle du retour du rebelle et huguenot admirai et des forces qu’il amenoit avec soy, aussi puissantes et plus que celles qui luy avoient esté desfaictes à la bataille de Moncontour, de l’an dernier passé , a cause de l’adjonction des vicontes qui s’estoient mis et joinetz avec luy. Le roy, de ce adverty, ne voulut que M. le duc son frère retournast mener le camp royal et catliolicque contre ledit admirai, de peur qu’il n’y demourast mort ou prisonnier, et creignoit S. M. plus sa mort que la prison , d’aultant que les nouvelles couroient par la France que ledit traître et proditeur d’admiral avoit aposté et marchandé à plusieurs chrestiens nouveaux réformez de sa sequelle de tuer mondit sieur le duc; qui fut la cause pourquoy ledit seigneur ne retourna à laditte guerre. Mais S. M. y envoya ledit sieur mareschal de Cossé, qu’il ordonna pour son lieutenant en cestc guerre, pour aller faire teste audit admirai en Daulphiné, et le garder de retourner en France et en ce pays icy.
Ledit mareschal, ayant esté chargé du roy, rassembla le camp catholicque, mais fort lentement, et n’y avoit quasi nul desditz catholicques qui voulust retourner franchement. Toutesfois, à force de semonces et commandemens royaux , ceux qui furent mandez retournèrent; mais, pour la variété des nouvelles courantes ou pour ayder aux traîtres temporiseurs qui tenoient plus le party huguenot et admiraliste que le catholicque , le camp catholicque et royal ne fut renforcy
DE CLALDE HATON.
qu’à ia moitié d’aultant de gens de guerre qu’il falloit, pour ce qu’on 1570. disoil ledit admirai n’avoir avec soy plus de dix milles hommes, et il en avoit plus de quinze. Si le roy eust envoyé en son camp ou faict lever cinquante mille hommes, comme il en avoit bien le moyen, il * eust esté plus fort que son ennemy; mais ledit mareschal, selon le dire commung du vulgc françoys, estoit de ceux qui supportoient ledit admirai et ses admiralistes. S’acheminant du pays de Poytou , il tira par Orléans, et de là, par entre les villes de Sens et Auxerre traversant le pays de la vallée d' Aillant, il alla trouver ledit admirai entre Semur et Chaslon sur la Saône, au pays de Bourgogne; et fut l'espace de deux moys et demy à faire ce chemin. Qui le faisoit cheminer si lentement au devant dudit admirai, oultre la cause que venons de dire, estoit le pourparler de faire la paix, que l'on mettoit en avant entre le roy et ledit admirai, soubz le nom des princes, pour laquelle paix advancer, furent députez gens de la part desditz admirai et princes et aultres de la part du roy, lesquelz ne pouvoient ou ne vouloicnt trouver le moyen de la conclure en peu de temps.
Les deux armées catholicque et buguenotte, estans proches l'une de l’aultre audit pays de Bourgongne, furent assez long temps à se regarder l’une l'aultre, sans se rien faire; les chefz desquels, comme aussi plusieurs soldatz, bevoient et mangeoicnl les ungs avec les aultres souvent, soubz le nom et la protection de b trêve qui fut accordée entre lesditz de Cossé et admirai*, en attendant ce que pourroient faire les députez de part et d'aultre, qui estoient assemblez pour le traitement de laditte paix. Ce néantmoings que l'admirai eust accordé la trêve avec ledit sieur mareschal de Cossé, si est-ce que sa cohorte tirannicque ne cessoit de tuer, saccager, massacrer, piller, voiler et rober temples, églises, prebstres, moyneset catholicques , etn’cstoieut icelles trêves qu’entre les gens de guerre des deux partys.
■ Au camp catholicque y avoit plusieurs bons seigneurs, genlilshommes et capitaines, qui ne demandoient qu’à cxploicter besongne, comme aussi plusieurs soldatz; lesquelz, s’ils eussent esté employez
' Trêve de dix jours, à partir du i A juiliel.
157^. par ledit mareschal à donner une bataille à l'cnncmy, s'y fussent employez de grand courage, et se promettoient qu'avec la grâce de Dieu qu’ilz eussent vaincu encores une fois le Attila d'admiral et ses * huguenots admiralistcs, encores que lesditz admiralistes semblassent estre davantage que lesditz catholicques; et quelque trêve qu'il y eust entre les deux armées, si est-ce qu’environ le jour de la feste mons. S' Pierre et S* Paul, au moys de juin', les catholicques ne se purent guarder de donner une charge à leur ennemy huguenot, sans congé et permission dudit marcschal de Cessé , estons ennuyez de vcoir de si grandes traîsons qui se faisoient. A laquelle charge furent tuez de part et d'aultre le nombre de plus de 5oo hommes; et eust-on là eu la fin de l'admirai et de son camp, si ledit mareschal eust faict le debvoir d'un bon chef de guerre, lequel oneques ne se voulut rager pour secourir ses gens ni se lever de son disner, qu'il prenoit avec ledit admirai.
A ceste charge fut meurtry et tué ung jeune gentilhomme des environs de Paris, qui estoit allé au camp catholicque avec vingt chevaux nourris et payez à ses despens et non aux despens du roy ni du bon homme de village. Lequel, si tost qu'il fut arrive audit camp en Boiirgongnc, se trouva à laditte charge, luy et ses chevaux lassez du long travail qu'ilz faisoient par chascun jour, qui estoit de huict à dix lieues; qui, avant qu'estre accablé, terrassa et rua par terre mainetz huguenots tous mortz ou bien blessez, tant il estoit de hou cœur. Il fut grandement plainct et regretté des gentilzhommes, capitaines et soldatz qui le virent en ses vaillances. Scs gens le chargèrent en une litière dès le lendemain de l’escarmouche et le ramenèrent en sa maison tout mort, pour le faire enterrer. Hz repassèrent par la ville de Provins, de laquelle il avoil parly n’y avoitque huict jours, quand il alloit au camp, et audit Provins le vuydèrent et enterrèrent ses trippes et entrailles, le sallèrcnt et saupouldrèrcut pour cmpcscher
' S'il n'y a pa» d'erreur duna la date , autrea liùlorietia , a eu lieu en dehors de ce combat, que le vague du récit de Cl. la trêve. C’est probablement la bataille
Haton empêche de reconnaître dans les d'Arnay-le-Duc, qui fut donnée le ah juin.
qu’il ne s’emjMienlist. Ses entrailles furent enterrées aux Jacobins, et son corps remené en sa maison. Hz rapassèrent environ le 4' jour du raoys de juillet. Ledit mareschal fut fort blasmé d’ung chascun, et avoit-on oppinion qu’il s’entendoit avec ledit admirai.
Depuis ceste escarmouche et charge catholicque sur le huguenot, se ragèrent les deux armées pour s’esloingner l’une de l’aultre : la huguenotte print son chemin par auprès de Sanxerre et se tira à Montargis; la catholicque reprint son chemin par Avallon et de là S'-Edme-de-Pontigny, Saint-Florentin et les environs de la ville de Sens. Les huguonotz n’avoient oublié à voiler, piller, raurtrir, tuer et saccager les églises et ecclésiasticques par où ilz passoient. Les catholicques estoient aussi larrons et volleius des biens d’aultruy que les huguenotz, excepté qu’ilz ne pilloient et ne saccageoient les églises et ne tuoient les ecclésiasticques, mais au demeurant aussi meschans que les huguenotz. Ilz rançonnoient, pilloient, volloicnt, enmenoient les chevaux et jumens des laboureurs qu’ilz battoient à crédit, s’ilz ne leur bailloient de l’argent, et esloit heureux celuy qui ne se trouvoit devant les ungs ni les aultres.
Le camp huguenot tirade Montargis à Nemours, à Saint-Mathurinde-Larchant et jusques à Pluviers, où il se désarma au commencement du moys d’aoust de ceste présente année, après que la paix fut faicte et publiée, telle que nous la transcrirons ci-après; les huguenotz renvoyèrent leurs estrangers, ensemble leurs vicontes, lesquelz prinrent leur chemin, les ungs par où ilz estoient venus par la Bourgc^e , comme ce peu de reistres qui leur estoient restez de la bataille de Moncontour, les aultres par le Berry et Auvergne, chascun d’iceux à son adroict.
