Ü MÉMOIRES
1571. quelz on le déclaroil estre sacrilège, symoniacle et héréticque, et du depuis S. M. ne fut si Lien voulue et honorée qu’elle estoit devant, d'aultant qu’d avoit âge suffisant pour cognoistre le vray du faux et le bien du mal.
Ling cas permistS. M. aultre que les dessus dictx, qui fît croistre envers le peuple de son royaume la maulvaise oppinion qu’on avoit de luy touchant la religion catholicque. 11 donna en ceste année , dès le commencement, aux huguenotz de Paris, la permission d’ahatre ou faire abatre la croix qui, en l’an dernier passé, avoit esté faicte et érigée en la place des maisons de Crocquet et Gastines, son gendre, qui avoient, par sentences de MM. de la court de parlement, esté rasées jus({ues aux fondemens en la rue S‘-Denis, non loing du Petit-Pont; qui fut cause de moult troubler le peuple catholicque de Paris, lequel s'eObrça par toutes voyes honestes et civiiles d'empescher la démolition de ceste croix, tant richement et somptueusement faicte en l’honneur de Dieu et de son église catholicque. Et à ces fms présentèrent requeste à S. M. tous les estatz dudit Paris par leurs députez, qu’ilz envoyèrent devant sa présence royalle, pour le prier qu’elle demourast à jamais en laditte place sans estre ruynée, ce qu'ilz ne pure;)! obtenir, quelques prières et remonstrances qu’on luy peust faire. MM. de la court de parlement, ne voulant obéyr à son commandement d'abatre laditte croix, furent par S. M. et celle de la royne sa mère menacez au possible. Il adressa son mandement au premier président de la court de parlement et au lieutenant civil de laditte ville pour la faire abatre et mettre par terre, sans aucun scandalle, sédition ne émotion populaire, sous peine d'eslre pendus et estranglez en la place de Grève, ce que ne voulurent faire lesditz sieurs; lesquels, avec les aullres justiciers de laditte court de parlement, envoyèrent vers S. M. le prier qu’icelle croix ne fust abatue, attendu qu’elle avoit esté là érigée par l’ordonnance de justice , à laquelle seroit faict tort et déshonneur si elle estoit abatue. Avec lesquels de la justice, furent aussi les députez des marchans et les députez des docteurs de la faculté et recteur de l’université de Paris, pour faire leurs remons-
trances du scandalle et déshonneur faict â Dieu par S. M., si par son 1571 ordonnance et jussion laditte croix estoit abatue. Tous Icsqueli, pour bien dire ni remonstrances cpi’ili fissent, ne sceurent mouvoir la maulvalse oppinion qu’il avoit de la faire abatre, pour contenter les huguenotz qui l'en importunoient, d’aultant qu'il estoit dictpar l'accord de paix faict avec eux que toutes marques et vestiges faisans mémoires des troubles passes seroicnt toUus et abatus, en quelques lieux qu’ils fussent du royaume de France.
Se voyant pressé par ces remonstrances catholicques, se courrousa aux députés, et les fit départir de sa présence, leur commandant de faire abatre la croix Incontinent, si jà ne f estoit. Et ces commandemens faicts, tira il part en sa chambre les docteurs députez, et leur dist qu'il falloit que laditte croix fust abatue, et qu'il sçavoit bien que pour cela tout le peuple catholicque , tant parisien que aultre , aurait, comme jà avolent, maulvaise oppinion de luy et de sa foy touchant la vraye religion catholicque, apostolicqiie et romaine, et l’estimeraient huguenot et héréticque , ce qu’il n’estoit et ne seroit oneques par la grâce de Dieu qu’il invocquoit par chacun jour, désirant plus tost mourir que d’estre héréticque, tel qu’on estimoit qu’il estoit; et devant lesditz docteurs fit protestation de sa foy chrestienne et catholicque , avec serment de la garder, d’y vivre et d’y mourir, si c’estolt la volunté de Dieu, comme de bon cœur l’cn prioit; et ce nonobstant, contre sa volonté et conscience, falloit que laditte croix fust abattue, afiin que les rebelles ne prinssent occasion de recommencer la guerre et les troubles en son royaume ; mais en jurant par serment de roy que , pour ceste croix de pierre et maçonnerie abatues, s’il «voit encores deux ans, qu’il, moyennant la grâce de Dieu , en feroil dresser d’aiillres jusques au nombre de plus de dix milles partout son royaume de France, supposé que les dix milles et plus qu’il ferait redresser ne vallussent toutes ensemble ce que faisoit celle là qu'il falloit abatre. Et tant dist bien devant lesditz docteurs, qu’ilz se partirent de sa présence bien contens et satlsfaictz, et oneques depuis ne sceut-on mesdire de S. M. touchant la religion
1571. catholicque devant lesditz docteura, lesquelz reportèrent une espérance grande de sa foy, encores qu’iiz n’entendissent à quelle fin sadille majesté promectoit de faire redresser tant de croix, et ne l’a-on sceu oneques comprendre que jusques en l’an prochain venant d'après, par le massacre de l'admirai et ses huguenots admiralisles
Les premier président et lieutenant civil de Paris, se voyans importunez et menacez par les commandemnns royaux d’abatre laditte croix, s’absentèrent de leurs maisons et de la ville de Paris; par quoy fallut que le mandement d'abattre icelle croix s’adressast au gouverneur de laditte ville de Paris, qui estoit mons. le mareschal de Monmorancy, qui ne demandoit pas meilleur. Toutesfois, craignant la sédition et émotion parisienne, eust bien voulu ung aultre entreprendre ceste charge ; pour laquelle sédition éviter, donna tel ordre à ses affaires qu’en pleine nuict, sans mot sonner, au moins de bruict que faire se pust, fit abatre doulceincnt la flèche et ymages de laditte croix, qui furent posez par terre, et ne demeura debout que le carré et maçonnerie, qu’il fit ruyncr le plus qu’il put par ses gens qu’il avoit prins pour sa garde et des ouvriers jusques au nombre de milles personnes et plus, qui n’estoient dudit Paris, la plus part huguenots, et par ce moyen fut laditte croix abatue sans sédition ni aultre tumulte.
