PRÉFACE
je n'ai point prétendu inculper Tallien. Je me garde bien d'attaquer des liommes qui peuvent dire, comme Scipion : Tel jour, j'ai sauvé la patrie. Lorsque Flaminius proclama la liberté de la Grèce, les Grecs couvrirent leurs places et leurs temples de ses statues. Ils furent pendant plusieurs jours dans une sorte d'ivresse; ils s'embrassaient en pleurant; ils poussèrent des cris de joie si forts et si unanimes, qu'au rapport de Plutarque les oiseaux tombèrent morts. Flaminius fut obligé de se dérober à leurs transports. Malheur au peuple qui est sans enthousiasme lorsque son tyran est abattu, et chez lequel l'envie arrête l'essor de l'admiration et de la reconnaissance !
Je sens toute la faiblesse de ces Mémoires. Ils ont surtout un défaut qui me fatigue moi-même. J'isole, dans ce petit ouvrage, des scènes qui se rattachent naturellement à d'autres scènes non moins affreuses, dont ma malheureuse patrie a été le théâtre. Je ne parle que des échafauds de Paris, lorsque la France entière était couverte d'échafauds, et que dans la seule petite ville d'Orange on faisait périr mille personnes par le dernier supplice. Je donne l'histoire d'une Conciergerie, et il y en avait dix mille en France. Je retrace des effets dont je n'ai point développé les causes.
Qu'on prenne garde que ce serait alors remplir la tâche de l'historien ; tâche que la scélératesse des décemvirs a rendue bien pénible, mais qu'un écrivain véridique aura peut-être le courage de remplir un jour. Est-ce à moi de connaître et de révéler, en sortant de mon tombeau , les secrets de la plus sanglante tyrannie qui ait jamais désolé le monde? J'ai imprimé le sceau de la vérité la plus pure à tout ce que j'ai dit, parce que je n'ai dit que ce que j'ai vu : à peine de retour parmi les vivants, je n'aurai pas la prétention de vouloir leur apprendre leur propre histoire.
Mon âme, épuisée par le malheur, s'est retrouvée un instant pour exhaler ses inconsolables regrets; mais après ce
DE l'auteur 381
premier appel qu'elle a voulu faire à rhumanlté entière elle est retombée dans ses mortelles langueurs.
On n'a pas vu impunément pendant quatorze mois l'innocence égorgée par le crime. Quand on est à peine échappé à la fureur des tigres, on n'est pas tenté de s'arrêter dans le désert pour les étudier et les peindre.
Tout ce que j'ai pu remarquer, c'est que Robespierre et ses complices se sont perdus par la bassesse de leurs agents , qu'il y a eu une longue vacillation dans leurs idées, et que les horreurs dont ils ont épouvanté le monde n'étaient que le prélude d'un plan infernal , auquel ils paraissent s'être arrêtés définitivement un mois ou deux avant le 9 thermidor.
Ces machines à destruction , appelées clubs, comités révolutionnaires , etc. , étaient composées d'hommes féroces ou stupides, qui n'étaient pas d'abord dans le secret, et mettaient leurs fureurs à la place de celles du gouvernement. D'ailleurs rien n'égalait la mobilité de ce gouvernement, qui, formé d'individus qui avaient aussi leurs passions à satisfaire, interrompait lui-même sa propre marche, pour courir après le délassement des vengeances particulières. Des hommes tels que Robespierre et Saint- Just, fortement exaltés et profondement machiavélistes, ce qui nest point contradictoire , mais qui , pour le malheur du monde , avaient l'audace et l'opiniâtreté de l'exécution dans les systèmes les plus désastreux et les plus extravagants, ont dû produire des horreurs inouïes jusqu'alors : ils ont dû rejeter tout ce qui n'était pas fanatique ou machiavéliste comme eux. Poussés hors de toutes limites par le mot révolutionnaire , mot plus funeste à l'humanité que celui de Xrinité ou di' eucharistie , brisant la seule boussole qui puisse guider dans un pareil bouleversement, le respect du sang humain , ils ont dû , d'exagérations en exagérations, se trouver réduits à n'avoir pour partisans que l'écume de la nation. Ils ont dû néccssai-
382 pRÉFACb;
rement de législateurs devenir des fondateurs de secte , et, au lieu de faire des lois, prêcher des dogmes. Pour bien les connaître il faudrait savoir s'ils ont été sans cesse emportés eux-mêmes, et si partis de très-bonne foi d*un point philosophique et législatif ils sont arrivés sans s'en apercevoir au comble de la férocité et de la barbarie: Je suis pour cette opinion, quoique ce soit encore un problème pour beaucoup de personnes.