Le camp catholicque cliemina jusques à Moret et les environs; mais, avant que d’y aller, menèrent à tire tous les villages et bourgs fermez qu’ilz trouvèrent sur leur chemin, où ilz logèrent de bon gré ou de force, comme en portera tesmoignage à jamais la petite ville et bourg fermé de Dimon, à quatre petites lieues de la ville de Sens, dedans laquelle logea par force le camp catholicque. Au refus
1570. d’ouvrir leurs portes aux commissaires pour y prendre les logis et quartiers pour s’y loger, le canon y fut mené par le commandement dudit marescbal, et fut tiré contre les murailles; celles-ci par luy rompues et bresche faicte, par là entrèrent les gens de guerre dudit i'.amp, lesquels tuèrent, murtrirent et saccagèrent aullant d’hommes qu’ilz rencontrèrent par les mes. Ledit marescbal y entra, qui fit cesser la tuerie et le murtre; mais fit prendre et emprisonner les gouverneurs et justiciers d’icelle, qu’il incontinent fil pendre et estrangler, comme séditieux et rebelles au roy. Les filles et femmes furent viollées et forcées par les paillards de la guerre, et je croy le feu mis en aulcunes maisons, acte cruel, barbare et inhumain. 11 n’estoit besoin d’exercer telle cmaulté sur ces pauvres gens , poiu- une si petite rébellion, de laquelle on les eust bien punis siu* leurs biens sans leur faire perdre la vie et souUier leur pudicité. 11 n’est possible de faire pis sur un ennemy estranger, voire barbare, que l'onprendroit par force d’assault, ne qui fut faict à ces pauvres rustiques, qui sentoient cncores mieux le paysant de village que le civil bourgeois d’une ville. Ledit marescbal fut aultant déshonoré d’avoir sur eux commis et faict commettre cestc cmaulté , qu’ilz de Dimon furent folz et mal conseillez de vouloir résister.
Estant le camp royal et catholicque ès environs de Moret, n’y fut la paix publiée, mais fut dict audit marescbal qu’il ne passast oultre, et qu'il renvoyasl son camp, en baillant congé à chascun de se retirer, tant aux estrangers qu’à ceux du royaume. 11 esloit demeuré audit camp royal encores bon nombre de relstrcs, qui ne s’eslolent voulus retirer avec leurs compagnons que nous avons dict avoir assiégé Villemareschal au moys de janvier dernier, comme aussi y avoit bon nombre de Suisses, qui ne s'estoient retirez après la bataille de Moncontour.
Je ne sçai pour quelles occasions ledit marescbal ne rompit son camp audit Moret et ne le congédia pour se retirer chascun à son adroict, qui eust esté ung grand prouifit pour les pays des bailliages de Montereau, de Sens, de Bray, de Trinel, de Nogent, Pons-sur-
DE CLAUDE IIATON.
Seine, Prouvins, Villenauxe et Sézanne; car sans cause, du moins apparente, ledit marcschal fit tourner visage à toute la gendarmerie dudit camp et à l'artillerie, et les lit remonster amont, llz repassèrent la rivière d’Yonne et de Seine : une partie de ceux qui passèrent la rivière de Seine k Montereau tirèrent à Bray et les environs; les aultres tirèrent à Donnemarie>en-Montois, et fut la gendarmerie respandue par les villages, depuis la ville de Sens jusques à Nangis; lesquels à petites journées montèrent à tenir dix lieues de large jusques à Vertu et les environs, séjournant deux, trois et quatre jours en aulcuns logis.
La gendarmerie, qui estoit entre la ville de Sens et la rivière de Seine, passa laditte rivière ès villes de Bray, Nogent et Pons-sur- Seine et par les portz et passages qui sont entre lesdittes villes sur laditte rivière, pour tirer en la Brio, les 6, 7, 8 et 9' jours du moys d'aoust de cette présente année. L’artillerie passa à Bray et traversa la prairie et fut logée dedans le village et cymetière d'Ermez, comme aussi les Suisses qui la suyvoient. Les gens de pied françoys estoient logez ès paroisses des Ormes, de Paroy, de Lours, de Clialcmaison , de Goix, de Sainte-Columbe, de Meel-sur-Seine , de Mériot et de la Chapelle-Sainl-Nicolas. Les reistres estoient logez k Sordun, Cbalatutre-la-Petite et Leschelles. La gendarmerie de cheval tenolt les villages de la Brie, jusques k deux lieues au dessus en montant à Villegruys, Bauchery et Chalaustre-la-Grand. Le mareschal fut en délibération d’en faire loger dedans la ville de Provins, ce qu’il ne fit, après que les gouverneurs d'icelle luy eurent faict présent bonestc de roses et conserves, aultant qu’ilz en offrent à ung prince. Il logea sa personne audit Provins, en l’hostcUcrie de l’Escu, et une partie de son train. La ville le desfraya, et si y fut trois ou quatre jours entiers. Chalaustrc-la-Grand et Villenauxe, pour ne retenir beaucoup de gens de guerre en leurs villes, s’accordèrent avec ledit sieur mareschal et se rançonnèrent à luy, comme aussi firent plusieurs aultres villes et bourgs par où il passa, et croy qu’il ne fit remonster ledit camp jusques à Vertu avant que luy bailler congé, à aultre intention que de
I&70. remplir sa bourse, qui n'estolt assez pleine à son gré, quand il estoil à Moret.
Il demanda et Ht amener des munitions de pain, vin et chair des bailliages de Coulomicrs, de la Ferlé-Gaucher, d’Augère et aullres lieui proches de sou camp où les gens de guerre no s’cscai-toicnt , où il fit assez gros butin, et si fut laditte munition assez mal délivrée. Il en envoya une partie au camp des Suisses à Ermez, et une aultre partie en la paroisse de jMeel, où estoient logez les Gascons, comme aussi à Goix, Charlemaison et les Ormes.
Entre Bray-sur-Scine et les guez de Goix, qui sont entre Pugni et le Mez-l’iUibé, à aller par la prarie, furent tuez huit Suisses, maistres liommcs et gens d’apparence, eux en allant après le camp et artillerie qui estoit logée à Ermez, et furent en laditte prarie saccagez, desniontez et desvalisez de leurs bourses et meilleures hardes, par gens incognus, et demeurèrent en la place pour rengresser le terroir
.Six hommes des villages de Poigny et Neuvry, emprisonnés comme coupables de ce crime, sont condamnés à mort par le bailli de Bray et acquittés en parlement.
Le camp fut trois jours ès villages des environs de Provins à se reposer, et au 4’ dcsiogea pour monter amont; l'artillerie, au partir d'Ermez, fut une partie menée à Nogent-sur-Seine , et l'aultre avec le camp, qui alla loger au village des Vignaux au dessoubz de Villenauxe-la- Grand, et toute la gendarmerie logée ès environs dudit Villenauxe et dedans. Les babitans dudit Villenauxe, s'estans accommodez avec ledit marcschui, ne furent fort molestez des gens de guerre qui y arrestèrent, et n’y en demeura grand nombre. On fut fespace de dix jours entiers avant que le pays fust nettoyé des voleurs et larrons qui alloient devant et suyvoient ledit camp, ausquelz n’y avoit ordre ni poursuitte pour les empescher; et n’eussent osé les gens des villages et leur bestial retourner en leurs maisons ledit temps durant. Les- (juelz, tant personnes que bestial, enduroient grand faim dedans les villes et fortz chasteaux, desquelz n’eussent osé sortir ni joiu' ni
nuict, de peur d’estre saisis desditz de guerre, Icsquelz les pour- 1570. suy^’oient jusqucs aux portes. Dedans les villes de Provins et Nogent, y avoit si grand nombre de gens des villages, de leurs harnois et bestial, et les rues et ruelles en estoient si remplies qu'on n’y pouvoit passer à son aysc. Les habitans desdittes villes .se monstrèrent si humains envers Icsditz de villages et leur bestial qu’ilz leur abandonnèrent à la fin leurs maisons, prez et jardins, alTin de leur donner moyen de vivre et d’escbapper ceste misère, qui saulva la vie à moult de bestial, qui estoit jà en grande disette faulte de fourrage.