Au lendemain matin que le peuple parisien vit laditte croix abatue, fut prest de faire sédition et se jetter sur les buguenotz de leur ville et de les saccager et leurs maisons, ce qui fust advenu si lesditz bugue-
‘ Sur le projet de maMacrc des protestants arrêté longtemps d'avance par Charies IX, voyex, dan» les Mémoires de Ci. Haton, un passage relatif aux remon* trances du moine d'ivollé contre l'édit de pacification de 1 56S (p. i ), et un autre passage, p. 495. ~ Uno pièce intitulée Aritt quia été écrite a la fin de juillet 1 563, et qui se rapporte aux poursuites à diriger contre les instigateurs du meurtre du duc de Guise, parait porter la trace du projet d'extermination qui fut exécuté au mois
d'aoùt 167a. {Arch. car. def'kist. dcFra/ict, t. V, p. 3a3.) Lestoille dit avoir vu, plus d'un an avant le massacre de la Saint-Barthélemy, la prophétie d'un protestant au lit de mort, où ce massacre était clairement désigné. La prophétie avait été faite un peu avant la paix de 1570. (Joam. deLestoifU, collecl. Michaud, a* série, p. aa.)— Voy. aussi io Slra/agemma di Carolo \ono conlro ÿh uifOMttt, da C. Capiluft; Dâvila, Hut. dc4 guerres civilet de France t cl de Thou , 1. L1 , À propos du meurtre de LigneroUes.
notz ne se fussent monstré constans enserrez en leurs maisons; pour 1571. à laquelle sédition éviter, MM. du parlement et les gouverneurs de la ville firent faire le ban par toutes les rues que nul n’eust i s’esmovoir pour ce faict, sous peine de la vie, et estre taillé en pièces sur le champ ou mis au gibet ‘. Les marchans de laditte ville , qui craignoient le pillage de leurs boticques, cmpeschèrent pareillement le plus qu'ilz purent laditte émotion populaire, avec dueil de ce spectacle advenu.
Lesditz de Paris , après avoir veu la démolition de ceste croix , retournèrent au roy, qui estoit à Orléans, et obtindrent de S. M. permission de la redresser dedans le cymetière de S'-Innocent, non loing de la place où elle avoit esté abatue, ce que sa ditte majesté leur accorda , et fut par ce moyen là translatée audit cymetière telle qu’on la vcoit à présent; mais s’en fault plus de la moytié qu’elle ne soit aussi belle et bien bastic qu’elle estoit auparavant sa démolition. Il appert par ce discours la faveur et crédit que les ennemys capitaux et conjurez du roi et de l’église catholicque avoient avec S. M., ausquelz il complaisoit du tout, et en rien ne les vouloit desdire, et se passa ceste année et partie de l’aullre prochaine sans avoir aultres gens pour son conseil que ledit admirai et les siens ; et fut une grâce de Dieu comment le roy, en la jeunesse où il estoit, sceut si bien dissimuler de toutes scs affaires avec ledit admirai , sans se souUier ni maculer en sa foy et conscience. Combien que les princes de Navarre et de Condé fussent à la court, si est-ce qu’il n’estoit novelle que dudit admirai, .car ilz n'alloient et ne parloient que par son oiçane, et s’amusoient à folastrcr et à entretenir les dames et damoisclles cortisancs par jeux, festes et danses, qui estoient les esbatemens qu’ilz
* Dûcoun de ce qui advint touchant h et différtns touchant la croix, de laquelle y
cro\x de Gastines, lan i57i, (Archives a si grande altercation en la ville de Paris ,
curieuses de Tbistoire de France, t. VI, qtie autres concernons la religion, seront
p.475); — Il décembre 1671. Sédition assoupis et osiez, pAr René BenoisI, An*
arrivée dans Paris, à propos de la démoli* gevin, d' régent en la Faculté de théoio*
tiondelacroixdeGasline (Bibl. imp.coU. gic à Paris. Paris, Th. Belot. 1571.*^
FonUnieu, vol. SïS); Advertissement \oy, aussi deTliou. Hittoire anioerselle, ou moyen par lequel aisément tous troubles liv. L, etc.
do
1571. prenoient pour complaire à Madame sœur du roy, et parvenir i la termination de son mariage avec ledit prince do Navarre, qui se fust accomply incontinent, n’eust esté la mort de la royne de Navarre, sa mère , qui mourut en ccste présente année , au mal contentement des huguenots de France, qui la plorèrent grandement, comme ayant perdu ung des principaux piliers qui soutenoit le bastiment de leur sinagoge qu’ils appellent église'.
L’amiral diicide Charles IX à envoyer des secours aux rebelles de Flandre, qui, disait-il, voulaient se soumettre à la couronne de France ^ Le tambour est battu dans les villes et bailliages de Châtean-Thierry, la Ferté-sons Jouarre, Epemay, Soissons, Beauvais, et autres lieux du Valois, du Soissonnais et de la Picardie, et deux troupes se rassemblent pour la guerre des Pays-Bas, l'une de trois mille hommes, l’autre de cinq mille volontaires huguenots, conduits par Genlis et Laooue. — En apprenant cette levée, le duc d'Albe, gouverneur des Pays-Bas pour le roi d'Espagne, envoie un messager à la cour de France, pour se plaindre. L'amiral demande la remise du paquet apporté par le messager, et, sur le refus de celui-ci, il recule de six jonrs le moment de sa présentation au roi. Charles IX s'excuse en disant qu'il n'a aucune connaissance des levées faites pour la guerre de Flandre, et publie un édit portant défense à ses sujets de se rendre à cette guerre, sous peine de la vie; il écrit en même temps au duc d’Albe pour désavouer l'expédition, et pour l'autoriser à punir comme larrons et perturbateurs de paix les soldats français qui tomberaient entre ses mains. — Tandis que le messager attendait la réponse du roi, les Français, au nombre de plus de dix mille, s'avançaient vers la Flandre pour joindre l’armée du prince d'Orange. Le duc d'Albe envoie contre eux des troupes, qui les surprennent et les taillent en pièces
.... de Provins, savetier de son
' Discoart de l'amiral de CoU^ny mr les gaerres de Flassdra. 167a. (Bibl. imp. Fontanieu, 3aé-5-6.) — Impr. dans le tome I des Mém. de Duplessis-Mornay. — On en trouve de longs extraits dans le livre L1 de rilistoiro universelle de de Thou, aussi bien que de la réponse de Morvilliers.