Ivres d'imagination et d'orgueil, sans connaissance des hommes et des choses, vivant dans une atmosphère d'illusions systématiques , s'isolant chaque jour davantage de la nation, si le pouvoir leur fût resté plus longtemps dans les mains, ils l'anéantissaient. Ils étaient devenus le centre auquel aboutissait une foule de scélérats, dont Marat était le dieu.
La France a résisté, par sa masse et par sa longue civilisation , à cette irruption d'une religion ' Eouvelle qui menaçait l'Europe elle-même. Je ne sais si je m'abuse, mais elle n'a jamais été ébranlée d'une manière plus terrible jusque dans ses fondements , et l'antique ordre social plus près de sa ruine.
Ils parlaient moins que Jésus à l'imagination, mais plus à l'intérêt personnel ; ils promettaient l'échange des fortunes , il n'en prêchait que la communauté.
Ils étaient législateurs , il n'était que prophète.
Ils étaient maîtres des richesses du plus vaste empire , il vivait dans l'indigence.
Ils faisaient mouvoir quatorze armées ; il n'avait à sa suite que quelques hommes , dont la plupart n'avaient que des bâtons pour toute arme.
Ils étaient placés dans un changement général, aidés de
' Je dis religion; car, bien qu'ils pro- évidemment à ce but. Enfin j'appelle
fessassent Tathéismc, ils avaient tant de religion une politique absurde et cruelle
formules sacerdotales, tant de pratiques prêchée aussi dogmatiquement, minutieuses, que leur politique tendait { Note de l'auteur.)
DE l'auteur. 383
la puissance incalculable de deux mots nouveaux pour les Français , révolution et liberté; Jésus , dans un État conquis et tranquille , prêchait [ancienne doctrine de Moïse.
Enfin, ils avaient à leurs ordres deux cent mille clubistes catéchisants, et des envoyés dont les pouvoirs étaient sans bornes; Jésus n'avait que douze apôtres.
A quoi donc a-t-il tenu qu'ils n'aient réussi? A quoi tientil que leurs sectateurs, plus furieux qu'eux-mêmes, ne réussissent? A bien peu de chose , sans doute : surtout si la convention nationale, toujours incertaine, et encore subjuguée par une partie de leurs idées , n'a le courage de s'en affranchir tout à fait, et d'en revenir aux principes. Il faut bien se garder de mépriser ces montagnards, dont l'influence se compose de la force du tribunat et de celle de la prêtrise : guérissez les, ou mettez-les hors d'état de nuire. Mais ceci n'est pas de mon sujet.
Je viens de dire que la bassesse des agents de Robespieiie l'a perdu. Le tableau des hommes qu'on traduisait a la Conciergerie et qu'on mettait en jugement m"a démontré cette vérité. Pourquoi cette foule d'artisans, d'ouvriers agricoles, d'hommes insignifiants et nuls, arrêtés sur tous les points de la république, ainsi que je l'ai su des prisonniers qui arrivaient des départements? Qu'on se rappelle la manière dont toutes les autorités constituées étaient composées , et on aura la solution de ce problème.
On envie ses égaux; et le jour où l'on est revêtu de l'autorité , c'est sur eux qu'on aime à l'exercer.
Entre les journaliers qu'on admettait exclusivement dans toutes les places et le ci-devant duc par exemple, il y avait trop d'intermédiaires pour que le journalier ne fût pas tourmenté du besoin de peser sur ceux-ci d'abord. En effet, le marchand est bien plus aristocrate pour lui que l'homme qui fréquentait Versailles, et qu'il ne connaissait pas. Les comités révolutionnaires, au lieu de diriger leur feu