Au partir de Villenauxe et les environs, ledit marescbal, avec son camp, alla loger à Sézanne et les environs, où il séjourna quelque six jours, et de Sézanne à Vertu, où il bailla congé à chascun de se retirer en sa maison. Les Allemans, reistres et Suisses jjrindrent le chemin de Chaslons, et les Françoys chascun à leur adroict. Les compagnies entretenues furent envoyées en garnison ès villes frontières de Piccardic et de Lorraine, pour rafreschir ceux qui y estoient. Le reste de l'artillerie fut ramené audit Nogent-sur-Seine, mis, avec l'aultre qu’on y avoit laissée , sur la rivière dedans des bateaux et conduict à Paris.
Es villages de ce pays de Brie et Cbampaigne, où lesditz camp et gens de guerre logèrent, tant d’ung costé que d’aultre de la rivière de Seine , les habitans furent quasi tous malades de mesebante maladie contagieuse, qui n’estoit à la mort toutesfois, car peu en morurent. Je l’apelle contagieuse, pour ce que la pluspart des sains et ^ en santé devenoient malades en visitant ceux qui festoient, et ne povoit-on trouver le moyen d'achever les moissons, qui n'estoient à moytié faictes ,» signamment entre la rivière de Seine et la ville de Sens, auquel pays, après la my septembre, y avoit plus de deux mille arpens de blé et métail à soyer faulte d’ouvriers et de gens en santé. Et provinT ceste maladie ausdilz gens des villages des eaues de leurs pays qu’ilz buvoient, qui estoient gastées et coroumpues des bouteilles et barilz que lesditz gens de guerre y avoient descendus,
1570. les ungs pour y puiser eaue pour eux boire, aultres pour y faire rafreschir leur vin.
Edit de pacification donné par Charles IX à Saint-Gennain-en-Laye. au mois d’août 1670 '.
Ladittepaix faicteavec le huguenot admirai et ses admiralistes sembla fort estre advantageuse pour la liberté buguenoticque , ce qui à la vérité est, et s’esmerveillèrent fort les catholicques de telle liberté accordée par le roy, et estoit le commung bruict par la France que telle liberté avoit esté concédée contre la volunté de M. le duc d’Anjou, frère de S. M., lequel, suyvant le commung bruict, avoit en hayne Icsdits buguenotz. Ce néantmoings, estant persuadé pr sa mère et le roy son frère, s’y estoit accordé et à luy-mesme signer laditte liberté concédée par laditte paix.
La principalle cause qui fit faire au roy laditte pix fut le mariage de sa sœur, dame Marguerite de France, avec le prince de Navarre, qui fut mis en avant par le marescbal de Mommorancy, à la sollicitation de l’admirai rebelle’, lequel se travailloit d’iceluy, pui' tascher, avec scs frères d’amies, de sunuonter le roy et ses frères. Le roy fut longtemps sans y vouloir entendre, en despit dudit admirai et de ses frères rebelles, mais à la fin, imprtuné par la roync sa mère, s’y accorda. Ce mariage fut cause de saulver la vie et les biens dudit admirai et ses admiralistes, lesquelz dès lors eu.sscnt esté exterminez pr la rigueur des armes royallcs et catholicques, si les temporiseurs
' Registré au parlement le 1 1 . (Foolanon. t IV, p. 3oo.) — Voy. au>« Mém. de l'etlal de France, t. I, p. 5: Addil. aux Mém. de Castelnau, t. II, p. 83a: collect. Béthune, à la Bibl. imp. vol. a38. fui. a5. On trouve dans la collection Dupuy (vol. 86, f* 1 46 V*) : « Serment fait par la royno, MM. les ducs d'Anjou et d'Alençon, et autres princes, seigneurs et mareschaux de France, d'observer et Caire observer
les articles de la paix. • 1670, 5 aoûl. — Citons encore : ■ Harangue faite au roy par Ica ambassadeurs d’aucuns princes et électeurs tant pour se réjouir avec S. M.
de l'alHance qu’elle a faite avec l'eiuprreur, que pour l’exciter à l'observation de l'édict de paix ; cl response du roi. s 1670. u3 décembre. (Paris, P. Leroux, iSyi.)
’ Voy. les Mémoires de Marguerite de Valois (édit. Guessard, p. i3 et a4).
ÜE CLAUDE HATON.
qui entrelenoient les troubles de France ne l’eussent empesché. On 1570. coulpa fort le marescbal de Cessé de n’avoir faict son debvoir de combatre ledit admirai; mais il ne luy en fault du tout rejecter la faulte, ains à la royne mère, au chancelier’ et au marescbal de Momroorancy, qui estoient les temporiseurs et gouverneurs du conseil et personne du roy.
Le mariage, quoique arrêté, avant la conclusiou de la paix, est diflV-rè à l'année 157a.
Incontinent après que laditte paix lut publiée à Paris et par les aultres villes du royaume, les huguenotz rentrèrent en leurs maisons dedans les villes et villages d’où ilz estoient , et pareillement en la jouyssance de leurs biens, desquclz par commission du roy ilz avoient esté dépossédez. Maistres Claude Barenjon, conseiller du r6y au siège présidial de Provins, nagucces enquesteur audit siège et bailliage. Jehan Saulsoy, médecii^ Nie. Gangnot, foullon, et la vefvc
M' Saulsoy, mère dudit Saulsoy, médecin, rentrèrent à Provins
eu la jouyssance de leurs biens. Lesquelz à leur retour se monstrèrent plus orgueilleux et haultains que devant, poiu- la constance qu’ilz disoient avoir esté en eux par le faict de leur prétendue religion réformée, durant Icsdilz troubles et depuis la mort de leur chef le feu prince de Coudé. Et avec grand courage se mocquèrent de leurs compagnons huguenotz qui avoient, à la persuasion et menaces d’ung jacobin qu’ilz appeloient caffart, renoncé à laditte prétendue religion et retourné à l’Église cathoUcque, cpi’ilz appelloicnt la Babillonne, l'ydoldlrie et la papauté.
A cause de la mocqucric d’iceux, et quant et qtiant par leur persuasion, Nie. Doury, barbier, M' Richard Privé, advocat, Marc Boyer, procureur et notaire, N. Gamon, praticien, Macé, sergent, beaufrère dudit Gamon, et Est. Maistrat, apoticaire, sans avoir esgard au
' L'HApiUl n'était plus alors chance- placé par Monrilliers, nommé le aâ mai
lier; disgracié et renvoyé dans scs terres, garde des sceaux, sons commission,
sons prétexte de maladie , il avait été rem-
1570. serment qu’ilz avoient faict sur les saints évangilles, devant ledit jacobin, qui les avoit prins à la pipée, de ne jamais retourner à l'hérésie et huguenotterie , ne laissèrent à y retourner, en délaissant l’Eglise cadiolicque , qu’ilz avoient reprinse et juré de garder, chose qui leur tourna à plus grand blasme que si oncques n’y eussent rentré. M' Nie. de Ville, advocat, qui sembloit le plus orgueilleux de tous et qui auparavant la moii du prince de Condé estoit des plus obstinez , ne retourna à l’hérésie, ains demeura en l’église catholicque , comme aussi Léon Godart, procureur, qui mourut en ceste année confès et repentant de ses péchez , après avoir receu les sacremens de l’église catholicque. Denis Saulsoy, apoticaire. Jehan le Blanc, fdz d’Adrian, Thibault Trumeau, Claude Gannay et les aultres demeurèrent en l’Église catholicque et ne retournèrent à la huguenoticque, de quoy Titrent louez grandement par les calholicques, cl tousjours les bien venus avec eux.