’ .\ la journée de Saint-Gui^in , le 19 juillet.
J’ai ouy raconter à Dominicque
' Jeanne d'Albret mourut à Paris le 9 juin ibya; la rumeur publique accusa Catlierine de Médicis do l'avoir fait empoisonner, ce que Palma Cayet nie formellement. — Voy. Testament de Jeanne d'Albret. 8 juin iBya. (Bibl imp. coUecl. Fontanicu, vol. 3x&-5-(>.); — Brief ducoun inr la mort de la royne de Macarre. Imprimé.
estât, qui y estoit présent et qui fut fort navré en plusieurs parties 1571. de son corps, que des dis milles Françoys en fut tué sur la place plus de six milles, sans les blessez qui contrefirent les mortz pour en eschapper, desquels il en fut l'ung. Grand nombre de sains et blessez furent prins prisonniers, tant gentilshommes que soldatz, lesquels lurent menez dedans la ville de Bruxelles, avec les rebelles de la ville de Valenciennes, qui furent pour la pluspart, j’entens des Françoys, exécutez par sentence de Justine sur eschaufaux et potences par les bourreaux ; entre lesquels y eut la teste tranchée le seigneur de Genlis, huguenot, qui avoit succédé au sieur de Genlis qui estoit mort en France ès derniers troubles, comme aussi furent plus de vingt
aultres gentishommes Fiunçoys, dcsquclz je n’ai retenu les noms.
Le sieur de Lanoue , au moment d’ètre exécuté , obtient sa grâce , à la prière de Charles DC, et est renvoyé en France, moyennant rançon. La ville de Bruxelles était alors pleine de Français et de gens de Valenciennes prisonniers; on en exécute en huit jours plus de deux cents, et on en envoie d'autres à la guerre contre les Turcs. Le duc d’Albe, après s'étre défait des principaux prisonniers, lait assembler sur une place publique ceux qui restaient, et ayant obtenu des citoyens de Vaiencienues serment de fidélité au roi d'Espagne, il leur accorde leur grâce. Les causes de l'insurrection des Flamands étaient l'inquisition intro-, duitc chez eux, les impèts exorbitants dont on les avait chargés, et l'oppression à laquelle ils étaient soumis de la part des gouverneurs et des soldats espagnols. — L'amiral cherche à exciter le roi de France à faire la guerre an roi d’Espagne, en lui persuadant ipie le comté de Flandre lui appartient légitimement, et qu'il lui sera facile actuellement de recouvrer cette province, attendu le mécontentement des habitants envers Philippe B. Charles IX se fût laissé entraîner, sans l'influence des Guises et le mariage de Philippe U avec une sœur de sa femme, fille de l'empereur*.
Nouvelle ligue formée à Venise contre les Turcs, et jubilé célébré par l'ordre du pape pour le succès des chrétiens. Don Juan d'Autriche, fils naturel de CharlesQuint, est choisi pour généralissime de l'armée confédérée. L'empereur et le roi de France s'abstiennent d'entrer publiquement dans la ligue. Cependant les seigneurs français ont la liberté de se joindre aux troupes chrétiennes;
' Anne, fille de l'empereur Maximilien H. naquit en i5âg. épousa en iSyo Philippe Il , et mourut en 1 56o
1571. parmi ceux qui allèrent combattre le sultan, fut le marquis du Maine, second fils du duc François de Guise, qui prit avec lui MM. de Beauvais, de Tacby et de Beaulieu , fils de M. de la Barge. M. de Tacby, fait prisonnier par les infidèles, puis repris par les chrétiens, fut un des premiers qui revinrent en France. Le pape envoie à Don Juan un étendard béni par lui, où était représenté Jésus on croix. Victoire des chrétiens sur les Turcs (à Lépante, le 7 octobre 1671). Joie causée par cette victoire dans toute la chrétienté.
I/» jésuites introduisent la religion catholique dans les Indes et au Japon, et demandent au pape de nouveaux frères dp leur ordre, pour continuer l’œuvre de conversion. Leur établissement en France n'a été approuvé qu’après la mort de Henri U. Les couvents de mendiants et les docteurs de Sorbonne l'empècheut de tout leur pouvoir. On accuse les jésuites de parler peu, dans leurs sermons, de la Vierge et des saints, et de leur porter peu d’honneur.
Ili jésuites sont et estoient dès ce temps" là gens dévostz à chanter la messe et le service divin en leur église et diligens à l'e.stude, tant pour comprendre pour eux que pour monstrer aux estudians. Hz firent, comme encores font de présent, leçons publicques à tous allans et gratis, et de leur doctrine et travail sont sortis beaucoup de pauvres estudians bien instruietz et aprins ès lettres tant divinnes que humaines et sans coustange, du moins non si grande qu’ilz eussent eu ès aultres collèges.
Il nous fault reprendre les faietz du pays provinois et des environs; et dirons premièrement d’une bestc féroce et saulvage non usitée d’estre veue au pays, qui tenoit les champs jour et nuict pour dévorer les personnes qui se trouvoient à sa rencontre, qui n'estoient de delFen.se, comme jeunes filles et enfans d’au dessoubz de l'âge de vingt ans, et si ne sçavoit-on quelle beste c’estoit, encores que plusieurs personnes se vantassent de l’avoir veue. Elle n’estoit ours, loup ny lyon; quelques ungs pensoient et disoient que c'esloit une once, aultres disoient que non. Elle n’estoit si grosse que viei loup, mais fort cruelle; elle estrangla et mangea partie du corps de deux personnes, qu’elle atrappa aux champs en plain jour, entre le bourg de Sargine et la ville de Sens. Icelle beste se transporta entre le village de madame S‘'-Syre et la ville de Troye, où pareillement elle dévora
aultres personnes; pour laquelle déchasser, s’armèrent les gentils- 1571. hommes et paysans, et tant fut poursuyvie, que finallcment elle fut tuée auprès de S'-Florentin, ainsi que les nouvelles en furent apportées en ce pays.
Un loup-garou, près de Dole, qui mangeait les gens, est pris, condamné par le parlement de Dole et brûlé vif.