Les huguenotz de Meaux, de Tqjye en Champaigne et de Sens ne rentrèrent si facillement dedans Icsdittes villes ni leurs maisons que Tirent ceux de Provins, d’aultant qu’ilz csloient en plus grand nombre que lesditz de Provins, comme aussi les huguenotz de plusieurs aultres villes, 4 l’entrée desquelles Turent plusieurs desditz huguenotz saccagez et les plainctes d’iceux pourtées à leur admirai, qu’ilz avoient en honneur plus que le roy, lequel admirai entreprint d’en escrire au roy assez haullement et quasi comme par menaces, tant il estoit audalieux. Des lettres duquel ne fil grand conte S. M. pour la première Toys, parquoy eut recours à la royne mère, laquelle fit response au solliciteur de la cause huguenoticque qu’il n’estoit besoin d’en rompre la teste au roy son filz ni la sienne, et qu’il Talloit que les huguenotz reTusez par les villes se retirassent ès villes de Sanxerre, la Charité ou la Rochelle, villes de réserve pour les retirer, suyvant le contenu du 3g‘ article de l’édit Taict avec eulz, et n’en purent avoir aultre raison pour ceste Toys.
Qui empeschoit lesditz huguenotz de rentrer à leur ayse dedans les villes, estoit la garde des portes que les calholicques gardoient en
ce pays de Brie et Champaignc chascun en leur ville, pour la craincte 1570. quilz avoient que ces traictres et desloyaux huguenotz ne s’en .saisissent, estans rentrez soubz le nom de la paix, comme ilz avoient faict en plusieurs aultres villes, au préjudice desditz catholicques, du roy et du royaume; et tinrent toujours les catholicques des villes les armes au poin, nuict et jour, pour se garder, depuis laditte paix faitte et publiée jusques au moys de janvier de l'an prochainement venant, que le roy, par une déclaration qu’il fit, commanda aux habitans de toutes les villes de son royaume qu'ilz eussent à mettre les armes bas, sans plus faire garde ne nuict ne jour, ni empeschcr les huguenotz de rentrer csdittes villes et en leurs maisons , dedans lesquelles il vouloit qu’ilz demeurassent en paix et en toute sûreté, en se comportant paisiblement selon le reiglement de ses édietz. Geste déclaration publiée, les catbolic<|ues posèrent bas les armes aussi volontiers que le roy le commandoit, tant ilz estoient abarassez et plus que recreus de les porter nuict et jour; lesquelles mises bas, rentrèrent lesditz huguenotz mieux à leur ayse en leurs maisons.
Assez tost api'ès que l’édict de paix ci-dessus dict fut publié , les huguenotz, tant gentilshommes que aultres des bailliages de Provins,
J .Meaux, Troye, Nogent, Pons-sus-Seine, Sézane et aultres du pays de Champaigne et Brie qui estoient trop loing de Vézelay, attentèrent de ériger et faire installer ung prcsche public et ung prédicant ès fauxbourgs de Villcnauxe-la-Grand , ainsi que par l'article 8“ d’iceluy édicl leur estoilpermis, et à ces fins obtindrent novelles lettres du roy, portant commission adressante au bally de Villenauxe, pour leur donner lieu et les installer en lieu commode à eux permis suivant ledit édict.
Pour lesquelles entbériner, aucuns gentuehommes huguenotz (ah! je m’abuse, je pensois dire gentisbommes] , desquels estoient les .seigneurs de S'-Symon, sieur de Chantaloue et Bauebery, de Besancourt, demeurant à la Suulsotle, et aultres des environs dudit Villenauxe, garnis de leur ministre prédicant, se transportèrent audit lieu et là présentèrent leursdiltes lettres et harangue audit bally, tendant aux fins d’estre ouys et placez suyvant ledit mandement. Lequel bally.
1570. après les avoir patiemment ouys, pour les contenter, leur dist qu'il vouloit obéyr au roy et i ses mandemens et que, pour enthérlner iceux falloit qu'ilz eussent paciencc jusques au lendemain , qui seroit jour de plaiz , esqueU seroient plusieurs personnes , tant praticiens que aulircs habitans du lieu, devant lesquels seroit faicte lecture desdittes lettres et mandement, aOin que nuis n'en prétendissent cause d'ignorance, et no fissent aucune sédition, ce que toutesfois pensoit bien pouvoir advenir, d'aultant que le peuple villenauxien, rusticque et agreste, estoit fort enclin et subject à toutes séditions et monopoles en toutes choses qui se faisoient contraires à leur volonté, mais que, de sa part, tasclieroit par tous moyens à les empescher.
Hz buguenotz, estans remis é ce lendemain, se retirèrent en leurs logis, et, en attendant ledit lendemain, fut le bruict semé par la ville de leur venue et de leur intention. Qui fut cause d'esmouvoir le vulge villenauxien, lequel au lendemain ne volut faire faulte de se trouver a l'assemblée des plaictz, pour veoir les buguenotz et leur prcdicant et pour ouyr la lecture desdittes lettres et mandement royal; à l'enthérinement desquels s'oposèrent Icsditz Villenauxiens, disans, pour leur cause d'oposition, qu'esdittes lettres et mandement royal, comme au.ssi au 8' article de fédict, n'y avoil ces motz, de ViUcnaaxe-la- ^ Grand, et que, au gouvernement de Cbampaignc cl Bric, plusieurs villages et bourgs se nommoient de ce nom de Villenauxe, comme il estoitvray, pareeque, à une petite lieue de la ville de Bray, y a un village ou bourg fermé qui se nomme Villenauxe, comme aussi il y en a de pareil nom assez près de S'-Florentin , qui est encores audit gouvernement de Cbampaigne et Brie, et que c’esloit fung ou l’aullre que le roy entendoit par son édict, et non Villenauxc-la-Grand où Hz estoient.
Ausquclz firent response lesdilz buguenotz que ce n’esloit ni fung ni faultre dcsdilz Villenauxe, ains ledit Villenauxe-la-Grand, où ilz estoient, et que le roy et les députez pour eux buguenotz avoienl entendu, comme encores entendoient, que c'estoit ledit Villenauxela-Grand et non aultre, et que, en despit qu’en eussent lesditz de Villenauxe, que leur presche y seroit mis et installé. Auquel despite-
ment s’esmut en plain panjuet et assemblée ledit peuple vilicnauxien à injurier et menacer Icsditz huguenoU , les assurant de n y jamais faire trois fois leur presche qu’ilz et leur prédicant ne fussent lapidez à coups de pierre, tuez et massacrez, à quelque péril qu'il en pust advenir, sans y respecter aucune personne, mesme celle du roy, si elle y estoit. Et en disant ce, ung des moindres de la compaignie, qui estoit proche du prédicant, l'empongna au collet et é la barbe et le rua par terre , en disant telz motz : • Est-ce pas toy, villain apostat et chrestien renié huguenot que tu es, qui veux venir faire ton presche en ceste ville? A quoi tient-il que je ne te couppe la goi^c tout présentement? > Et en disant ce, tira sa serpette à vigne, qui estoit den-ière son dos à sa cincture, et se mint en debvoir de luy coupper, ce qu’il eust faict, sans ung homme qui l'empeschea. Les genspilhommes,«qui estoient là avec leurs harquebuses et pistolles, se trouvèrent bien honteux de venir ce peuple mutiné; avec la sagesse dudit bailly, ilz escbappèrent de l'assemblée sans avoir mal. Pour laquelle séparer, sans y advenir plus grand cas, ledit bailly rendit jugement sur la requeste et opposition faictes de part et d’aultre, et ordonna que lesditz buguenotz feroient interpréter par le roy lequel Villenauxe seroit où il entendoit que se debvoit faire leur presche par son édict; et par ce moyen les renvoya tout confus. Lesquels, attonnez de la fureur du peuple et du renvoy de justice, n'osèrent plus s’arrester audit Villenauxe, et, sans y plus séjourner, se partirent à s’en aller, et oneques depuis ne s’y représenta prédicant ni ministre huguenot qui eust volonté ne qui dcmandasl à prescher.
Un prêtre, vicaire à Villenauxe, prêche de fausses doctrines an sujet du baptême des enfants morts-nés. Une partie de la ville adopte ses idées. Accusé devant l'ofiicial de Troyes, il est soutenu par plusieurs gens notables de Villenauxe. qui se portent ses cautions et le font sortir de prison. Des prédicateurs de Provins viennent réfuter en chaire ses propositions. Une nuit, il prend la fuite et va rejoindre les protestants.
Au moys d’apvril de ceste présente année, le ao' jour, mourut au
1570. presbitaire de la paroisse de S''-Croii de Provins frère Jehan Barrier, cordelier, docteur en théologie des plus fameux de son temps, et curé de l’église de S**-Croii, âgé de quelque soixante-dix ou soixantedouze ans pour le plus, homme de grande éloquence, ayant en grâce de bien dire et rapporter l’Escriplure sainctc en ses sermons, comme aussi les aultres escriptures prophanes. Il faisoit peu de sermons qu’il ne cittast quelques loix humaines escriptes au droict, feust au Code, au Digeste ou aux Institutes, Clémentines et aultres livres, sciences requises aux advocatz et nécessaires à leur plaidoirie. Le droict canon ecclésiastique, qu’on appelle le droict divin, luy estoit aussi commun" qu’il est aux légistes qui font de ce leçon ès escollcs du décret, de quelque université que ce soit, il fut le premier chanoine théologal des églises de Provins, c’est assavoir de N. D. du A al et de S'-Quiriace, suyvant les ordonnances des trois cstatz d’Orléans. Il fut enterré au couvent des Cordeliers dudit Provins, devantie grand autel de leur église. Toute la ville luy fit honneur à son convoy d’enterrement, tant les processions de toutes les églises que les parroissiens d’icelles. Il avoit fort travaillé depuis quinze ans, pour résister auxhugucnotz et à leur fauise doctrine; et fault confesser de luy qu’il, avec Dieu, fut le conservateur de la foy catholicque en ta ville de Provins, et que, sans luy, il y eust eu des huguenotz audit Provins douze fois plus qu’il n’y en a eu. Il escrivoil tous ses sermons avant que de les prescher, et les retiroit en ung ou plusieurs livres; toutesfois ne furent mis en lumière, qui a esté ung grand domage. Les cordelicrs furent scs héritiers'.
Jean Carré, jacobin , natif de Provins, est élu chanoine théologal à la place de Barrier. — Au mois de mai, le dimanche après l'Ascension, le général des Cordeliers s'arrête à Provins. Les gouverneurs de la ville lui font un présent de paiu et de vin. Il prêche à Sainte-Croix. [Ce passage sur le général des cordelicrs est biffé dans l'original. Une note à la maige porte : • L'auteur de ce livre s'abuse en cest endroit, en disant le général des cordelicrs avoir passé à Provins en ceste année ; car ce fut en l’an 157a. •]
' Voy. plu.shaut, p. laS, iSB.SyS, etc.
Le grand turc Sélim U, ayant rompu l'alliance qui Punissait aux Vénitiens, se dispose à la conquête de Pile de Chypre, à l'instigation du Portugais Jean Michel, seigneur de sa cour*. — Harangue de Michel pour déterminer Sélim à la guerre. Un ambassadeur turc vient à Venise demander la cession volontaire de Pile de Chypre. Refus des Vénitiens. Ils envoient en Chypre, sous le commandement de Geronimo Ziani, une armée qui met à la mer le 23 mai, et à laquelle se joignent des galères équipées par le roi d'Espagne. Le i" Juillet, l'armée de Sé lim arrive à Paphos, s'en empare et met le siège devant Nicosie: cette ville, décimée par la peste, laissée sans secours, est prise le 9 septembre, après une vigoureuse résistance qui fait perdre aux Turcs beaucoup de monde. Les vainqueurs pillent et massacrent la population. Les chrétiens restés dans la ville sont réduits en servitude et menés au sultan le 6 décembre.
Entre les eaptifz et prisonniers chresliens qu’on menoit audit Sélim , y estoit une gentille femme damoiscUe et fort chrestienne, laquelle, dolente de la perte advenue sur les chrestiens du pays cypriot et de Nicosie, pensant en elle le déshonneur qu’elle pourroit recevoir en sa pudicité, jugea la mort lui eslre plus honorable et aux aultres chrestiens qu’on menoit prisonniers avec elle que de souffrir qu’elle et aultres fussent forcés et viollés par ces tyrans ennemys de la religion de Jésus-Christ et de ceux qui en font profession. Elle advisa donc de mettre le feu ès pouldres à canon qui estoient dedans la galère assez proches d’elle, ce quelle fit, et fut laditte gallère bnislée, ensemble tous les biens, butins et corps humains qui estoient dedans; lesquelz avec le feu furent submergez en la mer, et n’en rcschappa pour tout que le pilote ou nocher, le secrétaire de la galère et quelque bien peu d’aultres, lesquelz se saulvèrent à nage et qui ont raconté le faict*.
Siège de Famagoustc par les Turcs. — Divisions dans l'armée chrétienne, composée de Vénitiens, d'Espagnols sous la conduite d'André Doria , de troupes
‘ Voyct La rraye el très JiJelle narration de! tUDcis, da astaulU, défenta tl prinse du royaume de Cypre, faicte par F. An^e Catepien, dont la Description de nie de Cypre par F. Ange de Lusignan (Paris, G. Chaudière. i58o. in-4*) — Commen-
lari délia guerra di Cipro e délia lega des pritteipi cristiani contro il Tarco, di Bartolomeo Sereno ( l845. in-8').
’ D'.4ubigné, Hist. univ. I. V, c. xxvii. p. 345, et de Thou, I. XUX.
1570. dn pape et du duc de Florence, tous le commandement de Marc-Antoine Colonna, et de seigneurs tels que Alvare Batian, Jean de Cardonne, Ascagne de Corne, etc. Atteints de la peste, les chrétiens se retirent pour hiverner, sans avoir fait d'autre mal à l'ennemi que de lui prendre quatre galères avec un vaisseau portant cinq cents janissaires, soixante mille pièces d’or et deux caques pleines de monnaie. Cet exploit fut accompli par le courage de deux seigneurs, ;Vslor Baglione et Marc-Antoine Quirini, à la tête de deux mille soldats d'élite.
De parler davantage de ceste guerre je ne puis, et ce. que j'en ai pu dire ci-dessus a esté par le recueil que j’en ai faict de plusieurs personnes qui se vantoient d'y avoir esté présentes, tant de la nation françoyse que espagnolle et italienne , avec lesquelles je me suis trouvé à diverses fois*.
Dedans la ville de Provins en ceste présente année, le jour du inoys de juin, jour de vendredy, lendemain de l’octave de la Feste- Dieu, entre les dix et unie heures de nuict, advint ung grand déluge d'eaue’, qui rompit les murailles de la ville en trois lieux fort largement, depuis l'cndroict du bout du Pré aux Clercs, qui est du costé de la cliaussée Sainte-Croix, en tirant à la Porte-Neufve et la fontaine de Boulançoys, et qtii remplit d’eaue toutes les rues et maisons de la valée dudit Provins, depuis la rue aux Juifs et la rivière du Pont-au- Poisson , jusques aux murailles des portes Neufve, Culoison, de Troye, Cbangy, des Bourdes et du Buat. Les hommes sages dudit Provins pensèrent ce déluge d'eauc estre advenu en punition de Dieu sur laditte ville, pour les insolences que quasi toutes personnes y faisoient en danses et chansons par les rues, dès le jeudy au soir, jour de la petite Feste-Dieu, et la nuict mesine d’entre le vendredy et •samedy que fut et advint ledit déluge.
’ Voyci, pour !ci relalions de U France avec la Turquie : Lettre du sultan Sélim II, empereur des Tares, d Otaries IX, roy de France, son très cordial ami. 6 nov. 1670 (BibL imp. mas. de Brieone, vol. 78, p. 1 3i ) Lettre du ^rand visir à Charles IX,
16 novembre 1670. {Ibid.p. i33.)