Le commissaire des usures pour le pays de Champaigne et Brie, nommé Michel Alexandre, natif de Villenauxe-la-Grand, et pour lors demourant à Paris, où il s’estoit marié , retourna à Provins, pour exercer sa commission et remplir sa bourse aux despens des usuriers ou de partie d’iceux qui estoient en laditle ville, et qui inelloient trop k s’adresser à luy. Entre aultres, s’adressa à Marmont, surnommé le Senault, archer du prévost des mareschaiix de Meaux, soubz son lieutenant audit Provins, homme fin, cauteleux et fort riche, et quant et quant expert à son prouffit. Lequel, estant bien adverty de la volonté dudit commissaire, n'atendit que justice feust empeschée de son faict,
' mais se retira vers luy, et en se gaudissant comme il en sçavoit bien le stille, luy dist que les loups sont bien maulvais quand ilz mangent l’ung l’aultre, luy faisant entendre par ce propos qu’il avoit et trouveroit bien le moyen de recercher ledit commissaire, pour les abus qu’il avoit commis tant en la recerche des usuriers que aidtre cas, aussi bien qu’il commissaire entreprenoit de le recercher; et en disant ce, entrèrent en une taverne pour deviser plus famillicrement et secrettement de leiu^ affaires en beuvant et mangeant ensemble. Mais, quoy qu'il en lùst, ledit Marmont se trouva le plus aysé à recercher, et cognoissant qu’il estoit prest de tomber en déshonneur et perte quasi de tout son bien, composa dessoubz la cheminée audit commissaire, auquel il bailla une pièce de bon drap, pour faire ung manteau dont il avoit besoin, avec, la vingtaine d’escuz pour en payer la façon, et si ren- (lit à plusieurs personnes qui se plaignoient de luy leurs obligations , et
' L'arrél de condamnation fui rendu le en 1 674 et reproduit dan» le tome VIII de»
18 janvier 1&73. Il a été publié à Sen» Archive» ruricuse» de Thiatoire de France
1571. par ce moyen se saulva de déshonneur et de plus grande perte. Et pour contenter son esprit, dist audit commissaire, moylié à jeu moytié à certes, en se ryant : • Je pensois qu'il n’y eust que moy au pays qui sceust bien le meslier de desrober honcstement; mais je voy et confesse que je n’y entens que les tours , et que vous le sçavez mieux que moy. Moy et les auitres qu’on appelle usuriers, sommes les larrons peu à peu, et vous estes le grand larron tout à ung coup, qui n’y entend de bonne heure. J’apperçois bien maintenant que vostre mestier est meilleur que le mien; vous et moy en avons possible faict pendre de l’estât que nous exerçons, qui estoient plus gens de bien que nous. Vous n’avez prins vostre estât du roy, ni moy le mien, pour nous enrichir à donner l’aulmosne aux pauvres. Ung cheval qu’on disoit que j'avois desrobé k ung Suisse, les années passées qu’ilz passoient par Provins en s’en retournant de la guerre [wur le service du roy, du quel on voulut faire recerche sur moy, fut cause que j’achctay mon estât d'archer, affin que plus on ne me mangeast, mais que j’eusse occasion de manger les auitres plus honestement. Toutesfois, je voy bien que cela n’empesebe que je ne soye mangé de vous. Pacience! il est bon larron qui à larron desrobe. > Et n’en fut aultre chose, car ledit commissaire n’estoit de ceux qui prennent de près ce qu’on leur dist
Michel Alexandre se rend à Pont-sur-Seine. Un usurier de cette ville, nommé Parisot. est condamné comme tel par le bailli de Pro\4ns, et en appel par le parlement de Paris.
M* Claude Barengeon, conseiller au présidial, et qui avait été auparavant enquêteur du bailliage, meurt à Provins, pendant l’été de cette année, dans sa maison de la rue aux Juifs. 11 s'était converti ou avait feint de se convertir en 1669, à la sollicitation d'un prédicateur jacobin, et il remplissait exactement tous les devoirs religieux d'un bon catholique. Cependant il mourut sans s'étre confessé, et en déclarant par testament qu'il voulait être enterré dans son jardin. Le médecin huguenot J. Saulsoy, et la servante de Barengeon , nommée la Cbardinette, furent accusés de l’avoir empêché de recevoir les sacrements; mais totit prouve qu’il avait agi de sa pleine volonté, quoique sans doute conseillé par eux. Lui et ses frères étaient faciles à persuader cl de peu de jugement ; au reste ,
DE CLAl'DR HATON. 639
bonoes gens à chtcuo, hospitaliers à leurs coreligionnaires, anmàniers et gracieux à ceux qui leur devaient et avaient aflaire à eux, de quelque religion qu'ils fussent, moyennant qu'on s’humili&t devant eux et qu'on leur portât beau semblant. Jean Saulsoy, hérétique obstiné, savant et expert dans son art, homme grand et maigre, qui ressemblait à Calvin de corps, de visage et de maintien, cherchait à ramener à la réforme les hérétiques dont on avait par ruse obtenu la conversion au catholicisme. Parmi eux, Léon Godard, procureur, meurt contés et dans les sentiments les plus orthodoxes.
Après la mort de Claude Barengeon, sa maison de la rue aux Juifs est prise par la ville, moyennant cent livres tournois de rente aux héritiers, pour y mettre le collège de Provins. Le premier principal qui instruisit les enfants en ce lieu fut M* Maugis, homme marié venu de Nogent-sur-Seine, qui auparavant tenait les grandes écoles dans on grand corps de logis situé au-dessus de l'église et cimetière de Saint-Pierre, en montant à Saint-Quiriacc. — Au commencement du printemps, on se met à curer de cinq pieds les fossés et arrière-fossés de la ville basse de Provins, depuis la Porte-Neuve de la chaussée Sainte-Croix jusqu'à l'Arche-Durtain.La terre, rabattue du côté de la ville, cache les entablements des murs et bouche l'entrée des tourelles.
La dame de Mouy, protestante, revient, après la mort de sa mère .Anne de Brinon, d'Angleterre, où elle était en otage, et se met en possession des terres et seigneuries du Plaissis-aux-Tournelles , de Cuebarmoy, Maison-Bouge, Mitoy, Courtevroux, Landoy, Montmitel, la Chapelle^int-Sulpice, Vullaines, Gonaix, Meel-sor-Seine.