* Procès-verbal de l'inondation arrivée à Provins le a juin iSyo, rédigé par le bailli Alicaume. (Bibl. de la ville, collect. lUvot. L n. p. i83. — Cette pièce a été publiée dans U Feuille de Provins, n** des ai , a6 juin et 5 Juillet t85i, avec un récit de révénement, par M. Billalc.)
DE CLAUDE ilATON. fill
La coustume des babitans et cytoyens de Provins est de faire et solemnlser l’octave de la Feste-Dieu, auquel jour font en chascune parroisse une confrairie du sainct Sacrement de l'autel, auquel ilz, jusques à aujourd’huy, ont porté une grande dévotion, foy et bonncur, de quoy sont grandement à louer. Hz tapissent et parent le devant de leurs maisons de linge et tapis par toutes les rues par lesquelles on faict la procession avec le S' Sacrement, comme au jour du sacre ét Feste-Dieu, qui est buict jours devant. A laquelle procession assistent lesdilz babitans, cliascun en sa parroisse, comme aussi à la grande messe', qui se cbante après laditte procession. Laquelle chantée et le disné faict, cliascun en sa maison ou aultre lieu, s’assemblent les voysins de chascune rue et canton les ungs av«c ' les aultres, par une amytié qu’ilz portent les ungs aux aultres, jusques au nombre de 13, i5 ou 30, plus ou moins, selon le nombre des babitans qui sont à cbascun canton de rue, à jouer et se récréer ensembleroent, les hommes d’un costé, les femmes d’un aultre, cbascun avec son semblable. Les hommes jouent aulcuns è la boulle, aultres é la paulme, aultres aux dames, cbascun selon l’esbatement qui mieux plaist à son esprit; les femmes jouent aux quilles ou aultres jeux convenables à leur sexe et qualité.
Ce pendant que les aulcuns jouent, les aultres pourvoyant de viande pour le soupper, qu’on appareille en une maison d’entre eux , en laquelle hommes et femmes se trouvent è soupper, cbascun pour son lescot, comme en une taverne. Si esdittes rue et canton de cbascune compagnie y a quelque habitant nouveau marié ou' qui depuis l’an courant soit allé demeurer en laditte rue ou canton , il est par les anciens d’icelle semont et requis de payer quelque somme d'argent à la compagnie pour sa bienvenue, et le taxe-on selon le moyen et richesse qu’on pense qu’il a, aulcuns à un escu, aultres à demy escu, aultres è 3o souiz, aultres à i5, lo et 5 soulz, selon la qualité des personnes, et ordinairement à tel jour, audit souppé, si le temps est beau et serain , dressent les tables par les rues de cbascun canton , i la vue de tous les passans qui les veullent regarder, et par ce moyen
fil 2 MÉMOIRES
1570. entretiennent paix, concorde et aniytié les ungs avec les aultres, chose de vray moult à louer, car ausdittes assemblées y sont receus aussi bien les pauvres que les riches, si leur plaist de s’y trouver. 1 Or ordinairement, après soupper, Icsditz habitans consument le reste de 1.1 journée en danses et esbatemens, qu'ilz continuent quelques foys jusques à unze heures et mynuict, menant leurs danses, de rue en rue et de canton en canton, qu’on peull appeller quarrefour, chose qui n’est aulcunement à louer, et sont les rues de laditle ville toutes plaines de danses, esquelles y a plus d’insolences que de honnesteté. *
En cestc présente année , Icsditz de Provins ne se contentèrent de %estre resjouys cnsemblement ledit jour de petite Feste-Dieu, ains continuèrent au lendemain leur lyesse pour une plus grande partie, qui fut le vendredy au soir, qu'ilz recommencèrent à se resjouyr et soupper ensemhlement les voysins, et continuèrent leurs danses après leur soupper, qui durèrent jusques à unze heures du soir, en aussi grande insolence comme le jour précédent; chose qui desplaisoit aux anciens et gens expérimentez, gens dévoslz et sages, à cause du jour du vendredy, auquel les chrestiens ne doibvcnt danser, saulter ni •s’esbatlre pubiiequement, pour l’honneur de J.-C., qui à tel jour souffrit mort et passion pour rachep.ter l’homme de l’enfer, où il s’estoit donné, et pour luy ouvrir paradis.
Durant que lesditz de Provins (j'entens parler des mondains] démenoient à ce jour telle vie peu chrestienne , Dieu volut, comme je croy, en prendre vengeance et en faire punition tout sur l'heure, par le déluge d’eauc tel qu’avons dict dessus, sans toutesfois faire aulcunement pleuvoir ni tomber eaue du ciel sur laditte ville ni deraye lieue à l’entour; mais, à ime et deux lieues dudit Provins, ès villages et parroisses de Vullaines, Chenoise et Morlery et ès champs d’iceulx, environ les neuf à dix heures du soir, par ung nuage de pluye, tomba tant d’eaue sur la terre que rien plus. Laquelle, prenant ses pentes pour s’escouller par les ravines ordinaires, descendit par auprès de la chapelle de Notre-Dame de Grisi, qui est entre le chas-
leau de laditte ville de Provins et ledit Mortery en très grande babon- 1670. dance, et découlla par les fontaines qui sont au-dcssouLz du village de Roully, pour gangner la prairie de Provins et le cours de l’eaue, qui passe k l’Arche-Dortain et qui entre en laditte ville de Provins pour faire meudre les molins de la Ruelle et à pouldre ; ne trouvant à ladilte Arcbe-Dorlain passage assez large pour s’engoulfer au travers de la ville, elle renfla au-dessus et se respandit le travers de la prairie qui est entre laditte ville et le monastère des dames Cordelières en telle babondance, que à l'instant laditte prairie en fut toute couverte, de la hauteur de plus de 7 à 8 piedz, et n’ayant moyen de s’escoider à la porte de Culoison, pour l’arrest qui y estoit par ung bastard d’eaue que lesditz de Provins y avoient faict durant les guerres et troubles qui avoient encores cours au royaume, elle renfla contre les murailles de laditte ville d’une telle impétuosité, qu’elles rompirent en trois endroictz si largement que laditte eaue print son cours par dedans la vallée dudit Provins. Elle remplit les caves, boticques et chambres basses des mai.sons, en certains endroitz, la hauteur de 8, 10, la et i5 piedz, et signamment en la rue de la Cbaulsée Sainte-Croix, en laquelle elle fut jusques à la thuille des basses m.aisons qui y estoient; plusieurs desquelles maisons furent démollies, et les bois et pierres enmenées de leurs places, et environ vingt-cinq personnes furent nayez, qui moururent en leurs maisons dedans l'eaue, leurs maisons accablées sur eux. U y eut dedans l'hostellerie de la Couppe, qui est jouxte la boucherie dudit Provins, 18 ou ao chevaux nayez dedans les estables, qui estoient à divers passans qui estoient logez léans. Par la ville, y eut bien aultant et plus d’aultres chevaux nayez, grand nombre de pourceaux, vaches, moutons, brebis et aultres bestes qui estoient dedans les estables; et furent beyreux les habitans dudit Provins cpii purent gangner à bonne heiu-e les baultes chambres et greniers de leurs maisons pour eulx saulver.
IHusieurs rues, et notamment les rues aux Aulx, aux Boucliers, du Minage,
1570. Bordes, furent dépavées; les eaux, qui étaient troubles et épaisses comnic purée ou brouet de poix passés, entraiuèrent ou endommagèrent les marchandises des boutiques, les habits, linges, draps et meubles des maisons, les chappes. livres, nappes d’autels et autres ornements des églises de Sainte-Croix, où les eaux s’élevèrent à la hauteur des verrières des chapelles, des Cordeliers, de Notre-Diime du-Val et de Saint-Ayoul. Le pavé de ces églises fut rompu et ren versé; les corps morts qui y étaient fraîchement enterrés ainsi qu'aux cimetières, soulevés et remis sur le sol; les vins, lards, huiles et graisses perdus.