Geste dame de Mouy estoit vefve pour la troisième fois pour le moins, car en premières nopces elle avoit espouaé ung gentilhomme de Beauase, nepveuou cousin germain dudit sieur de la Valée, duquel je ne sçai le nom; en secondes nopces, elle fut remariée au baron de Liunigni, tous deux bons chrestiens et calholicquoa,' duquel Lumigni elle eut une fille qu’elle maria à ung grand seigneur catholicque du pays de Poytou, incontinent après son retodr d'Angleterre, alfin que, durant les troubles contre les huguenotz, ledit seigneur son gendre s’emparast de ses terres et chasteaux pour les luy saulver, ce qu’il a faict ès troubles qui advinrent par après; en troisiesmes nopces, elle espousa le seigneur de Mouy ou Moy, huguenot conjuré des plus rebelles qui fussent en France, lequel fut tué, durant les derniers troubles, au camp des rebelles, par le sieur de Maurevart,
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ainsi qu'il a esté dict en son lieu. Il est maintenant nouvelle qu’elle a promis sa foy au seigneur le baron de la Noë, huguenot des plus conjurci et opiniastres qui soient en France, pour le prendre en mariage, qui sera la quatriesme fois quelle aura esté mariée, deux fois à l’église catholicque et deux fois à l’église hugucnoticque. Elle a esté seulle héritière de père et de mère, desquelz a hérité de plus de huict mille livres tourn. de rente par an, sans les domaines qu'elle tient de ses trois maris, qui peuvent bien monter à pareille somme.
En l’esté de ceste présente année , mais ne sçai quck jour et moys, mourut le seigneur de S‘-Symon, huguenot des plus obstinez et rebelles qui fussent de son temps, gentilhomme xantongeois, seigneur, à cause de sa femme, de Clianlaloue et Bauchery, estant de retour en sa maison dudit Chantaloiie-lez-Provins. Il fut enterré dedans l’église dudit Bauchery, par ung prédicant, en la compagnie des sieurs de Besancourt, filz de la femme dudit S'-Symon, de Primsault, de Lansoë, de Villiers-S'-Georges et quelques aultres du pays, tous huguenotz, qui firent son service en chantant quelques chansons inarotiques ou beziennes , qu’ilz appellent les psalmcs de David traduietz en vulgaire françoys, avec le presche funebre; et, çe faict, avant que partir de laditte, firent recareler la place et fosse où il estoit enterré, affin que les paroissiens catbolicques ou aultres, qui n’avoient esté présens à son enterrement , ne pussent si facilement retrouver la place de sa sépidture, pour le desterrer et le traisner hors de laditte église, ou bien pour mieux recognoistre si lesditz catbolicques le desterreroient poinct, ce qu’ilz n'eussent sceu faire si facilement que si laditte fosse n’eust par eux esté recarelée.
Si tost qu'il fut mort, les nouvelles en furent cognues dedans Provins par les gens dudit lieu et serviteurs de la maison, qui furent envoyez pour achepter les choses nécessaires pour son enterrement, ou bien pour aller semondre les frères huguenotz de sa prétendue religion qui y estoient, comme le médecin M' Jehan Saulsoy, Nic.Doury, barbier et cirurgien, Marc Boyer, procureur et notaire royal, N. Garnon et quelques aultres catbolicques reniez qui estoient audit Provins,
DE CLAUDE BATON
pour eux y trouver. Et en fut la nouvelle portée jusques au doyen de 1571. la cbrestienté, qui estoit M‘ Claude Moissant, homme sçavant ès lettres humaines et divines , parfaict en mémoire aidtant que homme qui fiist de son temps, et digne de telle et plus grande charge (combien que sa teste se sentist quelque peu pour ce temps là de l’esvent, à cause de la jeunesse); lequel se présenta cedit jour là en plain jugement des justiciers qui tenoient les plaictz, et leur proposa ce qu'ilz sçavoient bien, qui estoit la mort dudit de S‘-Symon, et leur dénonça que, comme il avoit entendu, on le vouloit enterrer • dedans l’église dudit Bauchery, ce qui ne se debvoit faire, d'aultant qu’il estoit huguenc4 héréticque, comme il est interdict par les sainetz canons des décretz ecclésiasticqucs, comme aussi par les édietz du roy faietz sur les pacifications ci-devant faictes avec les huguenots, où il est dict que les de la prétendue religion réformée ne se pourront enterrer dedans les églises et cymetiëres des catholicques, ni en aultre terre saincte dédiée à la sépulture des ebrestiens catholicques, ains qu’ilz aebepteront des lieux à eux propres et commodes pour enterrer ceux de leur prétendue religion, sans troubler aulcunement lesditz de l’église catbolicque par l’usurpation de leurs églises et cymetières. Et pour ce , requist les gens du roy et les juges d’y avoir csgard et d’empescher, suyvant l’édict du roy, que ledit de S'-Symon ne fust enterré dedans laditte église et cymetière de Bauchery, ni en aidtre lieu sainct dédié à l’honneur de Dieu et l’église catbolicque.
Les juges et gens du roy, après avoir ouy ceste, dénonciation et harangue doyenne, consultèrent ensemble de ce qu’ilz avoient à faire, et après avoir esté en leur conseil , luy respondirent que justice estoit alors empesebée à aultres affaires d’importance, que par après elle entendroit à sa requeste, et que ce pendant, s’il vouloit entreprendre d'aller sur le lieu à Bauchery pour empescher laditte sépulttu'e ou faire desterrer le défunt, si jà estoit enterré , que justice l’advouroit et luy permettoit de ce faire. De cestc response demanda acte ledit doyen au greffier, et protesta d’en advertir mons. l’archevesque de Sens pour
1571. s’en pourveoir envers le rôy ou aultrement qu’il verroit estre le plus expédient , et n’osa entreprendre d'aller exercer la commission que justice luy avoit baillée d’empesclier l’enterrement dudit de S'-Svmon en l’église de Bauchery, bien sçacbant qu’il n’y faisoit pas seiir pour luy ni aultres qui y fussent allez par voye de justice. Et par ainsi , a pourry dedans laditte église le corps dudit de S'-Symon , qui durant sa vie abborroit les églises, cymelières et terre saincte des calbolicques, les appellant Babillonne et terre de abomination, comme aussi faisoient tous ceux de sa prétendue religion; lesquele durant leurs vies, après avoir renié l’église catbolicque et les saincte sacremens d’icelle, te- • noient à pécbé mortel d’entrer dedans les tenqples, églises et cymetières catholicques, si ce n’estoit pour les ruyner, profaner; et tontesfois, tous en mourant désiroient qu’on les enterrast esditz temples, églises ou cymetiéres, et encores qu’ilz ne l’eussent désiré en mourant, si est-ce que leurs ministres, prédicans et parens par force les y enterroient, moyennant qu’ilz fussent les plus foriz, et de ce, en divers lieux de la France, tant es villes qu’ès villages, sont provenues moult de sédicions.