L’eaue couloit la terre des champs par où elle passoit, qui la rendoil espaisse et trouble, et apporta tant de lymon dedans la ville de Provins que sus le pavé y en avoit demy-pied d’épaisseur, comme aussi dedans les colTres. salotiers et pavement des maisons. Qui fut en partie cause de faire rompre les murailles à laditte eaue es lieux que dessus, furent les boys d’ung moulin appellé le moulin Rouge et de quelques maisons qui estoient sur la petite rivière de Dortqin et des Fontaines, qui furent rompus et enmenés par laditte eaue avec le molin. Icelle eaue fut quasi vingt-quatre heures ès rues et maisons de Provins âvant qu’estre entièrement escoullée et qu’on pust aller à pied sec esdittes rues, lesquelles il fallut curer et nestoier du tout entièrement et enniener la boue et lymon, ensemble le feurre et paille des lieu à charetée, chériée et tombelezée; et à ce faire contreignil-on les gens des villages qui estoient allez audit Provins à charroy pour leurs affaires particidières. Lesdittes boues et lymon puoient et sentüient maulvais à merveilles, et signamment dedans les églises, esquelles on fut plus de quatre jours sans y savoir dire messe ni aultre .service divin, et le faisoit-on dessoubz les portailz d’icelles.
Qui furent bien esbays dudit déluge furent messieurs les mondains, qui avoient dansé et riblé toute la nuict et la précédente, et faict insolence par les rues jusques à l’arrivée de ladjtte eaue, qui entra aussi tost en leurs maisons qu’ils furent deshabillez et avant qu’ilz entrassent en leurz lietz, pour les rafraischir; pour desquelles eaues se saulver, n’eurent moyen que de gangner le hault et crier par les fenestres de leurs maisons, A l’eaue, à l’eaue! pour rcsveiller
leurs voysins qui dormoient en leurs lictx. Et fut ce déluge si soudain que lesdictz voysins n’eussent sceu secourir les ungs les aullres ni osé sortir de leurs maisons. Une jeune femme vefve, de l’âge de vingt-huit à trente ans, avec une jeune fille, sa servante, demeurant en la rue de la Cordonnerie , espouventées de veoir lesdittes euues en leur maison et par les rues, sortirent de leurditto maison pour s’en aller saulver, si leur senobloit, en la maison de M. Claude Babée, demeurant en la rue de Hue-le-Grand , près la Queue de Regnard, dans laquelle estoit la mère de laditte vefve ; mais ne purent oncques gangner laditte maison, pour la grandeur et impétuosité desdittes eaues, qui les enmenèrent, et furent toutes deux nayez, au grand regi’et de la pauvre mère.
Outre les personnes et bestes qui furent nayez audit Provins, la perte du reste fut inestimable; pour desquelles estre récompensez, lesditz de Provins, par M. Jehan Alleaume, bally de leur ville, présentèrent requeste au roy pour estre exemps de tailles ou bien diminuez de ce qu’ilz en avoient; ce que le roy leur octroya pour le terme de troys ans, après que le grand général des finances, nommé Lefebvre, eut faict son rapport i sa majesté du domage qu’a voient receu lesditz de Provins par lesdittes eaues.
Les deniers des tailles ne laissèrent d’estre levez sur les habitans dudit Provins, ainsi qu’ilz estoient cottisez; mais furent employez à la réparation des murailles de la ville que lesdittes eaues avoient rompues, excepte les deniers de la parroisse de S'-Quiriace du cha.steau, lesquels furent donnés au roy, d’aultant qu’ilz du cbasteau n’avoient receu aulcun domage par lesdittes eaues. Hz de Provins firent 4 l’instant refaire les bresches de leurs murailles, pour deux occasions : la première , pour se saulver d’aultres eaues qui eussent pu venir et entrer dedans leur ville, s’il fust venu des pliiyes habondamment; l’aultrc, de peur d’estre surprins et pillez par les rebelles admiralistes, qui facillement de joiur et de nuict eussent pu entrer en leur ville. Les murailles qu’ilz firent esdittes bresebes furent plus espaisses que les aultres, et pour les rendre plus fortes i l'impétuosité des
1570. eaiies, firent par dedans leur ville des pilliers de pierre de taille contre icelles, de toyse en toyse, pour y servir d’arcs boutans.
Les gouverneurs de Provins décident que les fossés de la ville seront curés; ils asseoient, pour les frais de ce travail, une taille sur tous les habitants, et la font ratifier par le roi. La commission royale porte la taille à 3,000 livres annuelles pendant six ans. Les ecclésiastiques de Provins, qui avaient contribué en i565 et l566 aux impôts destinés au curage des fossés, se piétendcnt exempts de la taille de 1570. Us se fondent sur les édits rendus en leur faveur par le roi, à raison de l'aide que lui paye le clergé de France, et sur les articles d'une transaction conclue par les cliauoincs avec la ville, au sujet du logement des gens de guerre de la compagnie de M. de Hisse , qu’au mois de mai précédent on avait voulu indûment leur imposer. Cependant les chapitres consentent : celui de Notrc-Dame-du-Val à payer 80 livres par an pendant la durée de la taille, et celui de Saint-Quiriace 100 livres.
Sur la fin du moys de juin, il survint un nuage d’eaue ës environs et sur laditte ville de Provins, qui fut cause de donner encores une fois cours aux caues par dedans et à l'entour; il en entra en icelle ville par les bresebes des nuirailles que les précédentes avoient rompu, qui n’estoient entièrement refaictes, et elles coulèrent pr les rues de la ville, mais n’entrèrent qu’en peu de maisons, pour le remède qu’on y fit chascun à la sienne devant son huis, ce qui fut facille à faire, d’aultant qu’elles entrèrent de jour, et non si grandes trois fois que les aultres. Elles portèrent peu de domage au public, mais fort grand à une maison particulière, qui fut i celle de M' Pontus Bezela, notaire royal et procureur au bailliage et prévôté de Provins, homme bien expérimenté et fort estimé en ses charges. Lequel, en son retour des champs audit Provins, fut par Icsdittes eaues nayé au lieu dit les Fontaines, au-dessouhz de Roully, en passant à cheval par le chemin ordinaire qui conduit de Provins à Mortery, S'-Yllier et aultres lieux, icelles «aues l'ayant par leur impétuosité mis hors de la selle de son cheval, qui .se saulva à nage et porta les nouvelles de la mort de son maistre en sa maison, où il s’alla rendre tout mouillié jusques aux oreilles. 11 Bezela fut trouvé auprès des murailles de Provins, où
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l’eaue l’avoit quitté, après quelle fut rapetisée. Il fut enscvcly honorablement et enterré en sa parroisse do S''-Croix. Dieu luy face mercy et aux trespassex!
Ces secondes eaues, si soudainement revenues audit Provins, firent diligenter les babitans de faire et lever leur taille , et quant et quant de curer leurs fossez pour donner cours ausdittes eaues; et commencèrent le curementde leursditz fossez à la porte de Culoyson, en montant à la Porte-Neufve de la chaussée S*"-Croix, ès premiers jours du moys de septembre de ceste présente année. Tout le reste de ceste année, depuis le moys de juin jusques à Noël , il ne pleuvoit si peu haljondamment que les eaues n'entrassent dedans la ville de Provins par divers endroictz plus que de coustume , et sembloit quasi que Dieu fust courroucé à laditte ville et qu’il volust la faire périr par ung déluge d'eaue. Toutesfois il pardonna à laditte ville pour cette foys, pour l’amour de soy mesme et de quelques gens de bien qui estoient encores vivons en icelle , à la prière desquelz il changea sa rigeur en miséricorde.
Inondation considérable à Lyon, par le débordement du Rhône'. — Les eaux de la mer inondent Anvers et les campagnes environnantes et y causent les plus graves dommages. — Ces inondations et d'autres survenues en Allemagne, en Franebe-Comté et en Bourgogne, paraissent à beaucoup de gens de bien des signes précurseurs de la (in du monde. D'autres maux en même temps assaillent l'humanité : persécution des catholiques par les hérétiques; peste en Italie et surtout à Venise; tremblements de terre, spécialement à Ferrare, où périssent plusieurs [>ersonnes, et où le palais du duc est en partie ruiné; naissance à Paris de deux jumeaux males, réunis par les parties honteuses; guerre des Turcs contre les chrétiens, auxquels sont enlevées les villes de Nicosie et de Famagouste. — Pour apaiser la colère divine, un grand jubilé est célébré à Rome et dans toute la chrétienté, par l'ordre du pape Pie V, Ce jubilé a lieu dans le diocèse de Sens aux Quatrc-Tcnips de septembre.
En ceste présente année ( i Syo), fut érigé le collège de la ville de
' Diicoan sur Vapouvanlable et mendlteiLT dnborjement du Roint, dans ei à l'enlonr la ville de Leon , et sur les misères et
ealatnilés qui y sont advenues. (Archives curieuses de l'faistoire de France, t. VI, p. 395.)
1570. Provin.s par les habitans de laditle ville, aux frais commungs d’icelle; et pour ce faire, demandèrent permission au roy, qui, par importunité et grande diligence faicte à sa majesté, l’octroya. Qui plus empeschca f érection dudit collège fut l’archevesque de Sens, Nicolas de Pellevc, lequel, pour ses raisons, disoil la ville de Provins estre trop proche de celle de Paris, à l’université de laquelle ledit collège de Provins pourrait porter domage. Toutesfois, après avoir entendu les raisons desdicts de Provins et l'utilité que ledit collège apportcroit à plusieurs pauvres enfans de la ville et villages des environs dudit Provins, qui n’ont et n'auront jamais la puissance d’aller estudier à Paris , s’y inclina, et luy mesme pria le roy de le concéder. Le congé donné du roy, Icsditz de Provins entretinrent ledit collège en la maison de tout temps commune aux grandes escollcs, qui est joingnant la porte première à monter de l’église de S‘-Pierre au cloislre de S'-Qulriace et les prisons de la salle du roy, jusques ad ce qu’ilz eussent trouvé au millieu de la ville ung aultre logis à achepter plus commode que laditte maison. Pour l’cntreténement du maistre et principal dudit collège, avoit, dès les années i663 et 4, esté affecté le revenu de deux prébendes de Provins, l’une de S‘-Quiriace et l’autre de Notre-Damedu-Val, suyvant l’ordonnance des eslats généraux de France qui avoient esté tenus à Orléans en i 56 i , lesqtielles deux prébendes furent dès lors amorties pour cest effcct. Les premiers maistres et principal qui furent audict collège depuis son érection furent M' N. Maugis, homme marié, et après sa mort, qui intervint peu de temps après, .M* N. Noël, qui estoit de Villiers-S*-Georges, maistre deuxième, qui print avec soy M' Nicolle Soubzmarmont, eux deuxprebstres, lesquels demorèrent ensemble audict collège jusques à la mort dudit M' Jacques Noël; après la mort duquel, fut en son lieu subroge N. Jannon de Monstereau, qui ne put vivre en paix avec ledit Soubsmannont; parquoy, après plusieurs invectives faictes l’uug contre l’autlre au .scandalle des habitans de Provins, furent par eux déposez et y fut pourvoi d’ung aultre. Les hommes de Provins qui firent les diligences envers le roy et monseigneur l’arcbevesque de Sens de Pel-
levé, furent honnorable et sage homme M* Jehan TruGTé, advocat 1570. au bailliage de Provins et l'ung des quatre eschevins de la ville, et Guillaume Bardin, marchand et procureur d’icelle ville, où je les vis fort empeschez à ceste affaire, estant pour lors à la court du roy, qui estoit à Paris.
- RétabliuemeDt , à Provins, de la prévôté, qui avait été supprimée par les états d'Orléans et anneiée au liailliage. En même temps sont rétablis le grelTe et l'of- Gce de lieutenant de la prévôté. Le bailli Jean .\lleaume s'oppose en vain au rétablissement de la prévôté et à la réception du titulaire François de Biencourl, contre lequel il soutient de grands procès au parlement. Les habitants de Pro vins, qui n'aimaient pas le bailli, se réjouissent de la réduction de son pouvoir; mais l’administration de la justice soulTre de sa mésintelligence avec le prévôt.
— Le bailli perd aussi en parlement un procès contre Nicolas Privé, qu'il refusait de recevoir comme enquêteur au présidial ; il était alors le premier de celte cour, qui n'avait pas de président depuis la mort de Philippe Durand.
En ceste année morut dame Anne de Brinon, dame des villas du Plaissio-aux-Brébans, vulgairement appellé le Plaissie-aux-Tomelles, Cucharmoy, Coutevroux en partie, de la Maison-Rouge, de Mitoy, de Landoy en partie, de la cliapelle S‘-Sulpice, de Vullaines, de Goix, de Moninitel en partie et de Meel-sur-Seine , âgée de plus de 66 ans, en premières nopces femme de feu messire René de Luzé , chevalier de l’ordre du roy, et à son trespas femme en secondes nopces de messire Gabriel de la Vallée, aussi chevalier de l’ordre de S. M. Laquelle fut peu ou point plaincte pi regrettée de personne, tant elle , avoit esté cruelle et malicieuse à ung chascun toute sa vie, plène de vengeance et de peu de miséricorde. Elle se fust volontiers mcslée de la religion huguenoticque, n’eust esté le peu de respect qu'elle portoit à son mary, ledit de la Vallée, car elle n’esloit des plus religieuse® et scrupuleuses , touchant la vraye religion catbolicque. Elle print la mort è la lecture d’une lettre missive que sa fille unicque, vefve du feu sieur de Mouy, qui fut tué par le seigneur de Maurevart, luy envoya d’Angleterre, où elle estoit hostagère des huguenots de France, envers la royne, pour les deniers qu’icelle royne avoit prestez auxditz
1570. huguenotz, desquelz laditte dani£ vefve de Mouy estoit et des plus oppiniastres. Elle ayma mieux quitter son bien, sa mère, ses parens, sa GUe et son pays, pour s'aller rendre esclave ès pays cstranges, que de vivre eu sa maison catlioUcquement. Icelle dame de Mouy eut tant de mal et de disette audit lieu d'Angleterre, faulte de pain son saoul, qu'elle fut contraincte de manger les herbes et racines d'icelles toutes crues, ainsi que le contenoit la lettre qu'elle envoya à sa mère, à laquelle elle demandoit ayde d'or et d'argent pour la retirer de la servitude et pauvreté où elle estoit. A la lecture de laquelle lettre, laditte dame sa mère se serra si fort le CŒur, qu'elle tomba en maladie si forte qu'il ne fut possible de l'en relever, et entrant en une fiebvre continue , tousjours avoit sa fille en sa pensée et à la bouche , regrettant sa misère, non pour le regard du salut de son âme, ains pour la disette de biens qu’elle avoit. Elle fut confessée et administrée des sacremens par M' Claude Moissant, prebstre et curé de l'église mons. S* Pierre de Provins.
L'hiver de cestc présente année fut en son commencement assez doulx et gracieux, et eurent bon temps les semences qui estoient semées dedans la terre. La gelée assez forte , et les neiges assez grandes prindreut et commencèrent au ao* du mois de décembre leur cours, qui durèrent tout le reste dudit moys avec ung grand froict, et n'estimoit-on pour cela que bon temps, k cause que cestc saison requiert la froidure mieux que la chaleur, pour le prouilit des biens et corps de la terre , qui vallent mieux d’eslre yvemez en tel moys. Lesdittes gelée et neiges , ensemble la froidure , durèrent jusques passé la my moys de janvier de l'an prochain venant, auquel moys le temps et saison se comportèrent comme il s’ensuit.
ILTBWtATIVlS Dï FROID ^ DE DEGEL. raOIfDATIOR X PBOVIKS. ACTIONS, ÉCRITS