Los huguenotz qui estoient à faire l’enterrement dudit sieur de S'-Symon furent advertis dès le jour mesme de la harangue et requeste faicte par ledit doyen aux gens de justice, de la response qui luy fut faicte et de l’acte par luy requis poiu- se pourveoir, et Dieu sait comment il fut menacé desditz de Besancourt et Primsault, buguenotz sanguinaires ; lesquclz toutesfois ne le recerchèrent, après que leur collère fut, passée, et de mesme ledit doyen se donna garde de SC trouver à ieur rencontre, jusques à certain temps après que ces choses furent assoupies et mises en ohly.
Claude Mois.sau( avait été récemment pourvu de l’oflice de doyen rural. Les doyens qui s’étiient succédé depuis quinze ans étaient : M' Pierre Cobus, mort en i56»; M* Léon Garnier; M' André de Gramout, qui n’avait reçu que les ordres mineurs; M' .Waeé, par résignation de Gramont; M* Jean Leclerc, en 1Ô66 OU 1567, et Nf* Cl. Moissant.
Au village de Klaix-Icz-Provins vivait un gentilhomme protestant, nommé de
Sérelle, âgé de plus de trente ans et marié. On disait qu'il avait vécu en concubinage avec une jeune fille qui était en même temps la maiiresse de son père, pauvre gentilhomme appelé M. de Besson; qu'il avait, pour jouir seul de la succession paternelle, tué son frère aine, qu'on trouva mort dans les bois de Fiais et ayant la gorge coupée; que plus tard, pour échapper à la justice, il avait pris part aux guerres civiles, et qu'il avait commis toute sorte de manvaises actions; qu'il avait fabriqué une fausse commission royale de capitaine, et qu'à la tète d'une troupe de vauriens rassemblée en vertu de cette couunission il s'était rendu coupable, dans les villages de Champagne, de pillages, vols, saccagements, viols de femmes et de filles. En avril 1671, après son retour des guerres , des plaintes ayant été portées contre lui par les gentilshommes des environs d'Épernay et de Chàlons, il fut arrêté en sa maison dcFlaix par Caron, lieutenant, et les archers du prévét des maréchaux de Provins, et mis en prison dans cette vHle. On lui fit son procès et on le confronta avec ses accusateurs , qui lui reprochaient , entre autres, d'avoir violé, eu présence de son père, une jeune fille des environs d'Epernay.
Nonobstant que le piauvre misérable eust tant faict de mal, si ne s'atendoit-il pas de mourir par justice; car il avoit ttne si grosse bourse d'argent, qu'il pensoit laditte bourse et boursée estre sufG- Mnte pour le rachepter, et, pour parvenir à ce but, avoit mandé à sa femme, qui le solicitoit, quelle n'espaignast l’argent et son bien non plus que l’eaue de la fontaine. Toutesfois, après qu’il fut veu et intérogé par diverses fois par le bally de Provins et messieurs du siège présidial dudit lieu, commença à se espouventer et à doiibter de sa vie, jugeant en soy que lesditz juges ne fauldroient à le condempner à la mort; et en ce doubte, fit appeller à soy le lieutenant Carron qui l'avoit emprisonné et qui avoit iàict ses informations, pour le prier de le recevoir à appel, si d’adventurc il estoit par lesditz juges condempné à mourir. Ce que luy promist faire ledit Carron, si son pouvoir estoit tel, bien sçacliant que lesditz juges le jugeraient à mort, nonobstant appellation quelconque, et luy-mesme sollicitoit qu’ainsi il fiist jugé, mais luy üst ceste promesse pour le tenir en bonne espérance et le garder de désespérer.
Le bailli et les conseillers présidiaux, après s'étre adjoint quatre avocats, à
1571. ranie de leur petit nombre, rendirent une sentence portant qne Sércllc serait décapité sur un échafaud devant la fontaine Saiiit-Ayoul , et que sa tète serait attachée à une potence, tandis que son corps serait suspendu à un arbre des champs. Quand le lieutenant du prévôt des maréchaux lut cette sentence au condamné, celui-ci le pria de le recevoir à appel; mais le lieutenant lui fît voir que le jugement était exécutoire nonobstant appel , et le livra au bourreau , tandis qu'un cordelier se présentait pour l'assister.
Estant arrivé au lieu de son suplice, et voyant le préparatif de sa mort et le peuple en grand nombre pour ie veolr, ne se espouventa que par raison, et ayant la parollc à délivre, par diverses fois et mesinement à la prononciation du dicton de sa sentence, se pourta pour appellant, espérant qu'encores seroit-il receu en appel; mais, quand il entendit ledit lieutenant luy dire qu’il perdoit temps d’appeller, et qu'il ne serait receu, par le conseil dudit religieux se disposa à la
• mort, criant mcrcy à Dieu de ses forfaietz. A la façon de tous les pendars qu’on exécute, il dist qu’on liiy faisoit grand tort, et qu’il n’avoit faict aueun mal qui méritast telle mort ni aultre, qu'estant jugé à icelle, il la prenoit en gré pour l’honneur de Dieu, et que ung coup d’espée seroit tost passé. Il pria Dieu et dist le Pale% noster avec le Credo in Deam patrem et credo in Spiritam sanclam, en vulgaire françoys, tel qu’il l'avoit aprins au cathéchisme des huguenote, et ne fit aultre prière, sinon qu’il requist Dieu avoir mercy de luy et de luy donner paradis. Il se laissa pacienment lier à une memhreu.se, qui passoit par entre deux planches sur les eschaufaux la hauteur de deux à trois piedz et que le bourreau avoit là posée pour luy servir à laditte exécution; et ne sçavoit celui-cy comment il s’y devoit comporter, car oncqiies n’avoît couppé teste à homme, etjugeoit bien de soy qu’il dextrement ne sçauroit coiipper celle dudit patient. Après qu’il fut lyé et bousché, il tendoil le col fort proprement pour ■ recevoir le coup d’espée qu’il pensoit luy emporter la teste de la première fois, ce qui ne fut faict à la troisiesme.
Le bourreau, qui se nommoit M' Robert Senecart , en tremblant luy deslacheant le coup d’espée, ne l’en creva en chair l’espaisseur d’ung
teston; et ne souffrit grand douleur de ce coup ledit patient, lequel 1571. demoura tousjours à genoux à prier Dieu sans se movoir. Le bourreau, ayant relevé son espée, en bailla ung second coup, non en la place du premier, ains sur l'os du derrier de la teste, pour lequel ne faoba cncores ledit patient; il attendit le trolsiesme coup, qui fui frappe en la place du premier, et qui ne l'offensa guères plus que devant, sinon que ledit bourreau, n’osant plus relever son espée pour frapper ung quatriesme coup, s’entretint de siraillier la teste d’iccluy, pour taseber à la luy abatre de dessus les espaulcs. Et, en siraiUanl, fit tomber son patient sur les écbaufaux et tourner de travers la membreuse où il estoit lié, au moyen de quoy le patient et laditte mciubreuse quittèrent l’ung l’aultre; ce que bien sentant, ledit plient se releva sur ses deux pieds, ayant tousjours les yeux bandez avec ses mains liées, se jetta au bourreau, qu'il print avec ses mains liées par les babillemens, et le bransla et le secueillit-il si vivement, qu’il fit quitter l’espée audit bourreau, qui se trouva si espoventc, tant pour veoir le patient le tenir au corps, que pour la clameur du peuple qui crioit après luy, qu’il ne savoit où se mettre. Le patient toutesfois, ayant quitté ledit bourreau, tout bousché qu’il estoit, print la fuitte et se jetta par terre hors des eschaufaux, qui estoient de quatre piedz de baulteur pour le moings, et se feust saulvé parmy les gens qui luy eussent volu ayder, s’il eust veu clair; mais, faulte d’estre desbouché par les yeux, tomba tout plat de dessus lesditz eschaufaux et se blessa plus fort que ne l’avoient blessé les trois coups d’espée. Sur lequel descendit le bourreau, qui le trouva jà relevé sur ses deux piedz pour poser fuyr, et ayant remis la main à luy, se ebapignèrent l’ung faultre. Toutesfois, le bourreau en demeura le niaistre; car l’ayant rué pr terre se jetta sur luy, et avec ung cousteau luy couppa la gorge , comme les bouchers font aux moutons ou veaux qu’ilz tuent, et, ce faict, en la place sur le carreau luy acheva de coupper la teste avec ledit Cousteau, qu’il reporta sur les eschaufaux, ayant laissé le corps dessoubz. Et en ceste façon finit ses jours le pauvre misérable Sérelle.
A Dieu plaise que ce soit au salut de son âme ! Toutes personnes et
ir>7l. tnoy aussi qui manièrent l'espée du bourreau jugèrent que oncques ledit bourreau n’en sçauroit faire l'exécution, d'aultant quelle estoit trop légère et n'avoit pesanteur pour faire ce coup. Ledit bourreau lut tant batu du peuple qui estoit près de luy et du patient quand ilz furent au bas des escbaufaux, que oncques depuis n'eut santé, non pour les coups qu'il receut, mais du regret qu’il print de s’estre mis k cest estât, auquel il n’estoit aucunement propre, car il estoit pitoyable et mary de desfairc son semblable, et luy ai ouy dire {dusieurs fois qu'il eust esté contens que la terre l’eust englouty quand il falloit qu’il pendist quelqu’un; il morut quelque trois moys après. •
. M' Pierre Ledoux, de Normandie, lui succède.
L’emprisonnement et l’exécution dudit Sérelle faictes à la diligence du lieutenant Carron et de ses archers des mareschaux desplut k M' Pierre Legras, lieutenant de courte robbe et à ses archers, pour l’amytié qu’ilz luy portoient et les dons qu’ilx recevoient souvent de luy, et n'estimoient que lesditz des mareschaux eussent volu entreprendre sur eux ni leurs aliez, et eussent volentiers délivré ledit Sérelle de leurs mains, si possible leur eust esté. Hz ne se sceurent garder d’en reprocher les ungs aux aullres, et apperceut-on bien que tant le lieutenant des maresebeaux que celuy de corte robbe et leurs archers avoient chascun une partie des mcschans garnemens et voleurs du pays abonnez à eux et tributaires quant et quant, d’aultant que lesditz lieutenans et leurs gens ne se purent garder de reprocher les ungs aux aultres n’estre tour de compagnon de courir sur les alliez ■ ,
l'ung de l'aultre , et qu’en peu de temps la pareille seroit rendue audit des mareschaux aux despens de qiielc’un leur alié dont ilz seroient maris; ce qui advint au bout de deux moys après, ainsi que le discours qui s’ensuit le fera apparoir.
Au village de la Forestière ou des Essars, lez ledit lieu de la Forestière, y avoit ung insigne voleur et brigant nommé Brouillard, la
renommée duquel estoit si redoubtée que nul homme, tant feust-il r hardy, ne passoit par les environs desditz lieux qu’il n'eust grand
craincte de le trouver k sa rencontre, qui, comme esloit le commung 157 bruict, estoit des pigeons et alliez du lieutenant Carron et de ses archers, qui avoient fait exécuter le capitaine Séreile. Pour duquel Carron prendre vengeance, à cause dudit Séreile, P. Legras, lieutenant de courte robbe, et ses archers, l'allèrent charger prisonnier le jour de la feste mons. S‘-Jacques du moys de juillet, et le menèrent prisonnier à Provins, pour lui faire son procès et le faire exécuter pour la pareille. Desquels emprisonnement et caption furent maris lesditz lieutenant Carron et ses archers, lesquels ne se doiihtoient que ledit lieutenant Legras pensast de s’aquiter de sa promesse sur ledit Brouillard. C’estoit chose certaine qu’il Brouillard estoit tributaire et pensionaire audit Carron et les siens, et luy payoit tribut par chascun quartier de l’année, pour demeurer paisible et vivre en .sa liberté. Il estoit si bien d’accord avec eux, qu’il ne faisoil dilGculté, quelques plainctes que l’on (ist contre luy, de se trouver dedans la ville de Provins en plein jour et se pouruiener avec eux par les rues de la ville et ès tavernes, où tous ensemble mangeoient et beuvoient sur sa bourse et à ses despens, cqmme il advint environ dix ou douze « jours avant qu’il fust prins prisonnier, en la maison de Thibault Mouton, bostelier demeurant en la rue de Troye, où il paya son quartier d'abonnage audit Carron en la présence de ses archers, et le disné quant et quant.
Quand ledit Brouillard tardoit trop à porter ou envoyer argent audit Carron après le terme, il Carron et ses archers inontoient à 'cheval et l'alloient qnerre eux mesmes, et vivre une journée ou deux audit beu k ses dépens, où ilz faisoient bonne chère, et n’y avoit archer dudit Carron qui n’eust de luy par chascun an l'escu de sa bourse, le telleron de bois et le cent de làgotz. Quand quelques personnes de son pays ou aultre beu s’alloient plaindre audit Carron ou aux juges, et qu’il Carron n’eust osé faiUir de l'aller cercher pour le prendre, luy mandoit par son homme qu’il se destournasl le jour qu’il y debvoit aller et qu’il ne se trouvast, ce qu'il faisoit. Et quand il Carron et ses archers estoient en sa maison, fiisoient
1571. semblens de le ccrcher par tout et par le village, comme s'ilz ne l'eussent cognu aucunement. A une fois, prenoient les armes qu’ilz trouvoient en sa maison; une aultre fois, prenoient son cheval, qu'ilz apportoient et amenoient avec eux audit Provins, pour faire des bons ouvriers, et pour leurs excuses; une fois disoient qu'ilz ne l'avoient trouvé au pays, une aultre fois disoient que le paillard leur avoit eschappé et s’e.stoit saulvé, et l'entretinrent et le peuple plus de trois ans en ceste manière.
Environ deux ans avant sa caption et son emprisonnement, n'y avoit audit Provins, dès plus de douze ans auparavant eu de lieutenant de courte robbe (car Testât avoit esté supprimé par le roy après la mort de Gab. Faussart), qui estoit la cause que ledit Brouillard n'avoit à entretenir que ledit Carron, lieutenant des marcschaux, et ne se doubtoit dudit lieutenant Legra.s, qui avoit esté nouvellement pourveu dudit estât que le roy avoit remis sus ès bailliages où y avoit sièges présidiaux. Qui ayda beaucoup à le prendre prisonnier et faire exécuter fut ung moync, prévost de Tabbaye de Nesle-lez-Vil- Icnauxe, qui, se plaignant de luy audit lieutenant Legras, promist à iceluy Legras la somme de dix escuz à les payer au lendemain de • l’exécution de mort dudit Brouillard, et .si promist de donner des hommes explorateurs audit Legras pour ayder à le prendre, ce qu'il fist. Après qu'il fut peins prisonnier, il fut interrogé par le lieutenant criminel de Provins sur les charges et informations faictes contre luy, qui estoient assez légèrement faictes et de petite agravation pour le condempner à la mort; par quoy, fut nécessaire de cercher aultre' preuve contre luy et de plus grans cas. Le lieutenant Legras, pour avoir les dix escuz, se transporta aiu Eissartz, la Forestière et aultres villages qui sont ès environs des forestz et grands chemins de Sézanne et de Troye, et tant s'informa qu’il trouva gens qui luy déclarèrent les plus exécrables faietz que ledit Brouillard avoit commis, comme aussi avoit faict ledit moyne; mais luy déclarèrent qu’ilz n’en oscroient porter tesmoignage contre luy, craignant que justice pour son or et argent ne le lasebeast et remist en liberté , comme souvent
estoil advenu de luy mesme et d'aultres, et que pour ceste cause n’en 1571. vouloient porter tesnioignage, bien sçachans qu’il les tueroit et niyneroit en quelque sorte que ce fust, après qu’il seroit hors des prisons; et ne peut à ceste fin faire information ledit Legras. Lequel s’en retourna à Provins dénoncer au lieutenant criminel, au baillv et aultres juges présidiaux ce qu’il avoit trouvé, et la responsc que luy avoient faict ceux qui en povoient déposer. Il Legras, après avoir entendu que Nicolas Hutier et Noël Hulier, marebans de Provins, avoient esté destroussez chascun une fois depuis ung an par ledit Brouillard, allans à leurs aflaires ès environs de la Forestière, ledit ' Nicolas, de la somme de 5o livres t. et ledit N. Ilutier de la somme de 100 livres t., avec deux pistolles et ung chappeau doublé de velours, se retira vers eux et leur demanda s’ils vouloient pas aller contre ledit Brouillard en tesmoignage; firent pareille response que les premiers, que non, pour la craincte qu’ilz avoient qu’il n’cschapast.
Toutesfois, tant les ungs que les aultres furent contrainctz par adjoumement de comparoir devant le lieutenant criminel et juges du siège présidial, pour estre examinez; auxquels fut par Icsditz juges ' certiffié que, s’ilz sçavoienl la vérité des cas imposez audit Brouillard, qu’ilz ne lissent diHicidté d'en porter bon et loyal tesmoignage, et que oneques ne leur en adviendroit mal de la part dudit Brouillard, d’aultant que sans dilbculté il seroit condempné à la mort et exécuté par justice, promesse qui enhardit les tesmoings de déposer ce qu’ilz sçavoient, avoient veu et ouy rccognoistrc à iceluy Brouillard, des crimes et excès exécrables qu’il avoit commis. Il fut conviiicu de dix-huict cas énormes par le tesmoignage de 68 tesmoings, qui furent recoulez et confrontez contre luy, desquelz le moindre estoit plus que suffisant de le faire pendre et estrangler. Ce nonobstant , oneques n’en volut confesser ung, quelque gebanne et torture qu’on luy donnast, en quelque temps que ce fust. Il fut convincu d'avoir tué et assassiné ès bois de la Forestière et les environs quatorze personnes pa.ssans à diverses fois, d'en avoir destroussé et osté l’argent k plus de